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University of Ottawa
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LA
SCIENCE SOCIALE
SUIVANT LA MÉTHODE D'OBSERVATION
Directeur : M. EDMOND DEMOLINS
16' Année. — Tome XXXII
PARIS
BUREAUX DE LA EEVUE
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C
IMPRIMEURS DE l'iXSTITCT, RUE JACOB, oG.
1901
TTPOCJRAPHIK KlRMIK-niDOT ET C". — l'AHIS.
QUESTIONS DU JOUR
LE clei{(;é catholique
ET LA FOKMATION INTELLECTLI-LLi: EN AMÉKIOUE
A une époque aussi <• intellectuelle •> que la nôtre, ou ne peut
pas s'acquitter dignement des fonctions du culte, si Ton n'est en
même temps capable de très bien instruire les fidèles. Rien ne
servira au prêtre de se parer de riches et symboliques ornements ,
dans un temple majestueux, devant des autels de marbre, au
milieu d'une musique solennelle, dans le mystère du demi-jour
et d'une sorte de lumière d'au delà, si, lorsqu'il ouvre la bouche,
ses paroles ne sont que l'écho d'un esprit vide et inculte. Volon-
tiers les ennemis de la foi s'inclineraient devant la poésie de
notre culte et viendraient chercher dans nos églises cette conso-
lation, cette élévation d'idées et de sentiments qu'inspire toujours
la présence du sublime et de l'indéfini : ils se contenteraient de
nous entendre déclarer que tout cela n'est que de la poésie, une
poésie belle et bienfaisante comme tout ce qui touche à l'art.
L'esprit actuel me semble de plus en plus disposé à nous recon-
(i; -M. labbé Féli\ Klein, professeur à llustitut catholique de Paris, vient de pu-
blier chez Lethielleux 1 10. rue Casselte, Paris , un remarquable volume où, sous le
titre A! Opportunité, il a réuni, en les faisant précéder d'une élégante et instruclive
notice, plusieurs discours de M-^^' Spalding, évèque de Péoria iIllinois\ une des figures
les plus saillantes de l'épiscopal américain à notre époque. Les pages que l'on va lire
sont empruntées à ce volume, dont M. l'abbé Klein a bien voulu nous communii[uer
les bonnes feuilles. Nos lecteurs y retrouveront avec plaisir des idées tout à fait cou-
formes aux conclusions de la Science Sociale.
J
r» LA SCIENCE SOCIALE.
naître toutes sortes de mérites, sauf la possession de la vérité
intellectuelle.
L'Église catholique, on en tombe d'accord, est une puissance
merveilleuse; ses triomphes ont été si durables et si surprenants
que, seuls, les ignorants ou les insensés peuvent la croire près de
disparaître; elle a converti le monde païen, sauvé le christia-
nisme à la chute de Rome ; elle a refréné la férocité des barbares,
protégé la faiblesse et encouragé le travail; elle nous a conservé
les classiques; elle a maintenu l'unité et la sainteté du mariage,
défendu la pureté et la dignité de la femme, épousé la cause de
l'opprimé, proclamé à une époque d'ignorance et d'anarchie la
suprématie du droit et la valeur delà science. A tant de signalés
services on peut ajouter qu'elle a mis de l'aisance et de la déli-
catesse dans les rapports sociaux des hommes, également éloi-
gnée de l'austérité des puritains et de la licence païenne; que
son goût de la grâce et de la beauté ont fait d'elle la mère nour-
ricière des arts; que son amour de la grandeur et de la perfec-
tion lui ont fait produire des caractères immortels ; enfin que
son sens pratique de toutes les formes de la vie lui a permis de
recruter ses saints chez des docteurs, des apôtres, des mystiques,
des philanthropes, des artistes, des poètes, de§ rois, des men-
diants, des guerriers, des paysans, des barbares et des philo-
sophes.
Voih'i, si je ne me trom[)C, autant de concessions que les incré-
dules sont de plus en plus disposés à nous faire, et ils ne peuvent
assez exprimer leur admiration pour la force et la majesté d'un
pouvoir, unique au milieu des nations chrétiennes, qui remonte
<\ l'origine des grandes civilisations aujourd'hui disparues, qui
a conservé intacte, parmi les révolutions sociales de vingt siècles,
son unité organique et qui demeure aujourd'hui encore la plus
grande force morale du monde.
Mais, à travers tous ces hommages, on sent percer la convic-
tion qu'un si noble édifice est en train de s'écrouler; que le
monde de foi et de pensée au milieu duquel il s'élevait s'est trans-
formé en un désert aride, oiJ ni les fleurs ne peuvent croître ni les
hommes ne peuvent vivre ; qu'enfin le temple est beau encore, mais
LK f.LERGi: nATIlOLIOlE. 7
(lo l'inutile et triste lieauté des ruines. Il n'y a plus, va-t-on ié[)é-
taiit, de ci'oyance qui ne branle, de dop^me qui ne soit mis en
doute, de tradition qui ne menace de disparaître.
Les conquêtes de l'esprit humain dans le domaine de la nature
ont produit une fermentation de pensées, une activité intellec-
tuelle dont rien dans lo ])assé no donnait l'idée. Klles ont accru
la {)uissance do l'homme dans des proportions presque incroya-
bles, lui ont donné l'empire des terres et des océans; elles ont
mis {\ sa portée des forces invraisemblahles et découvert à ses
regards des perspectives sans fin; elles l'ont i)lacé sur une nou-
velle terre, sous de nouveaux cieux, et ont projeté sur l'histoire
de sçt. race une luniiôro insou[)(;ounée. iKi sein de cet immense
développement, de nouvelles questions, de nouvelles théories,
de nouveaux doutes se sont élevés, et, parce que nous avons
changé nous-mêmes, il semble (jue toutes choses doivent avoir
changé avec nous.
Mais, comme à la base de cha(pie j)roblème se trouve une ques-
ti<m relig-icnse, il est résulté de tout ce bouleversement que la
discussion des problèmes philosophiques et religieux est devenue
de nos jours une nécessité sociale, et que la critique, d'une part,
les sciences physiques, de l'autre, ont jeté les combattants sur
un terrain mal connu où l on est forcé de livrer bataille sans
pouvoir battre en retraite.
Moins difficilement l'on en reviendrait à la féodalité ([u'aux
anciennes théories de la nature. Et cette vision différente du
monde façonne et colore de façon nouvelle notre pensée en théo-
logie comme en toute autre science, si bien que des vérités ca-
chées jusqu'alors commencent à se faire jour, et que des prin-
cipes connus depuis longtemps trouvent d'autres applications.
Jamais la défense de la religion n'a réclamé tant ni de si émi-
nentes qualités d'esprit. Les premiers apologistes, qui faisaient
contraster la pureté et la sublimité de la foi chrétienne avec un
paganisme corrompu, avaient la tâche facile. Au moyen âge, le
christianisme était à la tête du mouvement intellectuel. La con-
troverse que souleva le protestantisme fut surtout biblique et
historique; il demeura superficiel dans sa critique. Les écoles
8 LA SCIENCE SOCIALE.
anticlil'étiennes du xviii' siècle furent littéraires plutôt que phi-
losophiques, et leurs objections ne sortaient guère du domaine
politique et social. Dans toutes ces discussions le terrain contesté
demeurait bien défini et relativement restreint. Quelle dill'érencc
avec le monde où nous sommes jetés! Ces premiers explorateurs
voguaient sur des fleuves aux rives bordées de rochers et ombra-
gées de forêts vierges, où l'on pouvait de temps en temps se re-
poser parmi la verdure et les fleurs sauvages, tandis qu'aujour-
d'hui, de la barque de Pierre, nous contemplons, par delà une
mer sombre et orageuse, un monde inconnu, dont les rivages
indécis s'éloignent devant nous à mesure ([uc nous croyons ap-
procher du port.
De môme qu'au xii' siècle le cri de : < Dieu le veut! » réson-
nait par toute l'Europe et lançait des milliers de chevaliers en
armes à la délivrance du tombeau du Christ, de môme aujour-
d'hui, du haut de ses mille i)efrrois, la science jette aux échos la
voix de ses clairons; mais c'est pour enti'ainer les hommes à l'as-
saut des croyances divines, c'est pour renouveler sur terre les
combats primitifs que l'esprit du mal osa livrer contre Dieu jus-
que dans les plaines célestes. Et comme, suivant Texpression du
poète, celui-là se rit des coups qui n'a jamais re(;u de blessure,
ainsi l'on voit, dans cette bataille, les moins savants afticher le
plus d'audace. Ce n'est pas à dire, sans doute, (|ue ces difticultés
doivent ébranler notre conviction, que ces objections ne puis-
sent être réfutées, qu'il soit nécessaire de répondre à toutes les
hypothèses qui se dissipent aussitôt produites, (|u'il faille attacher
grande importance à des conclusions mal déduites. On perd son
temps à instruire des esprits incapables de voir clair ni de se
fixer à des notions justes. Mais le champ d'attaque contre la reli-
gion a pris tant d'étendue, le chaos de pensées au milieu duquel
les spéculations et les découvertes nouvelh^s ont jeté l'esprit de
l'honuiie, même instruit, est si étourdissant, les méthodes desti-
nées à établir le vrai sont si embrouillantes et si mal appliquées,
l'acharnement de la multitude à discuter des problèmes laissés
jusqu'ici aux seuls philosophes est si stupéfiant, que ceux qui
comprennent le mieux l'état moral du monde moderne et la
LE CLEHUÉ CATHiiUOLE. !>
•
vérital)le posilion des conlroverses religieuses. |)liil()SO[)lii(|ues et
scientiliijues. hésitent à entrer ni lutte sur un rlianip de l>ataillt>
qui chantre constamment, et où l'on ne peut, en mettant les
choses au mieux, rempoi-ter que des victoires partielles et qui
conduisent à de nouveaux eontlits.
Il convient aussi de se ra[)peler ({ue, dans l'arène intellec-
tuelle, l'attaque est plus aisée (jue la défense, l'orateur ou Té-
crivain le plus superticiel et le plus illogique pouvant soule-
ver des difficultés que le plus profond penseur aura peine à
résoudre.
Le seul fait île notre caducité et de celle de nos œuvres
semble donner raison :\ ceux (pii rejettent des systèmes de pen-
sée et de croyance où l'on prétend à la pérennité, et notre
cœur est trop conscient de sa faiblesse pour adhérer sans etlort à
une Eglise qui se déclare au-dessus de l'erreur et de la dé-
faillance.
N'y a-t-il pas. dans la nature, de quelque façon que nou>
l'expliciuions. une espèce de crainte et d horreur du surnaturel,
semblable à l'impression qu'un coupable éprouverait à se trou-
ver en face de la conscience du genre humain? Et tout cela ne
fait-il pas pencher le monde du cAté de ceux qui voudraient
bannir Dieu de l'univers .'
Mais, d'autre part, le cœur de l'homme étant un foyer de
contradictions, n'est-il [)as vrai de dire aussi (|u'il est naturel-
lement religieux? Sa foi en Dieu n'est pas moins profonde ni
moins ferme que sa foi au témoignage de ses sens. On me dii a
qu'il y a des athées ; il y a aussi des hommes pour prétendre que
rien n'est réel, qu'il existe seulement des apparences et que !<'
monde n'est qu'une idée aux mille formes, aux mille teintes
différentes, le songe d'un rêveur qui vit à peine. Non seulement
nous croyons à l'existence de Dieu et à celle de l'àme; mais tout
ce que nous aimons, tout ce que nous espérons, tout ce qui
donne à la vie son cbarme. sa dignité, sa sainteté, est rempli,
embaumé et illuminé de cette croyance. Si les hommes pou-
vaient se persuader que l'inconscience est le commencement et
la fin de tout, quelle en serait la conséquence? La lumière des
10 LA SCIENCE SOCIALE.
cieux s'évanouirait, la plus haute foi de l'âme deviendrait un
mensonge; le pauvre n'aurait plus d'ami, le méchant resterait
sans crainte, et le juste sans espérance; le succès seul compte-
rait, et le malheureux n'aurait de reluge que dans la mort ; le
bien-être corporeliui-même, en sortant de l'ordre moral, perdrait
son charme humain. Si donc, de nos jours, le scepticisme s'é-
tend de plus en plus, si nous sentons vaguement que la science
est en voie déminer la religion, et les croyances les plus sacrées
en train de se dissoudre, il faut en chercher la cause, moins
dans les tendances naturelles de l'esprit et du cœur que dans
les conditions de la société, dans une crise de la pensée et dans
le déplacement du point de vue d'où les hommes avaient jus-
(ju'ici regardé la nature.
La durée comme le progrès du doute, et conséquemment de
rindifîérence, sont attribuables, pour une bonne part, à la faute
(ju'ont commise les meilleurs tenants du christianisme en se
laissant dépasser depuis plus d'un siècle, comme culture philo-
sophique et littéraire, par ceux qui, ayant perdu la croyance
au surnaturel, cherchent une sorte de compensation dans une
connaissance plus large et plus approfondie de la nature, dans
unejouissance plus complète et plus délicate des chefs-d'œuvre de
l'esprit humain. De même qu'en toute discussion le plus habile,
eût-il tort, peut aisément triompher du plus fail)le, de même,
à une époque et dans un pays où les non-chrétiens, tout au
moins les non-catholiques, possèdent la meilleure formation de
l'esprit, on verra l'opinion publique s'éloigner de l'Église et il
sera peu à peu admis que, quoi qu'il en soit du passé, elle a
fini son temps. Aucun avantage extérieur, si brillant qu'il soit,
ne la sauvera de ce danger. Que de fois l'histoire des nations
et des religions ne nous montre-t-elle pas dans la pompe du
dehors un signe de décadence interne! Komc libre se conten-
tait d'une vie simple; avec la servitude parurent les palais de
marbre. Le monarque qui construisait Versailles dressait aussi
l'échafaud où devait périr la royauté française. C'est ainsi qu'une
foi inoniantc, comme le ^!oleil (jui se couche, peut disparaître
LE C.LERGÉ r.ATIIULIQLE. I '
dans la gloire. I.e l'oyamne de Diou est au dedans des Aines;
de là viennent la vie et la t'orcc sans lesquelles on ne peut rien
attendre ni du nombre, ni do la richesse, ni des édilices somp-
tueux, ni des rites solennels. Nous ne pouvons pas non plus
compter sur l'amour des hommes, si nous perdons toute influence
sur leurs pensées. On n'attire les hommes qu'en s'adressant par
l'esprit au Cd'ur, et le pouvoir d'une mère est diminué de moi-
tié (juand elle cesse d'être intellectuellement supérieure à ses
enfants. Comment donc la céleste mère des âmes conservera-t-
oile sa [)lacc dans le monde, si ccu.x (|ui parlent en son nom
trouhleut et détruisent par d'ignorantes |)aroles la divine har-
monie de ses doctrines?
Apprenons à voir les choses (elles ({u'elles sont. En face du
monde moderne, ce qu'il y a de plus nécessaire au prêtre ca-
tholi(jue, après la vertu, c'est la haute culture de l'esprit, d'où
viennent l'ampleur des vues, l'exactitude des idées, le clair
discernement ilu rapport entre les diverses vérités et des limites
de la connaissance scientifique, la souplesse des pensées, la
grâce de l'expression, la droiture et le bon sens. La culture
dont je parle ici tend plutôt à élargir l'esprit, à lui donner de
la méthode qu'à le meubler de connaissances; à développer des
aptitudes que, faute de mieux, j'appellerai philosophiques, plu-
tôt qu'à former des dogmatistes profonds, des canonistes érudits
ou des casuistes subtils. Elle fortifie l'esprit et l'aide à se recon-
naître dans le dédale des faits, comme à se garantir de la brume
des passions. Elle l'amène à cette perfection d'intelligence que le
cardinal Newman a décrite ainsi : « Elle est la vision et la com-
préhension claire, calme et précise de toutes choses, dans la me-
sure où un esprit fini peut les concevoir, conservant à chacune
sa place et son caractère propres. Sa connaissance de la nature et
de l'histoire lui donne une sorte de puissance prophétique; sa
connaissance de la nature humaine lui permet de sonder les
cœurs; par son absence d'étroitesse et de préjugés, elle a quel-
que chose de la charité surnaturelle ; elle possède presque la
sérénité de la foi, car rien ne peut la surprendre, et presque
la splendide beauté de la contemplation céleste, tant elle est
12 LA SCIENCE SOCIALE.
familière avec l'ordre immuable des choses et avec riiarmonic
des sphères éternelles. » Je sais bien que c'est là de l'idéal , mais
ceux qui ne croient à rien d'idéal ne sont pas capables de con-
naître la réelle valeur des choses.
Il est clair qu'une pareille éducation tend vers un autre but
que la simple acquisition des connaissances utiles. Elle suppose
que le savoir est bon en soi, quand même il ne procurerait ni
la richesse, ni le pouvoir, ni d'autres avantages extérieurs.
Elle regarde l'esprit comme l'organe de la vérité, et le façonne
pour lui-même, non pour le préparer à l'exercice d'une pro-
fession. Elle est donc essentiellement libérale, au lieu d'être
professionnelle. Elle tient à la culture des facultés plus qu'à
l'érudition; elle emploie la science à faire avancer l'esprit, plu-
t(M que l'esprit à augmenter la science. On peut être un habile
médeciu, un avocat judicieux, un savant théologien, et man-
quer totalement de culture iiilellectucUe. Il est reconnu que les
hommes enfermés dans leur profession ont souvent des vues
très étroites. Leur pensée, comme la main de l'ouvrier, les
assujettit à leur travail; elle manque d'ampleur, de souplesse,
d'ouverture, de facilité. Ils mesurent toute vérité sur les lois
de leur art et prennent leurs procédés spéciaux pour les seules
règles du raisonnement. Les mêmes défauts se rencontrent
chez ceux qui se livrent exclusivement à l'étude des sciences
physiques. Quand leur télescope a sondé le firmament sans y
trouver Dieu, ils en concluent que Dieu n'existe pas. L'àme
n'apparaissant pas sous leur microscope, pour eux il n'y a point
d'Ame; et, comme la pensée ne s'élabore pas sans mouvement
nerveux, ils déclarent que c'est le cerveau qui pense.
Mais, s'il est à désirer que ceux qui sont chargés de l'ensei-
gnement et de la défense des vérités divines soient exempts d'une
telle étroitesse d'esprit, on en peut conclure ({u'il faut au prêtre
quelque chose de plus qu'une éducation professionnelle, et qu'on
ne doit pas se contenter pour lui d'une école comme le sémi-
naire, où il se prépare simplement aux c<Més pratiques de son
futur ministère.
LK ».LERi;É CATIItiLn^HE. 13
Le séminaire a pour Init de préparer les jeunes gens A
rexercice convenable des fonctions i;énérales du sacerdoce, et le
bien qu'il a fait est trop grand et trop manifeste pour qu'il ait
l)esoin dapologie. Mais, ni en Américjue, ni ailleurs, le séminaire
nest proprement une école de culture intellectuelle, et c'est une
illusion de s'imaginer qu'il le devienne jamais. Sa mission est
d'enseigner une certaine mesure de connaissances profession-
nelles, de préparer ses élèves à remplir avec plus ou moins
d'habileté le rùle de catéchistes, de rubricistes et de casuistes.
Il est fait pour cela; s'il en résulte un progrès intellectuel, c'est
par surcroit et comme par accident. Les méthodes du sémi-
naire ne sont pas de celles qui ouvrent l'esprit, qui l'élargissent,
qui l'assouplissent, l'aflinent, lui donnent force et grâce. Les
livres qu'on y met aux mains des élèves sont souvent écrits en
un style barbar«>; les sujets y sont discutés avec sécheresse et
mécaniquement; le professeur, tout à l'instruction qu'il donne,
ne se préoccupe guère, parfois, de la manière dont il l'expose,
ou bien encore, ne possédant pas lui-même une réelle culture
d'esprit, il tient en médiocre estime l'ampleur des vues et l'élé-
gance du langage; il n'y voit, si encore il est bien disposé, ([ue
de simples ornements.
Je ne viens pas critiquer le séminaire, je me borne à souli-
gner ce fait évident qu'il n'est pas une école de culture intel-
lectuelle, et que, par conséquent, la durée de ses cours fût-elle
augmentée de cinq, six, huit ou même dix années, les élèves
en sortiraient avec une formation professionnelle plus complète,
mais non avec un esprit réellement plus cultivé. C'est moins ce
qu'on sait, que la manière dont on le sait, qui donne la mesure
de l'intelligence, de même que. dans l'ordre moral, la multi-
plicité des vertus importe moins que la perfection avec laquelle on
les pratique. La science n'est pas plus l'éducation que ce qu'on
mange n'est la nutrition, et de même qu'avec un appétit féroce
on peut manquer de vigueur et de santé, ainsi l'on peut avoir
beaucoup appris et manquer totalement de culture intellec-
tuelle. Les connaissances, entassées dans la mémoire à la ma-
nière des enfants, sont une charee et une cause d'embarras
14 LA SCIENCE SOCIALE.
pour rintclligence, loin de constituer un principe vital qui
l'élève, qui l'éclairé et qui Tembellisse. De toutes nos facultés,
c'est la mémoire qui est la moins noble et qui se rapproche le
plus de l'instinct animal; la grande aft'aire n'est pas, pour
l'éducateur véritable, de la bourrer de faits. Or c'est, pour tout
bagage, ou peu s'en faut, une mémoire plus ou moins meublée
qu'un jeune homme qui sort du collège apporte au séminaire ;
comme je l'ai déjà fait remarquer, il n'y vient pas chercher
une méthode qui lui ouvre l'esprit, le rende capable de travail
personnel, lui apprenne la meilleure façon de présenter ses idées,
mais simplement une formation professionnelle qui le mette à
même de remplir son ministère sacré. Uien d'étonnant, dès lors,
à ce que des prêtres qui sont d'ailleurs zélés, pieux, discrets,
pleins d'abnégation et de bon sens, possèdent rarement cette
haute culture de l'esprit, puisque c'est à ITniversilé, non pas
au séminaire, qu'on peut la recevoir. On ne saurait douter que
ce ne soit là un sérieux obstacle au progrès du catholicisme.
Quoique désintéressée en principe, l'éducation supérieure est,
pratiquement, utile à tout, et rien comme elle ne prépare
l'homme aux difficultés de la vie. Elle lui permet de se rendre
aisément maître de n'importe quelle question, de remplir avec
honneur n'importe quel emploi; elle lui assure en toute matière
la supériorité sur ses rivaux, elle l'élève au-dessus des coups de
la fortune, et dans le malheur ou l'abandon, elle lui reste pour
le consoler, comme la foi, comme l'espérance ou comme l'amitié.
Des Universités anglaises, malgré leurs imperfections, le car-
dinal Newman a pu dire « qu'à tout le moins elles peuvent être
fières de cette succession de héros, de politiques, d'écrivains et
de philosophes, d'hommes remarquables par leurs vertus natu-
relles, leur entente des alfaires, leur connaissance de la vie,
leur siircté de jugement pratique, et leur l)()n goût enfin, qui
ont fait de l'Angleterre ce qu'elle est, l'ont mise en état de
subjuguer le monde et de dominer les catholiques >'.
Ce n'est que dans uue Dniversité que toutes les sciences sont
mises en contact les unes avec les autres, (pie leurs rappoils
sont étabHs et que leur champ d'action se trouve déterminé.
LE CLERGK CATIIOLIOUE. io
Les scioucos iiailirclles y sont limitées pai* la métaphysi(jiie ; la
morale y est étudiée X la lumière de l'histoire, la langue et la
littérature au point de vue ellmologitjue; la critique, (|ui cher-
che la beauté, non la diUomiité, et qui, dans les jardins de
l'esprit, récolle le miel en laissant le j)oison, y est appliquée
à l'étude de l'éloquence et de la poésie; la religion euliii, ré-
pandue sur tout le reste comme un rayon d'en haut, y jette
l'ardente vie de la foi et de l'espérance. L'esprit s'habitue ainsi
il comparer tout naturellement les idées et les vérités entre elles,
et cet exercice le grandit, le fortifie, l'élartiit, le rend souple,
sincère, accueillant, équitable.
Quand un grand nombre de prêtres seront capables de por-
ter cette hante culture dans l'étude des snjets religieux, alors
on reverra la théologie catholicjue sortir de l'isolement ({ui est
le sien au milieu du monde moderne, la vérité catholique illu-
miner et embaumer les pensées et les opinions des contempo-
rains, les doctrines catholi(jues pénétrer à fond les cœurs, au
lieu de n'occuper que la surface des esprits comme un vêtement
((ui tient à peine; et l'on sentira que le prestige de la foi
chrétienne est encore intact et tout ravissant, aussi supérieur au
charme de la science que la joie d'une âme de poète est supé-
rieure aux [)laisirs des sens.
Ce sera toujours la religion qui donnera la clé de la vie, puis-
qu'on ne peut autrement expliquer nos aspirations, ni justifier
notre espérance et nos enthousiasmes ; or, pourvu qu'on la pré-
sente en langage intelligible, la religion qui prévaudra sera
toujours ce culte de Dieu en esprit et en vérité, que le Christ
a révélé an monde , et qui n'est ni d'un temps ni d'un peuple,
mais de tous les temps et de tous les peuples. La religion,
comme la morale, est dans la nature des choses, et la foi catho-
lique, sans cesse attaquée, sans cesse victorieuse, ressemble à
ce chevalier de la Rose-Croix dont le bouclier porte la marque
de terribles coups, mais que la Providence sauve de tous les
périls et garantit contre les traits empoisonnés du monde et les
monstres de l'abime.
Mais est-il un vrai chrétien qui se croie dispeûsé d'efforts
1») LA SCIENCE SOCIALE.
parce que le Christ a déclaré que les portes de Fenfer ne pré-
vaudront pas contre son Église? Ne savons-nous pas que si,
dans sa course à travers le monde, elle a triomphé au point
d'apparaître comme le miracle do l'histoire, elle n'en a pas
moins essuyé, sur beaucoup de points, des échecs désastreux?
Ses amis doivent donc veiller et se tenir prêts à la bataille. A
une époque où la persécution a sinon disparu, tout au moins
perdu de sa violence, où les abus criants ont cessé, où l'hérésie
a fini son temps, où la lutte du monde avec l'Église se can-
tonne presque exclusivement sur le terrain des idées, le clergé
ne saurait, en vérité, développer trop sa puissance intellectuelle.
Par conséquent, les évoques, entre les mains de qui repose l'é-
ducation des prêtres, ne sauraient trop se préoccuper de faire
donner à leurs prêtres le plus de culture possible.
Et, si c'est là une vérité générale, à combien plus forte raison
ne s'applique-t-elle pas à nous autres, Américains, dont les
ancêtres ont été, pendant des siècles entiers, opprimés pour
leur foi, frustrés de toutes les ressources d'éducation, réduits par
la spoliation h l'ignorance et à la pauvreté, obligés, sans pou-
voir répondre, d'entendre leur religion accusée des crimes de
ses ennemis? Maintenant qu'enfin, dans ce monde nouveau,
nous avons vu poindre des jours meilleurs, est-il parmi nous
désir plus naturel que de quitter ces bas-fonds pour monter
aux sommets inondés de lumière? Devons-nous rien avoir tant
à cœur que de prouver que nos malheurs seuls, non pas notre
foi, ont fait notre infériorité? Nos concitoyens, malgré leur
bienveillance, gardent contre nous une foule de préjugés héré-
ditaires, et depuis trois siècles que la haute culture de l'esprit
est refusée aux catholiques de langue anglaise, ils ont iini par
itlentilicr le protestantisme avec la lumière, le catholicisme avec
l'ignorance. Pouvons-nous, avec du sang dans les veines, sup-
porter (]ue cela dure?
Or, le moyen de changer cette situation, ce n'est pas de
disserter sur rinduence de l'Église, sur ce cju'clle a fait à
d'autres époques, mais de réaliser en nous-mêmes son idéal.
Ici, plus qu'en toute autre circonstance, il convient d'appliquer
LE CLKRGb: tAllloMolE. 17
le proverbe : Vrrba movent, cxcmpUi Ivahunt. De nirmc que
raniour des Américains catlioli(]iies pour leur pays et ses ins-
titutions libres, ;\ force de se montrer sur les cliam[)s de ba-
taille, comme dans cbaciue acte de la vie, a l)ien Uni par eon-
vaincre tous les gens raisonnables de la pi-oloiideur et de la
sincérité de notre patriotisme, ainsi, lorsque notre zèle pour le
dévelo[)pement de la liante culture auia suscité cbez nous des
liommes (pii prendront place parmi les premiers penseurs et les
premiers écrivains de leur temps, leur présence suffira pour
attester (jue la loi calliolique ne s'oppose à aucun progrès, et (jue,
si elle contente les plus humbles esprits, elle peut également
satisfaire et même forlilifU' le génie d'un Augustin, d'un Dante,
d'un Bossuet. Mais, pour devenir aussi savants que les autres,
il faut bien que nous recevions une formation égale à la leur.
Si nous ne songeons (ju'à multiplier les écoles et les séminaires,
sans entreprendre la création d'une véritable Université, nous
n'avancerons qu'avec lenteur et incertitude, l'I'niversité étant
le moyen normal de favoriser la culture supérieure.
Comme le pays lui-même, c'est surtout dans le domaine
extérieur, en nombre, en richesse, cjue l'Église s'étend. De là, la
nécessité d'un plus vigoureux ellbrt pour développer aussi les
avantages spirituels. Les tendances mêmes de notre vie sociale
assurent la multiplication des églises, des couvents, des écoles,
des hôpitaux, des asiles; de dix en dix ans le catholicisme aug-
mentera de plusieurs millions le chiffre de ses fidèles et celui
de sa fortune, en même temps que les cérémonies de son culte
deviendront de plus en plus splendides. Absorbés par cet accrois-
sement, aurons-nous assez d'énergie pour ne risquer pas d'ou-
blier ou de moins apprécier des biens qui sont pourtant supé-
rieurs à ceux-là?
Peu d'hommes savent unir en eux l'action et la pensée.
L'homme d'action vit tout dans le monde qui l'entoure, le pen-
seur vit au dedans de lui-même. La contemplation, en élargis-
sant nos vues, nous montre que tout ce que peut faire même le
plus grand génie se perd dans l'infini de l'espace et du temps;
elle porte l'àme à se replier sur elle-même et à regarder pas-
T. XXXII. 2
18 LA SCIENCE SOCIALE.
sivement le monde suivre son chemin, comme si le flot des
événements terrestres ne dépendait pas plus de nous que le
cours des saisons. Le travailleur, au contraire, qui n'a g-uère de
goût ni de temps pour la réflexion, ne considère que le présent
et que ce qui le touche de très près; plus il agit, souvent, et
moins il pense. Or l'Eglise a besoin à la fois d'hommes qui
agissent et d'hommes qui pensent; et, puisque chez nous tout
pousse à l'action, il n'est que sage de cultiver de notre mieux
la faculté de réfléchir.
C'est également notre devoir d'Américains. Tous, ici, concou-
rent à développer les ressources matérielles, qui sont presque
infinies; que quelques-uns au moins cherchent à développer
l'homme. D'innombral)les multitudes travaillent à construire des
cités, à défricher des déserts, à tirer de la terre les trésors qu'elle
renferme ; qu'il reste au moins une petite élite pour se vouer à
l'idéal, pour cultiver le i)eau,pour chercher à répandre l'amour
de la perfection morale et intellectuelle. Ht. puisque nous
croyons que TEglise, avant tout instituée pour nous conduire au
ciel, est capable aussi de diriger les peuples dans la voie de la
civilisation et du progrès, pourquoi ne désirer pas de lui voir
prendre une influence bienfaisante et élevante sur la vie publique
de notre pays? Il ne peut, en fait de mission temporelle, rien
lui échoir de plus élevé que d'être l'amie de cette grande répu-
blique, le plus beau don que sur terre Uieu ait fait à ses en-
fants (1).
Si, comme nous le reprochent des critiques anglais, notre
style a de l'enflure, c'est que nous sentons en nous la promesse
d'une destinée qui dépasse nos moyens d'expression. Quelques
défauts qu'on nous puisse trouver, il est une chose qu'on ne
doit pas nous disputer : le caractère universel de notre mission.
Si nous restons forts et fuyons les bas compromis, il > aura de
la liberté pour tous les pays du monde. Si nous sommes fidèles
!\ notre providentielle destinée, les haines nationales céderont
la place à de généreuses émulations; les peuples verront croître
(I) (Vsl ainsi que nous trouvions très simple dappeicr la Franco « le plus beau
des royaumos aprtS(olui du ciel •. i.Vo/r du trmiKCtcur.)
1.1. CLlilU.I. t.VTIIULlglE. 10
leur sagesse et leur énerii-ic ; la société ilevieudra [>lns juste et
couipatissante ; il iiy aura p.is de cri de détresse, viul-il des
conlius (lu uioude, qui n'éveille dans tous les cœurs un écho l"ra-
tei:jiel.
Qui ne se sent pris d'un sentiment de religieuse gratitude,
pour peu (juil réllécliisse à l'origine et A raccroissement de
notre pays? Quel est, surtout, le catholique dont l'Ame ne se
dilate à cette vue? (lest ici (|uc, pour la [)remière fois peut-éln'
dans Ihistoire, TKglise possède une vraie liberté. Sa position
temporelle n'est pas une entrave t\ son influence spirituelle, et
l'État lui reconnaît une parfaite autonomie. Ou ne voit pas ici
les monuments de sa gloire passée, soustraits à son contrôle, se
dresser comme d'ironiques témoignag:es de ce qu'elle a perdu.
Klle reprend une nouvelle jeunesse et se lève le front haut,
non certes pour faire fi de sou splendide passé, mais pour
embrasser d'un regard sûr l'avenir, plus glorieu.x encore, qui
s'ouvre devant elle. Qui donc, en face de telles perspectives,
pourrait se laisser aller au découragement, jeter un coup d'œil
de regrets sur d'autres temps ou d'outrés pays .' Quiconque a pu
en d'autres lieii.x, à d'autres époques, devenir un sage, un saint,
un héros, peut le devenir ici et à l'heure présente; eût-il le
cœur de François d'Assise, le génie d'Augustin et le courage
dl[ilde])rand, il trouverait ici une t;\che à sa hauteur.
J.-L. Spaluing.
Évoque de Pcoria.
HISTOIRE
DE LA FORMATION PAUTICILAIUSTE
XI
LE FÉODAL (1).
(Dki'Xikmk Pautik : La Décadence carlovinyienne)
Nous avons vu Charlcmagne occui)er en homme de génie
le rôle de principal propriétaire franc.
C'est la condition à laquelle il dut se tenir.
Tout cependant semblait fait pour restaurer avec lui le pou-
voir à la manière antique : son génie, ses richesses immenses,
la défense nationale qui groupait autour de lui toutes les forces
du pays, sa gloire militaire, les nations conquises habituées
à la domination royale, enfin le titre même dempercur. iMais
tant et de si puissantes choses venaient échouer contre la force
de résistance des grands propriétaires vraiment nuutres sur
leurs domaines. Non seulement ils conservèrent leur indépen-
dance, mais il est visible qu'à raison de leur nombre ils forcè-
rent plus d'une fois la main à (^harlemagne.
Aussi n'y a-t-il rien de surprenant A ce qui se passa à la
mort de l'illustre Charles. Cette grande personnalité disparue,
l'illusion tomba, et l'on vit, ce (jui n'avait pas cessé d'être,
chacun des propriétaires seigneurs régner en .souverain sur sou
domaine. Dans les all'aires extérieures, ils se liguèrent suivant
(I) Voir l'article jirciccdoiit, juin l'.tul. Science sociale, l. XWI, p. i'.ii.
HISTOlItK DE LA TOUMATION rAltTIi:(I.AUISTF:. 'i2l
le hi'Sitin. coinim' lont (1rs piincos iiulépt'iulaii ts. I.e grand
leaih)\ qui avait eu le talent de les grouper derrière lui, et
(jue les circonstances avaient aidé, ne pouvait être remplacé
par personne.
('/est celte inévitable crise (ju'on a ap[)elée, d'un nom inexact,
la décadence de l'empire carlovingien. F/empire, à vrai dire.
Unissait avec Charlemagne, et il n'y eut de décadence que
celle de la famille et du domaine des Carlovingiens.
Cette décadence est facile à comprendre. Dès que le successeur
de Charlemagne manquait des talents personnels de celui-ci,
et qu'il prétendait cependant jouer comme lui le rùlc de Irader,
il ne pouvait espérer se faire suivre des grands propriétaires,
ou tout au moins de quelques-uns d'entre eux, qu'en les ga-
gnant par de nouvelles concessions de domaine. Et c'est ce
qui ne tarda pas à dépouiller complètement de ses biens la
famille dlléristal. Mais, le domaine épuisé, l'intluence devenait
nulle, le rùle était clos, les Carlovingiens cessaient d'être.
Une première concession (]ui s'imposa aux descendants de
Charlemagne fut l'abandon formel, explicite, du droit de re-
prendre les bénéfices à la mort du titulaire, ou de transporter
les honneurs, c'est-à-dire les titres de duc et de comte, d'un
domaine à un autre. Ce fut la confirmation oflicielle, définitive
et générale de l'hérédité des terres concédées jusque-là en usu-
fruit : usufruit qu'il fallait avoir l'habileté de faire renouveler
à chaque génération. Cette révolution, dès longtemps com-
mencée, fut consommée par un capitulaire de Charles le Chauve
conclu au domaine de Quierzy-sur-Oise, en 877.
C'est alors que le nom de Bénéfice, c'est-à-dire de jouissance
usufruitière, tomba à bon droit en désuétude, et qu'on y subs-
titua définitivement celui de Fief\ c'est-à-dire de terre tenue
héréditairement en foi et hommaee sous l'obligation des services
de vassalité. De là est venu à ce régime désormais nettement
établi le nom de Féodalité.
Mais, pour la famille de Charlemagne, l'entente faite à Quierzy
n'était encore que demi-mal : ce n'était après tout que la rati-
fication et la généralisation d'un fait à peu près acquis déjà.
-22 LA SCIENCE SOCIALE.
Le plus funeste fut le Lesoin de se conserver des partisans par
de nouvelles largesses, en leur concédant des portions de cet
immense domaine pleinement réservé que nous avons vu faire
le fond de la situation de Charlemagne.
La nécessité de retenir des partisans à ce rude prix fut pro-
digieusement augmentée par les dissensions des descendants de
Charlemagne, qui poursuivirent, cliacun pour leur compte, la
prétention de continuer le rôle de leur glorieux ancêtre. A
quel marchandage une pareille concurrence ne devait-elle pas
fournir l'occasion!
Ces concessions, faites sur le domaine réservé, ne prirent fin
que quand la famille de Robert le Fort se fût fait, peu à peu,
céder ce qui restait aux derniers Carloviugiens, à commencer
par le Duché de France pour tinir par la ville de Laon (de 8Gi ù
dï'*).
Telle est l'histoire abrégée de la » décadence carlovingienne » :
c'est toujours l'histoire du domaine.
Le grand fait qui se montre alors à découvert, et qui est bien
significatif, c'est \'isole)iient rvel de chacun des grands domaines.
L'isolement du domaine : c'était bien le régime social imma-
nent à la formation particulariste chez les pêcheurs Scandinaves
et chez les paysans saxons, et il est bien le même chez les grands
propriétaires francs. A travers tant de péripéties, le caractère
typique de la famille particulariste ne se dément pas : elle
aine l'isolement du domaine, c'est l'essence de son régime
social. Aussi, après la disparition de la Truste mérovingienne,
après la disparition de la personnalité de Charlcmagne, allons-
nous retrouver sur le sol franc, sur les terres riches de l'inté-
térieur, ce que nous avons invariablement trouvé sur les rivages
de la mer du Nord et sur les terres pauvres de la Plaine Saxonne :
chacjue domaine vivant non seulement dans l'indépendance,
mais (lan!< l'isolement d'un Ktat indépendant.
C'est là le caractère accentué de la Féodalité à son époque la
plus pure, entre la fin de Charlemagne et les premiers empiéte-
ments de la royauté capétienne : de 8LV à 1202. C'est là, plus
strictement encore, le caractère des x" et xr siècles qui for-
HISTOIRK DK LA FORMATION l'ARTlOUlAHISTE. 23
ment le centre de cette période, alors (juc les successeurs de
(lliarlemagne avaient été l'ornielleinent repoussés (KS7, déposition
de Charles le (iros) et que les préi)aratcurs de iMiilippe-Augustc
ne s'étai«'nt pas encore montrés liiS, Louis VI et la commune
de Laon .
Cet isolement des domaines est ce qui coupe court à « la grande
histoire •> dans les x et xi" siècles, et de là est venue l'idée d'une
« nuit du moyen Age » et d'un « chaos de la Féodalité », allu-
sion à la vio séparée des petits Ktats leodaux. Mais cette façon de
représenter les choses exprime une colossale erreur. Il n'y a ici
de nuit et de chaos qu<» dans Tesprit de ceux qui, ignorant l'or-
ganisation sociale, ne voient plus rien et brouillent tout là où il
ne se passe plus de « drames histori([ucs à grand ellet ». On a
dit avec un meilleur sentiment de la vérité sociale : « Heureux
les peuples (|ui n'ont pas d'histoire! » C'est ce que nous allons
vérifiée au sujet des peuples (jui ont vécu sur le territoire franc
aux X' et XI'' siècles. Ces deux siècles, dits de fer, ont été deux
des plus grands et des plus heureux (ju'il y ait eus. Nous le ver-
rons surtout, et avec la dernière évidence, dans notre prochain
chapitre.
Constatons d'abord l'isolement des domaines.
Les institutions de Hoyauté et d'Empire que nous nous repré-
sentons au moyen âge comme la centralisation de la Féodalité,
parce que nous les voyons à travers leur restauration dans l'Age
moderne, tenaient pourtant si peu de place, avaient si peu d'ef-
licacité dans l'organisation sociale et vitale de la Féodalité vraie,
que ces deux grands titres se trouvent complètement laissés à
l'abandon lorsque s'éteint la famille de Charlemagne. De ce côté
du Rhin, la famille de Robert le Fort qui, moyennant son do-
maine de rile-de-France et de l'Orléanais, jouait auprès des Car-
lovingiens un rôle analogue à celui des iMaires du Palais, dé-
daigna à plusieurs reprises le titre de Roi , qu'il lui était aisé de
s'approprier, et quand Hugues Capet se décida à le prendre,
cela ne lui soumit en réalité aucun des grands domaines voisins :
son action resta étroitement confinée dans son domaine propre.
De l'autre côté du Rhin , quand les descendants de Charlemagne
2i LA SCIENCE S0CIAL1-.
disparurent pareillement, personne ne prit le titre d'Empereur
(de 899 à 936). In peu plus tard, on s'avisa de le reprendre,
mais en ayant soin de ne pas le rendre héréditaire , et d'élire
empereurs les grands propriétaires dont les Ktats étaient le plus
restreints, afin de bien annuler l'effet du titre impérial.
Telle fut la Féodalité dans son véritable triomphe : l'anéantis-
sement de la Royauté et de l'Empire.
Aussi a-t-on peine à suivre à cette époque les traces, les sim-
ples traces, de la vieille institution monarchique ou impériale.
11 y a peu d'historiens qui ne se découragent dans la tâche in-
grate de présenter comme une série de rois et d'empereurs une
suite de personnages sans aucune espèce de puissance effective.
A vrai dire, ni la Royauté, ni l'Empire n'existaient plus, et
les titres mêmes de ces deux grandes institutions tombaient en
déconsidération, en déshérence et en oubli. Hugues Capet, dans
la bourgade de Noyon, s'adjugeait le nom de < roi des Gaulois,
des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, des Espa-
gnols et des Gascons », à peu près comme les princes de Savoie
portaient naguère encore le titre de rois de Chypre et de Jéru-
salem. Le légendaire collo(]ue entre le premier Capétien et
Adalbert, comte de Périgord : « Qui t'a fait comte? » — « Qui
t'a fait roi? » est resté l'expression classique de cet étatde choses.
Nous nous sommes assez convaincus que ce qui fait le fond de
l'esprit féodal, c'est la résistance à l'idée de la royauté : là est le
trait dominant de cette longue histoire que nous avons suivie si
intimement, et plusieurs siècles encore après celui où Adalbert
de Périgueux pouvait dire : « Qui t'a fait roi? » Euguerrand III,
simple chAtclain de Coucy, disait aussi fièrement : « Roi ne suis,
ne prince, ne duc, no comte aussi : je suis le sire de Coucy! »
Il ne faut pas se laisser tromper par les apparences de l'orga-
nisation hiérarchique de la Féodalité. Les grands propriétaires
étaient censés relever du roi. En réalité, ils ne relevaient (jue
d'eux-mêmes. C'est bien le sens de toute leur histoire : que font-
ils, depuis les temps mérovingiens jusqu'à la publication du
capitulaire de Quierzy, sinon de s'émanciper de plus en plus de
la royauté?
UISTOIRK m: LA rORMVTION I>ARTICrr..\ni5TE. 2.'i
On dit ({ue l.i féodalité va s'orgaiiisaiit dans cette période,
que les ra[)j)orts se précisent, <]uc les droits se formidcut :
mais ce qui s'ori;anise, ce ijui sr précise, ce (jui se formule,
c'est l'indépendaDce progressive des grands propriétaires, c'est
l'isolement de plus en plus couqjlct. Telle est la marche très
nette de l'institution.
Voyez les deux célèbres Assemblées après les(pielles on n'é-
prouve même plus le besoin de conférer et de se concerter, car
ce sont les dernières, et chacun ensuite s'en va jouir à ses risques
et périls de son indépendance : je veux parler des Assemblées
de Mersen (8V7j et de Uuierzy (877) : on y stipule qu'on ne sui-
vra le roi que contre l'étranger, et qu'on jugera soi-même si
rennemi est étranger; puis, on se donnera à soi-même Théri-
tier qu'on voudra.
Dans cette indépendance expresse et bien formulée, pourquoi
voit-on subsister chez les grands pro[)riétaires l'usage de l'iioni-
mage au roi?
Il importe de le comprendre, (".'est par le contrat de foi et
hommage que les grands propriétaires avaient lié à leur do-
maine tous leurs tenanciers, ou petits propriétaires devenus
leurs vassaux. Ils tenaient donc énergiquement à ce que ce
contrat fût réputé ferme et immuable. Et comme eux-mêmes,
alors que leur indépendance n'était pas encore absolue, avaient
accepté ce contrat à l'égard de la royauté, ils continuaient à
le garder vis-à-vis d'elle pour n en pas laisser contester le
principe. Mais il y avait, entre les grands propriétaires et les
petits qui s'étaient liés à eux. cette énorme différence que le
roi n'était pas de force à faire observer aux grands propriétaires
leur contrat de foi et hommage, tandis que les grands proprié-
taires employaient précisément leur puissance à faire observer
vis-à-vis d'eux-mêmes les contrats de foi et hommage des pe-
tits propriétaires. Tout ceci éclate dans les faits. Voyez par
exemple dans quel esprit Rollon victorieux accepte de rendre
foi et hommage à Charles le Simple : il n'a assurément pas la
pensée de marcher derrière ce piètre roi, mais il applique si
carrément en Normandie le régime féodal que son duché en
-IC) LA SCIENCE SOCIALE. ,
présente bientôt le type le plus régulier. Du reste, puisque l'hom-
mage des grands propriétaires se bornait à promettre de suivre
le roi dans la guerre nationale seulement et quand eux-mêmes
la jugeraient nationale, il est clair que le roi n'avait rien à
attendre d'eux pour l'établissement de son pouvoir cà l'inté-
rieur : l'engagement aboutissait ainsi à néant.
Cette situation se trahit de mille manières :
Pendant les x' et xi'^ siècles, on voit le roi absolument con-
finé dans son domaine, où il ne joue d'autre rôle que celui de
tous les grands propriétaires chacun chez eux.
Il applique ses forces à mettre au pas les petits propriétaires
de sa dépendance : de là, toutes ces petites guerres autour de
Paris.
Il s'emploie encore à recueillir la succession des domaines (jui
lui reviennent, non en qualité de roi, mais déparent : de là, la
guerre de Bourgogne.
On voit d'ailleurs combien sa situation est faible, même dans
ce rôle de particulier, car plus d'une fois il n'en vient à bout
qu'en gagnant l'alliance de quelque grand propriétaire voisin,
plus vigoureux que lui. Je dis, en gagnant là une alliance, et
non pas en invoquant le service féodal. Le comte de Verman-
dois et le duc de Normandie, aux([uels il plaît de venir guer-
royer pour lui, marquent très bien qu'ils le font non pas
en gens tenus de le faire, mais par bon vouloir et en vertu
d'arrangements pris à l'amiable : ce ne sont pas en effet des
guerres nationales. Kt dès que le comte do Vermandois ou le
duc de Normandie se relircnt, le roi est battu.
Voilà donc ce (|u'était en fait ce lien du roi et des grands
propriétaires : nul.
Indépendamment du service militaire, réduit à ce (jue je viens
de dire, il entrait dans le contrat de foi et hommage deux obli-
gations, qui n'avaient pas plus d'ellet que la première entre
les grands propriétaires et le roi. Ces doux oi)ligations étaient
d'apporter conseil à son suzerain (]uand il le réclamait, et de
se rendre au jugement des pairs convoqués par le suzerain, c'est-
à-dire au jugement de ceux qui étaient vis-à-vis du suzerain
HISTOIRE m. LA ron.MATION l'ARTIClLARISTE. It
dans la mùme condition ilc vassalité. Or, je prie tout esprit bien
sensé de croire (pie le roi ne s'avisait [)as de deinander conseil à
d'aussi embarrassants personnages que ces grands propriétaires.
Kt, (piant au jugement des pairs, il est clair (pie le vassal «jui
s'était senti assez fort pour mampicr au roi, avait fait son cal-
cul de ne pas se présenter devant les pairs : il était prêt à re-
pousser le roi et les pairs par les armes. l)'aill»'urs les pairs
de leur C('»té étaient disposés à l'ah.soudre et à lAclier le roi, dans
les trois (piarts des cas. Ces faits sont constants.
Ainsi, des trois devoirs féodau.x appelés Service, Fiance et
Justice, ou encore Ost, Cour et Plaid [Erercitus, Curlis, Placi-
tum , il n'y en avait pas un qui fût sérieusement rempli vis-à-vis
du roi par les grands propriétaires, et cela par la bonne raison
que ces grands propriétaires étaient trop puissants pour qu'il y
eût à leurs devoirs une sanction efficace. Unî^iid donc on parle
de l'organisation féodale, il faut avoir soin d'appliquer aux grands
propriétaires la fable de la mouclie «jui passe à travers les toiles
d'araignées j\ raison de sa grosseur Dans la forme, l'organisation
s'étendait aux relations des grands propriétaires avec le roi : nous
avons dit pourquoi. Dans le fait, elle ne fonctionnait qu'au-des-
sous des grands propriétîiires : l'iiistoire le montre.
En dépit du titre royal, la Féodalité est donc bien une républi-
que de grands domaines, parfaitement indépendants à l'égard
de la royauté et les uns à l'égard des autres.
Entre eux , les grands propriétaires n'avaient de lien que celui
de la Pairie, c'est-à-dire qu'ils promettaient au roi d'aider leurs
pairs. Mais cette obligation, comme celle d'aider le roi lui-même,
se limitait au cas de guerre nationale et avait tout juste la même
efficacité, pour les mêmes raisons. Ce n'était qu'une autre forme
de l'obligation de suivre le roi au même cas. On supposait un des
pairs dans la nécessité de se défendre contre l'étranger sans
attendre le roi : les pairs devaient spontanément le secourir.
Une fois bien comprise cette indépendance parfaite des grands
propriétaires à l'égard du roi et entre eux, on voit se dérouler
normalement l'histoire du moyen âge jusqu'au xii" siècle. Cha-
que grand propriétaire agit de son côté en souverain, avec telles
28 LA SCIENCE SOCIALE.
alliances spéciales et temporaires quil peut faire. C'est bien le
système de la famille particulariste appliqué au profit des grands
propriétaires : indépendance et isolement sur le domaine, associa-
tions spéciales et transitoires suivant le besoin.
Ainsi, tout se suit strictement dans cette histoire de la famille
particulariste et dans le développement de ses institutions : sur
les rivages de la mer du Nord, elle crée le domaine fragmentaire
aidé de la pêche cùtière, et elle fait ce domaine souverain; dans
les terres pauvres de la Plaine Saxonne, elle crée le petit domaine,
et elle le fait souverain; enfm, dans les terres riches des deux
côtés du nhin, elle crée legrand domaine, et elle le fait souverain.
J'ai pris comme exemple ce qui s'est passé sur la rive gauche
du Rhin, parce que nous sommes, en France, plus familiarisés
avec les faits de cette région; mais la môme chose s'est exacte-
ment passée sur la rive droite.
J'ai indiqué plus haut que les titres de roi et d'empereur
avaient suivi une fortune très semblable : le titre de roi est resté
sur la rive gauche, à cause du souvenir de Clovis qui résidait en
Neustrie ; le titre d'empereur, sur la rive droite, à cause du sou-
venir de Charlemagne qui habitait de préférence TAustrasie et
qui étendit ses conquêtes surtout en Saxe, en Bavière, en Germa-
nie orientale.
Et maintenant que nous nous retrouvons bien en présence de
l'organisation politique native de la famille particulariste, hos-
tile à tout système de pouvoir public qui ne procède pas d'elle,
maintenant que nous sommes bien, comme aux origines norvé-
giennes et saxonnes, en présence du domaine souverain, retom-
bons sur l'examen d'une question que nous aurons vue liée à celle
de l'expansion et des évolutions du type particulariste, la ques-
tion des transpoi'ts.
Un même caractère y persiste, bien que les moyens soient
changés; ce caractère est celui qui résulte de l'isolement : peu de
transports organisés, faible constitution des transports usuels. Au
lieu du piéton et du cheval de culture, que nous avons vu dans
la Plaine Saxonne succéder A la petite bar([ue de Norvège, nous
avons rencontré ici le char à bn.'ufs et le cheval de combat : ceci
UISTOIHE DE LA lOItMVTION l'AUTICrLARISTF:. 2'.»
tient ;\ la dillerence des terres rieljes aux terres pauvres, du uiand
domaine au petit. Nous avons dit que le domaine tVanc, [)ar o[)po-
sition au domaine saxon, est riche et militaire : de là. le cliar à
Ixinifsau lieu du piéton, et le cheval de combat au lieu du che-
val de culture. Mais malgré la supériorité techni(jue de ces deux
véhicules francs, le rôle des transports reste au fond le même dans
la vie normale : on s'isole sur sou domaine.
Reprenons un peu Thistoire de nos transports à partir de la
IMuinc Saxonne, à partir de la bande francpie.
De même cpie nous avons vu. sur le sol franc, coexister, puis
s'en aller chacun de son côté le régime politi([ue antique et le
régime politicjue nouveau, nous allons voir coexister, puis s'en
aller chacun de son côté le réçime de transports antique et le
régime de transports nouveau.
Les Mérovingiens recueillirent dans leur succession les voies
romaines, comme les formes administratives romaines. Ils usè-
rent largement de ces voies pour faire marcher leurs armées
à la conquête du pays et pour le tenir sous leur domination.
On lit, dans (irégoire de Tours. (|ue ce qui soutirait dans
le passage des levées en masse, c'étaient les propriétés et les
églises qui bordaient les voies romaines: et c'est ce qui explique
la tendance que les grands propriétaires avaient, comme les
couvents, à se constituer des domaines dans les lieux écartés
et dits « sauvages ».
C'est par les voies romaines que le Mérovingien était en rap-
ports faciles avec ses comtes dans chaque cité. Mais de même
que le Mérovingien ne recueillait en réalité que les formes de
l'administration romaine, il ne recueillait que les dehors sub-
sistants de la H Voie romaine ^> : il ne possédait pas plus que
les Romains de la décadence ce qui avait fait la vitalité de cette
puissante institution chez les vieux Romains. De sorte que les
voies romaines allaient se dégradant de jour en jour.
Brunehaut se lit une célébrité, qui a traversé les siècles, en
prenant soin de réparer quelques tronçons de ces fameuses
voies : les chaussées de Brunehaut ont pullulé dans l'imagination
de la postérité.
;J0 LA SCIENCE SOCIALE.
Ces voies devaient être entretenues au moyen de péages.
Les Mérovingiens et lenis comtes furent très empressés à main-
tenir les péages: ils tirent plus, ils cherchèrent Ijien des fois
à les multiplier. Mais j'ai à peine besoin de dire que l'argent
perçu par les péages n'était pas appliqué à l'entretien des
routes. Et j'ai même un peu tort de parler d'argent, car les
péages étaient bien plutôt des prélèvements faits en nature sur
les marchandises. Or, on imagine si ces prélèvements on nature
passaient facilement dans la consommation sur place et dans les
petits trafics locaux du comte I
Mais sur cette question des péages, comme sur toutes celles
des impôts, le propriétaire franc se dressait en face de l'ad-
ministration mérovingienne. Usant toujours de sa même mé-
thode, le propriétaire franc se faisait accorder des immunités;
ce qu'il transportait était déclaré exempt des droits de péage :
ces immunités abondent dans les papiers laissés par les Méro-
vingien's.
Il y avait môme quelque chose de mieux; c'était de se faire
accorder le droit de percevoir les péages de tel pont, ville, etc.,
à son profit : ces concessions abondent sous les Mérovingiens,
et sous les Carlovingiens pour ce qui restait à concéder.
D'ailleurs, sur les réclamations générales, il sortait de temps
à autre du Palais une injonction aux comtes de ne pas créer
de nouveaux péages.
Il arriva donc tinalcment pour les péages comme pour les
autres droits souverains, que les grands propriétaires .s'en ren-
dirent d'abord exempts, puis se les approprièrent et les exercè-
rent k l'égard du public. Les droits de péages, à l'entrée des
villes, au passage des rivages, dans les ports, etc., furent par
eux attachés à la terre, au domaine, comme tout le reste.
Les grands propriétaires, (]ui étaient très soucieuv de ne pas
acquitter de péage et qui étaient satisfaits d'en recevoir, n'étaient
pourtant pas empressés à entretenir les routes. (]e n'est pas
seulement que cette manière de faire leur parût économique,
mais l'intérêt du domaine ne les portait pas à faire autrement.
Nous savons que ces immenses domaines se partageaient en un
IIISÏOIIIK DL LA 1 OHMATIO.N l'AHTIt;LLAi;lSTE. .'il
nom])rc iiilini de pelites tcniires, répondant cliacimc directe-
ment au\ besoins d'une famille. I>es transports publics n'étaient
donc en rien nécessaires au fonctionnement <'t à la vitaliti- du
domaine, il va plus : l'intérêt essentiel du domaine était que
rien n'en sortit, ('/était la condition de l'indépendance absolue,
de la vie à soi tout seul.
« Le commerce, dit Pigeonneau, fut prescjue suspendu pen-
dant dcu\ siècles. L.i société féodale s'était organisée de mi>
nière ji ce (jue chacun des petits Ktats dont se composait le
royaume de l-'rance pût se suftire à lui-même et fût oblieé
de compter le moins possible sui- ses voisins. On cultivait par
tout le seigle, le froment, l'orge, les légumes qui formaient la
base de l'alimentation ; la culture même de la vigne s'était propa-
gée dans les régions où elle ne pouvait donner que de médiocres
résultats et qui l'ont abandonnée <]uand les relations commer-
ciales sont devenues plus faciles, en Normandie, en Breta-
gne, jusqu'en Picardie; chaque paysan, serf ou tenancier libre,
avait sa basse-cour, son toit à porcs, son étable assez grande
[)our quelques cbèvres et une ou deux vaches.
u Le bétail pâturait moyennant une légère redevance dans les
prairies, les bruyères ou les bois taillis qui formaient pour ainsi
dire la propriété commune du fief. Le seigneur y nourrissait
d'ordinaire de grands troupeaux de moutons, dont la laine filée
par les femmes servait à tisser les vêtements. Les forêts sei-
gneuriales fournissaient le bois d'œuvre et de chauffage. Les
dîmes en nature , les champarts, les redevances que les sei-
gneurs et l'Kglise percevaient sur le cultivateur et qui allaient
s'entasser dans les granges et dans les celliers du château ou de
Tabbave servaient à nourrir le châtelain, sa famille et ses ser-
viteurs, l'abbé et ses moines : mais c'était aussi un approvi-
sionnement en temps de guerre, quand les paysans étaient
obligés de se réfugier au château : c'était une réserve en cas de
mauvaise récolte.
« Loin de sons'er à se démunir au Drotît de ses voisins . de
ces précieuses réserves, le seigneur n'a qu'une préoccupation,
empêcher ses hommes d exporter les produits de son fief, surtout
32 LA SCIENCE SOCIALE.
ceux qui sont indispenscibles à la défense, à la sécurité, à la vie
même des populations qu'il exploite : le blé, les boissons, le
bétail, les chevaux, les laines, le lin, le chanvre.
« Le fief a son moulin, son pressoir, son four jjanal, comme
il a son grenier d'abondance.
« II en est de l'industrie comme de Tagriculture. Chaque fief
veut produire les denrées et les matières premières nécessaires
à l'alimentation, aux vêtements, aux transports; chaque fief
veut avoir aussi ses industries de première nécessité, son char-
pentier,^ son maçon, son potier, son forgeron, son armurier,
son tisserand, son tailleur. » (Pigeonneau. Histoire du Com-
merce de la France^ t. I, p. 91 et suiv.'l
On imagine ce que devenaient les villes, qui ne vivent après
tout que du commerce. Elles gravitaient péniblement autour du
fief rural et comptaient si peu dans l'organisation du pays que
les historiens sont incapables de dire ce qui s'y passait, la fa-
çon dont elles étaient administrées, le genre de vie qu'on v
menait, les occupations qu'on y pouvait avoir.
C'était bien le triomphe absolu du domaine rural. Et quelle
opposition avec ce que nous avons vu chez les Gallo-Romains,
où tout rayonnait autour de la ville ! Quel retournement de
l'ordre social par les émigrauts francs!
Nous comprenons maintenant comment l'isolement des do-
maines et ra})sence de communications ont succédé, normale-
ment et logiquement et non par le fait dune décadence, à la
vaste ouverture du inonde romain et à sa prodigieuse facilité
de communications.
Dans le régime économique (]uc prcsenle l'organisation du
domaine franc, il est clair que la ville, le petit marché ordi-
naire du voisinage n'a rien à faire : chacun est pourvu direc-
tement chez soi et par soi de ce qui lui est couramment
nécessaire.
Mais l'accumulation des produits sur place, que nous dépei-
gnions tout à l'heure, finit cependant par donncM' un excès,
qu'on fut bien aise d'échanger, au bout d'une certaine période,
contre ce qui manquait au milieu de cette abondance du néces-
UISTOIRE 1>E LA FURMATIO.N rAUTICLLAHISTE. Mi
saire. ou nirme contre ce qui pouvait se révéler ç;i et là d'agréa-
hles nouveautés au drhois. Aussi voit-on, à cette époque où se
forme et où règne la féodalité, un centre tout particulier d'é-
changes se substituer à la ville : c'est la Foire.
De même (|ue nous avons vu, dans l'isolement errant de la
steppe, des marchés à longue période se tenir aux lieux de pè-
lerinage religieux, de même voyons-nous, dans l'isolement
stalile des domaines à famille [)articulariste. les foires s'orga-
niser autour des lieux fréquentés à des temps déterminés pour
les besoins religieux.
Le type de ces foires féodales est la fameuse foire du Landit,
tenue sur les terres de rai)baye de Saint-Denis; et. antérieure-
ment, la foire de Saint-Denis, tenue aux mêmes lieux et trans-
férée ensuite à Paris, tout près de là. A côté de ces foires, li-
gure au premier rang la foire de Troycs, en Champagne.
Il est curieux de voir que le commerce de toutes ces foires
vise le Nord, qui jusque-là était resté si loin des centres com-
merciaux. Ce qui fait le succès des plaines de Saint-Denis et de la
Champagne, c'est quelles rayonnent vers le N'ord. Le Midi, si
fécond en produits recherchés, franchit les plus lointaines hau-
teurs du bassin de ia Méditerranée et vient jusqu'au centre de
ces grandes plaines ouvertes sur le Nord.
Les foires de Saint-Denis et deTroyes. en Champagne, étaient le
rendez-vous de gens venus de toutes les parties de l'Europe. A
côté des vins et des huiles du Midi, on voyait figurer le miel et
la cire de l'Armoriquc, les toiles et la garance de la Neustrie,
les métaux de l'Espagne et de l'Angleterre, les fourrures du
Nord, les lainages de la Frise, les épices, le poivre, les tissus de
soie et de coton, les bijoux, les émaux, l'orfèvrerie de l'Orient,
arrivés par les ports de la Méditerranée, plus rarement par la
voie du Danube, et apportés surtout par les Juifs, dits Syriens;
les parchemins, recherchés par les abbayes, etc. (Voir Pigeon-
neau, Histoire du commerce de la France.)
Ces déplacements, très accidentels, pour aller aux foires ne
nuisaient en rien à l'isolement du domaine. Le grand secours
que prêtaient aux foires les seigneurs féodaux était de se dis-
T. xxxu. 3
:ii LA SCIENCE SOCIALE.
penser de percevoir, au passage, les péages sur les objets qu'on
y portait, et de repondre de la sécurité des marchands et des
marchandises pendant la traversée du fief.
Une occasion de transports qui, au premier abord, doit paraî-
tre avoir tranché beaucoup plus sur l'isolement du domaine,
c'est le transport pour cause de guerre : nous avons vu, à la
suite de Charlemagne, d'immenses files de chars à Jjoeufs et de
chevaux de combats s'en aller jusqu'à FEbre, jusqu'au Vulturne,
jusqu'au moyen Danube, et jusqu'à l'Elbe : en Espagne, en Italie,
en Germanie, en Saxe. Mais nous savons aussi que, depuis Char-
lemagne, les grands propriétaires avaient mis bon ordre à ces
grandes entreprises et avaient solennellement stipulé qu'ils ne
suivraient le roi que dans les expéditions qu'ils jugeraient
nationales, ou, « po?ir parle/' franc, » qu'ils jugeraient les
intéresser eux-mêmes tout de bon. Aussi ne voit-on plus les rois
entreprendre rien de pareil aux dixième et onzième siècles,
malgré le désir qu'ils en peuvent avoir.
Nous avons maintenant pleinement constaté Y In'Icprndance
et V Isolement des grands domaines.
Il nous reste à voir quels en ont été les résultats : bons ou
mauvais.
C'est là que nous jugerons de ce qu'a donné la Féodalité à
son apogée, c'est-à-dire aux dixième et onzième siècles.
Henri de Toi uvillk.
[La suite au prochain numéro.)
LA HÉVOT.niOX AGRICOLE
<LI\ ANT LA MKTHODE DOBSER\ AT1< (N
DEUXIÈME PARTIE I
VI
LE TRAVAIL — LES TRANSPORTS.
Les forces naturelles du Lieu favorisent la spécialisation com-
merciale de la culture.
Cette spécialisation, basée sur la division du travail, représente
une méthode d'exploitation de la terre, supérieure à celle de la
vieille culture ménagère intégrale.
Elle produit un ouvrier supérieur au paysan.
Non seulement elle s'accorde avec le développement actuel de
la fabrication . mais encore la grande fabrication qui , en tant
quelle concerne les produits agricoles, doit sa naissance à la
spécialisation commerciale de la culture à l'étranger, réclame
de notre culture en France l'adoption de cette méthode, pour
n'être plus entravée dans son essor par notre infériorité culturale.
La suite de notre observation méthodique des faits sociaux
relatifs à la spécialisation de la culture nous amène à observer,
en rapport avec ce régime agricole , un nouveau genre de tra-
vail : les Transports.
(1; Voir lartule précédent, livraison de mai 1901, p. 410.
36 LA SCIENCE SOCIALE.
Les transports ont pris, dans la deuxième moitié de ce siècle,
une extension inouïe, qui ne semble à personne devoir s'arrêter.
Nous ne saurions négliger ce grand mouvement, et nous devons
nous demander si la spécialisation commerciale de la culture
cadre avec l'état actuel des transports chez nous et dans le
monde.
Comme pour la fabrication, nous n'avons pas ici à étudier les
transports pris en eux-mêmes, mais au point de vue de leurs
rapports avec nos deux méthodes de culture.
La culture ménagère ou la culture commerciale développe-t-
elle les transports?
Les transports développent-ils la culture ménagère ou la cul-
ture commerciale?
Telle est la question.
Cependant, en constatant le développement actuel des trans-
ports, il convient de nous demander d'abord et d'une façon
générale : D'où proviennent les grands transports, et que pro-
duisent-ils?
Nous devons nous le demander , parce que le spectacle de ce
qui se passe chez nous pourrait nous amener t\ uae confusion
regrettable, s'il n'était contrôlé par une observation à plus longue
portée, débordant notre territoire et notre époque.
En elï'et , considérons chez nous les transports dans leur plus
large acception : transports de marchandises, de personnes,
d'idées, par les canaux, les routes, les chemins de fer, les paque-
bots, les postes, les télégraphes, les téléphones, nous constate-
rons que tous sont des créations de l'État ou, au moins, qu'ils
sont inspirés, concédés, subventionnés, contrùlés par lui. Nous
serions donc amenés à conclure que les transports sont une des
productions naturelles de l'État créateur; que les transports
provenant de lui sont faits pour lui; que leur premier objet est
naturellement le service administratif et politique, et que leur
effet normal est la centralisation administrative dont nous
jouissons. De fait, ce sont bien là chez nous et leur cause et leur
effet.
LA RKVOUTION AGRICOLE. 37
La preniirie impression (jui nous vient X la vue de la carte du
réseau de nos chemins de fer, admirable de symétrie, n'est-ello
pas l'idée dune toile d'araii,^néc dont Paris serait le centre ? Et
si nous considérons nos grandes lignes, parallèles aux grandes
routes qui les avaient précédées, ne se placent-elles pas comme
les rayons d'une grande roue dont Paris serait le moyeu? La
rectitude de toutes ces voies vers Paris nous remet en mémoire
l'anecdote de l'autocrate fameux de toutes les lUissies, anecdote
que nous avons ai)pris à admirer au collège : comme il éprouvait
le besoin administratif de réunir ses deux capitales, il prit une
règle, unit sur la carte d'un trait de crayon Pétersbourg et
Moscou, et décréta, au mépris des plans de ses ingénieurs, que
cette ligue droite serait le tracé officiel. A la vue de cette toile
d'araignée, de cette roue, nous ne pouvons échapper au senti-
ment que nous nous trouvons en présence d'un véritable orga-
nisme, pour lc(iuel notre admiration n'est que trop excitée,
lorsque nous remarquons que, comme les chemins de fer ont
suivi les grandes routes, les télégraphes et les téléphones suivent
les chemins de fer : car il n'y en a guère ailleurs. Aussi, devant
ce parallélisme et ce rayonnement de tous les transports — qui
se prolongent vers nos colonies, je ne dirai pas par les câbles
sous-marins, nous en avons si peu, mais par nos paquebots-postes
subventionnés — nous passons de l'image de la toile d'araignée
ou de la roue à des comparaisons plus nobles, et Paris devient
à nos yeux le cœur et le cerveau de la France.
Quel pays bien fait, sommes-nous tentés de nous écrier! Quelle
admirable symétrie! Comme la nature a bien servi les besoins
de l'Administration. Quoi! pas la moindre irrégularité? Entre
tant de villes , point d'intérêts qui ne soient subordonnés à leurs
rapports administratifs? Quel que soit leur éloignement de la
capitale, toutes éprouvent d'abord l'impérieux besoin de s'unir
à Paris. Cette aspiration universelle de la Province ne rend-
elle pas évident que le rôle de ce Paris est de vivifier la France
jusqu'à ses extrémités, que partout on a besoin de recevoir la
pensée de lui seul, de tout retourner à lui seul? Et cela dans
chaque localité . suivant son importance administrative. C'est
38 LA SCIKNCE SOCIALE.
admirable 1 Ce sont d'abord les préfectures qui ont été unies à
Paris, ainsi qu'on nous le faisait remarquer au collège en nous
signalant telle préfecture comme la dernière à attendre le
chemin de fer; puis, les sous-préfectures, par l'intermédiaire
de leur préfecture; c'est la voie hiérarchique. 11 semble que
l'intérêt vital de Paris et de toute localité en France soit dans
leur union directe, et qu'elles n'en aient pas d'autre. Cest donc
comme la circulation du sang dans le corps : la voie descen-
dante de Paris est l'artère, dont le sang vermeil nourrit tout sur
son parcours, tandis que le sang veineux de la Province est
porté par la voie ascendante vers Paris, chargé de l'épurer.
Paris prend là vraiment à nos yeux toute son importance.
Et, pas de petite circulation locale indépendante! 11 suftit de
traverser la France de l'est à l'ouest, au-dessus ou au-dessous
de Paris, en coupant les grandes lignes qui y mènent, pour s'en
rendre compte. Si pourtant il a été admis, à la longue, que des
localités voisines pussent communiquer entre elles sans passer
par Paris, on s'aperçoit que ces voies, indirectes et lentes, n'ont
pas eu pour but de répondre à des besoins locaux, mais qu'elles
doivent leur existence à des raisoDS politiques. L'électeur était
flatté d'avoir son chemin de fer; aussi, pour le satisfaire, l'Ad-
ministration, mère prévenante et juste, a-t-elle forcé les Compa-
gnies, en les subventionuant, à faire passer partout leurs lignes,
mais également, car il ne faut pas de préférence. Ce sont donc
des grâces, et l'État s'est montré jaloux de son impartialité dans
sa justice distributive : il n'hésite pas plus à unir par un chemin
de fer des localités qui n'ont rien à faire entre elles, qu'à se
refuser à l'accroissement d'une ligne que les échanges locaux
naturels surchargent et rendent insuflisante. Ces considérations
vénales n'ont évidemment pas de prise sur lui, il serait injuste
de l'en soupçonner.
Bien plus, pour établir cette justice égalitaire, l'État-Provi-
dence a su triompher de l'ingrate nature. En ell'et, si de la
carte politique nous passons ii la carte physique de notre pauvre
pays, nous sommes confondus de constater h quel point la na-
ture avait mal fait les choses : nous sommes scandalisés de voir,
LA RÉVOLUTION AGHICOLE. ."{D
par exemple, trois de nos grands llouvcs, la Loire, la (iaiouuc,
le Rhône, — ces routes qui uiarclieut et conduisent, prétend-on,
où l'on veut aller, — ne point aboutir à Paris! Comment n'ont-
elles pas jeté le trouble dans cette belle ordonnanc(^ que nous
venons d'admirer? l^'est que l'Administration veillait; elle a vu
le mal et la réparé. Ohl bien simplement : elle a rendu nos
fleuves non navigables et elle les maintient dans cet anéantisse-
ment. Cela n"a pas été tout seul : elle parait, par exemple, avoir
été vaincue dans le Midi. KUe a\ait all'aire à la Garonne qui, on
le sait, a mauvaise tète; les (iascons ont obtenu leur grande
Compagnie à eux, celle du Midi. Mais la concession de l'Ktat à
ces enfants terribles n'était qu'ap[)arente : il leur a bien con-
cédé leur chemin de fer, à côté de leur Garonne aussi innavi-
gable que son canal, mais il a gardé la haute main sur l'entre-
prise et ne lui a laissé que les dehors de l'indépcuidance, en en
transportant l'administration à Paris, à côté de l'Institut agro-
nomique et en attendant le Borda. En sorte que, lorsqu'ils
veulent se servir de leur chemin de fer, les (iascons, tout comme
les autres, doivent s'adresser à Paris.
Eh bien! notre fait français est assurément remarquable à un
certain titre. C'est la floraison administrative la plus complète
que le monde ait jamais connue; mais c'est une fleur de serre
chaude. Notre exemple est un tour de force. L'artifice en fait la
curiosité, mais aussi la monstruosité. Il n'est pas possible de
fausser d'une façon plus néfaste l'ordre naturel et fécond des
choses. Aussi le payons-nous, et chèrement.
En dehors de tout artifice, normalement, spontanément, la
naissance et le développement des transports ne sont pas d'ordre
administratif, mais proviennent du commerce dont les trans-
ports vivent; puis, leur établissement amène l'augmentation
des échanges.
L'influence du commerce est, chez nous, extraordinairement
méconnue. Il est méprisé alors qu'il a ouvert la terre aux
nations et réuni les hommes. Dans les temps reculés, ce sont
les peuples commerçants, les Phéniciens, qui ont civilisé la Mé-
diterranée, la mer marchande par excellence de l'antiquité:
40 LA SCIENCE SOCIALE.
plus récemment, comme on le verra clans les belles études de
M. Henri de Tourville {Histoire de la Formation particulariste),
ce sont les seigneurs-marchands de Venise qui ont porté la vie
dans tout FOriont, tandis que la ligue des marchands Hanséates
à l'Ouest faisait naître l'activité sur les côtes de l'Océan. Les
grandes découvertes, rAniérique, la circumnavigation de l'A-
frique sont dues au commerce des épices, au commerce des pro-
duits des Tropiques, qui cherchait une nouvelle route des Indes,
celle de l'Orient ayant été bloquée par les Ottomans. Les explo-
rateurs d'autrefois étaient des marchands; ils passaient devant
les pays qui ne pouvaient donner lieu à des échanges et s'arrê-
taient au contraire là oîi il y avait à commercer : ils n'établis-
saient que là des comptoirs et un va-et-vient de transports. Les
explorateurs actuels, même ceux des missions scientifiques,
n'emportent-ils pas une pacotille, ne notent-ils pas les produits
du pays, n'en rapportent-ils pas des échantillons pour provo-
quer le commerce à établir là des relations, des transports?
Quels sont les peuples qui actuellement ouvrent le monde? Ne
sont-cc pas encore les peuples commerçants, et en particuHer
les Anglo-Saxons?
Les expéditions militaires, les conquêtes administratives n'ont
rien fondé de durable en fait de transi)orts, ni autrement d'ail-
leurs. Quels transports devons-nous aux Croisades, aux conquêtes
des Conquistadors? Notre marine marchande ne décroit-elle
pas en môme temps que notre empire colonial s'étend? Il n'est
au contraire pas un pays tralicable dont le commerce ne fasse
spontanément la conquête, créant des transports en proportion
avec les ressources à exploiter, développant les transports par
l'activité des échanges, et conservant cette conquête tant qu'elle
reste propice au trafic. C'est que le commerce ne crée et n'en-
tretient que des transports rémunérateurs, tandis que les con-
quêtes militaires sombrent souvent sous la charge de transports
onéreux. Les transports qui procèdent- de lamour de la gloire
ne valent i)as pour l'humanité ceux qu'elle doit à l'esprit de
lucre. Ne nous en scandalisons pas. Normalement, les transports
n'étant pas à eux-mêmes leur propre fin, ils répondent à un
I.A lîKVULLTlO.N AOIUCOLE.
besoin et ne sont pas une doctrine. Ils naissent du besoin de
véhiculer marchandises, hommes ou idées entre deux points,
prennent de riin[>ortance en pr()[)oition de hi possibilité de ces
échanges, ont généralement pour etFet de l'augmenter, et se
développent encore par ce fait même.
Il faut bien comprendre «jue ce que nous voyons chez nous
est fait à lebours, et ou le reconnaît ii cf que le résultat est op-
posé à l'ellet normal des transports.
Ce n'est pas en établissant, par liesoin administratif ou pour
plaire à l'électeur, une ligne de chemin de fer coûteuse là où
le commerce ne peut la rémunérer, qu'on est en droit île se glo-
rifier de ses transports; il ne suffît pas de tolérer que le com-
merce en use, il faut cpiil en soit la raison dètre; sinon, pour
la faire vivre, il faudra la subventionner. De même que l'on ne
colonise pas fiuctueusement quand on n'a pas de colons, et que
la conquête se traduit alors par une dépense de ln\e. de môme
la création d'un transport queIcon(|ue est infructueuse sans le
trafic. Mais il s'agit, dit-on, d'un ensemble, et les bonnes lignes
paient pour les mauvaises. Pourquoi alors les subventionner,
c'est-à-dire les faire payer par la communauté? C'est toujours le
génie du travail à perte, dont nous sommes possédés, l'esprit du
paysan, dont nous ne pouvons nous débarrasser, cet esprit qui
le fait compter sur ses moutons pour le sauver des pertes que
lui cause régulièrement sa cidture de blé. C'est aussi ce pater-
nalisme sentimental à justice distributive , que nous poursuivons
jusque dans la matérialité des choses et qui aboutit à l'écrase-
ment des capables, avec une tendance marquée à leur éviction
au profit des incapables.
Là où, de parti pris, on a mélangé le bon au mauvais, le fruc-
tueux à l'infructueux, on ne peut attendre et obtenir le même
résultat que ceux qui n'ont recherché que le bon et le fructueux.
Dans les comparaisons avec d'autres nations dont nous devrions
envier les institutions, il ne s'agit pas de constater si les mêmes
faits se rencontrent, mais aussi comment ils se sont produits de
part et d'autre, normalement ou arbitrairement. Il ne s'agit pas
de constater s'il y a partout des chemins de fer, mais si, conçus
\'2 LA SCIENCE SOCIALE.
pour des besoins normaux ou en dehors de cette préoccupation,
ici ils sont fructueux, et là en déficit; il ne s'agit pas de remar-
quer que le sol est partout cultivé, mais qu'ici le cultivateur
soigne ses produits fructueux et là les sacrifie aux dépréciés. De
part et d'autre, il peut y avoir des bœufs et une charrue, mais
celle qui est attelée devant les bœufs ne laboure pas. A cela près,
mais à cela près seulement, les choses en reviennent au même.
Du fait que c'est le commerce qui engendre, alimente et déve-
loppe les transports, il résulte que la culture ménagère ne les dé-
loppe pas, pour deux raisons :
1° Parce que le paysan, consommant ce qu'il produit, n'a que
peu de produits à exporter, et que d'ailleurs il les place autour
de lui, dans la localité;
2° Parce que, produisant ce qu'il consomme, il n'a presque
rien à importer et (|ue le peu dont il a besoin lui est fourni par
ses voisins.
Ce n'est donc pas notre culture ménagère intégrale qui a
produit le développement actuel des transports, pas plus qu'elle
n'a produit celui de la fabrication.
Inversement, la culture commerciale développe les transports
pour les raisons inverses, puisque le spécialisé exporte toute sa
production — de Ja({uelle il n'use pas et n'aurait pas le placement
dans sa localité — et importe toute sa consommation.
Maintenant, les transports existant pour une cause ou pour une
autre, normale ou artificielle, développent-ils la culture ména-
gère?
Les faits sont là pour répondre. Non, ils la ruinent. Au début,
les chemins de fer ont i)ien favorisé les premières régions qui en
ont été dotées, mais leur extension a rétabli l'équilibre entre
toutes et, en amenant partout la concurrence étrangère, a pré-
cipité la ruine de notre culture. Elle n'est guère prospère en
«'Ifct !
Les transports favorisent-ils au contraire la culture commer-
ciale.' Ils commencent d'abord par lui donner naissance en la ren-
L.V HKVOLLTIO.N AGHICOLE. 13
dant possible, puis il est évitlcnt que, plus ilsaugmcntent, et plus
il est facile au rural de tout exporter.
Au début de notre deuxièuie partie de la llt'ioluùon afjr'tcolo,
une première constatation, dans létude du Lieu, nous avait fait
nous demander si rintlucnce des transports n'était pas décisive
sur la méthode de culture. Le lieu, avions-nous renianjué, jouit
de transports ou en manque. Sans trans[)orts, il nécessite la cul-
ture ménagère intégrale; avec des transports, n exigerait-il pas
la culture commerciale? La crise agricole dont nous soutirons ne
proviendrait-elle pas de. la méconnaissance de l'influence des
transports sur la méthode culturale?
Nous sommes parvenus au point où nous pouvons résoudre le
problème; mais il ne nous suffît pas d'établir que, logiquement,
telle chose doit être ; il nous faut, en plus, montrer qu'elle est.
Tant de systèmes ont [)aru établis logifjuemcnt et ont été dé-
molis par les faits ! Nous restons souvent indécis devants les seuls
arguments logiques, parce (ju'il leur arrive de laisser en oubli
bien des faits.
Si les transports, par leur absence ou par leur présence, sont
vraiment la cause déterminante de nos deux méthodes de culture,
et si l'on peut observer dans les faits un rapport constant, propor-
tionnel, entre la facilité des transports et lemodede culture, nous
nous trouvons en face d'une relation de cause à effet, c'est-à-dire
d'une loi. S'il y a loi, il faut qu'elle se soit exercée de tout temps
dans le passé, que nous la retrouvions partout dans le présent ;
qu'elle soit en rapports directs avec le phénomène qu'elle régit,
c'est-à-dire que, là où nous rencontrons des transports, dans le
passé et dans le présent, nous devons voir régner la spécialisation
commerciale de la culture suivant la proportion exacte de leur
facilité, jusqu'à extinction complète de la culture ménagère, ou
tout au moins jusqu'à un état manifeste de souffrance qui atteste
la violation de la loi.
Une telle loi doit donc fonctionner toujours, partout, propor-
tionnellement ; c'est-à-dire qu'elle doit fonctionner suivant des
rapports constants et proportionnels. De plus, si l'influence des
transports est vraiment la loi déterminante de la méthode de cul-
44 LA SCIENCE SOCIALE.
ture, nous devons vérifier qu'elle opère indépendamment de la
nature du sol, indépendamment de la volonté de l'homme, indé-
pendamment de la connaissance qu'on en a.
C'est bien ce que l'observation des faits va nous mon-
trer,
La loi a-t-elle fonctionné et fonctionne-t-elle toujours, dans le
passé comme dans le présent?
Dans le passé, et jusqu'à un passé très récent, les campagnes,
partout au monde, étaient dépourvues de moyens de transports
qui leur permissent de songer à tout importer, à tout exporte!-;
aussi savons-nous que partout régnait la culture ménagère inté-
grale. L'assolement triennal que l'on doit à Charlemagne s'est per-
pétué jusqu'à nos jours sur la majeure partie de l'Europe centrale.
Il en est la caractéristique. Le manque de transports était la règle,
comme aussi la culture ménagère intégrale. Cependant, mais
tout à fait exceptionnellement, certains pays dès longtemps ont
joui, par la nature même du lieu, du bienfait des transports. La
colonie tropicale des Antilles est entourée de la mer commer-
çante : de tout temps le colon s'y est adonné à une spécialisation
commerciale et il a reçu un nom qui rindi(]ue; il a toujours été
« planteur », non « paysan ». Il a fondé une « plantation » de
café, de cannes à sucre, de vanille, non une « ferme -> à culture
intégrale.
Dans le présent, nous avons encore en France nombre de
fermes isolées ne jouissant pas de transports faciles. Il leur serait
pratiquement impossible de s'approvisionner du dehors pour
tous les besoins de la vie, et souvent il ne leur serait pas
possible d'exporter la spécialité qui conviendrait à leur sol et
qu'elles seraient amenées à prendre si elles avaient auprès
d'elles une gare de chemin de fer ou un centre do consomma-
tion. C'est ainsi, par exemple, que la spécialité du lait, reconnue
très avantageuse dans la proximité dune ville, ne peut se faire
à grande distance par le moyen des voitures. Dans ces fermes
isolées, la culture ménagère intégrale règne sans conteste et
normalement. En revanche, à grande distance des ccnties de
consommation, mais dotés de chemins de fer, les ranchs améri-
LA IIFVOLLTION AGHICOLE. 45
cains embarquent à leurs gares leurs animaux et y trouvent leurs
approvisionnements.
Nous vérilions donc la loi ilaus le présent comme dans le
passé.
Fonctionnc-t-ellc et a-t-elle toujours fonctionné /y^//7o///.'^
Chez nous, dans le passé, nous avons vu régner partout la
culture ménagère intégrale et. dans le présent, nous l'avons re-
trouvée normalement dans les Termes isolées; c'est-à-dire que,
dans le passé et dans le présent, elle coïncide avec l'ahsence de
transports.
-Mais, dans le passé comme dans le i)résent, nous trouvons,
même chez nous, les spécialisations commerciales prospères
coïncidant avec les transports (1).
l)ej)uis le M siècle. lAunis est en vignobles. Le port do la
Rochelle, par la mer qu'il a rendu commerçante, a, dès cette
époque, exporté les vins, eaux-de-vie, sel, spécialités de la ré-
gion, et a importé le blé et le bétail que ses navires ramenaient
des Flandres. Pauvre pays de culture intégrale qu'un pays de
vigne! L'.Vunis cependant était florissant, mais par la spécialisa-
tion commerciale.
.\cfuellement. les transports faciles ont permis la création des
vignobles du Midi qui, en pleine crise agricole, ont décuplé la
valeur des terres.
L'étranger n'est et n'a pas été moins que nous soumis à cette
loi.
Dans le passé, les colons anglo-saxons débarqués sur les
côtes du Nord-Est de l'Amérique y ont aussitôt établi des fermes,
dont le but était de subvenir airectement à leurs besoins : ils y
vivaient des produits de leurs terres. Étant donné des trans-
ports aussi rares, aussi diftîciles et aussi coûteux que ceux de
l'Atlantique à cette époque, il eût fallu en effet de bien riches
productions pour en vivre au moyen de l'exportation à pareille
distance. Mais ce sont ces productions riches que rencontraient
précisément ceux des colons qui s'étaient établis au Sud-Est,
(I) Science sociale, 1898. II. Une grande ville de commerce. — Le type rochelais,
par M. J. Perier.
4() LA SCIENCE SOCIALE.
dans la Virginie, dans la Louisiane, dans les régions chaudes :
aussi ne retrouvons-nous plus là des fermiers, mais des planteurs.
Éloignés de l'Europe autant et plus que les premiers, ils pou-
vaient, grAce à la richesse de leurs produits, utiHscr les trans-
ports et ils passaient à la spécialisation commerciale.
Il en est de môme à l'étranger, dans le présent. Dans tout
l'Orient de l'Europe, les transports sont difliciles à la campagne.
Voyez le paysan russe, c'est bien un paysan de culture ména-
gère intégrale. Tous les livres de Tolstoï en font foi. L'idéal
paysan les remplit. Tous les axiomes du paysan s'y retrouvent.
Pas de transports en Asie. Le Chinois, avec sa culture de riz, et
son élevage de porc, est un paysan. C'est là sa culture intégrale
restreinte, il la fait pour sa consommation. Il vit directement et
absolument de sa terre. Il a le souci intense du fumier, et nous
savons jusqu'où il pousse la préoccupation de tout restituer à la
terre. Et il a raison, dans les conditions où il se trouve. Point
de transports en Afrique australe non plus. Le Boërestun paysan
renforcé. Il est chasseur, pasteur plus que cultivateur, mais c'est
parce qu'il en a les moyens. Donnez au paysan français du
gibier et l'espace herbu, il réduira sa culture au minimum.
Mais, dans le « pound » , dans la terre de l'étang qu'il a obtenu
par un barrage, le Boor fait bien une culture ménagère ; elle est
aussi intégrale ; tous font la même chose, dans les mômes pro-
portions, qui sont reconnues depuis longtemps répondre aux
besoins de leur vie.
Les États-Unis sont sillonnés de chemins de fer. D'ailleurs le
colon anglo-saxon s'arrange pour jouir toujours de transports
suffisants. S'il s'établit loin de la voix ferrée, il fera un ranch et
se contentera de conserves. C'est que cette spécialité a elle-môme
son transport; à travers la prairie, il conduira son troupeau à
la gare et en rapportera ses conserves. Mais pour être producteur
de blé, il lui faudra le voisinage d'une gare et de son élévator.
L'élévator, aux lieux déchargement de grands transports par
terre et par eau, indicpie la spécialisation commerciale de la
culture, comme le grenier au-dessus du foyer du paysan indique
la i)roduction pour la consommation directe. Si l'Américain
LA IIÉVOLITION AGHir.OLE. 47
s'adonno au laitage, à la volaille, ce n'est que pour la vente,
mais toujours, alors, dans la proximité d'un centre de consom-
mation. Aussi les campagnes des États-rnis présentent-elles à
outrance le spectacle de la spécialisation et forment-elles avec
les nôtres un contraste fra[)pant. Autour des villes, les fermes à
volailles, les laiteries, les cultures maraîchères, les vergers; au
Kar-West, les ranchs d'élevage ; à l'ouest, les ranchs d'engraisse-
ment; le Dakota est un immense champ do hlé. C-haque exploi-
tation ne donne plus la viande, le hlé, les produits de la basse-
cour; il y a la région de la viande, celle du hlé, et chaque ville
est entourée d'une zone de culture maraîchère et fiuitière avec
ses laiteries et ses fermes à volailles. C'est cette spécialisation qui
a fait la supériorité de la culture américaine, nous le verrons
i\ n'en pas douter.
Nous retrouvons donc toujours et jmrtout notre loi.
Fonctionne-t-elle itroportionnellrmcnt <\ la facilité des trans-
ports?
Il y a toujours, par rapport aux produits et aux besoins du
rural, une certaine possibilité d'exporter et d'importer quelque
chose; l'impossibilité de rien exporter, dans une mesure si
minime qu'elle soit, n'a peut-être jamais existé; et, d'autre part,
la possibilité de tout importer à la campagne est bien récente et
encore exceptionnelle. Nous ne cherchons pas l'absolu, mais le
plus ou le moins. On peut donc dire que le rural, depuis long-
temps, jouit dune certaine possibilité de transports; mais, ce
qui est intéressant, c'est qu'il s'est spécialisé toujours dans la
proportion de leur facilité.
Chez nous , le fermier cultive encore sa ferme par la culture
intégrale pour en vivre directement, en nature. Dans le passé
lointain, avant les routes, il était métayer, il payait en nature,
remettant la moitié des produits au propriétaire. Dès l'appari-
tion des grandes routes, il tend à devenir fermier. Il continue sa
culture ménagère , mais il doit payer son fermage. Aussi le
voyons-nous s'adonner à une spécialité, en rapport avec le nou-
veau moyen de transports : c'est le blé, produit riche sous un
petit volume, très maniable, qu'il peut au besoin charger sur le
AH LA SCIENCE SOCIALE.
dos d'un Ane pour atteindre par les petits chemins la grande
route. Les fermages sont payés en argent par la vente de ce blé.
Le fermier « force » sur le blé^ suivant l'expression consacrée,
c'est-à-dire qu'il en développe la culture bien au delà de ses
besoins, pour en faire un produit de vente. Les chemins de fer
paraissent : alors il peut aller vendre à la foire ses animaux gras,
parce que les marchands qui les lui achètent les envoient par
chemin de fer à Paris ; et, ce qui ne pouvait résulter de la pre-
mière spécialisation, celle du blé, nous le voyons se produire
dans les régions particulièrement aptes à cette transformation
nouvelle, comme la Normandie : de grosses fermes sont mises
en herbages, des régions entières passent à la spécialité commer-
ciale de l'élevage et de l'engraissement. Là où la gare est voi-
sine de la ferme, on expédie pour certains centres urbains assez
proches les volailles, les œufs, le beurre, les légumes, qui de-
mandent des transports rapides pour arriver frais. Enfin , avec le
bon marché des transports, autre genre de facilité , nous voyons
aujourd'hui les fermiers demandera vendre leurs pailles et leurs
fourrages, c'est-à-dire les produits les plus encombrants, ceux
que l'on gâchait autrefois, qu'on laissait pourrir dans la cour
durant les années plantureuses et dont on ne savait faire que du
fumier. Cesser de restituer à la terre le fumier en vendant
les fourrages destinés à la litière , c'est le dernier coup porté
aux axiomes de la culture ménagère.
Le propriétaire s'est adapté aux transportsavant le fermier; il a
commencé, de-çi de-là, par abandonner sa réserve, où il produisait
pour sa consommation personnelle ; il en a joint les terres à celles
de sa ferme, à un l'cnouvellement de bail; il n alors acheté au
boulanger le pain, et à son fermier le lait, le beurre, les (vufs,
les volailles, que lui-même produisait directement autrefois. On
commence aujourd'hui à voir, au contraire, des propriétaires
reprendre des terres à leurs fermiers; mais c'est pour s'y adon-
ner à une culture spécialisée, pour créer un vignoble, par
exemple. En même temps, ils achètent leur beurre à la beurrerie,
où il est mieux fait qu'à la ferme. C'est qu'il leur est facile main-
tenant de le recevoir par colis postal, comme il leur est facile
LA HKVOLLTION AGRiroLK. i'.l
(rexpétlirr leur \in. I.f \(»isiiKigc de leur Icrnie ne leur est plus
nécessaire. Si. ni retirant ties terres iV leur fermier, celui-ci doit
abandonner tel pioduit. ii>^ n'en seront pas gênés.
A l'étraniier, le inènif lait, c'est-à-dire l'intensité de la .spé-
cialisation commerciale de la culture marchant de pair avec la
facilité des transports , se retrouve dans le passé comme dans le
présent.
Le planteur des Antilles était un spécialisé. 11 jouissait de
transports pour sa spécialité, les bateaux prenaient son sucre.
Mais il ne pouvait faire venir dEurope ses œufs ni ses légumes.
Isolé au milieu de son lie. il était bien fibliiré de faire un peu
de culture de consommation : seulement, il n'en faisait que lin-
dispensable: c'était pour lui le mal nécessaire, la conséquence
forcée des condifious d'isolement dans lesquelles il était obligé
d'exercer sa spécialité. Pourquoi, par exemple, le planteur de
Saint-Uomingue, décrit dans cette Hevue par M. de Préville (I ,
cultive-t-il 100 carreaux Je carreau vaut de 3 à V hectares)
en cannes à sucre, et Mt seulement en culture vivrière, c'est-à-
dire en produits de consommation directe? Et pourquoi ne di-
vise-t-il pas sa propriété en fermes.' C'est parce qu'il peut
s'adonner à une riche spécialité qu'il a le moyen d'exporter.
Aussi cette spécialité est-elle la raison d'être de son exploitation,
tandis que sa culture vivrière n'en est que la conséquence re-
grettable, faute de pouvoir importer sa nourriture. Et ce fait se
traduit par la valeur des terres : sa terre en cannes à sucre vaut
7.000 francs le carreau, tandis que sa terre en culture vivrière
vaut de 2.500 à 3.000 francs, pas plus que la terre inculte, la
savane, dont il possède OV carreaux pour faire paître ses ani-
maux. Actuellement les colons anglo-saxons en .Vmérique,
comme partout ailleurs du reste, ne veulent plus de la culture
paysanne, qu'ils jugent trop peu lucrative. Uu'arrive-t-il? Ils ne
s'établissent qu'auprès des chemins de fer; c'est par la création
d'une ligne ferrée qu'ils ouvrent une colonie. Ne voulant faire
qu'une spécialité lucrative, ils en réclament les moyens. Ils ont
(Il La Colonie de Saint-Domingue Science sociale, 18S6, t. II, p. 323 et 324).
T. x\xii. i
30 LA SCIENCE SOCIALE.
besoin des chemins de fer pour exporter leurs produits et pour
pourvoir à leur consommation. Autrefois, au contraire, les co-
lons paysans se suffisaient sur leur terre et en absorl)aient les
produits, préférant l'isolement. Comme ils ne demandaient rien
au dehors, ils redoutaient l'intrusion de l'étranger, qui, ne pou-
vant leur servir, ne pouvait que leur nuire. Les exploitations
rurales du moyen âge s'étal)lissaient loin des routes parcourues
par les pillards.
Ainsi, partout et toujours, la loi fonctionne proportionnelle-
ment à la facilité des transports. Quand le colon manque de
transports, il ne pratique que la culture ménagère intégrale;
quand il jouit de transports pour un produit, il s'y spécialise , en
demandant encore à la culture ménagère de pourvoir aux be-
soins qu'il ne peut satisfaire par l'importation; mais, quand il a
goûté de la facilité d'exporter toute sa production et d'importer
toute sa consommation, il y tient, il ne s'établit plus (jue là où
il la rencontre, et ne se livre plus qu'à la culture commerciale.
La loi ne fonctionne pas seulement partout , toujours et m
proportion de la facilité des transports, mais encore mahjré la
terre.
F^a terre a ses préférences, elle est adaptée à certains produits
qu'elle favorise , elle n'est pas propice à d'autres. Et ce n'est pas
une petite ail'aire, ni surlout une opération généralement lucra-
tive, que de violer ses préférences et de lui faire produire ce
pourquoi elle n'est pas faite. Eh bien, il est tellement vrai que
la loi de l'influence des transports est la déterminante de la mé-
thode de culture, quelle réussit à vaincre ces répugnances do
la terre! Quand le produit exportajjle est assez avantageux, on
oblige la terre à le fournir malgré elle, on la spécialise par force
et on s'en trouve bien. En voici quelques exemples :
Le voisinage implique une facilité de transporter. Nous ne
croyons pas, comme M, Prudhomme, que la Providence, après
avoir fait couler les fleuves dans les grandes villes, ait ceinturé
toutes les villes d'une zone propre à la culture maraîchère , et
toulelois nous trouvons des maraichcrs autour de toutes les villes,
t^e n'est [)as que partout cette culture spéciale soit appropriée au
\.\ RKVOLLTION Ar.IUCOLE. 51
sol, c'est que partout le voisinage iniinédiat de la ville permet
d'y porter facilement les légumes.
Certaines terres de Cham[)ai:ne ont produit le vin «pii lait l,i
renommée du pays; mais celles-là étaient rares en (]liam[>agne
même, et les autres ferres y étaient absolument rebelles à ce
genre de culture. Cependant ce produit, e\[)ortable de sa nature,
étant d(Miiandé et richement i)ayé, les propriétaires de Cham-
pagne fout maintenant leur terre : ils composent, dans les parties
ing-rales du sol. leur terrain sur le fond qui ne leur sert plus
qu«* de su[)port ; ils y a[»portent les terres qui plaisent à la vigne,
dans les proportions qu'elle réclame. Ainsi, la terre naturelle
étant impropre à la spécialité réclamée, on fahricpie par-dessus
une terre artificielle qui répond aux besoins.
En revanche, la colonie tropicale des Antilles a toujours fait
l'objet de cultures spéciliasées; ce sont des plantations de café,
de canne à sucre, de vanille, auxquelles la terre est propice;
mais l'homme doit aux transports la possibilité de s'y adonner.
Voyez Kobinson Crusoé échoué dans son île tropicale. Il n'a cure
de savoir si le sol réclame la culture de la vanille, dont il ne
peut se nourrir et qu'il ne peut vendre. Il faut qu'il vive de la
terre. Il sème pour lui du blé, des légumes, élève et entretient
des chèvres. Malgré la terre, il se fait paysan, reconstitue la
ferme, le domaine à consommation directe. Il est fier et à juste
titre de ses misérables produits, obtenus en dépit de la terre. Le
pauvre naufragé ne jouit pas de transports.
Ces fermes de l'Est Américain que nous avons vu établir par
les premiers colons pour subvenir à leur consommation person-
nelle, alors qu'ils ne jouissaient pas de transports faciles, sont
devenues avec les chemins de fer des exploitations spécialisées
en vue de la vente. Pourtant la terre n'a pas changé. D'où vient
que sa production s'est modiliée? De l'apparition des transports.
Qu'est-ce qui a permis la création des vignobles du Midi dans les
anciennes fermes du pays? Ce sont les transports. La terre est
bien de la terre à vigne, mais on ne pouvait autrefois lui de-
mander de produire exclusivement du vin, faute de trans
ports.
52 LA SCIENCE SOCIALE.
Nous vérifions donc que notre loi fonctionne en dépit mhnp
de la terre.
Nous allons vérifier qu'elle fonctionne encore malgré la
volonté de lliommc.
Ce n'est pas du caprice de l'homme que dépend la méthode de
culture H laquelle il s'adonne , mais de la présence ou de l'al)-
scnce de transports. 11 doit se soumettre à la loi, conscient ou
inconscient, satisfait ou rebelle.
Les exemples abondent. Quelques spécialisés ont raisonné
leur allaire, non au point de vue général, mais à leur point de
vue particulier. .le connais par exemple un industriel retiré à
la campagne (|ui s'est dit : « .le ne connais rien à la culture,
c'est bien embrouillé! Mais j'ai encore de l'activité, je vais
m'occuper de vigne. » Il est tombé juste. Il s'en félicite, il a fait
une excellente atfaire et me disait avec admiration : « Vraiment
on ne se doute pas de ce qu'on peut faire produire à la terre ;
mon vignoble depuis seize ans me rapporte 200 X • » D'autres
ont fait comme lui, simplement parce qu'il réussissait, sans
sié rendre compte du pourquoi; le succès leur suffisait. D'autres
ont obéi à contre-cœur, cédant à une fatalité qu'ils constatent
sans l'approuver : « Que voulez-vous, disent-ils, on ne peut
plus s'en tirer que comme cela. »
(Vest que la loi fon-ctionnc automatiquement, connue ou mé-
connue. Elle ne demande pas que l'homme la reconnaisse
théoriquement, mais elle le réduit à l'obéissance pratique. Elle
est implacable. La bonne foi ne sauve pas le cultivateur : s'il
croit bien faire, en se conformant ù la tradition, s'il croit que
la culture ménagère est la seule sensée et profitable, sa bonne
intention ne lui donne pas le succès. Si, au contraire, il la
quitte avec remords et l'abandonne en déserteur, ses remords
et sa désertion ne l'empêcheront pas de réussir.
Ce n'est pas par la connaissance de la cause, mais par la cons-
tatation des ell'ets, que les spécialités se sont formées. Cela s'est
fait d'abord par tâtonnement. On a cherché ce qui réussissait
et on s'y est arrêté, une fois trouvé; puis cela s'est étendu [)ar
imitation; on a suivi rexemple de ceux qui réussissaient.
LA UÉVOLUTION AGKICOLE. 5.J
L'homme pout innorer la loi, il iTeu réussira pas moins en lui
obéissant; mais il est évident cjuil aura plus de chances de s y
conformer en la connaissant.
Ainsi, la loi fonctionne loKJonrs, partout, jirojjortionncUentcnt
à /a faiilitr îles transports, malgré les préférences de la terre
et inahjré la volonté de riionnne.
Nous nous croyons donc en droit de dire qu'il est établi, par
une observation rigoureuse et scientili(iue, (junne loi, celle de
Tinfluence des transports, régit la méthode culturale; que la
méthode à suivre dépend directement de la présence ou de
l'absence de transports; que ce sont les transports qui imposent
l'obligation d'exploiter la terre par la méthode de la culture
ménagère intégrale ou par celle de la spécialisation commer-
ciale.
S'il en est ainsi, nous devons, à titre de contre-épreuve, véri-
fier que hi violation de la loi entraîne la souffrance et la sou-
mission (i la loi la prospérité.
L'homme peut, en vertu de son libre arbitre et pendant un
certain temps, lutter contre une loi, mais ce qui fait qu'il finit
pai' s'y ranser, c'est qu'il ne trouve dans cette lutte que la souf-
france et la mort; ce qu'il cherche est le bien-être et la vie. et
il ne les rencontre que dans son accord avec la loi.
En France, les pays de culture intégrale, notamment ceux
du Centre, sont en proie à la crise agricole. Ils souffrent, parce
qu'ayant des transports ils cultivent la terre par la méthode qui
convient en l'absence des transports. Au contraire la prospérité,
la plus-value de la terre ont accompagné la spécialisation com-
merciale des vignobles dans le Midi, de l'élevage en Normandie,
de la culture industrielle de la betterave dans le Nord. Les
pays de l'Europe centrale, nouvellement ouverts aux chemins
de fer et qui n'ont pas encore rencontré la transformation cul-
turale qui y correspond, souffrent de la crise agricole. Nous
voyons les asrariens de la Prusse réclamer comme nos cultiva-
teurs paysans la protection à outrance, et d'instinct se révolter
contre l'ouverture de canaux qu'ils regardent, non sans raison,
comme une menace et un danger mortel pour leur culture.
5i LA SCIENCE SOCIALE.
Les colonies anglo-saxonnes spécialisées enrichissent leurs
colons. Tandis que dans nos pays la culture ruine, on s'enrichit
là-bas. dans les jardins à thé de l'Inde, dans les runs de mou-
tons de l'Australie: et l'Amérique, malgré la distance, malgré la
main-d'œuvre plus élevée et malgré nos droits de douane, nous
envahit de ses produits. Il faut d'immenses spécialisations com-
merciales d'élevage pour alimenter les villes de viande de
l'Ouest et des établissements comme ceux d'Armour. Jamais la
culture ménagère n'a produit ces immenses élévators à blé du
Dakota. La bonne méthode de culture fait la prospérité de ces
pays et leur donne celte supériorité écrasante sur les pays at-
tardés dans les vieux errements que les chem ins de fer ont
rendu erronnés. Nos rivaux nous battent par une supériorité de
méthode, en dépit de toutes les barrières dont nous voulons
nous protéger.
Kn résumé, nous avons vérifié que partout, toujours et pro-
portionnellement au fait, malgré la terre et malgré l'homme,
l'absence de transports implique la méthode de la culture mé-
nagère intégrale et leur présence la méthode de la spécialisa-
tion commerciale de la culture; et que, à l'apparition de trans-
ports nouveaux, comme à notre époque, la culture est prospère
là où l'on obéit à la loi et soulh'c là où on la viole.
La loi reconnue, comme l'on ne peut lutter contre elle, il
faut nous y ranger. C'est par la transformation de notre méthode
de culture, et ce n'est que par elle, que nous retrouverons la
prospérité agricole. Les hommes de bonne volonté profiteront
de la loi, les récalcitrants seront broyés par elle. Mais la force
des choses, — c'est-à-dire h^s effets de la loi, succès d'un cùté,
ruine de l'autre, — imposera fatalement la méthode de la spé-
cialisation commerciale de la culture.
[A suivre.)
A. Daiprat.
L V 1 ATÎIUOI i: I.\ONNAISE
LE TYPE ANCIEN
LA FABRIQUE SOUS LE RÉGIME DE LA RÉGLEMENTATION
DU TRAVAIL — LA TECHNIQUE
DE L'ANCIENNE FABRICATION
Nous avons vu ce (|ue la lahricjuc lyonnaise est dans le pré-
sent. Mais les phénomènes actuels s'expliqueront mieux si nous
recherchons leur origine dans le passé.
I/acclimatation des végétaux exotiques dans nos pays tempérés
s'opère assez souvent par phases. Pendant quelques hivers, une
serre recueille les émigrés qui. aguerris peu à peu, accoutumés
progressivement aux intempéries et aux frimas, produisent avec
le temps une race robuste, })0uvant se passer d'abri.
La soierie lyonnaise est une plante du midi, acclimatée sous
la double protection de la royauté et de la ville. La jeune plante
grandit et prospéra pour ainsi dire sous verre. Mais un jour
l'acclimatation fut complète, et les soins qui avaient permis à
l'exilée de croître risquèrent d'entraver son épanouissement.
C'est alors qu'une secousse formidable renversa, trop brusque-
ment, hélas 1 tous les abris, et brisa subitement toutes les entraves.
La Révolution est une date dans l'histoire de la fabrique
lyonnaise comme dans celle de la France et de son industrie. Si
la protection créa la « grande fabrique » et sauvegarda ses pre-
miers jours, la liberté couronna sa fortune. Cependant un examen
oG LA SCIENCE SOCIALE.
impartial des faits montre qu'il y aurait à prendre et à laisser
dans les déclamations systématiques contre l'oppression du travail
par les règlements de l'ancien régime. Voilà une industrie créée
au seizième siècle, à peu près libre dans une cité libre. Progres-
sivement, sans beaucoup d'interventions spontanées de l'Ktat, par
l'entraînement de l'exemple sans doute, mais aussi par la force
des choses, par l'effet d'initiatives émanées le plus souvent d'en
bas, cette industrie s'érige en communauté, en corporation
fermée et réglementée. Tout en se fermant, tout en se réglemen-
tant, c'est positif, presque jusqu'à la fin de l'ancien régime,
elle s'étiole peut-être, mais elle grandit.
Cette communauté tardive ne devait pas sombrer tout entière
dans la tourmente qui emporta ses aînées. La fabrique lyon-
naise, nous l'avons vu. demeura jusqu'à nos jours un organe
témoin, évoquant par certains aspects d'autres siècles, chrono-
logiquement assez près, économiquement et socialement loin de
nous. Sans être fin prophète, on peut affirmer que le passé de la
« grande fabrique » continuera longtemps encore à imprégner
son présent. Durant près de trois cents ans, du seizième siècle
à la fin du dix-huitième, les volontés humaines concoururent avec
les circonstances pour faire de la soierie lyonnaise, avant tout, et
presque exclusivement, une industrie de luxe et de goût. Le
luxe el le goût ne sont guère à l'ordre du jour, à notre époque
de poussée démocratique; n'importe, les caractères spécifiques
de la manufacture de Lyon offrent une précieuse garantie pour
son avenir. Le goût français est impérissable et le beau tissu de
Lyon, c'est un peu la ([uintessence du goût français.
Si, historiquement, la création de la soierie lyonnaise est en
partie l'œuvre personnelle de nos rois, logiquement cette indus-
trie ou toute autre du même genre eût pu se constituer tôt ou
tard à Lyon par le libre jeu de forces économiques. Le com-
merce des produits de luxe sur une place internationale ai)pclle
rindustri<^ de luxe, l'ne population (]ui lire de sérieux prolits
de l'entrepôt et de la vente de certains objets coûteux est natu-
rellement portée, surtout si elle a, comme c'est le cas à Lyon,
des propensions au labeur intlustriel, à passer de la vente de ces
LA KAItHIiJlE l.Vtt.N.NAlSE. •><
objets à leur fabrication. Kilo fera fèto auv ouvriers iiiimig-rants,
aux initiateurs que la force centripète des routes attireia un
jour ou l'autre au carrefour vers lequel les voies convergent.
Iles l'époque romaine, nous voyons cette force irrésistible
conduire à Lyon, sinon précisément des tisseurs en soie, du moins
des artisans d'un métier voisin. I ne inscription trouvée sur le pla-
teau de Saint-dust mentionne un certain Constantinius .Kqualis,
oriu-inaire de Svrie et barbaricarius, c'est-à-dire brodeur en or
et en soie, brocheur à la navette.
(( Il y avait donc, dit M. Alhner, au deuxième siècle, à Lyon,
des ouvriei's qui... étaient de véritable canuts, précurseurs de
cette industrie reine, dont Lyon tire plus que de toute autre sa
force et sa gloire (IV »
.^^qualis eut peu d'imitateurs. Lyon était, il y a 1700 ans, par
trop loin des pays producteui-s de soie, matière alors hors de
prix. Elle valait, au temps d'Aurélien, 5.157 francs le kilog. et
trois siècles plus tard, quand la fabrication des soieries devint
le monopole des gynécées impériaux, 17.190 francs.
Four retrouver les canuts lyonnais, il faut faire un saut de
treize siècles, et arriver au -23 novembre l'Miiî. Ce jour-h^, le roi
de France Louis XI rend une ordonnance dont nous extrayons les
lisrnes suivantes :
« Nous considérans la i:rant vuidanse dor et dargent que
chacun an se fait de nostre royaume, es moyen et occasion
des draps d'or et de soye. qui sont débitez et exploictez en nostre
dit royaume.-, et pour donner ordre que l'art et ouvraige de
faire les dicts draps dor et de soye soit commence et intro-
duict en nostre dicte ville de Lion en laquelle, comme l'en dit,
y en a jà commencement... Ayons par grant et meure déli-
l)ération du conseil, conclud et ordonne faire mectre sus et in-
troduyre ledict art et ouvraige de faire les dicts draps dor et de
soye en icelle nostre ville de Lion. Et pour ce ordonne faire
venir audict lieu maistres et ouvriers appareilleui*s et expérimen-
tez tant au faict de l'ouvraige de la dicte soye, comme es tainc-
(1) Inscriptions antiques du Musée de Lyon. 11, 403 et suiv.
58 LA SCIENCE SOCIALE.
turc et autres, choses à ce propres et convenables et aussi pour
faire le molins, ostils et autres habillements qui y seront néces-
saires. »
Pour subvenir aux premiers frais, le roi prescrit « la somme de
1. ()()() livres tournois être mise sus et levée en icelle ville do
Lyon ».
Quel était le commencement auquel fyit allusion l'ordonnance
royale? M. Godart (1) suppose qu'avant la tentative de Louis XI,
le courant normal de pénétration du tissage soyeux en France,
courant dont on peut suivre aux quatorzième et quinzième siècles
la marche le long de la vallée du Uhône, avait atteint Lyon.
Fne tradition assez accréditée attribue aux Lucquois l'origine
de la « grande fabrique ».
La plupart ào. ces canuts primitifs nétaicnt pas d'ailleurs tis-
seurs, mais tissotiers, fabricants de galons de passements, etc..
Les tissotiers furent seuls à demeurer à Lyon après l'échec désas-
treux de la fabrique créée par le bon plaisir du roi.
Il s'agissait, remarque fort bien M. Godart (2), dans la pensée
de Louis XI, non pas de développer le commencement de ma-
nufacture existant, mais de créer de toutes pièces, dans la ville
choisie parla volonté royale, une industrie toute nouvelle. Pri-
vilèges et faveurs sont offerts en grand nombre aux immigrants.
Le roi songe aussi aux Lyonnais auxquels il faut faire accepter
l'imposition des 1.000 livres. « L'art des draps d'or et de soie,
disent les lettres patentes de Louis XI, est chose honnorable et
honncsto, et à quoi se pourront occuper licitement hommes et
femmes de tous étaz... et tant gens d'Église, nobles femmes de
religion et autres qui à présent sont oiseux y auront honneste et
[)routitable occupacion. »
Tout ceci est fort bien raisonné, mais la sagesse humaine et
même royale est souvent courte par quelque endroit. Malgré
son intelligence ouverte, son esprit progressiste, son sens du
(1) Nous ne saurions iniliqiuM- Ions los emprunts que nous faisons pour la partie
lilsioriquc de notre »Hudo au travail de bénédictin de notre devancier : L'ouvrier
en soie, monocjraphie du tisseitr lijonnais.
('.'.) Godart. op. cit., p. (i.
LA lAIIIUi.il i; LYoNNAISK. .)!)
|)i';itu]iie. Louis XI no sut pas «'viter une faute. Il ne tiut aucun
couiplr tlu nulieu (|u'il voulait imxlilicr, il ignora ou fcigiiit
d'ienorer le caractère lyonnais.
« Jaloux (les prérogalivos de leur cité qui est libre (I), boui-
geois et notables de Lyon ne peuvent (|ue s'insurçer contre la
volonté royale. Créer avec les deniers des habitants nue manu-
facture dont la direction restera entre les mains du roi, nest-
ce pas porter atteinte aux [)rivilèges de Lyon.' l'ai' tjui sera di-
ri2:ée la nouvelle fabrique.' Par les gens du roi ou par ceux de la
cité.' Ouelprolit en retirera Lyon? Uni paiera le délicitéventuel?»
Il n'est pas de moyen, [)etit ou grand, que l'obstination tran-
quille des Lyonnais n'emploie pour contre-carrer la volonté de
Louis M. Les Italiens émigrés à Lyon sont en butte à mille ta-
quineries. On icmontre fort respectueusement au roi que les
étoiles de soie ne sauraient être fabriquées à Lyon au même
prix qu'en Italie. Puis, dév«iilant leur secrète ambition, les éche-
vins ajoutent :
(* Et néantmoins, (juant le bon plaisir du roy serait que
l'establissement de la manufacture se fist, ils seroient et estoient
toujours pretz d'obéir de tout leur pouvoir, mais bien leur sem-
bloit que (juant le plaisir du Koy sera que l'ouvraige tire avant
et qu'il y ait ouvriers et gens pour ce faire, et que iceuls con-
seiller:^ en eussent la conduite par leurs mains, l'on y pourroit
trouver autre manière de faire plus convenable et à moins de
fraiz. »
Dans cette phrase, qui semble embrouillée à plaisir, perce un
trait essentiel de l'esprit lyonnais, l'amour du « selfgovernment »,
l'horreur de l'ingérence officielle. Seules ont prospéré, seules
réussiront dans notre seconde capitale les entreprises dirigées
par les notables de la ville, par les Lyonnais qu'élèvent au-des-
sus de leurs compatriotes les avantages extérieurs de fortune et
de famille, aussi bien que le mérite personnel.
La ruse audacieuse qui triompha de Charles le Téméraire ne
put rien contre la force d'inertie des Lyonnais. Les étrangers
(11 Oii. cit.. p. 7.
00 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'avait attirés à F^yon l'annonce pompeuse de la création
d'une manufacture royale, se trouvant dans un milieu de plus en
plus hostile, ne tardèrent pas à se décourager et regagnèrent
leurs foyers. Si le roi ne voulait pas perdre tout le fruit de ses
efforts, il lui fallait au plus vite prendre un grand parti.
Un petit nombre de tisseurs italiens étaient encore à Lyon.
Plongés dans la plus noire misère, ils menaçaient de se disperser.
Louis XI ordonna leur transfert à Tours, prétextant qu'il avait
particulièrement à cœur « que le mestier des draps de soie fût
fait et continué dans sa bonne ville de Tours ». Sa Majesté pres-
crivit aux échevins de Lyon de défrayer les ouvriers en soie de
tout ce qu'ils devaient à n'importe qui et en quelque lieu que
ce fût. Sans difficulté, le consulat versa la somme importante de
cent écus d'or : « Une perte d'argent n'était rien, dit M. (iodard,
quand il s'agissait d'éviter tout empiétement de la royauté sur les
privilèges de la ville. » Avions-nous tort d'appeler les Lyonnais
de vrais républicains d'origine?
Après l'échec lamentable de la tentative de Louis XI, l'établis-
sement, à Lyon, d'une manufacture de soieries ne devait pas sem-
bler une entreprise de tout repos. Qui le croirait? Moins d'un
siècle s'écoule, l'expérience se renouvelle et cette fois est couron-
née d'un plein succès.
L'histoire parallèle des deux tentatives montre l'impuissance
flagrante de l'absolutisme en matière économique: elle met en
face de la réussite lente et sûre d'une industrie amenée par les
besoins du lieu, l'échec de l'anormale création d'une manufac-
ture, là où rien d'autre que l'intervention d'un roi ne pouvait
en assurer le succès.
« Environ ce temps (en 1536). dit un chroniqueur. le Hoy
(François I") eut nouvelh' que les Suysses cstoieut venus courir
jusqu'auprès de Hriançon et avoient brûlé un village près de
Cliàleau-Dauphin. Pourquoi le Hoy partit soudainement et vint
iV Lyon. »
Le retour de François I'"" après rex[)rdili()n poussa deux Pié-
montais, Turquet et Nariz, à exposer au roi un nouveau projet de
fabri(|ue.
LA lAUniHl'i; LYONNAISE. (il
(( (ir, copeiidaiit (|iu' le lloy estoit en voyage, éf ril (Claude de
lUil)yt, se pi'éseiitareiit aii\ e.schevins de la ville de I.yoïi doiiv
manhands nalils dr (Jnioi' ru Piedinont. qui loinonstrareut aii\
échcvius ((uo s'ils pouvoviMit oMenir du Uoy semhlahlc privi-
lège [>onr des ouvriers en drap de soye comme avoit fait avoir ;\
ceux do Tours l'eu .lacrjues de Heaune, ils avoyent moyen de faire
venir de (lènes et autres licuv bon nombre d'ouvrière en drap
de soye. et estahlir par ce moyen ladicle nianufacturc à Lyon
qui seroit un grand uioyen pour bonifier la ville... .V (juoi les
dicts échevins prestarent volontiers l'oreille, et de faict, le Koy
étant de retour de son vovaere de Provence, ils en firent la reciuèlc
à Sa -Majesté (}ui leur fut accordée, et leur en furent expédiées
lettres en bonne forme. »
Tur((uet et Nariz ne demandèrent pour eux-mêmes aucun mo-
nopole, fait inouï à une épo([ue où la plupart des industriels et
des commerçants cherchaient avant tout à rendre la concurrence
impossible. La royauté favorisa seulement la jeune fabrique par
des privilèges et des exemptions. Le consulat se garda cette fois
de combattre une entreprise faite avec l'appui du pouvoir royal,
mais en dehors de sa direction, et conservant le caractère d'une
entreprise privée.
L'atelier de Turquet et Nariz, faible à son début, incapable de
subsister sans la tutelle efficace de la royauté et de la ville, est
le véritable berceau de la grande fabrique. Bientôt cet atelier a
des émules, et la manufacture se développe progressivement
suivant une marche sûre et continue.
Dix ans après les lettres patentes de François I", Lyon n'a pas
encore la réputation d'une place de soieries. Mais dès 1575, on y
trouve 22V ouvriers soyeux privilégiés (sans compter les auxi-
liaires . Eu 1020, on y compte déjà 716 maitres travaillant la
soie, et en IGGO, 8'+l .
En 1777, 25.i6î) personnes sont occupées à la manufacture
Ivonnaise dor, d'arsent et de soie ; en 1788, le nombre des canuts
et de leurs aides est de 38.600 sur une population urbaine totale
de 130.000 habitants.
L'histoire de la manufacture de Lyon sous l'ancien régime
G2 LA SCIENCE SOCIALE.
méritait un volume. Ce volume a été fait et bien fait. De la
multitude de dociimeuts accumulés et mis en œuvre par notre
prédécesseur M. Godart, nous chercherons seulement à dég-ager
quelques données générales; elles nous permettront de nous
faire une idée sommaire de la vie industrielle et ouvrière de
Fancien Lyon, de comparer avec pièces à l'appui ce qui fut à ce
qui est et même à ce qui sera.
Le tissage, tel que Lyon le reçut des Italiens, présentait sous le
rapport de la technique des différences sérieuses avec l'industrie
actuelle, différences intéressantes à noter non seulement pour
elles-mêmes, mais surtout pour leurs conséquences économiques
et sociales.
La fabrication des unis était alors, à quelques détails près, ce
qu'elle serait aujourd'hui avec des métiers à plusieurs marches.
Le taffetas en particulier, dont l'exécution exige encore l'emploi
de deux marches, se confectionnait jadis à peu près comme il se
fabrique actuellement.
Au contraire, l'exécution des façonnés exigeait l'emploi d'un
appareil compliqué, d'un métier pénijjle dit à la tire, construit
suivant un vieux système chinois à peine modifié par son long
trajet du Céleste Empire en Occident.
Ce métier conservait les pédales pour tisser le lond et les armures.
On y ajoutait pour obtenir les dessins un volumineux équipage
de cordes.
Les métiers à la tire se divisaient en métier à la grande et à
la petite tire, ces derniers dits encore : métiers à boutons. Cette
division correspondait à celle des faronnés en grands et petits
façonnés, le premier groupe comprenant les tissus dont le dessin
ne se reproduit pas dans le sens de la largeur, alors qu'il se
répète au moins une fois dans ceux du second.
(Juil s'agit d'exécuter du grand ou du i>etit faronué. le but du
système de tire était le même : soulèvera volonté tel ou tel fil de
chaîne. Cet office, dévolu aujourd'liui aux maillons soutenus par
les aiguilles .lacquard, \^\\ était déjà, il y a trois cents ans. rempli
(I) Voir noire second article sur la technique des fabriques de soieries.
LA I AbltigUi: LYONNAISE. tl.>
par des maillons. Seulemont ceux-ci «lépcndaient alors, non pas
(l'aiiTuilles, mais de deux n;ti)pes de cordes, la première mi-ho-
rizontale, mi-verticale, la seconde verticale, cette dernière re-
produisant exactement, mais verticalement, la disposition des
lils de cliaine.
Pour la fabrication du erand façonné, une auxiliaire, la fai-
setisp (le lacs, nouait à l'aide d'une cordelette appelée lac les
cordes de la nappe verticale (le semple) qui devaient être tirées
ensemble pour produire X cfJCl voulu. Alin que ces lacs ne s'cm-
hrouillasscnt pas, l'auxiliaire les attachait par leur extrémité à
une grosse corde parallèle au souple, la gavacinière.
La mise en action des métiers à la grande tire nécessitait l'in-
tervention de deux personnes, celle qui tissait, et celle qui tirait
les lacs.
«< Une fois le dessin lu dans le semple, écrit M. (iodart fl i, le
tissage allait commencer. Le maitre, installé devant son métier,
s'occupait des marches, du battant et des na\ettes. Devant le
semple se plaçait une auxiliaire, la tireuse de cordes. Son rôle
consistait à prendre successivement les lacs, le long de la gava-
ci/iière^ à les tirer à elle pour dégager le faisceali de cordes cor-
respondant au coup de navette, et à faire eiïort sur ce faisceau
pour lever les fils de chaîne. Cela l'ait, elle criait au maitre la
couleur qui devait passer. Celui-ci lançait la navette, et la tireuse
laissait aller le lac. Et elle continuait ainsi, prenant les unes
après les autres les cordelettes échelonnées le long de la gavaci-
nière, recommençant quand le dessin était terminé...
« De plaintives chansons de canuts, de ces chants sans envolée,
composés dans la boutique close d'où l'air était exclu à cause
des poussières qu'il déposait sur la soie, ont pour refrain le triste
appel des tireuses, énumérant, sur un ton monotone, les écla-
tantes couleuï-s des riches étofl'es. »
Le système de la petite tire, moins compliqué et d'un usage
moins pénible que celui de la grande, exigeait cependant aussi
l'intervention d'une auxiliaire qui, au lieu de tirer les lacs^ tirait
(1) Godart, op. cit., 71.
04 LA SCIENCE SOCIALE.
les botitons. Des métiers à la tire fonctionnent encore aujourd'hui,
d'abord en Chine, leur pays originaire, et aussi dans certains
coins isolés du l*iémont où ils servent à la fabrication d'étoiles
pour nieuhles, tissus classiques à dessins invariables. Partout
ailleurs, ces métiers primitifs ont cédé le pas à l'ingénieuse
mécanique que nous avons étudiée et à laquelle le Lyonnais
Jacquard attacha son nom (1).
L'ancien mode de fabrication ne laissait pas que d'être assez
pénible pour les maîtres tisseurs, obligés de se tenir debout tout
le jour, et de jouer des marches de leur métier à peu près
comme les organistes des pédales. L'abus de cet exercice rendait
les canuts sujets à de graves inlirmités; la plus sérieuse et une
des plus fréquentes était la hernie ou descente.
Mais les misères des maîtres n'étaient rien comparées {> celles
de leurs auxiliaires, tireurs et tireuses de cordes, pauvres femmes,
enfants chétifs voués pour toute leur existence à une besogne
rebutante et harassante qui leur faisait contracter les plus dou-
loureuses maladies.
Pour que les lacs fussent suffisamment et également tendus,
la tireuse se servait d'une machine composée de deux lourdes
barres de bois. Elle tenait la barre de devant horizontalement
étendue sous le poids de son corps, pendant que le tisseur bro-
chait le lac.
On voit quels efforts incessants étaient exigés d'un être frêle,
mal nourri, vivant misérablement dans un réduit obscur, à
peine aéré. La malice des hommes ajoutait encore aux rigueurs
de la profession, l'n règlement draconien interdisait aux tireuses
de cordes de jamais s'asseoir à un métier, même après un
nombre illimité d'années d'exercice comme auxiliaire. On trouve
donc dans l'ancienne fal)rique lyonnaise, comme dans toutes
les vieilles fabriques soyeuses, à coté d'ouvriers privilégiés qui,
après les mauvais jours pouvaient en connaître de bons, toute
une classe de sacrifiés pour qui chaque jour était d'avance
niar(|ué d'un caillou noir.
(1) Voir noire tlcuxième article sur la technique des fithriques de soieries.
LA KABIIKJI E LYONNAISE. 65
Dans son po^nie, .1// tombeau de Jacquard, Jean Tisseur nous
montre son héros pei-sécuté par la vision du martyre des tireuses
de cordes, et invoquant la nuise de son yénie :
«' Oh! viens, lui disail-il, viens, délivre mes yeuv
De loul ce que je vois, de ces cordes, ces na-uds.
Ces marclies, ces agrès, ce rame, cette lisse.
C'est riiistrunient grossier d'un éternel supplice.
Je me meurs chaque jour sous ce comble étouffant.
Je me meurs dans la chair de ce chélif enfant,
Prisonnier comme moi dans les faisceaux du scm/ilr.
Vois son sang appauvri, sa joue hâve, contemple
Sa gène, la torture où son corps est noué..
Et maintenant tu peux, loin du semjtle maudit,
Secouer au grand air tes membres dégourdis.
Pauvre enfant, te voilà délivré, remercie
Celui qui fut pour toi comme un second Messie.
Un mot serait à reprendre dans les vers du panégyriste de
Jacquard. Le Messie de Lyon est un être collectif, la question
Jacquard étant une petite question d'Homère.
Nous retrouverons cette question à son lieu et place, en abor-
dant la seconde période de l'histoire de la fabrique lyonnaise,
celle de la liberté du travail. H nous faut auparavant examiner
un peu longuement les causes pour lesquelles la manufacture
soyeuse de Lyon est devenue, non pas une fabrique quelconque,
mais la « grande fabrique » ; c'est ce que nous ferons dans notre
prochain article.
(.4 suivre.)
H. DE BOISSIHU.
T. lixn.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — L'ATAVISME ET L'ART
Nous recevons la lettre suivante :
« Monsieur le Rédacteur en chef,
« Dans le numéro de mai du « Mouvement social », à propos d'une
conférence de M. Benjamin Constant sur le » Métier de peintre »,
M. S. B. s'en prend à Y atavisme et affirme plus nettement ce que la
« Science sociale » avait déjà avancé au sujet de l'hérédité.
« Me permettrez-vous de répondre en quelques lignes?
« Les romanciers contemporains Zola, J.-ll. Rosny, etc.^ ont mis
lalavisme à la mode, avec la préoccupation bien évidente de se
donner à peu de frais une apparence de culture scientifique : ils ont
oiUré; en voulant entrer trop avant dans la vérité, ils en sont sortis
par l'autre bout.
« C'est ainsi que nous voyons tous les actes des nombreux mem-
bres de la tribu des Rougon-Macquart ne dépendre aucunement de
la volonté de ceux qui les commettent, mais provenir uni<|uement
de l'état d'âme de certain ancêtre, souvent mort depuis longtemps.
« Avec .I.-II. Rosny, c'est encore mieux : c'est l'homme des caver-
nes qui agit sous la peau du civilisé, et cela, tout au long de nom-
breux volumes.
« On conçoit très bien que ces extravagances agacent de bons
esprits. Je m'explique moins que cet agacement aille jusqu'à leur
faire nier l'évidence.
« L'iiérédilé, c'est-à-dire la jyrcflispnsilion à certaines qualités mo-
rales, iutellecluelles, physiques ou aux défauts opposés, prédisposi-
tion (juc l'homme trouve dans l'héritage de ses ascendants, est indé-
niable, et la science ne peut être complète si elle la néglige.
« N'est-ce pas par la sélection des reproducteurs que l'on obtient
des bœufs et des moutons de boucherie donnant peu d'os et beau-
coup de viande? Et quand on veut un bon cheval de course, n'exigc-
t-on pas tout d'abord (jue ses parents soient de bons chevaux de
course?
LE MOUVEMENT SOCIAL. 07
.. L'iinminr pliysiiiuc n'r'('linpy)o pas ù cellt' grande loi, «il lji(!n
avant Darwin, on avait d»''j<ï déconvcrt ([ne les enfants ressemblent à
leurs parents.
« L'homme intellectuel, aussi, ressemble ù ses parents, même
quand il ne tient pas d'eux son tnlucation, et aussi l'homme moral.
On ne peut le contester sans nier l'intluence bien connue du phy-
sique sur le moral et sur l'intelleel, sans nier aussi une vérité d'ob-
servation universelle.
t( 11 est bien évident que l'éducation de TKcole des Hoches, i)ar
exemple, aura fort à l'aire pour rendre énergique le descendant d'une
race de mous, et M. Demolins se rend certainement compte (jue la
même éducation, si elle est bienfaisante pour tous, ne l'est pas <''<ja-
lemenl.
« Et puiscju'il s'agit de peintres, quoi d'étrange à ce que le descen-
dant d'une race de peintres soil pla^ pi'i'd'ixpoar iiu'un mitre, toutes
choses égales d'ailleurs, aux aptitudes physiques : sens aigu des
nuances et des ombres, habileté manuelle, sans lesquelles on n'est
pas peintre? C'est le contraire qui serait surprenant.
« Pour généraliser, nous dirons que la race est le produit, non
seulement du milieu et de l'éducation, mais qu'elle est aussi le pro-
duit de l'héréilité. Ni lune, ni l'autre de ces trois influences, d'ail-
leurs, n\i(jit fatalement; sur l'individu pris isolément « l'Esprit souf-
fle où il veut », mais ceux qui se vouent à la régénération d'une race
n'en doivent négliger aucune, et, après tout, n'est-il pas consolant de
se dire que, quand on s'améliore soi-même, on améliore ses enfants,
et que, quand on améliore ses enfants, on améliore aussi leurs des-
cendants? »
« Veuillez, etc..
« E. Glerri.x. »
Nous remercions M. Guerrin de ses observations judicieuses. Au
fond, elles ne contredisent pas, à ce qu'il nous semble, l'article de
notre collaborateur. Elles le complètent.
Il est évident que la vie physiologique d'un homme dépend en
grande partie de ses ascendants, et il est exact que le physique influe
sur le moral. Par ^uite, l'œil et la main peuvent se ressentir des
exercices visuels et manuels des générations antérieures.
Seulement, il est non moins certain que l'on met communément
sur le compte de l'atavisme bien des faits qui sont tout simplement
le résultat de l'éducation.
En ce qui concerne en particulier le métier de peintre, il est facile
de constater que la plupart des peintres ne sont pas fils de peintres,
(JH LA SCIENCE SOCIALE
et il est permis de conjecturer que les lils de peintres qui se font
peintres suivent cette vocation parce que l'idée leur en a été suggérée
par le milieu familial. Il y a imilalion, bien plus que prédisposition
physique. Si le rôle de cette dernière était prépondérant, on verrait
le génie ou le talent se perfectionner de génération en génération
dans les familles où se succèdent des artistes adonnés au même art.
Or, très souvent, il y a plutôt décadence, et Ton connaît le proverbe :
« Les grands hommes n'ont pas de postérité ».
Sans nier latavisme et ses effets — difficilement contrôlables du
reste — il nous semble qu'on peut dire, d'une manière générale, que
le développement de l'art tient avant tout à une orientation particu-
lière de l'éducation, due elle-même aux conditions du milieu.
(j. n'A.
II. — LE CHOMAGE PLUTOT QU'UN « TROU »
Une de nos lectrices nous adresse la lettre suivante :
Paris, 1" juillet V.M.
« Monsieur,
« Un petit bout d'entretien, involontairement surpris dans la
rue, renseigne parfois sur l'état d'esprit du peuple, aussi bien et
mieux que ne le pourraient faire de copieuses statistiques et de
longues conférences.
« Jugez-en par ce petit mol que jai recueilli l'autre jour.
« Deux ouvriers marchaient dans la rue à quelques pas devant
moi. Je compris à leur conversation qu'ils cherchaient du travail et
n'en trouvaient pas.
« Tout à coup, l'un d'eux, tout jeune, dit ii son compagnon :
„ — Oh! si je voulais, dans la Sarthe, j'en aurais tant que je
voudrais, du travail. Mais rester là-bas, dans un trou, ah! non
alors! »
u Je n'ai pas entendu la suite du dialogue; mais celte brève pro-
fession de foi, à elle seule, n'est-elle pas d'une rare et éditiante
éloquence?
« Veuillez agréer... »
Est-il besoin d'ajouter que nous sommes de l'avis de notre hono-
rable correspondante?
Ce cri de l'ouvrier, c'est aussi celui de bien des bourgeois, de bien
LE MOUVEMENT SOCIAL. <••>
des fonctionnairos, de bien des hommes de lettres et des artistes. Ce
qui porte tant de gens à venir s entasser à Paris et à, s'y contenter
de situations inférieures à celles qu'ils pourraient avoir en province,
c'est, comme pour ce jeune Manceaii, riiorrem- du « trou ».
III. - LA MENDICITÉ POLITIQUE
M. le vicomte de Voi.;iié, dans Les Mmls ij ut parlent, met en scène
un député qui fait, à un collègue nouvellement élu, les honneurs du
Palais-Bourbon. Tous deux arrivent dans la .salle réservée à la corres-
pondance.
Nous citons :
— Il me parait qu'on s'empresse surtout là. observa Jacques (le
nouvel élu .
11 montrait l'iumiense table en fera cheval, couverte d'écritoires el
de papiers aux majestueux en-téte, qui remplit jusqu'à la cheminée
monumentale tout le reste du salon. Les arrivants s'installaient aux
rares places libres, déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes
bourrées de paperasses.
— Oui. Tu vois ici le réfectoire du grand Ordre mendiant. De tous
les noms qui pourraient détinirle Parlement, c'est encore celui qui con-
vient le mieux : l'Ordre mendiant du xix'' siècle. Fouille chacune de
ces serviettes, chacun de ces dossiers formés durant les longues sta-
tions matinales dans les antichambres ministérielles; penche-toi sur
ces forçats de la correspondance : d'un bout du fer à cheval à l'autre,
tu retrouveras quatre types de lettres, toujours les mêmes. Lettre de
l'électeur ou du petit fonctionnaire, qui sollicite une place, un passe-
droit, un avancement. Lettre du député au ministre, pour recomman-
der instamment la demande désorganisatrice des services publics.
Réponse du ministre, câline et dilatoire : bonne note prise, examen
sérieux, promesse de faire droit à la première occasion favorable...
Réponse du député à l'électeur : une amplification de la vague pro-
messe ministérielle, un mensonge servile qui va enflammer les es-
pérances, là-bas, au village, et y propager la contagion chez les qué-
mandeurs. Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité
parlementaire : l'électeur mendie des faveurs chez le député, qui les
mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui men-
die les sulTrages de l'électeur. Comment cette table ne croule-t-elle
passons le poids des millions de mensonges qu'elle a portés? «
70 LA SCIENCE SOCIALE.
Le tableau est tracé de main de maître, et nous n'y saurions rien
ajouter.
IV. — UNE PROPOSITION ETRANGE
Certains publicistes se préoccupent des moyens qu'il conviendrait
de prendre pour transformer et élever le peuple chinois.
M. Piry traitait dernièrement cette question dans la Revue des
Deux-Mondes il^"' juim, et arrivait aux conclusions suivantes, qui
ne laissent pas d'étonner un peu :
« Fidèle à ses traditions, la Chine se révolterait contre l'abandon
forcé de ses belles-lettres et de l'étude de ses chers philosophes;
aussi le gouvernement, s'il est sage, ne chan</era-t-il vim aux pro-
grammes antérieurs, ni aux concours qui lui amènent à Pékin toute
la fleur de la race, venant y chercher la dernière consécration et
l'appel aux emplois publics; c'est un système de succion ou de tri
qui a trop de mérite pour être rejeté. Seulement, entre le dernier
ou troisième concours el ce stage après élection à la capitale dont
nous avons parlé, on pourrait intercaler un quatrième concours,
celui-là tout aux sciences, à ces sciences de l'Europe dont l'Empire
a besoin pour avoir ses légistes, ses financiers, ses ingénieurs, ses
nouveaux hommes d'I^tal. »
Ainsi donc, le meilleur moyen de combattre le mandarinism(>
serait de le renforcer I Trois examens suflisent à abrutir un homme,
et un quatrième aurait le don de le rendre intelligent:
Cette application inédite de l'homéopathie à la guérison des mala-
dies sociales nous paraît une des idées les plus extraordinaires que
l'on puisse concevoir, et nous avons tenu à la signaler, tomme une
curiosité de thérapeutique sociale.
V. - L'OPINION D'UN AMERICAIN SUR LES BOERS
Le capitaine Reichman, attaché militaire américain près des Boërs
au début de la guerre, adressait dornièrenuMit au départeiuent de la
guerre de Washington un rapport dont plusieurs journaux ont
publié le résumé.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 71
Il loue l'audac»! el remliirance des Boërs, mais critique leur
manque de certaines qualités militaires et de discipline. Les attaques
étaient presque exclusivement laites par les soldats étrangers au
service des Bot'rs.
La politique, dit-il, joue un trop grand rcMe dans l'élection des
officiers. Les ofllciers subalternes suivent leur propre initiative à
un degré presque incroyable. Les Boërs sont encore de bons tireurs,
moins qu'autrefois, cependant; ce sont plutôt des chasseurs que des
soldats. Ils ne défendent pas une position jusqu'à la dernière
extrémité, contrastant absolument en cela avec les troupes étran-
gères.
Dans l'olTensive, ce sont toujours les étrangers qui ont donné.
A Spion-Kop. le principal détachement était composé presque exclu-
sivement délrangers. Dans ralta<|ue avortée de Mafeking, les étran-
gers ont dirigé l'assaut, mais Snyman, le plus mauvais des généraux
boërs, n'amena pas les renforts convenus.
Pendant les sept mois que le capitaine Reichman a passés au
milieu des Boërs, jamais il n'en vit un seul en état d'ivresse, jamais
il n'entendit un juron.
Au camp, les Boërs lisaient la Bible, et le soir ils se réunissaient
par groupes pour chanter des psaumes. Le sentiment religieux pré-
dominait tous les autres. Ils étaient aussi épouvantés de tuer un
ennemi que désolés de leurs propres revers.
Les Boërs soignaient avec une égale sollicitude les blessés des
deux côtés et traitaient les prisonniers avec bienveillance.
Leur plus grave défaut était leur manque de discipline. Quand un
mouvement était ordonné, qui déplaisait aux hommes, aucun officier
ne pouvait se faire obéir, cela fut la cause de plusieurs échecs. Leur
manque d'offensive les empêcha toujours de profiter de leurs succès.
La guerre actuelle n'a établi aucun principe nouveau dans l'art
de la guerre.
Critiquant les rapports anglais, le capitaine Reichman dit que
les troupes montées seront inférieures aux Boërs tant qu'elles se
composeront d'infanterie montée et non de cavalerie. Il leur faudrait
se mouvoir comme la cavalerie et se battre comme l'infanterie.
Comme on le voit, ce rapport contient des traits assez curieux,
et qui paraissent notés par un observateur impartial. Ils n'éton-
neront pas ceux qui connaissent la formation sociale de cette popu-
lation.
72 LA SCIENCE SOCIALE.
VI. — COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
Types de Turcs d'Asie.
Nous trouvons dans les Missions des Augustins de TAssompUon
une lettre du P. Herménégilde, datée d'Eski-Chéir, l'ancienne Do-
rylée. Cette lettre jette un jour intéressant sur Tétat social des Turcs
d'Asie, considérés sur les lieux où ils s'inslallèrent d'abord, avant
d'envahir l'Europe et d'y prendre contact avec les nations de l'Occi-
dent.
La colonie, amenée par Ertoghroul, père d'Otman, s'installa près
de la population chrétienne. Les plus anciennes familles de notre
ville se font gloire de remonter à l'époque de la conquête, au milieu
du xiu'' siècle.
Le nombre des Turcs, à Eski-Chéir même, peut s'élever de 15 à
20.000 âmes : l'incertitude des chiffres est due au manque de préci-
sion des recensements. Les habitations, groupées sur le flanc de la
colline, forment une ville en amphithéâtre, séparée des quartiers
chrétiens par un canal détourné du Poursak. Toute cette partie
d'Eski-Chéir présente un aspect triste et morne, avec ses maisons
construites en terre. Seuls, une vingtaine de minarets émergent au-
dessus des toits.
Ces constructions, basses et obscures pour la plupart, caracté-
risent bien leurs habitants dans la rudesse de leurs mœurs primi-
tives. Les Turcs d'ici n'ont rien perdu de leur tempérament âpre,
instinctivement hostile à l'étranger. Ils renoncent difficilement à
leurs préjugés, et ont pour tout ce qui porte le cachet de la civilisa-
tion moderne une véritable horreur. Leur attachement au Coran les
met en défiance contre tout ce qui ne se trouve pas consigné dans le
livre sacré.
Nous demandions h lun d'eux, (jui suivait péniblement à cheval
la voie ferrée de Constanlinoplo, pourquoi il n'usait pas du train,
comme moyen de locomotion plus rapide et plus commode. H nous
allégua d'abord la modicité de ses finances, puis l'exemple de Ma-
homet qui, disait-il, n'était jamais monté sur une machine pareille.
L'esprit religieux va jusqu'au fanatisme : toutefois, avouons-le, le
peuple a, depuis quelques années, subi l'action bienfaisante du
christianisme, et se montre moins réfractaire à linllucnce étran-
gère.
Les mosquées sont au nombre de 211, mais n'oiVront rien de re-
I.i: MOI VF.MFNT SOCIAL. "3
marquahlc au point de vue ari-liilectural. l.a prière s'y fait régulière-
ment. D'ailleurs, le Turc asiatique fait partout sa prière avec une
ponctualité et un recueillement remarquables. 11 interrompt son tra-
vail au milieu des champs, à lalelier, sur un chantier de construc-
tion, fait ses ablutions, étend par terre un vieux tapis, un sac, une
couverture, et, tourné vers La Mecque, insensible dès lors à ce qui se
paste autour de lui, récite ses prières accompaj;nées de prostrations
profondes, le visage contre terre.
L'auteur de la lettre décrit les cérémonies du Itamazan et ajoute :
Au point de vue économique, le ramazan est désastreux : il fait
dissiper aux pauvres gens dans les festins de la nuit leurs rares éco-
nomies, et il les empêche de travailler pendant le jour.
11 est vrai que le Turc n'est pas précisément très ardent à la beso-
gne. Il a peu d'attrait pour l'agriculture : >< Les anges ne visitent
pas une maison qui renferme une charrue », lui dit le Coran.
Le paysan des villages, par incurie, par routine, par crainte du
lise, ne travaille guère que pour gagner juste son pain de chaque
jour.
Sa charrue est en bois. Des juifs, émigrés de Roumanie, ont
essayé dernièrement d'importer des charrues en fer, mais le prix en
est trop élevé pour les pauvres gens. Ils continuent à eflleurer la
terre de leur soc de bois, et, sans la fumer d'aucun engrais, y sèment
leur blé dont ils ne prennent aucun soin jusqu'à la moisson. Sur la
récolte, on prélève le nécessaire pour la famille : le reste est envoyé
à Eski-Chéir, où des marchands grecs et arméniens l'achètent à un
prix dérisoire pour l'expédiera Smyrne ou à Constantinople.
Le marché est le lieu le plus pittoresque de notre ville. On y
accourt de villages distants de six à huit heures, à pied, à cheval, à
àne, avec des chars primitifs aux roues et aux essieux en bois. Le
soir, on campe sur la place entourée par les véhicules : bêtes et gens
voisinent fraternellement auprès d'un feu alimenté par les branches
mortes qu'on a ramassées sur son chemin...
On pouvait croire que l'établissement de la ligne du chemin de
fer Constantinople-Koniah serait la ruine des chameliers. Il n'en a
rien été. Ceux-ci soutiennent, parait-il, fort bien la concurrence.
Les chameaux d'Eski-Chéir sont les plus renommés de l'Asie Mi-
neure. Les marchandises nous arrivent de Smyrne surtout par ce
moyen de transport : ce sont surtout des céréales, du sel, des fruits
secs, de la terre à foulon. Le trajet, de G80 kilomètres, dure de vingt
à vingt-cinq jours...
Lne des manies de nos Turcs, c'est de passer le printemps et l'été
à la campagne. La moindre cabane de planches suffit à le loger :
74 LA SCIENCE SOCIALE.
elle lui fournit un abri contre les ardeurs du soleil et la fraîcheur des
nuits. Toute la famille part en villégiature.
D'ordinaire, autour de la maisonnette, est un jardin que cultivent
les femmes. Le mari a pour occupation exclusive de veiller contre les
incursions des maraudeurs... et de faire son kief, c'est-à-dire de se
reposer. Les animaux, cheval, âne, une chèvre, un mouton surtout,
attachés à un piquet, tiennent compagnie à leurs maîtres. Le Twrc
se souvient du temps où ses pères vivaient en nomades avec leurs
troupeaux...
Un office d'émigrants.
M. Noufflard, dans les Questions diplomatiques et coloniales, décrit
le fonctionnement de YEmifjrant's Information Office^ fondé à Lon-
dres pour venir en aide à ceux qui désirent émigrer.
« Sur une sorte de comptoir — derrière lequel trois jeunes em-
ployés expédient des lettres à la machine à écrire — sont classées,
dans une rangée de petits casiers, la série des notices publiées par
l'Office et la collection des guides, horaires, etc., des différentes Com-
pagnies de navigation qui desservent les colonies.
(i Le futur émigrant entre, choisit les documents dont il peut avoir
bjesoin, paie quelques sous pour certaines notices et sort complète-
ment renseigné sur la colonie de son choix, les moyens d'y arriver,
les avantages accordés, tant pour s'y rendre qu'au point de vue de
l'installation, du i)rix de la vie, etc.
« IS Emigranl's InfoiiHidion 0//îct' fut fondé au mois d'octobre ISSd.
C'est un service annexe du Colonial Office. Son rôle se borne unique-
ment il fournir des renseignements aux émigrants, principalement
sur les colonies de peuplement, lAustralasie, le Canada, le Cap, etc.
« Cet Office reçoit de l'État une subvention annuelle de 1.500 li-
vres (37.500 fr.> Il est dirigé par un Conseil d'administration dont le
président est le secrétaire d'État pour les colonies. L'Office a un cer-
tain nombre de succursales dans les principaux centres de province,
qui sont rattachées généralement aux bibliothèques publiques... »
M. Noufflard insiste sur le caractère pratique de l'affiche apposée
tous les trois mois dans tous les bureaux de poste de rAnglelerre.
<( Cette affiche est en quelque sorte le sommaire des informations
publiées dans les circulaires et les notices sur les colonies de peuple-
ment. Elle indique en premier lieu la longueur du trajet ù destination
(les principales colonies et le prix minimum du voyage à bord des
paquebots anglais. L'affiche se divise ensuite en deux colonnes, l'une
consacrée aux avantages variés accordés par les diverses colonies au
I.R MOrVF.MENT SOCIAL. "a
point (le vue des passages, l'autre relative à la nature des débouchés
que ces colonies otlVent aux éiiiij;ranls...
« Ces afiiches — apposées, nous le répétons, dans tous les bureaux
de poste et dans près de fiOO bibliothèques publiques et institutions
diverses — constituent à la fois le meilleur moyeu de propagande et
l'avertissement le plus utile.
« Non seulement ces afiiches servent à attirer des demandes ù
\'£ migra ut'x Information Offirr, mais encore elles les épurent et les
dégrossissent uu peu d'avance. Le correspondant de l'Office, qui a,
neuf fois sur dix. pris connaissance des informations publiées dans
l'afliche, a déjà reçu une certaine orientation et il peut aborder, dès
la première lettre, le sujet des renseignements complémentaires.
« En France, le total annuel des lettres d'émigrants est considéra-
ble. Le iMinistère des Colonies, {'Office colonial, les sociétés privées,
en reçoivent plusieurs milliers, et pour chaque correspondant, c'est
toute une éducation à faire. H faut entrer dans des considérations sur
le climat de nos colonies, qui interdit, d'une façon presque absolue,
le travail manuel: il faut avertir les employés de commerce que les
places sont rares et qu'il serait imprudent d'émigrer sans s'être
assuré d'avance d'une situation, etc. En Angleterre, tout cela tient
dans trois ou quatre lignes d'une affiche dont il est impossible de ne
pas prendre connaissance, tant elle est répandue.
« Aussi la correspondance de V Emigrant's Information Office est-
elle relativement peu élevée, comparativement à l'importance de
l'émigration anglaise. »
VII. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
En France. — Encore les retraites ouvrières. — Une annonce caractéristique. — l.a
vie à bon manlié. — Le congrès des radicaux. — La • Question des huiles •. — Les
Parisiens de Paris et d'ailleurs.
Dans les colonies. — Le chemin de fer du Yun-nam. - L'émigration imprévoyante à
Madagascar. — Une école |>rofessionnelle à Nounica.
A létranger. — Le voyage de l'empereur d'Autriche en Bohême. — La question alba-
naise et l'Italie.
En France.
Le projet de loi sur les retraites ouvrières a subi, vers la fin de
la session législative, un léger choc. Sur la proposition de M. de
Gailhard-Bancel. la Chambre a invité le gouvernement à consulter les
syndicats patronaux et ouvriers. Certains publicistes, comme M. Jau-
rès, se sont plaints amèrement de ce temps d'arrêt; mais d'autres
76 LA SCIENCE SOCIALE.
politiciens ne s'en plaindront pas. Le projet, n'étant pas réalisé,
pourra plus facilement servir de tremplin aux candidats pour les
élections de l'année prochaine fli. Car — et c'est là le gros point noir
de ce projet — il paraît trop certain que le système a été conçu prin-
cipalement en vue de flatter la classe ouvrière et de faire une mer-
veilleuse réclame aux législateurs qui auront adopté cette nouvelle
forme d'impôt absolument inégal. Tous les projets de ce genre, qui
recrutent des partisans honorables parmi les hommes d'ordre en
même temps que parmi les agitateurs professionnels, partent évidem-
ment de ridée très juste et très chrétienne que le superflu des riches
doit servir à améliorer la condition des pauvres; mais il serait beau-
coup plus méritoire, et beaucoup plus conforme aux lois naturelles
de la société, que les riches fussent laissés libres de faire retomber à
leur guise ce superflu sur ceux qui en ont besoin. Ceux qui cherchent
à rendre les ouvriers prévoyants seront peut-être découragés par
l'idée que l'État se charg-e de substituer un mécanisme automatique
à l'action de la prévoyance, en même temps qu'ils seront vexés de
voir s'accroître leurs charges fiscales, et moins disposés que jamais à
dépenser le restant de leurs revenus à des iruvres de bien public.
Mais les auteurs de la loi font coup double. Ils se créent des parti-
sans, non seulement par la promesse de rentes viagères aux vieux
travailleurs, mais encore par la perspective des places nouvelles qu'il
faudra créer pour administrer le nouvel organisme. On parle de dix
mille comptables, en d'autres termes, de dix mille fonctionnaires
nouveaux. Il y a là, pour les politiciens, une magnilique ressource,
et un excellent moyen de grossir leur clan.
Le revers de la médaille, c'est que ces dix mille comptables coû-
teront par an \ingt millions — vingt-doux millions et demi, d'après
certains calculs qui semblent plus rigoureux. Chacjne année, avant
que l'ensemble des prélèvements aient produit un *< effet utile «, il
y aura une vingtaine de millions sacrifiés au Moloch du fonctionna-
risme; seul le surplus pourra être capitalisé et distribué... à moins
que quelque gigantesque banqueroute, à la suite d'une guerre ou
d'une révolution, ne vienne ruiner d'un seul coup toutes les espé-
rances.
Les ouvriers intelligents feront bien de chercher d'autres combi-
naisons pour assurer le pain de leurs vieux jours.
Nous venons de parler du fonctionnarisme, cl de \i\ poussée qui va
(1) Le cariiaUiristc Menriol, rcprcsonlant les liiUirs caiulidals ou louriK-c, tloiinc a la
« caisse • «le secours la forme d'iiiie • grosse caisse ».
Li: MÛIVEMENT SOCIAL. ' '
se produiro, si la hti dos rolrailes ouvrières est votée, vers les nou-
velles places créées en vue de son fonctionnement. On sait que ce
soni là, dans notre pays, les métiers séduisants par excellence.
Nous n'en voulons comme preuve que la petite annonce suivante,
découpée dans un des principaux journaux de Paris :
A cé(l(M' apirs l'ortiint^
SITUATION DE 15 000 FRANCS
par A\i. AlTairo facile, genre administratif.
Prix : 15.000 francs. Facilités.
Suit l'adresse.
« AlVaire facile, <jo»ri' administratif ». Même quand il s'agit d'une
position en detiors du fonctionnarisme, on ne trouve rien de mieux
à dire aux gens, pour les inviter à la prendre, que cette formule
magnifique : « C'est tout à fait comme dans l'administration ».
Nous avons un grand goût, décidément, pour les besognes qui se
font tout(^s seules, et les agents île publicité, qui sont de grands
psychologues, le savent bien.
Une fornmle très séduisante, aussi, c'est celle de « la vie à bon
marché ». Il en a beaucoup été question lors de la suppression des
droits de régie et d'octroi sur les boissons hygiéniques. Les Pari-
siens, pour ne citer qu'eux, payent désormais le vin un peu moins
cher, mais ils ont, en échange, le désagrément de payer quelques
taxes nouvelles. Depuis lors, chacun fait ses calculs. Les uns cons-
tatent qu'ils ont gagné au change; les autres, qu'ils y ont perdu.
Cela dépend du loyer de chacun, et de la quantité de vin qu'il boit.
Les gros buveurs à petits loyers sont enchantés de la réforme. Les
buveurs d'eau à gros loyers en sont très mécontents. Entre ces
deux extrêmes prennent place des catégories intermédiaires. Toute-
fois — est-ce un effet de l'ingratitude humaine ? — les murmures
sont plus bruyants que les témoignages de satisfaction.
Un humoriste, commentant un discours de M. Caillaux, dans
lequel le ministre des finances proclamait la vie à bon marché
comme étant le premier desideratum du programme démocratique,
déclarait, avec une ironie légèrement amère, que, s'il faut s'en rap-
porter à la récente expérience, le bon marché coûte fort cher.
« Si ajoutait-il, après avoir dégrevé le vin, on se met à dégrever
dans les mêmes conditions toutes les denrées nécessaires à l'exis-
tence, beaucoup de contribuables ont des chances de mourir sur la
paille.
78 LA SCIENCE SOCIALE.
« Si c'est dans ces conditions que doit continuer à s'effectuer le
programme de la vie à bon marché, de grâce, ([u'on nous laisse la
vie chère. Nous y trouverons notre compte. »
Chose typique : cet humoriste est un journaliste ministériel.
Ces plaintes prouvent, une fois de plus, un fait que nous avons
signalé bien souvent, à savoir que le total des impôts est par trop
énorme, et que les « dégrèvements » devraient, pour être vraiment
salutaires, être combinés avec des « économies ». Mais non, on ne
sup|)rime que pour remplacer. On élimine des impôts indirects qui
étaient iniques, et l'on fait bien; mais on y substitue immédiatement
un surcroît d'impôts directs. Or, comme les impôts directs sont déjà
très lourds, ce remue-ménage fiscal ne fait qu'accentuer la pénible
impression que cause au contribuable la vue des notes du percep-
teur.
Si, par impossible, l'impôt idéal pouvait se réaliser, c'est-à-dire si
chaque contribuable n'avait à payer, comme impôt unique et ylobal,
(lu'une quotité déterminée de son revenu, nous serions effrayés de
l'élévation de cette quote-part. Elle se monterait, d'après les calruls
les plus autorisés des économistes, à un quart environ du revenu,
c'est-à-dire, pour prendre une moyenne concrète, mais terrifiante,
qu'il faudrait payer au percepteur plus du double de son loyer.
Donc, les remaniements peuvent être louables; mais ce qu'il faut
avant tout, ce sont des réductions de dépenses, des économies.
Mais certaines gens trouvent que l'État ne prélève pas assez sur
nos revenus, et l'invitent même à confisquer des capitaux. Nous ne
])arlons pas seulement des socialistes, qui visent officiellement à la
destruction de la propriété individuelle. Les radicaux, qui viennent
de tenir un congrès et s'efforcent de galvaniser leur parti, préconi-
sent avec ardeur la mainmise de l'État sur certaines grandes pro-
priétés industrielles ou commerciales, comme les banques, les
mines, les chemins de fer, les raffineries. Une campagne, dans
certains journaux, semble même organisée contre ces dernières. On
leur en veut de leur prospérité. La « réussite », surtout la réussite
en grand, est une sorte de crime dont on doit être puni. On le voit
i)ien, i)ar exemple, pour les grands magasins, lesquels ne sont, en
définitive, que de petits magasins « (jui ont percé ». Mais l)ien des
gens, parmi ceux qui ne percent pas, aiment mieux abaisser les
autres que travailler énergiciuemcnt à s'élever eux-mêmes, et, comme
de Juste, pour cette œuvre vengeresse, ils font appel au bras de
l'Étal.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 70
Toute convoitise Irouvo une Uiéorie pour se vcHir décomment.
Certains légistes, qui ne sont ni socialistes ni radicaux, ont inventé,
pour les propriétés îles conj^régalions, la doctrine des « biens sans
nuiitres », qui doivent revenir ii lÉtat; les radicaux, qui ne sont pas
socialistes, ont inventé, pour les grandes entreprises industrielles
etcoinmcrciali's, celle des u services publics », qui ne peuvent être
exercés (jue par TKlat. On joue tout simplement sur le mol •' pu-
blic ».) Plus logiques, les socialistes visent à la contiscation des biens
de tout le monde, que Ion soit moine, banquier ou simple rentier
radical. La première catégorie ne s'aperçoit pas qu'elle prête le flanc
à la seconde, el la seconde ne comprend pas qu elle fournit des
armes à la troisième. On conçoit que celle-ci, en délinitive, soit en
meilleure posture devant les électeurs simplistes et besogneux. Le
prognmime radical, observe le 7V'»//>s, n'a pas de quoi passionner
les masses. Celles-ci vont facilement aux limites de l'absurde, dès
qu'on les a fait sortir du bon sens.
Le public, en attendant ((ue ses hommes d'Étal aient aboli la pro-
priété pour tout le monde, sont assez portés à les soupçonner d'aug-
menter illicitement la leur. C'est ce qui aurait l'ait le succès de la
Question dos huiles, si la censure ne s'était hâtée de l'interdire, en
prévision même de ce succès.
La pièce, qui se rattache au genre aristophanesquo, bien que les
personnages n'y aient pas des noms connus, q pour héros un mi-
nistre, du nom de Chausson, ancien droguiste dans une petite ville
de province. Arrivé pauvre au pouvoir, il s'y enrichit rapidement,
et, en trois mois, a pu mettre quatre-vingt mille francs de côté. Ce
ministre veut marier sa tîlle avec le fils d'un spéculateur. Une taxe
frappera-t-elle les huiles étrangères ou ne les frappera-t-elle pas?
Suivant la résolution prise, le spéculateur sera à la hausse ou à la
baisse, et comme la dol de la fille du ministre dépend du coup de
Bourse fructueux du futur beau-père, la tentation est trop forte
pour que le ministre puisse y résister.
Des malversations de ce genre sont-elles fréquentes ou non? On
ne le sait, parce que la preuve est difficile. Mais le public se console
de savoir peu en se méfiant beaucoup, et les journalistes d'opposi-
tion se dédommagent de l'ignorance oîi ils sont de certains scan-
dales en inventant, de temps à autres, des scandales qui n'ont jamais
■existé. Ils ont tort, mais la créance qu'on ajoute à leurs fictions
provient de ce qu'elles ressemblent singulièrement à des réalités
80 Ï-A SCIENCE SOCIALE.
inconnues, et que, dans bien des circonstances mystérieuses, les
choses « doivent se passer comme ça ».
Justement, dans une brochure récente sur la Crise actuelle,
M. Schérer se plaint de voir mépriser de plus en plus les principes
de respect et d'autorité et demande la restauration de ces deux sen-
timents indispensables au bon fonctionnement de la société. C'est
fort bien dit; mais peut-être le respect reviendra-t-il tout seul, gra-
duellement, quand il y aura plus d'hommes et de choses respec-
tables.
Il y a, comme éléments sociaux, du très bon et du très mauvais à
Paris, comme Corneille le constatait déjà dans le Menteur, h propos
de l'agrandissement de la capitale sous le cardinal de Richelieu.
L'invasion de Paris par le « rebut » et par le « choix » des autres
provinces, sans compter les autres nations, n'a pas cessé de nos
jours. C'est ainsi que le dernier recencement nous apprend que
Paris ne renferme pas plus de 3G 0 0 de Parisiens. Encore la plupart
doivent-ils être représentés par des enfants en bas âge.
Ce qu'il serait curieux de savoir, et ce que le recensement ne
peut dire, c'est le nombre des Parisiens nés à Paris de Parisiens qui
eux-mêmes y sont nés.
L'auteur de ces lignes, qui habile Paris depuis huit ans et demi,
ne se rappelle pas avoir jamais rencontré de ces Parisiens-là. Us
doivent constituer, évidemment, une minorité insigniliante.
Ce phénomène est d'ailleurs plus intense à Paris que dans les
autres capitales de l'Europe.
La po])ulalion indigène de Vienne est évaluée à -40 0,0, celle de
Berlin à il 0 0; celle de Saint-Pétersbourg, à 'tO 0 0; celle de Lon-
dres, à fio 0/0.
Du reste, à mesure que le temps s'écoule, la proportion des indi-
gènes tend à augmenter, à cause des enfants qui naissent. Mais,
d'autre part, il est certain que la mortalité des enfants est plus grande
dans les grandes villes, en même temps que la natalité salVaiblit :
de sorte que les grands centres, livrés à eux-mêmes, dépériraient
rapidement, ils ne s'accroissent et ne se maintiennent (jue grâce à
l'aflUience des êlênienls étrangers.
Dans les colonies.
Une loi vient d'approuver la convention conclue par le gouver-
neur général de l'Indo-Chine avec divers établissements de crédit
LK MOUVEMENT SOCIAL. Hl
pi)ur la cunsIruL't ion parlicllc cl 1 uxploiUilion du la li^iic de cliL'iiiiii
de lor di' Ilaïplioni^- à Vimnani-Sen, sur une longueur de 8o.'{ kilo-
inèlres. Cet événement a été salué avec plaisir par le parti colonial,
qui loue la léiuu'ité avec la(|uellt' M. Douuut a poursni\i la réalisa-
tion tlu projet.
Le cluMuin de 1er du ^ uu-nam uu'tira notre colonie du Tonkin en
comiuunication avec la Chine méridionale, destinée à suhir notre
influence ou, comme Ton dit encore, notre « attraction ». Des con-
troverses ont eu lieu sur la valeur économique de cette région. Les
uns la disent très pauvre. D'autres pensent (juon peut en tirer des
richesses importantes. Le Yun-nam exporte du thé, des bestiaux,
des fruits, de létain. Il importe du riz et du poisson salé. On y a
signalé des mines de cuivre, de plond> et d'excellente houille. On a
pu surtout constater que, depuis quel(|ues aniu';es, même avec les
moyens imparfaits de communication ilont on ilispose pour le mo-
ment, le transit entre la nu»r et le Yun-nam à travers notre territoire
a augmenté progressivement. De cinq millions en 181)0, il a passé à
vingt millions en litOO. Sans contestiu- les aléas de l'entreprise, qui
restent réels, on s'accorde donc généralement à penser que l'œuvre
a de sérieuses chances de succès et sera utile, tant au développenu-nt
du Tonkin qu'à celui de l'influence française dans l'empire chinois.
Dans l'avenir, on projette de pousser la ligne en question jusqu'à
Sin-fou, puis jusqu'à Tchuug-King et Tching-ton, vers la haute vallée
du Vang-tsé-kiang.
C'est un théâtre de plus qui s'offre à l'activité de nos commer-
çants.
*
Mais tout le monde n'est pas fait pour exercer son activité aux
colonies. Il faut être, comme l'on dit, « taillé pour ça », et bien que
les Français disposés àémigrer soit trop peu nombreux, il s'en trouve
quelques-uns, sur la quantité, qui auraient mieux fait de rester
chez eux. Ce sont des « amateurs » inexpérimentés, ou des cerveaux
brûlés, ou encore de pauvres diables séduits par la perspective de
faire fortune, mais qui, en attendant de trouver seulement du tra-
vail, meurent de faim. C'est ainsi que, dernièrement, les journaux
de Marseille recevaient, de la préfecture des Bouches-du-Rhône la
communication suivante :
« M. le gouverneur général de Madagascar a eu à constater qu'un
grand nombre d'émigrés se trouvent, dès leur arrivée dans l'île,
dans l'impossibilité absolue de subvenir à leurs besoins. Ces indi-
gents ne tardent pas à tomber à la charge de l'Assistance publique
T. xxxn. 6
82 LA SCIENCE SOCIALE.
de notre colonie, qui doit ensuite assurer leur rapatriement aux frais
de son budget.
« Afin d'obvier à cet état de choses préjudiciable au développe-
ment progressif de notre conquête, M. le gouverneur général a dé-
cidé d'empêcher le débarquement de toute personne qui ne justi-
fierait pas avoir les ressources nécessaires pour parer aux premières
éventualités ou un contrat de travail régulièrement établi. »
On sait que le gouvernement américain, depuis longtemps, a eu
recours à une pareille mesure.
Parmi les travailleurs qui émigrenl aux colonies, on compte peu
d'ouvriers d'élite et de techniciens dont l'habileté soit appropriée
aux besoins locaux. Aussi y a-t-il intérêt à former sur place ces ca-
pacités ouvrières. C'est pourquoi le gouvernement de la Nouvelle-
Calédonie vient de créer à Nouméa une école professionnelle, en tâ-
chant de l'organiser simplement et à peu de frais. Cette école est
chargée de donner, à raison de quatre demi-journées par semaine,
l'enseignement théorique, qui porte sur l'algèbre, la géométrie, la
physique, la mécanique appliquée, les analyses minérales et l'élec-
tricité industrielle, et qui comprend, en outre, des leçons de fran-
çais et des rédactions industrielles. 11 s'y ajoute des études techni-
ques : forge, ajustage, cliaudronnerie, moulage, tournage, modelage,
conduite de machines, dans la section du fer et de même pour le
bois dans une autre section. Les élèves .sont admis entre 12 et
1(> ans. Les cours sont gratuits et, pour ceux qui profitent de l'inter-
nat, le prix de la pension est de Cm francs par mois. La durée des
études est de trois ans.
On pense obtenir de la sorte un « état-major » ouvrier. Quant aux
simples soldats de cette armée ouvrière, ils laissent à désirer dans
la Nouvelle-Calédonie comme ailleurs. On ne désespère pas de plier
aux métiers européens les plus intelligents des Canaques, mais cela
constituer pour ces derniers une évolution difficile.
A l'étranger.
On a beaucoup rrMiai([ue le voyage que l'empereur d'.Vutriciie
vient de faire en Bohème, pays classique des guerres civiles et des
discordes politiques. Ce voyage indique évidemnuMit une « dèlenfe »,
|)rovisoire peut-être, mais réelle, dans les rapports entre Tchèques
et Allemands, et les fédéralistes, avec un peu d'ojjfimisme, y voient
l'aurore d'un régime moyennant lequel la Bohême, comme la lion-
LE MOUVEMENT SOCIAL. H.{
grip, pouiTait avoir une existence nationale, oflicielleniciit séparée
de la monarchie aulricliienne.
Il va (les chances pniir ([ik' ce ne suil la (lu'iiii Id'.iii irve, et dau-
Ires faiseurs de pronostics inclinent pliitt'il à ('voquer répocjue où
ranti<iue royaume de Mohéme ne sera plus qu'une province de rKm-
pire allemand, un prolongement ofliciel ou non de la monarchie
prussienne. Du reste, fous peuvent se tromper, et la situation ac-
tuelle se prolonger encore liien longtemps.
Kn attendant, et malgré raméuilé relative de leurs nouveaux rap-
ports. Tchèques et Allemands ne désarment pas sur la fameuse
question des langues. (}ii*'lqiit>^ anecdotes curieuses ont rendu sen-
sible la permanence de leur vieille animosité.
Les professeurs de l'Université allemande ayant reçu, libellée en
langue tchèque, une invitation pour la fête d'inauguration du nou-
veau [)ont, ils l'ont renvoyée au comité avec cette mention : « Incom-
préhensible ».
Le grand maréchal de la Dide de Bohème, prince Georges de Lob-
kowicz, a été plus avisé. Désirant que personne ne refusât son invi-
tation pour le L'i juin, il s'est bien gardé de la rédiger dans une lan-
gue qui devait forcément être « incompréhensible » à une partie de
ses invités. Il ne s'est pas même arrêté à la combinaison qui aurait
consisté à employer les deux langues. Gela humilie encore les exclu-
sivistes. L'invitation oflicielle a été -rédigée en français.
Ce qui fait généralement qu'une langue est abandonnée pour une
autre, c'est l'ascendant exercé par ceux ([ui usent de celle-là. L'imi-
tation vient d'une sorte d'admiration plus ou moins consciente. Kn
Bohême, ce phénomène menace de ne pas se produire de sitôt, l^e
Tchèque se considère comme fort supérieur à l'Allemand, qui, de son
côté, croit l'emporter beaucoup sur le Tchèque. Ni luii ni l'autre
n'est donc en humeur d'imiter. De là la situation bizarre de ce pays
qui, géographiquement, constitue un tout bien homogène, et conti-
nue à se partager, au point de vue de l'idiome comme au point de
vue de la race, en deux territoires bien distincts.
L'Autriche est alliée de lltalie; mais l'on n'a pas besoin d'être
grand clerc pour constater que cette alliance est fragile. Un fort
courant antiautrichien vient de se dessiner de nouveau à la cham-
bre italienne, à propos de l'Albanie. Cette province turque est con-
voitée par l'Autriche qui protège de longue date les catholiques al-
banais et qui voit dans cette région un prolongement naturel de la
Bosnie et de l'Herzégovine, déjà occupées par elle depuis plus de
84 LA SCIENCE SOCIALE.
vingt ans. Mais cette même Albanie est très voisine de lltalie : VX-
driatique, à cet endroit, est même dune très faible largeur; la ci-
vilisation et la langue italienne régnent depuis longtemps sur tous
ses rivages. D'autre part, le roi d'Italie a épousé une princesse
monténégrine, et le Monténégro remaniuons ce nom, qui est italien),
est surnommé par certains Italiens « le Piémont de la péninsule bal-
kanique ». C'est dire que l'on rêve : 1° l'a^ljonction du Monténégro
à l'Italie; 2"* la conquête de l'Albanie par le Monténégro, analogue
à celle de l'Italie par le Piémont de 1858 à 1870.
On voit que les souvenirs historiques favorisent chez les peuples
le libre jeu de l'imagination. En fait, on a vu des conquérants sor-
tir de cette région albano-monténégrine; mais, en présence des
puissances européennes, il est douteux (ju'un nouvel Alexandre ail
le loisir de se manifester. Ce qui parait le plus clair, c'est quau mo-
ment où il faudra partager la proie albanaise arrachée à la Turquie,
de graves dissenliuieuts risquent d'éclater entre Tltalie et lAulri-
che; mais celle-ci, sauf catastrophe, est en meilleure situation pour
se tailler la part la plus belle.
G. n'AZAMBUA.
Le Directeur Gérant : Edmond Demolins.
TVeUGlUFUIK riHHI.>-DIOUT tT C'*. — PARIS
QUESTIONS DU JOUR
L'ÉVOLUTION DU SOCLVLTSME
A PROPOS D'UN OUVRAGE RÉCENT '^
l'n monsieur Agé et érudit, ayant plus de contact avec les
livres qu'avec les hommes, disait dernièrement à un puhlicistc
occupé à une étude du socialisme : ( Mais, vous ne parlez pas
du socialisme de 18V8! »
C'est que le socialisme de 18V8 n'a plus qu'un rapport éloigné
avec le socialisme contemporain. Les théories ont changé depuis
lors, et les situations (mt changé aussi, et les hommes eux-
mêmes ont changé.
Sans s'appesantir outre mesure sur les origines, M. Jean Bour-
deau nous trace un curieux tableau de cette évolution du socia-
lisme depuis la conspiration de Babeuf jusqu'à nos jours. Il
s'est attaché surtout à suivre dans les divers pays d'Europe les
manifestations nouvelles du socialisme au cours de ces dernières
années. Son ouvrage est en grande partie le fruit d'une obser-
vation personnelle, longuement poursuivie en Allemagne,
en Angleterre et en France. 11 a assisté à* des congrès socia-
listes, interrogé des meneurs et des ouvriers, étudié l'action
des municipalités socialistes françaises. Enfin un volume publié
(1) L'Évolution du socialisme, par Jean Bourdeau. Bibliothèque d'histoire contem-
poraine, Félix Alcan, Paris, 1901.
T. x\xu. 7
86 LA SCIENCE SOCIALE.
il y a quelques années sur les socialistes allemands et les nihi-
listes russes indique chez lui une préoccupation tenace et per-
sévérante de connaître et de faire connaître le mouvement
socialiste.
Le socialisme n'évolue pas seulement dans le temps en pré-
sentant des aspects très modifiés suivant l'époque où on
l'observe; il évolue aussi dans l'espace, se révélant très diffé-
rent suivant les milieux. Aujourd'hui, malgré les communi-
cations incessantes établies entre les socialistes de tous pays,
un socialiste français, un socialiste belge, anglais, allemand,
américain, sont des personnalités toujours distinctes l'une de
l'autre, parfois opposées l'une à l'autre. Aux États-Unis, un
homme acceptant la qualification de socialiste est un oiseau
rare. Les Chevaliers du travail qui inscrivent dans leur pro-
gramme la mise en commun de tous les moyens de production
se défendent d'être socialistes parce que, disent-ils, ils soutien-
nent les institutions politiques de leur pays. Au contraire, en
Angleterre, le monde ouvrier se dit volontiers socialiste, vague-
ment socialiste, en réalité disposé à réformei* certaines insti-
tutions considérées par les conservateurs anglais comme fonda-
mentales. En Allemagne, les socialdémocrates comprennent des
individus aux opinions les plus diverses, depuis le révolution-
naire farouche jusqu'à l'honnèfe et tranquille ouvrier syndi(|ué.
Quant aux théoriciens du socialisme, ils ont chacun leur ma-
nière de voir diilerente et raisonnée. A moins de rester dans
des généralités sans intérêt, il faut donc observer à part ces
iniioml)rablcs variétés du socialisme contemporain, ne pas
confondre un Fabien anglais avec un agitateur français ou
allemand, distinguer le soi-disant socialisme municipal du
socialisme proprement dit, le socialisme théorique du socialisni(>
appliqué, etc.
(Icla est d'autant plus ulile ([uc deux ordres de faits (mt
contribué à [)résenter le socialisme comme un bloc homogène.
En premier lieu, tous les mécontents se disent socialistes et le
mécontentement est un lien. Sans doute, on peut être mécontent
par simple incapacité personnelle, c'est un cas assez fréquent,
i/ÉV(tLUTio\ r>r sor.iALiSMK. 87
niai> on ne pcnt nhn'n avoir ([U unr inllucncc révolutionnaire et
«le eourte <lui'ée. Le iiiéconfenf susceptii)le de détei-iiiiner un
niouveuient sérieux est eelui <|ni >ouHre léelleuient d'un malaise
extérieur à lui-nuMue. d'une diUicultc, qui ne lui est pas pci-
sonuelle, à résoudre le [U'ohlènie de la vie. Celui-là demande
des réformes, pas toujours celles qui mettraient mu terme à ses
maux, mais il a le sentiment à la fois vague et profond «l'une
anomalie (jui lui nuit. .Vu fond, il .souflVe de la gène qu'un
cadre trop aneien inq)ose parfois aux forces actuelles. Les trans-
formations du travail ont été si i-apides depuis un siècle que l«^s
transformations politi«[ues et sociales ne les ont pas toujours
et partout suivi<>s dum» allui'e égale. Tous ceux qui réclament
des transformations polititpies et sociales, et qui se disent
socialistes, bien ({u ils soient fort loin d(^ s'entendre, ont du
moins cette base d'action commune, le contraste d'un état de
fait tout nouveau avec un état <le droit [)lus ancien. Dans des
esprits sinq)listes cela sul'lit pour créer la théorie du bloc.
Si cela ne suffisait pas d'ailleurs, l'attitude maladroite prise
par les personnes justement alarmées des théories collectivistes
aurait, à elle seule, engendré la conception du bloc. De même
que l'épithète de socialiste sert de «Irapeau à tous les mécon-
tents, elle fait l'oftice d'épouvantail pour tous les satisfaits.
Qu'une mesure quelconcpie soit présentée comme inspirée par
un groupe soi-disant socialiste; qu'elle passe simplement pour
avoir sa sympathie, immédiatement, sans examen, de parti
pris, elle a contre elle tous les « défenseurs de l'ordre social ».
Qu il s'agisse de la suppression des octrois, de l'établissement
d'un impôt sur le revenu, questions essentiellement délicates,
présentant des aspects très divers, méritant une étude appro-
fondie, la plupart des journalistes u bien pensants » les résolvent
d'un trait de plume et leurs lecteurs d'un haussement d'épaules.
C'est du socialisme, et on sait ce que cela vaut.
Le plus extraordinaire, c'est qu'actuellement le bloc est de
plus en plus désagrégé par les socialistes, mais de plus en plus
maintenu par les antisocialistes.
Les premiei*s, sortis de l'ère des rêves pour entrer dans celle
88 LA SCIfiNCE SOCIALE.
des réalités et de l'applicatioii, ont dû agir, ce qui a ol)ligé au
moins quelques-uns d'entre eux à réflécliir. Les réflexions qu'ils
ont faites ont été mortelles aux théories marxistes qui avaient
été leur Évangile. Et aujourd'hui, un nouveau socialisme nait,
beaucoup plus scientilique, beaucoup moins affirmatif, disposé
à écouter et à mettre à profit toutes les leçons de l'expérience.
11 n'a plus de socialiste que le nom et Bernstein semble plus
loin du socialisme véritable que les prudents Fal)iens eux-
mêmes. D'autres socialistes, il est vrai, ont profité des circons-
tances nouvelles qui mettaient entre leurs mains un peu du
pouvoir de l'État, pour agir sans réfléchir ou en réfléchissant
très peu, très vite et très mal. Ceux-ci ont lésé des intérêts et
soulevé de légitimes protestations qui ont eu pour effet d'affoler
les antisocialistes, de les confirmer plus fortement encore dans
leur opposition, de fermer leur esprit à toute réforme suspectée
d'origine ou de synq)athie socialiste.
GrAce aux études très documentées de M. Jean Bourdeau sur
l'évolution du socialisme, nous allons pouvoir nous rendre
compte de ce douljh^ mouvement, d'une part en suivant la
faillite du marxisme alhnnand j)ar l'abandon de ses partisans
les plus autorisés, d'autre part en étudiant les réformes heu-
reuses el les erreurs grossières confondues sous le nom de
socialisme municipal et trop souvent jugées avec la même
sévérité par les économistes français.
I. — I.A lAILLITi: lU MAUXISMi:.
L'histoire du Marxisme est particulièrement intéressante pour
les adeptes de la science social(\ Karl Marx avait en ell'et la ])ré-
tention de fonder ses théories sur l'observation. Au lien de
rechercher une organisation idéale de la société, il tirait tles
enseignements de l'histoire une bérie de lois sociales; il ja-
lonnait ainsi, pour ainsi dire, le chemin de l'humanité et dé-
terminait le sens de son évolution. Par le seul fait de cette
méthode, il rendait la criticjue de ses conclusions facile. Les
L KVOLUTION DU SOCIALISMIi. h\>
lioiiuuL's ci les t'VciUMiients si» cliarçont tic la l"air<' ( liacjiu' joui'
et c'est ainsi ([iie le niarxiMuc tlicoi'itjue a |)r<nn[)triii('iif et
clairement abouti à une faillite.
Reniarijuons, en passant, ([ue «ola est urandenient en laveur
de la méthode d'oljservation. (Ju un écrivain soutienne avec
un art consommé que 1* homme est naturellement hou et ([ue
c'est la société ([ui le i-eiul mauvais, nous voilà bien end)ar-
rassés de lui démontier qu'il a tort; son « homme à l'état
de nature » ne se trouve nulle part, et il a beau jeu de le parer
de tontes les vertus. C'est qu'il a pris la méthode dite phi-
losophique. An contraire, lorsque Marx dénonce l'oppression
de l'ouvrier moderne par la machine, la paupt'risation des
masses par le réj^ime capitaliste, il n'y a qu'à observer mieux
([ue lui, plus conqdètement et sans parti pris pour détruire
ses aftirmations. Il y a plus, le mérite de son œuvre ne consiste
pas uniquement en cela qu elle ot [ilus facile à détruire. Il
en reste quel({ue chose, parce qu'une observation même trop
rapide, même tendancieuse, met toujours en lumière des faits
réellement existants, faits dont ou a pu exagérer ou faus-
ser la portée, mais qui. dépouillés des conclusions hâtives
auxquelles on les a fait servir, i;ardent leur valeur comme
éléments d'une analyse complète. Par exenqile, Marx avait
signalé, à une époque où 1 économie [)oliti(pie s'en inquiétait
peu, le mouvement <le concentration industrielle et ses dan-
gers possibles. Il considérait à tort que ce mouvement était
la préparation normale du régime collectiviste, et voyait dans
les quelques monopoles industriels existant en fait au profit
de simples partie uliei^ les signes avant-coureurs des monopoles
futui^ constitués au profit de la collectivité. Le caractère ex-
ceptionnel et artificiel de ces organismes ne lui était pas apparu,
mais ils existaient cependant, ils existent encore et constituent
un problème important, problème redoutable aux États-Unis
où des particuliers puissants ont mis la main sur les chemins
de fer et font modifier les tarifs douaniers au gré de leurs
désirs, problème moins aigu, mais grave encore en France et
en ÂllemasTie.
90 LA SCIENCE SOCIALE.
Kail Marx a dune rendu un servico en opposant, suivant la
très juste expression de M. Bourdeau, le socialisme scientifique
au socialisme utopique. Les théories qu'il avait édifiées sont
de plus en plus abandonnées par ceux même qui acclament
encore son nom, mais les observations sur lesquelles elles étaient
fondées demeurent et méritent examen. Elles n'ont pas le sens
qu'il croyait. Elles ont un sens cependant. Il s'agit seulement
de les contrôler par d'autres observations plus précises et
poussées plus loin.
Voici, par exemple, la théorie de la valeur, pierre fondamen-
tale de l'édifiée marxiste. Marx prétendait prouver que la va-
leur de tout objet est uniquement le lésultat du travail des
ouvriers qui ont contribué à le fabri({uer; il enseignait que
(( tout produit économique est unic^uement une masse définitive
de travail congelé ». Et il en concluait logiquement que ce
produit appartient entièrement aux ouvriers. Uuant aux pro-
fits industriels, source du capital, ils représentaient à ses yeux
la plus-value due à une partie du travail de l'ouvrier non ré-
munérée par le patron. D"aj)rès lui, " le patron paie à l'ouvrier
ce qui lui est strictement nécessaire pour se nourrir, valeur
représentée par exemple par huit heures de travail, et })our
réaliser un Ijénéficc, une plus-value, il le fait travailler dix.
onze, douze heures et au delà. Ce surtravail n'est, dit-il, (jue
ranciennc corvée alourdie et déguisée ».
Ici, la dose d'observation est vraiment faihh». Elle nous paraît
d'autant plus faii)le qu'elle se l'apporte à un autre temps, à un
autre état de l'industrie. Dans les notes posthumes de Marx qui
forment le troisième volume du Capital, Engels explicpie que,
selon Marx, la valeur n'était proportionnelle au tenq>s de travail
que sous le régime du petit atelier. Même réduite à ces termes,
la proposition n'est pas exacte, et l'observation sur laquelle elle
se fonde se révèle très incomplète. Le travail de l'ouvrier n'est
encore ([u'un des éléments (h> la valeur dans l'atelier le plus pri-
mitif comme outillage. Ce qui est vi'ai, c'est qu'ù mesure que
l'outillage se complicpie, à mesure (jue le machinisme se déve-
h»ppe, l'importance de la main-d'œuvre diminue, celle du cnpi-
l'évolition iir socialisme. 91
tal irotaljlissoiMciiL ilr 1 iiilclliiiciico créatrice auj^incnteul. Le
patron joue un rAle de plus ou plus considéraMe, o( c'est jus-
tice, car la situation «ju'il occupe réclame «les (pialités j)lus
rares.
Cette constatation ahoufit tlirecteiuent à la laillite «In
Marxisme. Klle peut aussi nous éclairer au sujet tle certaines
pratiipies courantes autrefois sous le régime du petit atelier,
<'t «lont «»n peut aujourd'hui enc«»re observer queLjues sur-
vivances. Il m'arrivc de laij'e exécuter à la campagne des
réparati«)ns «1«' inavonnerie difliciles à apprécier d'avance à cause
de leur variété et de rimi)révu que présentent toujours de vieilles
nuirailles. Le maître-maçon (iu<\j'ai l'habitude d'employer me
com[)te tant par jour et })ar homme, mais je sais pertinem-
ment qu'il remet aux «)uvriers embauchés par lui une partie
seulement de cette somme, 61i "o parfois. Les 33 °/„ de surplus
peuvent bien être considérés comme sa légitime rémunération
quand il dirit;e réellement un travail un peu compli«]ué;
ils ne sont plus que le résultat abusif d'un usage quand cette
direction se réduit à [)resque rien, quand le travail de chaque
ouvrier est courant. Même régime chez les charpentiers. <( Ga-
gner sur ceux qu'on enqiloie », c'est l'avantage d'être « établi »
dans ces métiers demeurés primitifs, et Texploitation qui en
résulte est supportée facilement, parce que ceux qui en soutl'rent
ont l'espoir d'en protiter Un jour. Un maçon ou un charpentier de
ce t>'pe, connaissant à peu près leur état, ont toutes les chances
d'arriver à se mettre à leur compte entre trente et quarante ans.
Et à leur tour ils gagneront sur leurs apprentis et leurs ou-
vriers. Ce qui se passe aujourd'hui exceptionnellement était
autrefois très général, alors «|u«' le petit atelier constituait
non pas une exception, mais la règle. A Lyon, sur la colline
de la Croix-Rousse, les canuts faisaient ainsi. J'ai recueilli, de
la bouche de personnes âgées très dignes de foi et bien en
situation d'être renseignées, des témoignages très nets de l'ex-
ploitation subie jadis par les apprentis et les ouvriers du tissage
lyonnais.
Si maintenant on veut bien réfléchir que Karl Max était né en
92 LA SCIENCE SOCIALE.
1818, et que des 18'i-5 il était engagé dans la propagande révo-
lutionnaire, que son idée delà lutte des classes aboutissant à
l'exploitation des faibles apparaît déjà à cette époque dans les
articles qu'il publie, dans le manifeste de Y Alliance des Commu-
nistes lancé par Engels et par lui à la veille de la Révolution de
Février, on arrivera à cette conclusion que les faits observés par
lui à cette époque, plus exactement les faits qu'il a eus sous les
yeux et dont il a subi l'impression, appartenaient non pas au ré-
gime nouveau, mais au régime ancien de l'industrie. La théorie
du surtravail de l'ouvrier, volé par le patron pour former la
plus-value qui constitue son bénéfice industriel, est née dans un
petit atelier de la rencontre de coutumes al)usives avec l'esprit
généralisateur de Marx, Le principal intérêt qu'elle offre aujour-
d'hui, c'est qu'elle nous sert à mesurer l'atlVanchissement que
le machinisme moderne a apporté à l'ouvrier.
En même temps qu'il délivrait l'ouvrier do certaines exploi-
tations coutumières, le machinisme lui fermait l'entrée du pa-
tronat. Un bon ouvrier rangé, destiné à devenir normalement
[)atron dans l'organisation ancienne, restera normalement ou-
vrier dans l'organisation nouvelle. Est-ce là l'origine do la
théorie marxiste sur la paupérisation des masses? En combinant
dans son esprit le fait nouveau du nombre do plus en plus res-
treint des patrons et le fait ancien des coutumes du petit atelier,
Marx se disait que la masse se trouvait délinitivement écartée
des situations patronales, et définitivement privée par suite du
bien-être matériel. Il no prévoyait pas que les ouvriers d'usines,
restant ouvriers toute leur vie et pouvant aisément se grouper,
ne supporteraient pas du grand patron les abus qui profitaient
au petit. Il ne prévoyait pas non plus — c'était contraire à toutes
les théories en faveur dans le monde socialiste : la loi d'airain
du salaire entre autres, — il no prévoyait pas que la producti-
vité beaucoup plus grande duc au machinisme profiterait à
l'ouvrier; que, tout en peinant moins, en restant moins longtemps
à l'atelier, il serait miou\ payé; que par suite les situations
ouvrières nouvelles conqiortoraient j)lus de bien-ôtro (juo beau-
coup (le situations patronales anciennes. Aujourd'hui, devant
L'ÉVOLITION I»U SOtlALlSMK. '.>.l
rôvideiicc (les laits, la tlicoric tic la [)au[)éi'isati()ii des masses csl
al)an(lonn<''e pai- les «''cnvains socialistes. Bernstein la dénonce
et distingue justement la ooncontration des industries et celle
des fortunes. Les sociétés par actions appliquées au\ ,t:randes en-
treprises sont en partie l'expression de ce contraste : il faut des
capitaux considérables pour créer une usine, [)()ur exploitei* une
mine, pour construire des chemins de fer ou établir des conipa-
g-nies de navigation; voilà pour la concentration industrielle.
Mais ces capitaux ne peuvent être réunis qu'en faisant appel à
un grand nondjre de capitalistes; voilà pour la division des for-
tunes. .M. Bourdeau cite encore un des protagonistes de la Social-
démocratie allemande, le n' Schœnlank. (jui. à propos des sta-
tistiques officielles de linqxjt sur le revenu des grandes villes
d'Allemagne, reconnaît qu une petite bourgeoisie tend à émer-
ger des classes ouvrières, et (pii conclut ainsi : « La démocratie
socialiste n'est pas le produit de la misère et du désespoir. Elle
est le résultat de la conscience ([Ue possède de sa force une
classe qui s'élève, et de là vient sa puissance. Les révolu-
tions tentées par des classes en décadence ne peuvent pas
aboutir. »
Au surplus, les agitateurs professionnels eux-mêmes n'osent
plus utiliser la théorie de la paupérisation des masses, malgré les
développements faciles quelle fournit à un orateur dé réunions
publiques, malgré l'excitation qu elle peut causer. Les plus avi-
sés d'entre eux font au contraire bon marché du bien-être ma-
tériel procuré à l'ouvrier par le régime moderne du travail ; ils
le considèrent même comme un calmant fatal à leurs projets,
comme une chaîne honteuse et dorée qui attache l'ouvrier au sa-
lariat et lui fait accepter une funeste dépendance. « Le salaire
est dégradant, me disait à Handiourg une célèbre ag-itatrice;
peu m'importe que les ouvriers gagnent quelques pfennigs ou
quelques marcs de plus, et même beaucoup de marcs. S'ils ga-
gnent plus, ils dépenseront plus et serbnt toujours dépendants;
ils auront toujours un maître . et il ne faut pas qu'ils aient de maî-
tre. » Chassé du terrain pratique sur lequel Marx avait voulu le
fonder, le socialisme se réfugie sur le terrain inaccessible des
94 LA SCIENCE SOCIALE.
principes et de la dignité hiimaiiie, et ccst l)ieii le signe de la
faillite dn socialisme scientifique.
Cette faillite serait beaucoup plus évidente en Allemagne si
l'incapacité des ouvriers à former jusqu'ici une représentation
professionnelle indépendante ne les avait jetés dans les bras des
socialistes, si le mouvement ouvrier, légitime et nécessaire, ne
se confondait pas, dans la plupart des cas, avec le mouvement
socialdémocrate. L'organisation ouvrière, réclamée impérieuse-
ment parles transformations du travail, non réalisée encore on
Allomagno, crée dans la masse des salariés des aspirations mal
détîiiies auxquelles le socialisme fournit une issue. Les formules
de Karl Marx sont abandonnées pour la plupart, mais les cadres
de la socialdémocratie demeurent et attirent à eux ceux qui
éprouvent le besoin de s'unir. iM. Bourdoau compare rintluence
du Capital de Kail Marx sur le socialisme allemand à celle du
Contrat social àa Rousseau sur la Révolution frant^'aise. Le rap-
prochement est très juste. Le Contrat social avaxi, grâce à une
hypothèse démentie par les faits, des gens habitués à vivre sous
une autorité royale absolue, gouvernant sans contrôle. Il leur a
fourni des armes, un cri de ralliement : il leur a donné conliance.
La fausse théorie a servi de manifestation à un besoin de liberté
(jui ne trouvait pas son expression vraie. De même aujourd'hui
le marxisiUe enflamme des masses ouvrières inorganiques et pla-
cées en face du cai)ital organisé. Il leur donne des armes, des
formules, des moyens d'excitation, armes dangereuses, formules
inexactes, moyen d'excitation parfois absolument répréhensi-
bles. Mais la foule les accepte et s'en sert faute do mieux, parce
qu'elle a été incapable de trouver elle-même l'organisation
qui lui manque.
La formule <hi marxisme qui parai I avoir le plus .survécu i\
la faillite générale du svstème est celle de la lutte des classes.
C'est qu'elle constitue un a})|)el à la révolte plus encore que
l'expression d'une théoile. Klle est précieuse à ce point de vue
pour les agitateurs. « Le Socialisme comme l)ut, la \n\\v des
classes comme moyen! » Tel est le mot d'ordre. Il répond assez
mal en réalité au marxisme scientifique. Karl Marx voyait en
l'évolution m sociall^^me. 05
«•H'et riiistoii'o (le 1 lium.inilé comme uur lullo do classes; il on
soignait ((U<* los pi-ogivs l'calisés l'avaionf toujours rtô p.ir l<>
triomphe de la classe la plus forte sur la classe la plus faible.
On peut ])ieu conclure de là (jue le socialisme étant nu progrès
— [)onr les socialistes — il sera amené |)ar la lutte des classes;
uuïis comme, d'autre pail. il comporte lui-même l'aholition des
classes, il arrêterait tout j)rogrès possible, ce (|ui parail bien
une condamnation.
Aussi n'est-ce pas la valeur scientiti([ue de la formule (|ui lui
a valu sa fortune. Les écrivains socialistes actuels la battent en
bi'èclie, soit directement, comme Bernstein, eu la niant, soit
indirectement comme le professeur Sombarten la détournant de
son sens, lîernsteiu • fait apjxd, dit M. liourdeau, non à l'égoïsme
d'une classe contre l'égoïsme d'une autre, mais à la solidarité
de toutes les classes ». Kn réalité, la paix sociale, l'éipiilibre
social, se fondent sur le resi)ect mutuel des droits el. pi-atique-
ment, sur la représentation ellicace des intérêts. Quand une classe
est incapable, pour une raison ou [)our une autre, d'assurer et
d'organiser la représentation eflicace de ses intérêts, ses intérêts
sont méconnus et elle soutire. C'est là l'origine de toutes les crises
sociales, de toutes les révolutions. Lalutte de classe à classe peut
être une nécessité temporaire, mais une nécessité déploral)le et
stérile. xVider la rei)résentation normale des intérêts dans chaque
classe, tel est le vrai programme, môme au point de vue le
plus égoïste, parce que l'oppression d'une classe amène toujours
en fin de compte des réactions violentes de la part des opprimés
contre les oppresseurs.
Dans son ouvrage sur le Socialisme et le mouvement social
au dix-neuvième siècle, le professeur Sombart maintient la
théorie de la lutte des classes, mais reconnaît lui-même qu'il
Fentend d'une façon dilierente de celle de Marx. D'après lui, la
lutte des classes ne parait pas être le procédé principal et néces-
saire de l'évolution, mais son accompagnement ordinaire. Il est
vrai que les situations acquises ne s'abandonnent pas bénévole-
ment en général ; d'où il suit que tous les changements impor-
tants amènent des résistances et des conflits. Nous voilà bien loin
9f) LA SCIENCE SOCIALE.
de la lutte des classes sacro-sainte , bienfaisante et libératrice
par elle-même, telle qu'on la prêche encore dans les réunions
socialdémocrates !
Ainsi, là même où la formule est demeurée, à cause de Tutilité
pratique qu'on peut on tirer pour Tag-itation, la théorie marxiste
aboutit réellement à une faillite.
Comment se fait-il alors que le socialisme fasse des progrès?
Où donc est sa force? Sa force n'est pas dans sa théorie fausse,
mais dans les aspirations auxquelles il donne ou semble donner
une expression. Il est surtout dans l'aveuglement de ceux cpii
combattent sans distinction toute réforme sympathique aux so-
cialistes, qui dénoncent, par exemple, le danger de l'organisation
syndicale ouvrière sans ajouter — ce qui change tout — que cette
organisation est indispensable. En créant eux-mêmes la confu-
sion entre l'utopie socialiste et les transformations nécessaires,
en qualifiant de socialistes les manifestations normales d'une
force sociale nouvelle, les antisocialistes accréditent cette idée
« qu'il y a dans le socialisme quelque chose de juste et de
fondé ». La vérité, c'est qu'il y a, parmi les ouvriers marchant
sous le drapeau socialiste, beaucoup d'individus qui le suivent
faute do mieux, et auxcjuels on rendrait service en leur faisant
exprimer avec précision ce qu'ils réclament. La vérité, c'est encore
qu'un écrivain, classé d'ailleurs comme socialiste, peut avoir sur
l'administration municipale d'une grande ville des idées dé-
gagées des conceptions traditionnelles, sans (pio ces idées soient
à proprement parler socialistes. Précisément, une inintelligente
réaction conservatrice a qualifié de socialisme municipal une
série de réformes, entreprises particulièromont en Angleterre, et
dont plusieurs ont été fort heureuses. Il on lôsulto qu'aujourd'hui
un public IVançnis ])eut être amené à confondre le soi-disant
socialisme niunici[)al avec les agissements de certaines munici-
palités socialistes.
lévoiitimn i,r t;iH i.\Li>.ME. î>7
11. LE S()i;iALIS.MK MIMCII'AL.
C'est eu Aiif:lctorre qu'est ué le socialisuie uiuuicipal, et l'Au-
gleterro, ou le sait, u est pas la patrie de la io-itjue. Il y a uuc
viutîtaiue d auuées, des Auglais, frappés de certains aspects sé-
duisants des théories socialistes, impressionnés aussi par l es[)èc('
de monopolisation <lu sol accomplie chez eux au prolit de quel-
ques familles puissantes, ont adopté l'épithète de socialistes. FLt,
de suite, ils se sont préoccupés, non [)as d'éditier une belle
théorie symétrique en toutes ses parties, mais d étudier prati-
quement comment on pourrait réaliser certaines réformes. Avant
tout, ils ont détiare »jii il lidl.iit auir a\er une saue lenteur, et
ont [)ris comme patron Fal)ius le teuiporisateur, d'où leur nom
de Fabiens. Puis, les Fabiensse sont mis à l'œuvre, usant des
formules socialistes, mais ne s'embarrassant yuèredes soi-disant
principes. Et ils ont pensé qu'avant de mettre en commun la
propriété privée, ce qui ne leur paraissait pas mùr, il vaudrait
mieux s'appli([uer à administrer en commun les intérêts publics,
notamment les plus simples, les intérêts nmnicipaux. De là le
mouvement dit <lu socialisme municipal.
Historiquement, c'est bien là, si l'on veut, une évolution du
socialisme, ou mieux c"e>t l'évolution accomplie par des indi-
vidualités se croyant et se disant socialistes. Logiquement, le
socialisme municipal n'est pas du socialisme. Tout au moins,
beaucoup des mesures comprises sous ce nom n'ont rien à faire
avec le socialisme.
Il est (lifticile de donner une définition très précise du socia-
lisme, parce que c est une tendance plutôt (ju'une doctrine.
C'est, en somme, une tendance à faire intervenir l'autorité pu-
blique dans le règlement des intérêts privés. Ainsi la nationali-
sation du sol, des usines, etc.. des moyens de production en
général, qui est bien le dernier terme du socialisme, comporte
l'absorption complète dune foule d'intérêts privés par la collec-
tivité. Mais le socialisme municipal est tout différent de ce rêve.
Il consiste principalement dans la mise en régie d'un certain
'.t8 LA SCIENCE SOCIALE.
nombre de services publics ordinairement confiés jusqu'ici à des
compagnies, service des eaux, de l'éclairage, des tramways, etc.
Ces services publics sont essentiellement distincts de l'industrie
privée, et la différence qui les séj^are ne demande pas. pour être
reconnue, une connaissance approfondie de l'économie politique.
Elle se manifeste clairement; elle saute aux yeux du premier
venu. Tandis que, dans l'industrie privée, chacun s'établit comme
il veut et où il veut, à ses risques et périls, personne n'en-
I reprend et ne peut matériollement entreprendre un service
municipal sans entente préalaJjle avec la ville, sans traité avec
elle. On fera un procès de voirie au premier terrassier qui
donnera un coup de pioche dans le pavé des rues pour poser
des rails ou établir des canalisations, s'il n'est autorisé à le
faire par les fonctionnaires compétents. Aucune compagnie ne
se livre à des travaux de ce genre que lorsqu'elle en a été
chargée par la municipalité.
Les services publics que je viens de dire sont si étroitement
attachés par leur nature à l'autorité municipale que celle-ci ne
peut pas en abandonner le contrôle sans de graves inconvé-
nients. Les Etats-Unis ont fait sur ce point et à leurs dépens une
expérience concluante. Dans plusieurs villes américaines, en
effet, on avait imaginé de mettre en concurrence plusieurs en-
treprises pour le même service, par exemple plusieurs compa-
gnies de gaz; on avait pensé que là, comme dans l'industrie
privée, la concurrence serait avantageuse à la clientèle; et on
se félicitait d'avoir évité la constitution (l'un monopole en
faveur dune compagnie déterminée. Au ])out de peu d'années,
les compagnies concurrentes se scmt entendues; elles ont créé
à leur profit commun le monopole ([u'on avait refusé à chacune
d'elles; mais h^ monopole conquis par eUes ne comptait aucune
des charges d'un monopole acquis. Les villes se l'étaient laissé
[)reii(lre au lieu de le céder avantageusement, et plusieurs se
(lé])attent encore contre les conséquences de cette fausse ma-
nœuvre (1).
(1) V. sur teUc (jueslion le chapitre sur les Irusls dans les Services publics do mon
l'kVOH TION 1)1 SIM lALIS.Mi;. '.>'•>
Ainsi roxjx'rieuco ilrmnntrr (|ii(' ces services publics ne peu-
vent [);is échapper au nionopolc. C'est que seules les munici-
palités en sont chargées. Ce sont essentiellement des allaires
municipales. Il l'aul donc ou bien que les villes les prennent
en mains elles-URMues. ou bien ([u'elles les contient à une
compagnie qui se substitue à elles. Le second parti — celui
auquel nous nous sommes arrêtés jusqu'ici en France — est sou-
vent le [)lus sage, mais le premier est le meilleur ([uand les
villes ont des administrateurs à la hauteur de cette ti\clie. Toute
la ({uestion est là. « Tout, eu dernière analyse, se ramène à la
capacité des individus, dit excellemment M. bourdeau, et ce ne
s^nt point les théories professées qui déterminent ces capacités. »
De même, il est impossible d'établir en princi[)e (pi'un pro-
priétaire foncier doit affermer ses terres ou les cultiver en régie
directe. Pour beaucoup de propriétaires igrnorants de la cul-
ture, ou occupés par d'autres travaux, le fermage est un moyen
couHuode. Pour ceux (jui sont aptes par leur préparation, leurs
goûts et leur genre de vie à conduire eux-mêmes l'exploitation
de leurs terres, la régie directe est un procédé préférable. Kt
je ne vois pas très ])ien comment le propriétaire ([ui renvoie
son fermier pour prendre sa culture en main est plus socialiste
que la municipalité ({ui veut fabriquer elle-même son gaz ou
administrer ses tranuvays. Il peut être imprudent, c'est certain,
mais socialiste, non.
En Angleterre, le soi-disant socialisme municipal a réussi
dans beaucoup de cas : Birmingham, Glasgow, Liverpool, Leeds,
Bradford, témoignent à des degrés divers que certaines
municipalités anglaises sont aptes à conduire en régie la plu-
part de leure services municipaux. Les Fabiens triomphent de
ces succès et les inscrivent à l'actif du socialisme. C'est leur
rôle, et cela répond d'ailleurs à leur con^'iction sincère. Mais à
la faveur de ces succès, rendus d'autant plus retentissants
par les critiques de parti pris auxquelles ils donnaient lieu,
ouvrage : Les Industries monopolisées aux États-Unis. V. aussi Municipal Mono-
polies d'Edward W. Bemis et la chronique municipale dans les Annals ofthe Ameri-
can Academy.
100 LA SCIENCE SOCIALE,
ropinioii sest accréditée que le socialisme tenait la solution
des problèmes municipaux, et la formule de socialisme muni-
cipal a couvert de son pavillon des mesures de tous genres.
Je me souviens, par exemple, davoir entendu en Allemagne,
à une réunion de YArbeitencohl^ société catholique pour l'étude
des questions ouvrières, des gens bien intentionnés louer avec
chaleur les quelques villes allemandes qui ont entrepris de
construire des maisons ouvrières au compte de la nmnicipalité.
On ne mancpiait pas décarter les objections possibles en leur
opposant léclatant triomphe du socialisme municipal anglais.
Il est donc non seulement juste, mais encore avantageux aux
personnes qui redoutent le socialisme, de faire équitablement
la distinction entre les intérêts véritablement Uiunicipaux et
les intérêts privés dont les municipalités j)Ourraient être tentées
de se charger. Pour les premiers, les villes sont dans leur rôle
en les assumant ; elles ne peuvent même pas ne pas les assumer;
quant à la question de savoir comment elles les administrertmt.
c'est une simple cjuestion d'opportunité. Les seconds, au con-
traire, n'appartiennent pas naturellement aux villes. Celles-ci
peuvent bien, par mesure d'hygiène, ou par simple désir d'em-
bellissement, faire démolir des cjuartiers malsains; elles n'ont
pas en général à s'occuper de créer des logements, parce que
l'industrie privée y pourvoit. Et quand elles se mêlent d'entrer
en concurrence avec 1 industrie privée, quand elles emploient
à cela l'argent des contribuables, elles peuvent être légitime-
ment taxées de socialisme. A plus forte raison en est-il ainsi
quand une municipalité composée de socialistes use du pouvoir
<[u'elle détient pour nuire de propos délibéré à certains intérêts
privés, sous prétexte d'organiser la lutte des classes; telle cette
municipalité lyonnaise qui édictait naguère une taxe spéciale
contre les établissements libres d'instruction. Entre ces tristes
fantaisies, fruits de l'antagonisme, et les etforts respectables
tentés par d'autres pour résitudre plus eflicacement les pro-
blèmes dont ils ont la charge, il est indispensable de ne i)as
laisser s'établir de confusion.
Nous vivons dans une société de plus en plus compliquée, où
LlivOLl MON Dl SuCIALI.s.ME. 101
les rapports s(> inultiplicnf, où les iiilôrèts colN'tlifs augniontent
en iioiiihic ci en iinporliiiice. Il ne faut [)as cpio la pciii' inin-
t(*llit;out(' (lu socialisuic uous poitc à les ué^iiî^cr, j);tr craint*'
de voir .grandir le i'ùl<' des pouvoirs pu])lies. Et, d'autre part,
il serait lou de («ndier inutilement à ceux-ci de nouvelles
tàciies, alors cpu' dans beaucoup de pays ils oui une dillicultc
évidente ;\ remplir celles (jui leur iuc()ud)ent. Le soi-disant
socialisme municipal anglais, c(dui (|u Ou peut aussi ojjserver
en All(Muague, où plusieurs villes tiennent leurs services muni-
cipauv eu régie, doivent leur succès, il faut savoir le recon-
naiti'e, à la qualité des administrateurs <|u'avec des régimes
divers les villes anglaises et les villes allemandes savent se
procurer. Des hommes ayant l'habitude <le conduire des affaires
importantes avec le concours dautres hommes, rompus à la
prati(pie de l'association, sont aptes à mener les services
municipaux dune grande ville, et il y a peu <le chances pour
que ces hommes em|)icteut sui' le domaine de l'industi-ie
l)rivée.
Paul de RorsiEiis.
T. xsxir.
HISTOIRE
DE LA FORMATION PAUTICl LAUISTE
XII
LE FÉODAL 1)
(Troisikmi: parti k : L'Apogér de la Féodalité.)
Tne fois que la formation particulaiiste eut triomphé dans les
terres riches de l'intérieur, nous avons vu apparaître sans voile
le même phénomène que sur les rivages poissonneux de la Nor-
vège et que sur les landes pauvres de la Plaine Saxonne : le
domaine isolé, comme un État souverain, dans sa parfaite in-
dépendance. Seulement, ici, chez les Francs, c'est le grand
domaine seigneurial, au lieu du domaine fragmentaire des
Pècheurs-Côtiers norvégiens et du petit domaine des Paysans
saxons.
La conséquence directe de l'isolement du domaine seigneurial
sur les transports commerciaux fut de les réduire extrêmement :
c'est encore le même phénomène qu'en Norvège et que dans la
Plaine Saxonne, avec toute la disproportion qu'il y a nécessai-
rement, sur ce p<»int comme sur les autres, entre de grands do-
maines constituant presque autant de pays, et des domaines frag-
mentaires ou de petits domaines.
Tels sont les faits que nous avons constatés dans notre étude
précédente.
(l)Voir l'arliclc procèdent, juillot 1901 ; Science Sociale, l. XXXII, p. 20.
llISTOIRn DE LA l-ultMATION 1 AUTKX'LARISTE. 103
Il nous rcsto à voiv les fransporfs iiiilitaircs : nous anrojis,
là encore, (ju<'l(juos étonnoiucnts.
Au nioniont où les tloniaincs tiioiM|>liaiits s'isolent franclic-
nient, les transports militaires suivissent la même loi que les
transports commerciaux : ils se réduisent à la plus simple ex-
pression.
L'oi\i;anisation miiilaiic pi(Mi<l alors Aeux formes : deux formes
simuitan(''es et trrs diUV'i'enles l'une de l'autre. Elles s(»nt toutes
les d<'ux nouvelles. 11 y a l'organisation militaire pour la dé-
fense du domaine, et il y a l'organisation militaire pour les ex-
péditions en dehors du domaine.
Commençons par les exjjéditions eu dehors du domaine : ce
sont elles qui se rattachent plus sensiblement à la question des
transports ; elles présentent aussi une organisation militaire
moins dissemblable de celle que nous connaissons déjà. Et ce-
pendant nous allons apercevoir du premier coup un régime
bien ditlérent de celui des grandes expéditions de Charlemagnc.
Sous Charlemagnc, le service militaire dû par les proprié-
taires d'alleux, c'est-à-dire indépendants, et par les bénéficiers
était de trois mois, à partir du moment (»ii l'on arrivait au ren-
dez-vous en face de l'ennemi. Tout le temps qu'il fallait pour
gagner ce rendez-vous à travers l'immense empire franc ne
comptait pas dans la durée du service. Les trois mois écoulés,
si propriétaires ou bénéficiers consentaient à continuer la
guerre, elle n'était plus à leurs frais, mais à ceux du roi ou
empereur. En fait, Charlemagnc se battait à peu près couram-
ment du printemps jusqu'à lautonme : il dédonmiageait ses
barons et leur suite de cet accroissement de sen'ice et se dé-
frayait lui-même des charges de la guerre par le butin et les
terres conquises.
Mais, sous les successeurs insuftisants de Charlemagnc, les
propriétaires et bénéticiers, qui ne se distinguent plus les uns
des autres et sont également possesseurs de fiefs, se trouvent
tous avoir réduit l'obligation féodale du service militaire à qua-
rante jours. Et ces quarante jours se comptent du jour où Ton
part de chez soi, non de celui où l'on arrive à l'ennemi. Les
104 LA SCIENCE SOCIALE.
trois quarts du temps, comme le suzerain qui a convoqué ses
vassaux ncst en situation de leur faire espérer de ses petites
expéditions rien qui ressemble aux profits de Charlemagne, les
vassaux le quittent au bout des quarante jours, tournent tran-
quillement le dos à Tennemi et reprennent le chemin de leur
domaine.
Il y a, on le voit, une belle différence entre les deux droits
ou coutumes, et surtout entre les deux manières de les pra-
tiquer : d'un côté, en fait, six mois d'expéditions militaires à peu
près, chaque année; de l'autre, impossibilité presque a])solue
de tenir plus d'un mois devant l'ennemi, déduction faite du
temps nécessaire pour arriver sur le terrain de la guerre.
Nous voilà en présence d'un état de choses bien opposé à
celui qu'on imagine d'ordinaire : Tindépendance féodale tend
de toute sa force à réduire le service militaire!
Il n'y a pourtant là rien qui doive surprendre. C'est d'abord
la logic£ue naturelle de l'indépendance. Mais c'est aussi la conti-
nuation d'un fait dont nous avons suivi la marche et dont nous
tenons la loi, dont nous savons la cause. Résumons-le en (juol-
ques points :
1° N'avons-nous pas vu les Francs, pourvus de domaines, lA-
cher le métier militaire dès l'installation des Mérovingiens à
Paris?
2° Ne les avons-nous pas vus se laisser mettre à l'amende plu-
tôt que de répondre aux levées en masse?
3" Ne les avons-nous pas vus soustraire la classe ouvrière
presque tout entière au service militaire, en la faisant l'entrer
dans la condition servile, à hupielle elle avait précédemment
échappé en grande partie par la propagande chrétienne de l'é-
mancipalion?
i" Ne les avons-nous pas vus soustraire les hommes libres eux-
mêmes au service militaire par l'artilice ([iii transformai! ceux-
ci de propriétaires en hôtes et en bénéficiers?
5" Ne les avons-nous pas vus, ({uaud la généralisafion de ce
moyen d'exemption a failli supprimer toute armée nationale et
qu'il a fallu reconnaître la nécessité de soumettre le bénéficier
HISTOIRE DK LA FORMATION l'ARTICLLARISTE. 105
au service militaire, ne les ;i\()Us-iioiis pas vus s interposer entre
le roi chef de l'armée et leurs bénéficiers, et établir que ceux-ci
ne marcheraient jamais pour le loi (jue sous eux, avec eux et
par leur commandement?
6" Ne les avons-nous pas vus à l'assemblée de Meiscn. en 8'i.7.
déclarer (|u ils ne se mettraient en campagne (jue [)Our les
guerres qu ils jugeraient d'un intérêt national?
Avec de tels précédents, il n'est pas extraordinaire qu'au siècle
suivant, au dixième siècle, par un usage qui est l'expression de
la tendance commune et dont on se réclame partout comme d'un
droit établi, nous vovions le vassal refuser carrément de servir
plus de quarante jours, à compter du départ pour l'expédition.
Et, remarquons-le bien, ce ne sont pas seulement les grands
feudataires, vassaux jjrincipaux du roi, qui sont sur ce pied-là,
mais ce sont tous les vassaux (juelconques vis-à-N'is de tout suze-
rain quelconque. Il n'est si petit ni si izrand vassal qui soit tenu
à plus de quarante jours d'ex[)édition militaire à ses frais. La
nécessité de le défrayer au delà de ce temps, si d'ailleurs il
consent à poursuivre la guerre, tient de très court le suzerain
dans son entreprise, et cela d'autant plus que le vassal, s'il
n'est pas défrayé au jour le jour, peut tourner bride du jour au
lendemain : il lui est loisible de refuser crédit à son suzerain ;
rien ne l'oblige à servir pour les profits à venir de la guerre,
si certains qu'ils puissent être. En un mot, le suzerain est livré
au bon vouloir de ses vassaux au bout de quarante jours.
Mais ce n'est pas tout que cette réduction de la guerre par
l'alDrègement du service. Les expéditions sont encore réduites
pai* d'autres côtés.
Le vassal ne marche pas, les yeux fermés, derrière son suze-
rain contre n'importe qui. Il faut croire qu'il trouvait dans la si-
tuation, dans les titres, dans les droits de celui qu'il s'agissait
d'attaquer, une quantité d'excuses plausibles pour ne pas se battre
contre lui; car, pour couper court à ces fins de non-recevoir, on
introduisit (^s la suite l'usage de plus en plus fréquent d'une
formule de serment et d'hommage qui alors était très rare :
c'est ce qu'on appelle Y hommage lige, opposé kV hommage
100 LA SCIENCE SOCIALE.
simple ou plan. Par cet hommage lige, le vassal s'engageait à
suivre en guerre son suzerain « contre toute créature qui peut
vivre et mourir : contra omnem creaturam quœ possit vivere et
mori; contra omnes homines et feminas çuipossiint vivere et mori;
contre tous ceulx qui pcvent vivre et mourir ». On devine assez
à de pareilles formules la préoccupation et la difficulté de mettre
fin à tous les subterfuges du vassal.
Ainsi, réduction encore des exj)éditions militaires parla dis-
cussion du cas de guerre.
Il y a une troisième cause de réduction. I.e vassal a souvent
lui-même des vassaux qu'il n'est pas en devoir ou qu'il n'est pas
en droit de mener cà son suzerain pour la guerre, parce que le
contrat qu'il a fait avec eux a été réglé de cette façon. Les ar-
rière-vassaux, quand ils sont dans ce cas, ne suivent le vassal
que dans ses propres guerres à lui : c'est autant d'enlevé aux
expéditions du suzerain. Ou bien ejicore, il y a des arrière-vas-
saux que le vassal n'est tenu d'envoyer à la suite du suzerain
cfue si le suzerain les défraye dès le premier jour et tout le
temps de l'expédition: autre genre d'obstruction aux entreprises
guerrières. Enfin, il y a des arrière-vassaux ([ui ne sont tenus
à se l)attre, même pour le vassal, ({u'au cas de défense du fief :
ils ne sortent pas du fief. Voilà autant de cas d'une nouvelle
cause de réduction des entreprises militaires : la diminution du
nombre des recrues.
En résumé, nous relevons trois causes de réduction des
guerres — au dixième siècle, à partir de reffondrement des
Carlo vingiens, et au onzième, où la féodalité est dans son plein
épanouissement — ces trois causes sont : l'abrègement du ser-
vice obligatoire, la discussion du cas de guerre et des titres de
lennemi par les obligés, la diminution du nombre des recrues
obligées.
La conclusion est que les armées féodales ne sont que des es-
couades et les guerres féodales que des coups de main. C'est exac-
tement ce que donufMit les faits. Il n'y a d'excepUon ([ue dans
les grands périls c«>mmuns, dans les guerres vraiment natio-
nales, où de toutes parts on court spontanément à l'ennemi.
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 107
(* On no [)ai*vonait à rôunir de l'orlcs armées, dit Boutaiic, pro-
t'cssciu' à l'École des Chartes, que pour combattre les iNoi'-
luands. Los rois |)()ur soutonii' \o\\vs querelles privées étaient
réduits à quehjucs tjuerrirrs. » [Institutions militaires de la
France, p. 113 ot lU.)
On comprend ([u'uu noml)re aussi restreint do combattants
n'exigeait pas la tenue de rôles militaires; mais, à l'issue do
la [)ori(»do (jué nous étudions (dixième et onzième siècles),
([uand les Capétiens commencent à entrevoir le relèvement du
pouvoir royal o( <{u"ils font un premier recensement de leurs
forces do guerre, voici quebiues curieux exemples de ce qu'ils
trouvent : « Le comte de Chanqiagne, à la tin du douzième siècle,
avait sous ses ordres 2,030 chovaliors ot il u'envoyait que
1-2 bannerots au roi. \r duc de Bretagne avait IGG chevaliers
tenus à l'ost : il n'en amenait au roi ([u'uno quarantaine. Le roi,
comme duc de Normandie i^contisquée par Pliilipi)o-Aui;uste on
l-iOVi avait 581 chevaliers tenus au service militaire : ses barons
en avaient plus do 1.500. Et notez que ces chevaliers, même
ceux ([ui étaient tenus à l'ost, ne pouvaient /;ow la plupart être
contraints de sortir, qui de la chàtellenie, qui de la province, »
(Bou tarie, Institutions militaires de la France, p, 191 et 19-2.)
Ne voit-on pas assez le sens du fait que nous constatons? Ne
voit-on pas assez cette réduction tenace du service militaire par
la féodalité triomphante? Philippe-Auguste, le premier roi qui
entreprenne de changer cet état de choses par des moyens que
nous dirons dans la suite, fait ce relevé du contingent militaire
que lui devaient ses vassaux : « Bretagne, iO chevaliers; Anjou,
35; Flandre, i2; Boulonnais, 7; Ponthieu. 16; Saint-Pol, 8;
Artois, 18: Vermandois, 24-; Picardie, 30; Parisis et Orléanais,
89; Touraine, 55. » (Boutaric, p. 192,)
S'il n'est ici question que des rois, c'est parce que les docu-
ments qui les concernent ont le privilège d'avoir été conservés,
grâce au lustre qu'a repris plus tard la royauté ; mais on peut
juger par les Capétiens des autres seigneurs féodaux. Car il
faut bien entendre que ce n'était pas seulement en leur qua-
. lité de rois que les Capétiens se trouvaient réduits à ce petit
108 LA SCIENCE SOCIALE.
contingent, c'était même en leur qualité de propriétaires féo-
daux. L'opposition que nous constatons au service militaire était
uniformément dirigée partons les vassaux contre tous les suze-
rains.
Ce nombre si restreint de combattants que pouvait aligner
pour une expédition un suzerain (juol cpiil fût, nous fait com-
prendre un personnage souvent assez ])eu compris, c'est le che-
valier. Il est clair qu'un chevalier, un seul chevalier, est, dans de
pareilles conditions, un homme qui compte : il est à lui seul une
notable partie de la force militaire. Ce qu'on appelle un 05/, une
armée, s'estime par le nondjre des chevaliers, comme on esti-
merait aujourd'hui par le nombre des régiments. Quelques che-
valiers de plus d'un côté que de l'autre peuvent constituer une
sérieuse inégalité de chances dans le combat. Ceci étant donné,
la valeur personnelle, la force, l'habileté du chevalier sont de
très grande importance dans l'aftaire. La survenance de tel che-
valier, qui est de taille à tenir tète à trois ou quatre, équivaut
à un renfort qui jieut décider de la bataille.
Et puisqu'il faut compenser le nombre par la force, puis-
qu'une poignée d'hommes de guerre peut se trouver en expé-
dition au milieu d'une population hostile nombreuse, puisque
chacun d'eux représente une unité de cond)at dont la perte est
sensible, il faut tjue le chevalier soit puissannnent mis à cou-
vert par une armure défensive et, quehjue part qu'il aille, s'a-
brite au dedans d'elle, comme une garnison petite et comptée
se garde et tient bon derrière les murs d'un fortin contre un
ennemi supérieur en nombre.
On saisit bien ici la raison des deux accompagnements insé-
parables du régime militaire féodal : l'armure, véritable forte-
resse portative du clievalicM', et le cliAteau fort, véritable armure
fixe de son habitation. Derrière l'une on l'auti-o de ces défenses,
un homme vaut (luehjnc chose; sans elles, il serait « rossé », au
dehors et à domicile, par le premier attroupement venu.
Il n'y a donc i)as à s'étonner de cette poussée fameuse de
forteresses, ou plutôt dliabitations fortifiées, sur le sol féodal :
le chAteau fort est l'armement nécessaire de cha(|ue soldat dans .
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULA.RISTE. lO'J
ce l'égiiiK' Hiilitairo réduit ; co nost (Mi rioii uno prciivo d'anar-
cliie : pas plus ipiil n'y a à st-riiriNciller de ces vrtcincnts dou-
blés de chaînons de ler, de ces pesantes « cottes et chausses de
inailles », dans les(|uelles entrait le chevalier et (pii »|u<d(iuetois
rohliiieaient ;\ se faire élever à force de bras sur son « grand
cheval de bataille ». Cet hoinine était un véritable cuirasse : il
comptait dans une année de terre comme actuellement un cui-
rassé ou un torpilleur dans une armée de mer.
Ce n'est donc pas une légende, ([uoi (piOn en ait [)U dire, (pu-
la force donnée à une e\[)édition par quehjues chevaliers de
renom ou même par un seul. Les personnages de Codefroy de
Bouillon, de Bohémond, de Tancrède. de ce Richard Cœur de
Lion ({u'on surnommait /<" C/tarpentier à cause du savoir-faire
avec le([uel il taillait rennemi à coups de hache, ne sont pas des
mythes.
Ce n'est pas une légende non plus cpie ce cliecalirr errant,
consacré par son serment et par la bénédiction de l'Eglise pour
constituer ù lui seul une force pul)li(]ue. un secours efticace au.v
opprimés.
Enfin, on comprend bien que si cha({ue chevalier, errant ou
non, isolé ou en troupe, constitue individuellement une force
militaire de cette importance, il faut, comme pour chacun de
nos régiments, comme pour chacune de nos pièces d'artillerie,
qu'il soit « servi », c'est-à-dire qu'il soit accompagné de tout
un personnel qui ne se bat pas, mais qui l'aide dans toutes les
choses nécessaires à la vie et préparatoires ou consécutives au
combat. De là, ces écuyers qui portent une partie des armes; de
là, ces hommes à pied ou à cheval qui composent l'escorte du
chevalier, pourvoient à ses besoins et font auprès de lui le
service de rambulance quand il a été « navré » dans la ba-
taille.
Il est temps de passer à l'examen de la seconde organisation
militaire, que nous avons indiquée en commençant : celle qui
n'est pas faite pour l'expédition en dehors du domaine, mais
pour la défense du domaine. Ce qu'il nous faut retenir de tout
ce qui précède, c'est la prodigieuse réduction des expéditions
110 LA SCIENCE SOCIALE.
mililaires à l'apogée du régime féodal, dans la majeure partie
des dixième et onzième siècles en France.
Cette conclusion est bien toujours dans le sens de l'isolement
et de l'indépendance sur le domaine.
La défense du domaine nous présente un spectacle tout con-
traire à celui que nous venons d'avoir. Ce cjue nous rencontrons
ici, c'est Faugmentation, l'accroissement du service militaire.
Il s'agit (lu domaine! Il fallait bien nous y attendre.
Déjà nous avons vu le cbàteau fort, qui est à la défense du
domaine ce que l'armure est à l'expédition militaire. Ce cliA-
teau n'était pas pour la défense du chevalier seul, mais pour
celle de tout le domaine et de son personnel. Il était composé
ou. pour mieux dire, entouré de vastes palissades ou de vastes
enceintes murées, derrière lesquelles se réfugiaient dès les pre-
mières alarmes les gens du domaine avec ce (|u'ils pouvaient
y porter ou y voiturer de chez eux. Il était généralement situé
de façon à protéger le domaine le plus au loin que possi])le.
Nous avons vu encore que les vassaux étaient plus nomljreux
à la défense du domaine qu'aux expéditions militaires, puisque
tous étaient tenus de défendre le domaine, tandis que beau-
coup n'étaient pas tenus d'aller en expédition.
Mais on ne se. contenta pas de la double sûreté ([ue donnaient
au domaine le chAteau fort et l'aide armée de la totalité des
vassaux. Le fait curieux qu'on voit apparaître et se développer
aux dixième et onzième siècles, et qui est consommé quand ar-
rive le douzième, c'est renrôlemcnt dos trnancicrs roturiers
pour la défense du «lomaine.
Ceci est gros de considérations, et nous allons tAcher de le
traiter brièvement.
On ai)polle tenancier roturier un homme, non serf mais libre,
([u'on ne peut retenir sur le domaine malgré lui, et auquel on
a fait une concession de terre à charge d'un service ordinaire-
ment matériel ou d'une redevance, non. en tous cas, à raison
<lu service niililairo : il se distingue ainsi à la fois du serf, parce
HISTOIRE DE LA KOHMATION l'AHTICULARISTE. 111
([U il «'st lil)i'o, cl (lu \.is>;il. oii noblf^ paire ([u'il in- reçoit [)as
sa leiiure à raison du servicr luilitairc. Si on lui a|)[)li(iuo quel-
quelois le nom de vassal, c'est iniprojn'ciiieiit et en considéra-
tion seulement de sa condition d'homme libre. Son nom clas-
sique au moyen Age est celui <le « homme de |)ooste, homo
de potestate, homme sous puissance », parce (|u'il est sous l'au-
torité, sous la puissance d'ordre public du seiuneur, tandis ([u<'
lui-même n'exerce aucun pouvoii* de ce genre dans sa tenurc,
à la dillérence du suzerain et du vassal dans leur fief; mais il
n'est pas comme le serf le bien du seii^neur, il n'est pas ce qu Ou
pourrait appeler de possessione, ou m possessionibus. Quant au
nom de roturier, il l'a reçu en vertu de son métier, ruptuarius :
tout homme libre qu'il fût, « il rompait la glèbe », il travaillait
sa terre lui-même '/■?//?///;/', roture).
Or. d'où venait ce tenancier roturier?
Nous avons [)U voir comjjieii jusque-là il était lare, puis([ue,
d'une part, sous l'intluence franque, le servage s'était étendu à
peu près à toute la classe ouvrière, et que, d'autre part, dans
le mouvement féodal, les hommes libres avaient été générale-
ment inféodés sous la charge spéciale du service militaire. Serf
et vassal, ce sont les deux conditions subordonnées que nous
avons rencontrées presque exclusivement. D'où est sortie cette
poussée de tenanciers roturiers, qui est telle aux dixième et on-
zième siècles, que le douzième siècle commençant, elle constitue
l'immense majorité de la population?
Cette merveilleuse poussée vient d'un des plus grands et des
plus pacifiques faits de l'histoire : P émancipation successive
et individuelle des serfs, les tenanciers roturiers sont des serfs
émancipés.
Et ce fait immense, cette révolution prodigieuse, sur laquelle
on n'est pas revenu, s'est accomplie silencieusement et sans
heurt pendant les dixième et onzième siècles, ces temps extraor-
dinaires stupidement méconnus : <( Dès le onzième siècle, dit
Léopold Delisle dans son étude célèbre sur la Condition de la
classe agricole en Normandie au moyen âge., le servage a dis-
paru de nos campagnes. » (V. la Préface.) Voilà la grandeur de
112 LA SCIENCE SOCIALE.
CCS prétendus si«'clcs de fer : ils ont «'té pour nous les siècles de
la liberté individuelle pacili(|uemcnt introduite à tout jamais.
Ceci «lit assez ce qui se passait dans ces domaines isolés, dont
l'histoire apparaît si obscure et si ténébreuse. Ce qui se passait?
c'est que le domaine oj)érait son ellef sur toute la ligne. Après
avoir libéré les grands propriétaires, il lijjérait peu à peu, sous
eux, tous leurs hommes, vassaux et .serfs, que la lutte contre le
vieux système romano-barbare du pouvoir, contre la truste
mérovingienne, avait contraints d'abdiquer une partie de leur
liberté pour un tenqjs, en ne tenant la terre qu'à l'état de <lo-
maine servant, de domaine relevant d'un autre. Tout relevant
qu'il fût d'un autre, le domaine (jue le vassal ou le serf possé-
dait selon le régime particulariste, le con(hiisait tout droit h
l'indépendance. N'avons-nous pas vu tout à l'heure le vassal
élargir les liens qu'il avait avec son suzerain et réduire peu à peu
son service militaire? La m«juvement se continue jusque dans la
classe ouvrière et le serf diminue [)eu à peu son service agricole
ou manuel : il s'ailranchit et devient de serf tenancier roturier.
Pour s'alFranchir progi'essivement du .service militaire, le
vassal s'était appuyé sur son domaine, .sur ce chAteau fort et
sur cette levée au conq)let des arrière-vassaux, (pii lui per-
mettaient de braver les prétentions et de discuter les ordres de
son suzciaiii. Alors même <]u'il se refusait vraiment à ses obH-
gations féodales, on avait si peu moyen de le déposséder de
son domaiue que, à la fin du onzième siècle, l'usage était uui-
versellement admis de 1<> soumettre à une amende seulement
pour ce méfait cai)ital. (V. Boutaric, p. LH.) He même, pour
s'alfrancliir progressivement «lu service agric«)le, de la corvée, le
serf s'est ajipuyé sur son «lomaine. sur ce « .setth'ment ». sur ce
« home », sur ««'tte teiuuv servile, «lù il était maitre d»- lui, où
il travaillait à son profit : là, il s'««st enrichi en perfectionnant
sa culture à réc«)le du grand propriétaiie chez qui il allait faire
son service <1«' corvéable, cl il est arrivé à pnyrr son seigneur
p(Kir la lerie «pi'il f«Miaif de lui au li«Mi de le servir. C'est ainsi
(pi'il «'st devenu teuanciei" roliiri«M'. honim«> de pooste, rcnsifairr,
c'cst-à-(lir«' j»ayant nue r<Mile. au lien d <"'lre spvf rorrrrih/r.
lIISTOIHt: DE LA FORMATION l'AUTICULARISTE. H.'}
C'est ainsi (|iio le doiiiaiiio do iiioycnne grandeur du vassal
et le petit domaine du serf, après avoir été aljrités par le grand
domaine suzerain et avoir aidé à sa libéiation, se sont eux-
mêmes insensiblement libérés de lui.
Et cela s'est aux trois quarts fait pendant b's dixième et
onzième siècles.
Eh bien! c'est ce tenancier roturier au([uei il n'a pas été dif-
ficile de faire admettre le service militaire sans cependant l'a-
noblir et quoique sa tenure fût payée par lui autrement.
Comment, tandis (|ue le vassal se retire autant qu'il peut du
service militaire, le tenancier roturier y entre-t-il au contraire?
Il n'y a pas là de contradiction. Le vassal réduit son service
seulement pour les expéditions en dehors du fief, et le roturier
vient se joindre à lui pour la défense du domaine, pas pour
d'autres batailles. C'est toujours la même pensée dominante :
tout se concentre sur le domaine. Jamais histoire n'a été plus
une que celle de la formation particulariste. A l'issue du
onzième siècle, dit Boutaric, « il est admis dans le droit public
que chaque seigneur peut réclamer le secours de ses tenanciers
roturiers. Ils ne devaient être appelés que pour la défense dit fief .
Tous les jurisconsultes du moyen âge sont unanimes sur ce
point ». (P. \\h.)
Les premières manifestations de cet appel du peuple aux
armes pour la défense du domaine apparaissent dans l'histoire
au sujet de deux institutions fameuses du dixième et du onzième
siècle : la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu.
La Paix de Dieu défendait de s'attaquer aux personnes et aux
objets consacrés au culte; aux faibles, femmes, vieillards,
enfants; aux paysans sans défense. Elle défendait de s'enq^arer
des animaux domestiques, des juments, des poulains de moins
de six mois; de In'ùlor les maisons des paysans. Celui qui ne
réparait pas dans les quinze jours les infractions qu'il avait
faites à ces prohibitions était condamné au double.
La Trêve de Dieu interdisait toute hostilité contre qui que ce
fût et contre quoi que ce fût à certains temps de l'année et à
1 I i LA SCIEXCfi SOCIALE.
certains jours de la semaine : ainsi, du premier dimanche de
TAvent à Toctave de l'Epiphanie, «lu premier jour «lu Carême
à l'octave de la Pentecôte; et, durant toute Tannée, du mer-
credi soir au lundi matin.
Tout ceci, sauf des variantes.
La Paix de Dieu apparaît aux conciles locaux de Charroux,
en 989; de Liniopes, en 99'*; de Poitiei-s, en Tan 1000. « Les
[)rinces et les seigneurs jurèrent de toutes parts la Paix de Dieu,
le roi Uohert l'établit dans toute l'étendue de ses États et même
en liouriiogne et à Lyon. En 1033, la France pies«|Uo entière
avait embrassé la Paix de Dieu. - iBoutario. p. IGT et 1G8.
Ouant à la Trêve dr Dieu, <' elle sendjle avoir pris naissance
(Ml Koussilbm. à Elue, en 1027. On la trouve ensuite au concile
de Tului:es, en lOVl. Ellr parut d'abord dans le Midi et gaena
avant la fin du onziém*' siècle le Nor<l de la France et rAn::le-
terre ». iBoutaric, p. 109.)
C'est pour maintenir contre les violateurs cette Paix et cette
Trêve de Dieu cjudu voit les tenanciers inturiers, les serfs déjà
allVanchis, ou même simplement en voie d'affranchissement,
premhe en main la défense du domaine.
Le clergé, cpii avait eu un rôle si actif et si beau dans la con-
ventinii (h' cette Paix et de cette Trêve, au moyen «rasseml>lées
— ipiOn appelle à tort cependant <les conciles, car tous les
Iaï<jues influents s'y trouvaient. — le clergé, «lis-j»», prit une
part non moins importante au maintien de ces deux institutions
j)ar les armes On le voit mai'clier à la tète des [)aysans pour
soutenir el uuider l«'ur courage. Il allait, désaiiné lui-même,
au-devant du |téiil et entiainaif le peuple armé à sa suite.
Fn Irait, un [)eu postérieur au onzième siècN» (II 11), uin'\^ ^\u[
n'est (pie la répétition prol«»ngée de ce qui s'était fait A cette
époipie, donnera une idée «b* ce généreux et énergique mou-
vement. (« Le chAteau «lu Puiset était très fort. Plusieurs assauts
avaient été rejxnissés... et personne parmi les assiégeants
n'osait tenter l'escalade. Un des piètres, venu avec ses parois-
siens, se dévoua. On ignore son nom. Les assistants remarquèrent
seulement «pi'il était chauve, sans armes, tète nucv Pi-otéi.'c ])ar
HISTOIRE DE LA FORMATION l'ARTICULARISTE. 115
une planclie qui lui servait de bouclier, il monte à l'assaut en
rampant; parvenu à la palissade, il se baisse au-dessous des
meurtrières et, à labri des coups, travaille à arracher les
pieux. Il l'ait signe aux soldats, qui accourent avec des haches
et des piques : la palissade cède, on pénètre dans le château. »
(Boutaric, p. 200 et 201.)
Ces deux belles et originales institutions de la Paix et de la
Trêve de Dieu, ([ui sont si fort à l'honneur des dizième et
onzième siècles, ont été tournées contre eux : on a voulu y voir
la preuve que les seigneurs passaient leur temps à piller et
à massacrer leur gens, et cju'il avait fallu y mettre bon ordre.
C'est purement absurde.
1° Il aurait fallu être fou pour s'amuser à dévaster son propre
domaine : donc, déjà, le seigneur ne guerroyait pas ses gens
à lui.
2" Ce sont les seigneurs eux-mêmes, unis au clergé, (]ui
adhèrent et qui provoquent à rétablissement des deux institu-
tions dans les assendjlées dites improprement conciles.
3" L'am-ende encourue pour contravention à ces conventions
est remise à l'évêque ou au comte, c'est-cà-dire à un seigneur :
ce ne sont donc pas les puissants qui oppriment les faibles,
mais cj[ui les protègent et qui les représentent.
Mais, pour tout éclaircir, voici les guerres que visaient la Paix
et la Trêve de Dieu. Le Midi de la France avait été peu pénétré
parla féodalité : nous l'avons vu. Le service noble, le service
militaire régulier, la chevalerie en un mot n'y avait pas été or-
ganisée communément. La question de la défense était donc à
résoudre. De plus, cette contrée, peu atteinte par les particula-
ristes, gardait le désordre de la décadence romaine et barbare.
Beaucoup de gens du peuple y étaient errants et formaient ai-
sément des bandes de pillards. Les classes supérieures ne va-
laient pas grand'chose et se mettaient souvent à la même vie
malfaisante. C'est par ces circonstances que, dans le Midi, les
deux institutions dont nous parlons sont nées. Et elles ont été
imitées dans le Nord par les seigneurs.
Autre remarque : L'indépendance féodale, comme toutes les
lli; LA SCIENCE SOCIALE.
indépendances, mettait dans la nécessité de se faire rendre jus-
tice par ses moyens propres. Les seigneurs n'avaient pas d'autre
ressource que de garantir leur domaine par leur force pei'son-
nelle.
De là. pour eux, la nécessité d'aiiir par les armes dans bien
des cas. Comme ils avaient à faire à des voisins leurs égaux
et leurs pareils, ({ui n'étaient pas désarmés, la lutte était inévi-
table ; et, dans cette lutte de voisin à voisin, le pays avait à
souffrir ou tout au moins à craindre. La Paix et la Trêve de Dieu
furent une double stipulation du droit des gens, qu'on serait tenu
de suivre dans ces revendications à main armée. La sanction
admise fut ([ue la population tomberait légalement à bras rac-
courcis sur celui des deux chani])ions qui contreviendrait au
dioit des gens ainsi formulé.
Il est clair, sans doute, (jue certains seigneurs étaient des
drôles, (jui faisaient la guerre pour piller. Mais il faut bien com-
prendre ([ue ce (pi'ils pillaient, ce n'était pas leurs domaines et
leurs hommes, c'était le voisin. Ils étaient loin d'ailleurs d'être
en grand nombre de cet acabit-là. Ils s'atta([uaient de préfé-
rence aux biens «le l'Kglise ([ui était moins armée. Or. on voit
comment l'Kglise organisa sa juste défense.
Un fait bien caractéristi(jne «lu bon état social qui régnait dans
les domaines, c'«'st cette iniluence parfaitement régulière et or-
ganisée, féconde en incontestables et [)uissants résultats mo-
raux el infcdlectuels, que l'Kglise preiul à cette épo([ue sur les
populations des [)ays à formation particularisfe. Ailleurs, elle
est prodigieusenuMît agitée, o\ tout lesi aussi bien qu'elle, no-
tannnent en Italie, à Home. Kn France «'t dans toute la région
|)énétrée par le particularisme, son action s'assecnt, et c'est là
<|n elle trouve un concours stable et fort.
Mais ce cpii doit nous rassurer sans conteste sur la valeur des
dixième el on/.iènie siècles, c Cst 1 admirable développement de
prospérité (pii en est sorti.
Déjà, nou> a\(»ns xu réman(i[)ation des serfs, la xie reli-
gieuse puissante : ajoutons-v l.i laniine nationale et larelutec-
turc romane.
lllSTOlKi: I)i: LA FORMATION PARTIGULAHISTE. 117
Motloiis-y suitiml 1 liai'iiioiiic des classes : ^ A [)cU'l cjuclquos
faits isolés, dit Léo[)ol(l Dolislc, nous avons vainomont cherclié
les traces decet antagonisme ([ui, suivant des auteurs uKjdernes,
réi^nait entre les classes de la société au moyen âge. De bonne
heure les paysans sont rendus à la liberté. Les oblig-ations tant
réelles que personnelles sont nettement définies par les chartes
et coutumes. L(^ paysan les accjuitte sans répugnance: il sait
(jn elles sont le prix de la terre qui nourrit sa famille; il sait
aussi (pi'il peut conq)ter sur l'aide et la [)rotection de son sei-
g-neur. » [Condition df la clause agricole en Normandie au moyen
âge. Préface.!
Le résultat, la manifestation de cette harmonie sociale est la
triomphante expansion de la race, (pii se produit à l'issue du
onzième siècle.
Au dixième déjà, quand trois invasions formidables avaient
menacé le territoire conquis par la famille particulariste.
elles avaient été victorieusement contenues et arrêtées : ce sont
celles des Normands au Nord, des Sarrasins au Midi, des Hon-
grois à l'Est, (|ui vinrent jusqu'en Lorraine. La race particula-
riste ne perdit « pas un pouce » de terrain. Est-ce là la preuve
d'une anarchie, d'une décadence, d'un désordre social, d'une
désoreanisation, d'une mésintelligence des classes, d'un décou-
ragement, d'une débandade g-énérale. dune impuissance mal-
heureuse, tous caractères qu'on est convenu d'attribuer au
dixième siècle? Il faut dire que, par une contradiction à laquelle
ont obligé pourtant les faits flagrants, il est communément
avoué que i la féodalité a alors sauvé l'Europe ».
A l'issue du onzième siècle, se produit une véritable épopée
cpii, à huit siècles de distance, enflamme encore nos imagina-
tions. Suivons-la dans son rayonnement autour de son point
de départ cpii est la France. Au Nord, c'est l'Angleterre conquise
par les Normands, ces Scandinaves de second arrivage, incor-
porés à leurs aines et devanciers, les Francs, et devenus le
type le plus systématique de la féodalité (1066). Au Midi, c'est
le Portugal conquis sur les Sarrasins par un prince français,
Henri de Bourg-ogne , l'arrière-petit-fils de Robert le Pieux, roi
T. XXXII. 9
118 LA SCIENCE SOCIALE.
<le France et fils <\r Hugues Capef ^109 VI; c'est lltalie mé-
ridionale, cest la Sicile encore, coinjuises par «le petits sei-
yneuis normands 1090). A lEst, c'est la HonsTie adoptant le
régime féodal à la suite de sa conversion an chiistianisme;
c'est la Marche de Brandebourg-, origine de la monarchie prus-
sienne, prise sur les Slaves par les Saxons et Francs de la
Plaine Saxonne. Sur tous ces points. le.> limites de l'empire d<'
Charlemagne sont dépassées. Mais lentreprisc la plus hardie,
et j'ajoute la plus téméraire, dans la(pielle se soit manifestée
la génération issue du onzième siècle, c'est cette croisade, fa-
meuse entre toutes, des (iodefroy <le Bouillon, <les Bohémond,
des Tancrède et <le leurs compagnons. Quand on songe que
ces petits seigneurs ont pu concevoir et réaliser ri<lée d'aller
à travers toute 1 Kuiope continentale et l'Asie Mineure con-
({uérir des terres, »>n a (pndque révélation de ce qu'ils étaient
dans leurs domaines et de <'e qu'étaient leuis gens, de la
vitalité exubérante qui s'était d/'\('l<»ppée là dedans. Les autres
croisailcs sont restées foit ;iii-dessous de celle-là par la har-
diesse, d'abord parce que la voie leur était alors connue, en-
suite parce ([n'(dles se sont faites en grande partie par mer.
Ces entreprises, véritablement e[)i([ues, étaient toutes des
entre[)rises de v<dontaires : n Oublions pas c<'la. Le service
féodal y jKM'dait ses droits. Depuis le .Nord jus([u'à rOrienf. de-
puis la coiupiète de l'Angleterre jusqu à la prise de Jérusalem,
ceux <pii s'y portaient n'étaient enrôlés que par leur volonté
pro[)re. Il étaient défrayés soit par eux-mêmes, soit par des
fonds recueillis à titre de largesses, tels (|ue les auuH'kmes «h-
la rhiétienle [K>ur les croisades.
C'est ce «jui nous e\pli(|ue comment ces expéditions ont pu
coexister avec le régime niililaire concentré au domaine, ainsi
que nous lavons \u. Le <levoir féodal, l'organisation <'outu-
mière n'ont été j)our rien dans ces innnenses mouvements : ils
ne sont (|ue rell'el spontané de Texpansion naturelle et libre de
la race.
il faut dailleui's bien savoir que ce rayonnenuMit si puissant
s'est opéré par trois nio\(Mis (pii sont en |)arrail i'ap|)ort ave« le
IIISTOIRK DE L.\ FORMATION l'ARTICULAlUSTE. 11!»
l'ôgiiiie social <|U(' nous avons décrit, lu [)i'cmicr moyen est
l'extraordinaire valeur personnelle de ces chevaliers qui
comptent comnu' des armées : c'est ce (pi'ou V(jit dans les ex-
ploits à peine croyal)l«'s des lils du petit seigneur normand,
Tancrède de llautevillc, et de l(>urs (pu l(jues compagnons en
Italie et en Sicile : c'est ce cpiOn voit dans la plu[)art des hauts
faits de la croisade. Vn second moyen est le désir personnel de
se créer un domaine, ou de se risquer de sa personne aux choses
aux((uelles on s'intéresse librement : c'est ce qu'on voit dans
la conquête de l'Angieterre, ou dans le mouvement populaire
des croisades. Vn troisième moyen est la réputation répandue
au loin du régime féodal et le désir d'imitation qu'il provoque :
c'est ce (pi'on \o'\\ dans 1 "assiniilation de la lloni^rie à l'Europe
fran({ue.
J'ajoute, pour terminer, que les moins heureux, et j'allais
dire les plus militants, de ces faits d'expansion ne se !jont pro-
duits qu'à la lin du onzième siècle. C est (|ue (|U(dque chose de
nouveau vint modifier alors le régime féodal : nous le verrons
plus tard, en son lieu.
{La suite ni( jirochain numéro.)
Henri dk Toiuville.
LE RÈGNE DE L'ANARCHIE
DANS LES HI-LATIONS ENTRE EMPLOYEURS ET EMPLOYÉS
LES GRÈVES DKLRia'F (1) (suite
Apiôs avoir rccfdimi comino un type carattéiistiquo do grèvo
Irançaise. dans un Ijou milieu industriol, le niouvenient yrévisto
({ui s'est (h'cla lé à Klbeuf <'ii novoniluc 1!>0(). <•!. ;i[»W's .ivoir
constaté lextraordinain- inipci IVcfion do ses résultats Aussi h'on
du côté dos patrons (pio du côté dos «tuvriors. n<»us avons rolevé
les causes do ce déploiaiile /lat Ai' choses. Déjà nous on avons
énuinéré cin([, <|ui se lient les unes ;iux autres et s'expliipiont
toutes à partir do la j)roniièi'e. .le les iapp(dlo ici :
1" l/incapacifé où >out eueore les ou\ rieis de lonnei' enli-e
eux dos ijrouponients s(didoniont constitués pour la délenso do
leuis intérêts coninnins ;
2" l/iu( ap.icite des j)afi'ons à sonteudre dr leurc«Mé pour une
action connnune ;
.T I.o défaut, parmi les ouvi-iers. de loute ori:anisation »pii
les renseii:no dune mauièi-e séiiouso et en temps utile sni- 1 étal
du marché in<lustriol, information <pii est la bas»* indisponsahlo
do tonte entente réelle onti-o eux «'1 le> patrons;
V La de(daration soudaine des crèves en vue d ohicnir par
surprise ce (pi'on n est pas on mesure d^ réulor par une discus-
sion ( ttmpétonto do la situation dos allaii'os;
.V I. emploi de toutt^s soi'tos de uio\('ns d'excitation <lans le
(I) Nuir I arliclc pn-ccilcnl, livrai sini de jum l'.>01. — Sciince »oiiale, I. .\\\l,
|>. Ml.
Li: HÈCiNE l»E I.ANARCIIIE. 121
1)U( (le ua,i:iuM' bi'iisquoinont à la ,i:rrvo ladhésioii (111110 masse
ouvrière sans cohésion hal>ituellc.
Nous allons compléter cette énumération :
G" L'absence de cohésion sérieuse entre les ouvriers o\pli([ue
encore un trait |)r('S([ue comicjue des grèves elbeuviennes. .le veux
])arler de la crainte des grévistes les plus intelligents de voir
leurs camarades se rendre isolément dans le bureau du patron
et, en sens inverse, le désir du patron d'avoir un entretien indi-
riduel avec chacun de ses ouvriers en grève ou tout au moins
une entrevue collective à laquelle ne prendraient part que les
ouvriers de son établissement. L'employeur appelait ainsi de
tous ses vœux ce (|ue les plus habiles grévistes redoutaient
anxieuseuKMit. et c'était à qui redoublerait d'ingéniosité pour
déjouer les stratagèmes de ladvei^aire. Lorsque la grève avait été
déclarée sans le concours du secrétaire d'un des trois syndidats
(les presseurs-décatisseurs . les foulonniers et les teinturiers
furent les seuls à faire signer leur lettre ultimatum par un se-
crétaire de syndicat), le premier soin des grévistes était, nous
l'avons vu. de se rendre à la Bourse du Travail et de demander
l'appui et l'intervention des plus vieux routiers du mouvement
syndical et gréviste : ils sentaient bien que. livrés à leur propre
inexpérience, ils se laisseraient, comme nous le disait l'un deux,
« trop facilement embobiner par le patron » . et leurs chefs savaient
bien qu'il fallait avant tout persuader aux grévistes que, hors
le cas de satisfaction complète, ils ne devaient pas reprendre le
travail avant que tous les ouvriers des établissements similaires
n'eussent obtenu et accepté les mêmes conditions. On rendait
plus probable l'observation de cette règle élémentaire en char-
geant des négociations ou du moins en y faisant intervenir un
membre de la chambre syndicale ou de la Bourse du Travail.
Toute cette doctrine stratégique est absolument juste; si les mi-
lieux ouvriers français n'étaient encore si insuffisamment formés,
elle leur paraîtrait même faire partie des principes les plus élé-
mentaires et les plus essentiels de la tacticjue des grèves, et on
1-22 LA SCIENCE SOCIALE.
ne |)(;uf (|iréproiivci' une synipatique coiniiiiséiatioii pour ces
infoitimrs qui ont le sens, vague sans doute, mais réel néan-
moins, dune solidarisation nécessaire qu'ils sont impuissants à
établir entre eux : à leur tour ils peuvent répétn- la maxime célè-
bre : «' Video meliorn proboque, détériora scquor. Au surplus le
mouvement gréviste clbciivien fournit maintes preuvesde l'exae-
titude de cette doctrine : les teinturiers n'auraient certainement
pas échoué, si M. P... n'était parvenu, grâce à un entretien jjarti-
culier avec ses propres ouvriers, à rompre le faisceau des gré-
vistes, et, d'autre part, une des causes du succès intégral des
stéariniers de M. I*. est précisément l'iiabilcté avec laquelb^
ils ont su em[)éc]ier leur [>afron d'avoir une entrevue {)ersonnelle
avec chacun des grévistes successivement et se sont assuré le
concours d'un déléi:ué de la Hourse du Travail.
Il est donc dil'li<ile de jin:(>r avec bienveillance les protesta-
tions des patrons (jui. en jyrésence de cette volonté très nette des
grévistes les mieiix formés de l'aii'C reconnaître leur i;r<>iipe-
nieiit syndical <'t d*^ ne traifei" (jue j)ar l'intermédiair»' «lu secré-
taire de ce groupement, s'écrient que « leur j)r()pre liberté est
atteinte.., », (|tie «. c'est une violence inouïe et intolérable (jue
<le les obliger à s'aboucher avec un indi\ idu (jni ne travaille pas
dans leurs ateliers. <[iii même souvent n aj)pai-tient pas à la même
profession... : (jue ( cl appel à un étranger démontre bien (pie les
grévistes reconnaisseid l'illéiiitimité d(> leur i'even<lication, puis-
<pn', si c«dle-ci l'dail .jusle. ils sont bi(Mi assez ::rands pour la
déffMnlic eux-nii-mes... ; enlin. (juils so\i^l tout prêts à néi;ocier
avec leurs proj)i'es ou\iiei's. mais «pi'ils veul«Mit restei' maîtres
chez «Mix e( «pi'à aucun pi-i\ ils ne Inléreroul limmixtion d'un
étrangi'r dans leuis rt'Iations avec leurs ouxriers >.
Kn ^él•i^«■^ de pareilles <loléances sont surprenantes, et il y a
un uml (|ue unus ne Nouions pas »Mn|)loyer pour cai'acléi'is<M' la
couduile de ces lioUMues. lonjoiirs nond>reu\ de par le moud»',
<|IM di'coreni des iirauds mois <le liberie et d'indépendance une
j)olili([ui' uui<piemenl iuspir«'e par les j»ré(»ccu|>alious les jtlus
mesipiiues (l'iub'i'èt personnel. Ouand les patrons jirotestent
ronire 1 nrL.niisaliou syndicale, poussi's j)ar le dé'sir naturel «le
LK ni.GSE m: l'anarchie. 123
cU'lVntlro ce qu'ils croicnl ôlio Iciu' iutc'i'ét et sacbant très bien
que la présence des délégués de la Bourse du Travail ou des se-
crétaires de syndicats les amène à des concessions plus grandes
que celles qu'ils consentiraient s'ils étaient seuls avec leurs ou-
vriers (1), ils sont en sonnue victimes d'une grave méprise et ils
ne réussissent (ju'à accroître le caractère agressif et révolution-
naire des groupements duvriers. Ceux-ci, dérivant inéluctalde-
mentdu régime de la grande industrie, s'organiseront en dépit
de toutes les résistances. La méprise des patrons est facile à o\-
j)liquer. et plût au ciel que, sur bien d'autres matières (pie celles
de l'organisation du travail, les yeux de tant d'honnêtes gens
ne demeurassent pas fermés à la lumière de la vérité! Mais, de
grAce, que l'on ne nous dise pas que la liberté d'un patron est
violée parce ([ue ses ouvriers en grève veulent avant toute chose
faire reconnaître leur syndicat et attachent avec raison « plus
d'importance à cette reconnaissance qu'à la question même du
taux des salaires ». A clnupie instant, dans les relations d'afi'ai-
res. ne voit-on pas un homme qui se sait insuffisamment compé-
tent pour défendre ses intérêts contre l'autre partie, se faire as-
sister duu liomme plus compétent? Et cjue peut-on critiquer
lorsque des duvriers, accomplissant cette premièi-e évolution
vers la capacité qui consiste à prendre conscience de son insuf-
fisance, demandent l'assistance de leurs camarades plus avisés
et plus capables de maintenir la cohésion?
Tout cela n'a rien que de très légitime, et l'on pourrait
rétorquer aux patrons que si les négociations avec leurs ouvriers
doivent être parfaitement loyales, s'ils reconnaissent cjue la
délicatesse leur interdit de profiter des avantages que leur
(1) Lidéal du i)ation serait souvent d'avoir un entretien particulier avec cliacun
de ses ouvriers grévistes, isolément. On conçoit ce désir de l'employeur, mais on
doit aussi admettre le désir contraire des employés. Peut-on remarquer en passant
que ceux-ci ne font d ailleurs qu'imiter une tactique déjà recommandée en 1804 par
des hommes qui certes n'étaient pas des ennemis de l'ordre social, parles rédacteurs
du Code civil? L'article 1396 de ce Code dispose, en efifet. qu'un contrat de mariage ne
peut être moJifié avant le mariage qu'avec la présence et le consentement 5/»iH//«/ie
de toutes les personnes qui y ont été parties, et tous les commentateurs, à propos du
mot s imitlt an é. expliquent que la législateur a très finement discerné.... ce que l'on
reproche tant aux ouvriers d'avoir discerné à leur tour. Étrange logique!
J2i LA SCIENCE SOCIALE.
ascendant naturel sui- l'esprit de leurs employés, leur plus
g-rande haliitude de la parole, leur plus tirande souplesse d'iu-
telliiience leur assurent, ils nont aucune raison de protester
contre la présence du représentant léjral des adversaires ou
niôine diin simple conseiller plus perspicace. Qui de nous,
encore une fois, ayant à traiter une affaire iniport.inte. ne
serait fAclieusement impressionné de voir l'antre partie protester
contre la présence d'un homme de l'art? Kt combien cette
impression serait pins f.Ulieuse encore, si cette protestation
était loj'mulée au nom de la liberté!
Sans doute, le ,e-roupement des hommes suscite, par le seul
lait qu'il existe, des complexités spéciales. Des philosophes ont
étudié récemment la mentalité des foules et examiné les phé-
nomènes psycholo,ui([U<'s (|ui se (lév(doj)pent en elles. .Mais 1<>
groupement est aussi une loi inéluctable de la défense de tous
les yrands intéi-êts contem[)orains; et, à une épucpie où «les
associations les plus diverses se fondent ([uotidiennement. où
les pécheurs à la liiiue et les touristes trouvent a^ec raison
(pie leui-s intérêts ne peuvent être utilement défendus <|ne
par l'union, a-t-on le droit de soutenir (pie des travailhnirs
manuels ne deM'aient pas s'associer pour défendre hnir salaire,
cVst-à-dire, — on l'oublie trop souvent, — le pain même de
leurs femmes et de leurs enfants?
Lorscju On <lil toutes ces choses à un palion, leur vt-rite est
si évidente (pie eelui-ci se i;ai'(l<> d oi-dinaiic de renouveler ses
objecti(»ns, mais, «'haniicanl de ladicpie, il l'oiinule la réponse
suivante : « .ladmets lonl ce (jne \oiis \enez de dire, mais à
une coiidilion, c'est (pu* les inlermediaires avec lesqu(ds les
ouvriers nous demandcionl d(> Iraitei" apj>artiennent au moins
j\ la pi'ofcssion ; or. le pins soummiI, on nous impose comme
négociateur un mai-chand de \\\\, un débitant, je ne sais quel
politicien de t'anboiir:: on Ac Paris, qui se constitue aisément
une ])opnlaiilc en se faisant le dt^'ensenr dantant jdns .irdent
des inlf-rcts des oinriers <pi il ii a aucune responsabilit»'. et
LE HKGNR 1»R [.ANARCHIE. 12")
qu'il u'épi'ouvera auruiic pcilc si nous soiiiincs <)l>lii:('s »le
fermer nos usines, ou si ses malheureux camai;i(les crèvent
(le misère. Si l'on ne nous demandait de traiter ([u'avee des
ouvriers de la même profession et de la circonsci'ipfion, nous
n'élèverions jdus nncnnc protestation. »
Cette répli(|ue nous ;imèn(> à étudier l'intéressante (jucstion
de l'intervention des étrangers dans le mouvement gréviste et
syndical fran(;ais, et celle du boycottage, qui est intimement
liée à la première.
Il est très certain qu'à la suite des grèves d'Elbeuf les patrons
de cette circonscription ne se sont pas fait faute de boycotter
sévèrement certains ouvriers ([ui avaient pris une pai( spécia-
lement active an mouvement gréviste. Plusieurs ouvriers
apprèteurs et teinturiers ont dû quitter la ville, n'ayant plus
aucun moven d'v trouver un emploi (li. Sans la sasesse
éclairée du plus grand fabricant de la place d'Elbeuf, la maison
Fraenkel Blin, il y a longtemps que Dubos, qui a été avec son
ami Fauconnier le grand directeur du mouvement gréviste
de novembre 1900, aurait été réduit à la misère et n'aurait eu
que la ressource de l'émigration dans une autre ville, où peut-
être — comme cela s'est vu plusieurs fois — la vindicte patro-
nale le poursuivrait dans son exode et le signalerait à cause
de son rôle à la méfiance des employeurs. Il suffit de prononcer
devant un patron elbeuvien le nom de Dubos pour discerner
aussitôt la nature des sentiments qu'il entretient à son égard.
Un des employeurs les plus bienveillants de la ville, excellent
homme en tous points, nous disait avec sérénité, « qu'il ne
comprenait pas comment MM. Fra>nkel Blin faisaient tra-
vailler lïnbos : il fallait sans doute qu'ils en eussent peur! »
(1) Un ouvrier elbeuvien nous disait à ce propos : « Vous ne sauriez, croire connbien
le boycottage est devenu simple et facile depuis l'invention du téléphone : les patrons
conviennent entre eux de ne jamais embaucher un ouvrier renvoyé d'une autre
usine sans se demander les uns aux autres la cause du renvoi. Un ouvrier se présente :
on lui demande de quel atelier il sort et, instantanément, on est renseigné sur ses
antécédents par un coup de téléphone. Ainsi le malheureux peut aller frapper à la
porte de tous les employeurs, le téléphone le suit partout. »
121» LA SCIKNCE SOCIALE.
l(l(''(' dont iioii> l'cioiis sullisaiite justice en (li>aiit que, ilcux
heures ajucs, uous avions le plaisir do causci- louiiuemenf avec
Duhos (jui témoignait incidoniment ■■ (ju il n'y avait à Elbeuf
(fu'un*' soûle maison <[ui traitAt ses ouvriers à peu piès comme
(les hommes, c'était la maison Framkel lîlin ».
Ces faits, auxquels il serait facile den joinrhe beaucouj»
d'nuti'os. aftestont l'horreur profond*' que les enqdoveurs rc-s-
s<'ntent des syndicats. S'ils ne vont pas tous, comme M. IVrré
(qui d'ailleurs a essuyé uiir (h'faite complète), jus(|u'à défendi'e
à leurs ouvriers d'enti'er dans un syn(Ucaf. ils manifestent du
moins une hostilité ardente contre ceux <pii se tout h^s apôtres
du tiTonpement corporatif, et il leur send)le tout naturel, lorsque
l'occasion s'ofirc. de recourir contre eux au moyen ledoutahle
«lu l)oycotta,t;e patronal. Kncela encore, les industri(ds clheuvieus
ne sont i\i\o les fidèles iiderpiètes du sentinu'nt général de leui*s
cotd'rères de France, et, sans aJler bien loin. u\\ indusfiiel rouen-
nais nous disait récenunent (pi'à Darnétal t'auhouri: de IJouen)
les patrons tiss<Mii's de coton s'entendai«Mif entre eux pour ne
pas end»aucher l'ouvriei' cpie l'un deux aurait renvoyé à hi suite
de tentatives faites pour gi-oiqx^r en un faisceau les «>uvriers
tisseurs de la région. Le fait du hoycottag-e d'un ou de plusieurs
ouvriers par un syndicat d employeurs est donc incontestahle et
(]Uoi(pie. à plusicuis reprises, ceux-ci l'aieid nié, il est impos-
sible de n<' j)as le lenii- pour constaid.
Incontestablement, si l'on s"en tieid an résultat immédiat et
si I ou oiiicl de porter son regard vers l'avenir, le boycottage
par les employeurs apparaît connue un moyen doue de (pn'l([ue
eilicacite. lue masse d'ouvriers désorganisi'e est plus exposée
encore à icster dans IV^tat de puhérisation (pii fait sa faiblesse,
si Ton lrap|)e inij)ito\ ablenuMd tout oun rier (pii s'elfoir»' de
rorganiseï- et de la discipliner. .Mais. d"aulr(> j)arl. n'est-il pas
vrai (pie les enq)loyeurs cpii s(^ servent de cette arme encourent
une gi'ave responsabilité et qn'mi patron homiéle, clairvovanl
et sagaci', ne songerait jamais à en faire usaii'e?
Kn Nf-rité. les (d)j«M'tions se dress«Md en foule, et elles sont
fout(>s p('i'ein|tloires 1
LE HÈr.NE [»i: l'wahc.iiie. 127
D'abord, on pcul se (IciiiaïKlei" si, au poiiil de \\\o moral, co
moyeu écliap[)(' à tout r('[)rocli(\ Sans don le, il cs( d'iisai;*',
dans certains niili<ni\, de représenter les leadpi'a ouvriers fran-
çais comme des homnies déshonnètes, dangereux et atteints de
nondjreux vices (1), et on en conclut qu'il faut se défendreyy^;'
[as cl ne fus; mais cett<' appréciation, ([ue le parti pris inspire
seul, est j)res(pie toujours mal foudée. Lorsqu'uu onvriei-
employé à l'atelier est en même tenips secrétaire d'uu syndicat,
il est, au contraire, pres<[ne impossible qu'il ne soit pas un
honuue sobre, rauiié, travaillant régulièrement; et, pour peu
qu'on l'interroge, on ne tarde pas à découvrir que le dévouement
([u'il montre aux intérêts de ses camarades atteste précisément
que sa moralité et sou intelligence sont très sensiblement su-
périeures au niveau moyen. Ce ue sont ni les égoïstes, ni les
« fêtards >- (jui s'exposent bénévolement aux suspicions de leurs
camarades et à la vindicte tenace des enqiloyeurs. Le boycottage
a donc toute chance d'atteindre des honuues qui ne méritent
d'auciuie manière la peine qui les frappe et dont le plus grand
tort a été probablement d'avoir l'a me plus généreuse et l'intel-
ligence plus éveillée que leurs camarades.
Voici d'ailleurs une autre face du même problème moral.
Quand on frappe d'ostracisme un ouvrier, ne spécule-t-on pas
sur la misère ou sur la lâcheté de ses camarades? N'escompte-
t-on pas leur impuissance ou leur infidélité à soutenir un
frère frappé seul pour la cause de tous? Car, enfin, si Ton veut
juger les choses avec impartialité, aucun doute n'est pos-
sible : un ouvrier qui n'est pas absolument dénué de ressources
a le devoir absolu de ne pas reprendre le travail tant qu'un seul
(1) Voici à ce propos un document récent. H y a quelques semaines, faisant une
enquête dans un centre industriel, nous avions eu le plaisir d'interroger plusieurs
employeurs : suivant l'usage, on nous fit un portrait peu flatteur d'un des principaux
chefs des groupements ouvriers. Après avoir eu un très intéressant entretien avec
ce leader, nous rapportâmes à nos précédents interlocuteurs quelques-uns des propos
très justes et très imprégnés de vie réelle que ce leader nous avait tenus. « Ce n'est
pas étonnant, s'écria l'un des employeurs, vous ave^ eu précisément la chance de
tomber sur le seul homme intelligent et sérieux parmi tous ceux qui dirigent le
mouvement ouvrier dans cette ville; mais si vous rencontriez les autres, vous en
verriez et vous en entendriez de belles! »
128 LA SCIENCE SOCIALE.
(le ses camarades, (jui n'a coimnis aucune faute spéciale, est
ronvoyô jmur faits do i:rôve, et, à mosure ({ue les ouvriers
[)r<'iiin'iit pins conscience d<' lour solidarit»'. ils ne manquent
jamais de remplii" ce devoir élémentaire (\ur riioimcni- impose
et dont Tobservation est facile à ceux qui ont (pndque clair-
voyance. On incite donc à la lâcheté des hommes dont on devrait
faire l'éducation mor;ile et économi<pie. et ainsi on nnit i:ra-
vement à la collectivité, puis<pie. sous un régime démocratique,
la loyauté et le courage civique sont des qualités siniruliérement
précieuses.
En troisième lieu, a-t-on bien réfléchi î\ la haine vivace qui
ne peut mancpuM" de fei'inenter dans l'Ann* d'un malheureux
ouvrier tra<[ué comme une hète fauve, obligé d'émi.^i'ei" dans
une jiutre ville, avec sa femme et ses enfants, apiès <ju'un ionu-
chômage l'a iiiiné physicpiement et pécuniairement et l'a
parfois même oblig»' de chan.i:ei' de n(»m comme un paria afin
de trouNcr un emploi (pii lui p<Minette de manger dn pain?
Le meilleur |);iiti pour t-et homme n'est-il pas de s'établir
dans un p(>lit débit de boissons, où il pourra fair<' la proj)a-
gande que l'on de\ine [taiini ses camarades heureux et juste-
ment fiers de <le\('nirses clients? Cond)ien les choses se fussent
passées différemment si le secrétaii'e du syndicat était resté
ouvrier d usine! Des exemples très nond)reu\. «pion discei-ne
facilenieni des (piOn \cut bien le> \oir, nattestent-ils pasipi il
fût prol)ablement devenu un agent précieux d'éducation ^ociale
et un pi'opagateur d'idées plus modérées? Il n'y a pas tpi'en
j)«»lili(pu' <pi un ladical devjMiu minisfr»» n'est jias nécessairement
un minislr(> radical, et le meilleur moyen d'assauir les ardents
est encore de niellre sur leurs ("panles la responsabilité du
pouvoir cl de la direcliou. I.orsqu un ouvi'ier de\ient secrétaire
d'un syndical, il ne tarde pas à constater (jue les phénouiènes
('•cou(»nii(pies sont sini^ulièrenu'uf jdus complexes «pi'il ne l'avait
sup|)ose et (pu* " le mau\ ai^ \ oulnir des pjitrons » n'est point la
scMde dilliculle à vaincre.
Kniin et sui'fout, n'est-il pas manifeste (pieu inlerdisaul à
leurs ouviiers l'entrée dans les svndicats et en i)ovcoltanf les
LE IIKCNR DE l'aNAIU.IIIE. {^IW
leailcrs, les (MU[)l()yeiirs rcjottcnt délibérément leurs employés
vers l'action révolutionnaire et les poussent dans les hras des
cal)areticrs et des [)()liticiens? A (juelle inconsé(|uence n'abou-
tissent pas les [)atroDS ([ui défendent à leurs ouvriers d'être
secrétaires de syudicats et qui en mèuie temps se plaignent de
l'intervention d'individus étrangers à la profession! Quaud donc
les patrons s'aperccvront-ils qu'ils jouent là une comédie indi-
gne de leur loyauté et ({ue doit répudier un bon citoyen? Il est
trop clair ([ue ce qu'ils veulent, c'est « pas de syndicat du tout »,
et eu réalité, c'est l)ien à cette prétention dernière «{u'aboutit
toute leur politiijue : mais alors pourquoi ne la pas déclarer
nettement? Peut-être u'ose-t-on pas avouer ostensiblement sou
liostilité contre une institution qui doit sans doute gèuer cer-
taines pratiques routiuières, mais dont tant de faits économiques
convergents démontrent la nécessité. Les enq^loyeurs fran(;ais
devi'aient se demander, nirmc en se plaçant à leur point de
vue, s'ils ne recueillent pas plus d'inconvénients <[ue d'avan-
tages de cette ténacité à molester les ouvriers qui veulent
faire usage d'un di'oit primordial, cjue la loi de 188V n'a
pas conféré, mais simplement reconnu, et encore Jjieu tardive-
ment.
Aussi l'auteur de ces lieues est-il heureux de saluer ici
comme de bons citoyens iMM. Fra'ukel Blin qui, non par peur,
mais par loyauté, ont assuré à Dubos un travail régulier.
Us ont fait plus : au mois de novembre 1900, ils ont eu la grande
sagesse de l'informer cju'ils savaient que sa doul)le c{ualité de
secrétaire du plus important syndicat de l'industrie lainière et
de délégué de la Bourse du Travail ne lui permettait pas de
venir à la fabrique pour le moment, mais qu'ils lui accordaient
un congé à durée illimitée, en l'assurant qu'il retrouverait sa
place le jour où il pourrait la reprendre. Si les employeurs sui-
vaient cet exemple, on serait étonné de constater nu total
changement dans les relations entre patrons et ouvriers, on
aurait beaucoup moins l'occasion de se plaindre de l'intervention
des policitiens et des cabaretiers et, le cas échéant, on pourrait
le faire sans inconséquence et sans légèreté.
i;{() LA SCIENCE SOCIALE.
7" Nous (lovons relever une dernière conséquence, non la
moins grosse, du double défaut de cohésion entre les eni-
ploveui's, dune part, elles employés, d'autre part; voici cette
conséquence : Le contrat qui termine la grève est précaire et
sans valeur «llective; suivant les hommes el les circonstances,
il sera observé ou violé; sans doute, la naturelle honnêteté «le
ces braves gens ({ue sont, en très grande majorité, les patrons et
les ouvriers elbcuviens, lui domie des chances d'être respecté,
mais la malice, l'àprelé au gain de (|U(d(iues patrons, fût-ce
mihne d'un seul, la dissatisCaction de <[uel(]ues (m\rÏQVii, ftissrnt-
ils ])('U nomhreur , enfin la pression plus forte de la concurrence
sur un [)<>int donné suffiront à compromettre l'observation d un
accord (pii intéi-esse plus de douze mille })ei'sonnes. Et (pii d(tnr
peut sans témérité affirmer ({u aucune de ces causes de ru[)lnre
n'interviendra? N'est-il pas, au contraire, évident cpie l'une
d'elles, i)robal)lenieiit toutes, l'une après l'autre, se produinmt
à très brève échéance? En réalité, on fait reposer sur la j)ointe
une [)yramide immense, et on a la naïveté de s'étonner (jue
l'équilibre soit instable.
(Vest un fait constaté ({ue les grèves françaises renaissent très
facilement /ors'<ju'r//rs (j/if rtr n'ctorieffses : i\i\\\s un délai, d Or-
dinaire très c<JiU'l. la lulle recommence. Les exenqdes récents
des grèves réitérées du C-reiisol. de Montceau-l<>s- Mines, de Mar-
seille et de bien d'autres endroits suffisiMit à attester le fait; et
il importe d'ajouter (pie le phénomène, (jui est [)resque constant
lors(pie la grève a réussi, no laisse pas que d'être fréipient loi's-
(pi'fdle a échoué. Quand il se produit, il (^st d'usage, dans certains
ndiieiix. de crier au scandale o\ de dire» : « Voyez comme ces
ouvriers respecicnl leni'> eiii;ai:<'ments ! ils s'incpiiètent bien de
ce qu'ils ont signél » On ferait nneux de refréner sa propen««ion
au scandale el de recourir avec calme à la méthode d'obser-
vation : on \<Mrail alors (jnil n'y a plus cpiune chose surpre-
nante, c'est... l'ignorance des hommes <>l leur persistance à
\iohM' les lois sociales le> plus ('lémentaires.
Ee contrat n'est pas observé; et certes il ne ICsf pas. parce
*j[uela jdnpart du tenq)s il pstimponsiblr (/u' il le soif . D'ordinaire,
LE RÈGNE DE l'aNARCIUE. I.'H
lors([ue los grévistes ont été vaincus, la dépression résultant de
l'aU'aissenient moral qu'entraîne la défaite et de la misère, sou-
vent épouvantal)l(\ qui est l'effet du chômage, ne leur permet
pas de songer avant un certain temps à reprendre les hostilités.
Suivant (pie la (h'faitc a été plus ou moins complète, que h\
chômage, plus ou moins long, a engendré plus ou moins de
misère, la paix apparente a chance de durer plus ou moins
longtemps (1), et un gros actioimaire des Mines d'Anzin nous
disait récemment que « rien ne servait mieux à lixer pour long-
temps les relations avec les mineurs qu'une bonne grève pro-
longée ». Défait, il remarquait qu'une grève très longue avait
sévi à Anzin, il y a plusieurs années, et que, depuis ce moment,
l'administration jouissait de la tranquillité (2).
Lorsque, au contraire, la grève a été victorieuse, on jjrut
avoir la quasi-certitude ([ue, dans un délai très court, le contrat
qui l'a terminée sera l'objet d'innombrables violations. Suivant
l'état du marché du travail, ce délai sera plus ou moins long,
les violations plus ou moins nombreuses, et celles-ci viendront de
l'une ou de l'autre des [)arties contractantes; dans cette limite,
la variation est possible, mais ce qui est certain, c'est que la vio-
lation doit survenir et dans un délai relativement très court. Il
n'en peut être autrement, et cela pour les deux raisons inverses
de celles qui, depuis trois ans passés, assurent la stabilité du
contrat conclu par les mécaniciens anglais : les grèves d'Elbeuf
fournissent sur ce point, comme sur tous les autres, un témoi-
gnage très précis.
D'une part, en effet, comme la victoire n'est pas le résultat
d'une lutte méthodique, longuement préparée, savamment con-
duite et dans laquelle chaque parti aurait fait un usage judicieux
de toutes les ressources dont il peut disposer, il n'y a aucune
raison pour que l'un ou l'autre des deux adversaires, le vain-
queur ou le vaincu, souvent tous les deux à la fois, considèrent
(1) Cette formule n'implique pas du tout que le patron respectera ses engage-
ments.
(2) Cet actionnaire ne faisait d'ailleurs que nous redire un propos que bien des fois
nous avions entendu auparavant, et 11 énonçait une vérité classique parmi les indus-
triels qui ont quelque expérience des grèves.
[A-l LA SCIENCE SOCIALE.
fomnio <l(''fiiiitif im «'iiiîauciiiCMit dont lissue doit être attrilmée.
pour I.i [)lus urainK' part, à la surpiisr. à Ihahih'k'. parfois à la
ruso. souvent à rinflucncc d'un camarade [)lus ardent ou plus
élo(|ueiit. nii d'un patron plus faible ou plus expert, en un mot
à mille circonstances accidentelles beaucoup plutôt (pi'à une
bataille loyale établissant nettement la valeur réelle et fondée
en principe des forces des deux cond)attants.
Lorsque, au mois de novembre dernier, les grévistes elbeuviens
remportèrent le succès que nous avons relaté, ils furent tout sur-
pris d'une aussi belle victoire, (ju ils étaient loind esconq)ter ; et
les patrons furent non moins étonnés de leur défaite. Au mois de
décembre. lors(jue la bauarre avait pris lin, chaque parti bénis-
sait a\ec eilusion la divinité elière aux faible>, le Hasard, soit en
la renieiriaiit de la vicfoiie reiintortée. s<tit en lui faisant hon-
neur de ce (jue la «lélalte n avait pas été plus coûteuse. « Nous
ne savions plus où nous allions, » nous disaient les patrons.
« Nous avons eu une rude veine de réussir si facilement, >- nous
disaient de leur côté les employés. Les uns et les autres avaient
raison. La désoriranisation de chaque armée était telle, «pion
sentait bien que de légers incidents, et surtout une cohésion
accidentelle plus i;rande de son propre parti ou de celui de
ladvei^aire .pouvaient chaniier totalement le résultat. Lue petite
erreur de tacliipie a fait échouer les teinturiers sur un terrain
exaclemenf >enddable à celui sur lecpnd les presseui's-<lécatis-
seursont mis leurs ennemis en déroute. Comme chatpw parti ap-
puie sa supériorité, non sur sa «liscipline. mais sur le désarroi de
l'autre, on })eut t(»ujours se dire, s il est vaincpu'Ui'. «piil «n'il
pu renquirtei- une \ ictoire plus complète, et s'il <>st vaincu,
(pi il eût j>u essuyer une défaite moindre on iiièun^ maintenii- le
stafu <jun nntr.
Dans ces conditi(tns. il est naturel et ménu' fatal que la lutte,
sournoise ou déclarée, reprenne à brève echéaiue. et cela est si
normal que souvent mèm<» les parties ne siirnenf la paix <pie
parc»' quelles envisai^ent in pctlo les occasions nmlliples «piun
avenir très pi'ochain leur oUVira de demander ou d'imposer une
modilicatiitu «les clauses <lu traité.
LE RÈGNE DE l'aNARCHIE. 1.3.'i
Voilà la [)i'emière raison pour laquelle les conventions qui
terminent les grèves françaises victorieuses sont iréqucmnient
suivies de nouveaux engagements à Iji'ève échéance: en voici nue
seconde dont la portée est plus considérable encore. Que pen-
serait-on d'un homme (|ui, désirant obtenir, dans un contrat
qu'il doit signer avec un autre, une concession importante, fe-
rait usage de tous les moyens de persuasion ou de pression dont
il peut disposer, appellerait pour le seconder ses amis les plus ex-
périmentés et tâcherait de gagner à sa cause tous ceux qu'il sait
avoir de l'influence sur l'esprit de celui avec qui il doit con-
tracter; que penserait-on, disons-nous, d'un homme qui,
après avoir fait tout cela, ne prendrait aucune sécurité pour as-
surer la fidèle exécution du contrat dont il a pu enfin ol>tenir la
signature et refuserait aussi de prendre l'engagement de ne pas
formuler, à bref délai, demain peut-être, une exigence nouvelle?
Evidemment on ditait que la conduite de cet homme est illogique
et injustifiée et ([ue ce contrat est un enfantillage. Or, la plupart
des accords qui terminent les grèves françaises victorieuses res-
semblent à ce contrat; aucun parti ne donne ni ne reçoit l'assu-
rance que les engagements seront loyalement exécutés, et, sui-
vant les cas, ce sera l'une ou l'autre qui prendra l'initiative des
violations. Lors(jue le marché du travail continue à être favo-
rable aux ouvriers et que l'industrie est prospère, les ouvriers
ne voient aucune raison pour ne pas recommencer une lutte qui
a été si avantageuse à leurs intérêts, et, dans les milieux à effer-
vescence facile, comme les mineurs de iMontceau-les-Mines, ils re-
commencent en effet. N'allez pas leur dire que l'engagement pris
par les chefs du mouvement gréviste les lie personnellement,
et ({ue la loyauté et la loi les obligent à observer leurs engage-
ments : ils vous répondront qu'on n'avait pas fixé la durée du
contrat, que les circonstances ont changé, qu'on aurait pu ob-
tenir davantage, que surtout ils n'ont pas été valablement re-
présentés et qu'on a traité pour eux sans les avoir véritablement
consultés. Dans les groupements instables et chaotiques, les
membres peuvent toujours alléguer cette dernière raison.
Cette doctrine, conmie on le devine aisément, est fertile en
T. îxxir. 10
13 4 LA SCIENCE SOCIALE.
conséquences funestes : spécialement, il imiKiilc de remarquer
(]U elle nuit aux ouvriers en rendant [Àu> délicate toute conces-
sion d'une hausse de salaires. Un patron nous disait : « Vous
comprenez (|u'il est toujours très scabreux de faire une conces-
sion à des ouvriers fran<;ais; comme <»n n"a en face de soi aucun
individu responsaJjle — sinon pécuniairement, ce qui est souvent
difticile, du moins moralement, ce (]ui serait à la fois préfé-
rable et plus facile — on se demande toujours si les ouvriers ne
s'autoriseront pas demain delà concession (pion leur a faite hier
pour en demander une nouvelle. On ne sait pas où l'on va. »
Lorsqu'un employeur contracte avec le chef d'un syndicat stable,
discipliné, nommant réiiulièrement son bureau et l'investissant
d'un mandat précis, il sait (]ue les tentatives de violation du
Contrat ne se produiront pas et que, le cas échéant, ce leader
mettrait sa grande influence au service de récjuitéet parviendrait
à assurer le respect <h' la convention. Mais <Uns les groupes tu-
multuaires l'intluence du chef est vitr méconnu»' et il risque
d'être, à courte date, supphudé par un camara«le plus sédui-
sant. Lors<(ue le marché du travail redevient au conti-aire favo-
rable à l'employeur, ce (pii ne tarde guère — car les périoch's
de grandes prospérité sont courtes et d'ordinaii'e il y a un cer-
tain iiomlne d'ouvriers en chômage — c'est cet employeurqui
saisit la première occasion de violer ses engagements. Comme
le.s employés ont été à peine capables d éfabiii" entre eux pour
(]ueh|ues jours une cohésion ([uelcon(|ue. <[ui disparaît souvent
aussitôt après la victoii-e, les employeuis ont b(\iu jeu pour re-
tii'cr le leinlemain ce qu'ils ont concédé la veille, et, sous la
pression toujours si énerfjique dr la concurrence^ ils ne s'en font
[)as faute. Voici à ce proposdeux faitsentre mille. Moins dedeux
mois après la grève des charretici-s camiomieuis du Havre,
grève ([ui survint au mois de septembre 1!K)0. tles patrons ha-
vrais payaient à leurs ( harrctiers un >alair<' inférieur de cin(|
pourcenl ,ni laiif (jui avait été convenu, cl. ;\ Klbeuf. dès le
mois de janvier l!M»l. un evcelleni pation nous disait tpiil al-
lait piobablement cire oidigéde réduire d'un centime |)ar mille
duites le salaire de ses tisseuis. |)arce(]u il a\ait entemlu dire
LE HÈGNE HE L'aNARCUIE. 131)
qu'un (le ses coiicurroiifs nvaif déjà oircctiié cotte réduction. Si
Ion voulait fali'O une eu(|aète dans toutes les villes où nue
iiaussc de salaire a été obtenue à la suite d'une grève, en lais-
sant seulement écouler un délai de trois à quatre mois, nous
sonmies persuadé ([u'il n'y en a aucune dans laquelle on trouve-
rait que le tarif convenu fût encore observé. Où est, en effet, le
iîToupenicnt compact et discipliné capable de se dresser comme
une barrière infranchissal)le en face de ces deu.v forces toujours
si actives pour déprimer le taux des salaires : la concurrence des
employeurs entre eux et la concurrence des ouvriers sans tra-
vail contre leurs camarades? Sous le régime de la pulvérisation,
chaque ouvrier, après la lutte, revient à son isolement : per-
sonne ne s'inquiète de quelques embauchages à salaire réduit,
et ces endjauchages entraînent, en très peu de temps, la ré-
duction du salaire de tous. Les malheureux n'ont pas été ca-
pables d'empêcher le boycottage de leurs camarades 1-es plus
ai'dents, comment pourraient-ils s'opposer à l'embauchage d'un
nouveau venu qui se réclame de sa liberté pour vendre son tra-
vail au prix qui lui plaît?
Kt pourtant quel contrat eut jamais plus grand besoin d'une
sanction vigoureuse et énergique î Les ouvriers français sem-
blent souvent oublier que le contrat de travail ne lie les deux
parties que pour huit jours ou quinze jours au plus, et qu'à
l'expiration de chaque huitaine et de chaque quinzaine un nou-
veau contrat est conclu; par suite, l'employeur peut toujours ne
pas renouveler le contrat ou ne le renouveler qu'à des condi-
tions plus onéreuses pour l'employé. La convention qui met fin
à une grève n'a de valeur, comme toutes les autres conven-
tions, qu'entre les parties contractantes : elle signifie seulement
que, pendant un certain temps — dont, soit dit en passant, on
a la légèreté de ne jamais fixer la durée — l'employeur s'en-
gage à payer aux ouvriers actuellement en grève, s'il les emploie,
un salaire de... pour un travail de... Mais qui ne voit que cette
clause est enfantine et de nul effet, si elle n'est suivie de cette
autre : « Et ledit employeur s'engage à ne pas embaucher
d'autres ouvriers à un moindre tarif, toutes les fois que cet
136 LA SCIENCE SOCIALE.
cinljaucliai;*' [)i('juclicierait aux parties actuellciiiciit contrac-
tantes. » Or, cette clause, les grévistes français sont absolument
incapables de l'imposer aux patrons et surtout den assurer le
respect, et nous croyons ne rien exagérer en disant que, moins
de trois mois après la plupart des grèves franraises victo-
rieuses, les grévistes eux-mèmos collaborent, liumiliation su-
prême, à la violation du taiif pour lobtriitioii duquel ils se
sont soumis à la dure éprcuxe du cliùiuage. Kt. en olfot, ils ne
sont pas organisés pour em})éclier l'embauchage à prix réduit
d'autres ouvriers : dès lors, sous peine de mourir de faim, ils
n'ont (pi'un parti à prendre, c'est de vendre aussi leur travail
à j)rix réduit (1).
Encore une fois, il faut être singulièrement téméraire ou ou-
blieux des lois sociales qui régissent les prix et le taux des
salaires, pour se mettre en grève, loi'scpi'ou n'est pas sûr de
maintenir, au lendemain de la grève, une forte cohésion entre
la majorité des ouvriers les plus caj)abh's de la même j)rofes-
sioii : autrement, la suspension concertée de travail ne produit
<|U une amélioration de très courte durée dans la condition des
travailleurs manuels, et cette amélioration durerait moins
encore si les employeurs n'étaient pas, de leur côté, aussi pro-
fondément désorganisés. Après la lutte comme pendant la lutte,
chaque parti est surtout servi ]»ar l'organisation défectueuse îles
forces de son advei'saire.
Et voilà comment, s'il est absolument inexact de prétendre
(lue les svndicats eniicndrcnt les i^rèves. il est du moins vrai
(I) Ils poiirriiienl encoro so mettre de mniveau en grève et donneraient ainsi une
preuve de leur ineilleuie foruialioii sociale. Lorsque les ouvriers ont, à la suit»- d'une
première grève, obtenu une hausse de salaires, par exemple i franes par jour au lieu
de 3 fr. 50, il est évident qu'ils donnent une preuve de leur totale désorganisation
en laissant emhaurlier. A f»">té d'eux, dans les marnes rhantiers. d autres ouvriers
au prix de ;< fr. .M». On voit donc que la reprise d'une >;rève n atteste pas toujours,
bien au contraire, l'indisripline dos ouvriers : il faut, avant de se prononcer, étudier
avec soin l'origine véritable du second conllit et, pour ne prendre qu'un exemple,
nous cro>ons, sans pouvoir rien certilier, que la seconde grève récente de .Marseille
devrait être rangée parmi celles que vise celle note, el qu'elle avait pour but de
résister à maintes violations indirectes de i' rafliclie rouge " provenant dû fait dos
patrons.
LE RÈGNE KE LANARCIIIE. 137
que les grèves lucncnt aux syndicats. Ou le voit bien à'KlIjeuf
où. avant le mouvement iiréviste, les trois svndicats de Tindus-
trie lainière n'avaient quun nombre de membres dérisoire et
aucun fonds de prévoyance ; maintenant ces trois syndicats ont
plus que triplé leur elïectif, les cotisations rentrent régulièrement
et un pouvoir est régulièrement constitué; de plus, huit autres
syndicats se sont constitués pour les travailleurs manuels des
autres professions. Nous avons déjà dit qu'il ne faut pas se faire
illusion sur la portée réelle de ce beau mouvement, mais du
moins ({uel(|ues centaines d'ouvriers commencent à discerner
que la grève doit conduire nécessairement au syndicat fortement
organisé et discipliné, et il suffît de causer cinq minutes avec
les stéariniers de M. Perré pour se rendre compte qu'ils ont
vu nettement ([u'une forte cohésion peut seule maintenir les
positions qu'une forte cohésion a seule pu conquérir : en vérité,
c'est le commencement d'un inappréciable progrès.
Nous revenons ainsi par un chemin nouveau à une vérité qui
s'insinue en ([uelque sorte à travers toutes les lignes de ces
pages et qui revient sans cesse sous notre plume, à savoir l'i-
néluctable nécessité du syndicat. Une première fois, le syndicat
nous est apparu comme un organe indispensal)le dans les milieux
industriels qui, en tenq)s de prospérité commerciale, veulent
éviter les grèves; plus loin, il nous est apparu comme néces-
saire aux ouvriers qui veulent conduire leur grève en tacti-
ciens habiles et prudents, non comme des enfants; et voici
enfin qu'il nous apparaît comme essentiel pour donner au
traité, qui met fîn à la lutte, une valeur et une efficacité sé-
rieuses. Ainsi notre conclusion se vérifie et devient plus solide-
ment établie; c'est en effet le propre de la vérité d'être le point
de rencontre où aboutissent nécessairement toutes les avenues
de la pensée.
Mais alors, s'il est vrai que nous sommes ici en face d'une
grande loi sociale, combien est profonde la désorganisation
dont souffre le personnel patronal et ouvrier de l'industrie fran-
çaise. Où sont-ils, en France, les syndicats sagement dirigés
par des chefs régulièrement élus et de qui l'autorité serait
138 LA SCIENCE SOCIALE.
(l'autatit mieux respectée (jue le choix des électeurs aurait été
plus libre et plus éclairé? Où sont-ils loti leaders assez instruits
et assez désintéressés pour résister aux entraîneineiits irréllé-
cliis de leuis commettants et pour ne pas préférer lacticm poli-
ticienne, plus décorative, ù la fonction modeste, mais si sou-
verainement ulile, de secrétaire de svndicat ? Où sont-ils entin
les groupements ouvriers qui sachent accumuler une forte en-
caisse pour les jours de chôma.i:e et surtout pour les jours de
irrèvc, f^rAce au payement régulier d'une cotisation hebdoma-
daire un peu élevée?
Au (lire d'hommes bien renseignés, il n existe pas en France
de semblalde syndicat et tout au plus peut-on citer une seule
association professionnelle <|ui se rapproche du type à réaliser,
l'association des typographes, que M, Keufer dirige avec tant de
compétenc<' et de sùieté. Sans <loute, on rencontre parfois dans
les grands centres industriels, el en bien plus giand nombre qu'on
ne le sfnijtroinw tjénrralcment, «les ouvriers sincèivuient dév«»ués
au progrès matériel et moral de leurs camarades; mais sou-
vent ils sont trop modestes et leur parole est trop loyale et trop
<alme pour (jue le suffrage de leurs camarades les appelle au
premier rang. Comment pourrait-il en être auti'ement <]uand
on voit, dans dautres syndicats, des hommes <[ui, à <léfaut «le
formation sociale suffisante, avaient du moins subi l'influence
calmante de leui's fonctions mêmes, exercées pendant plu>ieur>«
années, brus«juement mis au rancart en lenqis d'elfervescence
et remplacés, comme au Creusot et tiMontceau-les-.Mines, [)arun
« comité de la grève? «> N'a-t-on pas dit aussi — et la chose
parait fort vraisemblable — (pie les d«nix grèves récentes de
.Montceau-les-^line^ et «le M.u'seille avaient été spécialement pré-
parées et " chaull'ées > jiar l.i fraction antig«»uvernenient;de
du parti socialiste, afin de nu'tire le ministère en mauvaise pos-
ture ef de l'acculer, le cas échéant. .1 la nécessité de ré[)an<lre
le sang des pi'oh-t aires!
Oui certes, la I.Uhe à accomplir est immense et le nombre
est pelit des bons ouvriiM's désireux de l entreprendre et capa-
bles de la mener à bien, bes jxiliticiens ri'volnfioiuiaires se gar-
LE RK(..\K DE l'aNARCHIE. 139
(lent (lo lavorisci- un inouvenient professionnel (|ui ruinerait
leur ambition, ot d'autre part rignoranco et les préjugés détour-
nent encore de cette œuvre les esprits plus modérés.
Cette constatation ne doit pourtant conduire personne au dé-
couragement : d'abord, ce croisement des deux feux adverses
n'est pas spécial aux syndicats ot on pourrait môme dire que
toutes les œuvres progressives qui se sont accomplies depuis cin-
([uante ans se sont heurtées à de semblables oppositions; et
puis, si l'industrie française doit vivre, cette besogne se fera
certainement : un organisme peut se désagréger et disparaître,
mais aucun ne saurait durer et prospérer, s'il y a violation per-
manente des lois sociales qui régissent son développements
Paul HURKAL.
LE VALAISAX ET SON ROLE SOCIAL
VII
LES CULTURES INTELLECTUELLES
Les manifestations de la culturo intellectuelle valaisanne,
résultant des conditions de la vie privée ou commune, se sont
complètement transformées au cours du dix-neuvième siècle.
Il est bien entendu que nous voulons surtout parler des princi-
pales villes, car dans les villages cette évolution tend à peine à
se dessiner <;à et 1{\. "
Jusque vers le milieu de ce siècle, ce que l'on est convenu
d'appeler la « Société » était demeuré profondément empreint
de l'esprit et du goi\t du monde français ou italien. Parmi les
causes de ce fait, il faut placer au premier rang le service mili-
taire à l'étranger, soit en France, soit en Italie, oii les fils de
nobles familles tiraient quelque hoimeur de pouvoir donner
leur nom à un régiment.
La défense faite en IGOC) par le prince-évèque aux jeunes
Valaisans de fréquenter les universités ou académies des villes
réformées de la Suisse faisait le reste, car, si rares que fussent
les savants issus de ces hautes vallées, quiconque désirait sortir
du chemin battu devait aller étudier au loin. Les médecins
se dirigeaient sur Montpellier et sur Paris. Lors de leur retour,
officiers et médecins apportaient un peu du sans-façon emprunté
au monde plus mobile et moins restreint des grands centres
étrangers, ce qui contribuait à former dans leurs petites cités
alpestres un groupe de familles accessibles aux choses de
l'esprit, à un certain goi\t, ;\ quelques notions d'art et d'élé-
gance. En dépit de maint préjugé de caste ou de hiérarchie,
on parvenait de la sorte à se créer une vie au demeurant in-
LE VALAISAN ET SON RÔLE SOCIAL. 14i
tellectuclle et mondaine. Au surplus, modeler son tempérament
sur les voisins de race latine était alors d'autant plus aisé que
le Valais ne faisait pas virtuellement partie de la nation suisse.
Son entrée dans la Confédération ne devait même atténuer qu'in-
sensiblement Tautonomie traditionnelle de ses mœurs. C'est seu-
lement à partir de 18V8 qu'un commencement de fusion réelle
devait commencer à se manifester avec les cantons confédérés.
Tout d'abord insignifiant, ce phénomène aurait même mis beau-
coup plus de temps à s'accuser, sans l'interruption rapide des
rapports avec l'Ouest et le Midi. L'interdiction faite aux ressor-
tissants suisses de servir dans les armées étrangères devait bientôt
avoir cette première conséquence, que le peuple du Valais, in-
tellectuellement décapité, resterait tout entier calfeutré dans ses
colossales barrières.
Quelques voyageurs traversaient assurément le pays, mais
le touriste de cette époque-là sortait d'un tout autre moule que
celui d'aujourd'hui : il ne s'attardait que bien rarement à mu-
ser le long de ces vallées vierges encore d'hôtels et de pensions,
mais il volait droit à ses affaires : collections de fleurs et de
minéraux ou escalade de quelque cime inexplorée à laquelle
il eût le privilège de donner son nom. D'autres visiteurs appa-
raissaient, mais dans la modeste pensée de gagner leur vie,
tels ces maçons que l'Italie répand dans les diverses contrées et
desquels on apprend tout au plus le jeu de la morra avec un
ou deux airs d'accordéon.
Le canton formant un diocèse propre dont le séminaire épis-
copal, le monastère du Grand Saint-Bernard et l'abbaye de
Saint-Maurice se partagent les cures et les bénéfices, le clergé
même était rigoureusement sédentaire. Et comme les princi-
pales écoles de la milice cantonale se tenaient dans la petite
capitale (Sion), il n'était pas jusqu'à Tofficier qui ne finit par
ignorer à peu près comment se trouvait fait un Vaudois ou un
Savoyard. Un tel état de choses devait nécessairement produire
une génération strictement renfermée, pareille à un berceau
de plantes que la chaîne des Alpes Bernoises devrait préserver
de la bise et celle des Alpes Pennines du sirocco.
J42 LA SCIENCE SOCIALE.
I. — LKGISXrS ET MAGISTRATS.
C'est par les fruits de ces plantes développées sous cloche
que sont représentés les corps dirigeants de Theure actuelle.
Incapable de s'adapter à un autre sol quelconque, chaque pousse
s'est appliquée à envelopper de ses racines la motte de terre
oîi la tige mère s'était nourrie avant elle.
Comme il ne conçoit guère ce qui peut se passer au delà
de son cercle visuel, le Valaisan, ainsi élevé, développé et formé
sur place, examinera toute chose de sa petite fenêtre, sans dé-
placer une fois son objectif. C'est pounjuoi nous le verrons
presque toujours juger des choses et des gens par les effets,
sans se donner la peine de remonter aux causes. Il aimera à
particulariser parce que. dans son milieu limité, les points de
comparaison font défaut. Essayez d'entretenir un légiste valai-
san des gloires du barreau français, il ripostera à votre énu-
mératioii des Uerryer et des Lachaud par colle d un ou deux
camarades tenus pour distingués dans leur canton, quoique par-
faitement ignorés à trois lieues au delà, ba modeste capitale do
5 à f).00() habitants dans laquelle le noble, ecclésiasti(}uc ou
laïque, avait fait sa théologie ou son droit, produisait un rayon-
nement dont il avait la sagesse sereine de se contenhM', mais avec
la naïveté de croire que le vaste monde s'en pourrait contenter
comme lui. Lors de la fondation des universités romandes de
Lausanne et de Fribourg, certain ecclésiastique des environs
de Sion s'appliquait î\ répandre que cette dernière ville n'avait
rien à envier aux précédentes et <{ue, hormis la médecine, l'on
y enseignait toutes les sciences, (^n se demande où en serait
arrivée la société valaisannc si une telle immobilité intellec-
tuelle avait pu se perpétuer. De 18i8<\ 18^7.'). cette interruption
<le tout essor national marcjuera le véritable Age d'or des intri-
gues, elle assurera la royauté absolue des présidents de tribunaux
et préfets dedixains, que nous allons voir trôner au fond de leur
vallée en cumulant les principales fonctions fédérales, cantonales,
communales, judiciaires ou administratives — ce qui n'exclura
LE VALAISA.V ET SON RÔLE SOCIAL, 14.'5
nullement le droit de plaider et même d'opérer le change et
l'eseompte.
Mais, en des tem[)S pareils au nôtre, rien ne saurait être dé-
finitif. Derrière cette génération défiante à l'endroit de toute
science autre que le rituel et la jurisprudence, il n'allait pas
tarder d'en éclore une autre déjà moins localisée et moins pro-
cédurière, car le nombre des juristes devait bien finir par se
réduire. En effet, sans prétendre que les rangs des avocats doi-
vent se décimer à l'infini dans ces régions dont le sol est mor-
celé en parcelles assez semblables à des mouchoirs de poche,
où bAtiments, droits d'alpage, mulets, récoltes d'arbres fruitiers,
tout, jusqu'à certaines charges de fonctionnaires, se répartit et se
maquignonne, il y aurait lieu tout au moins de les réduire au
tiers de leur effectif actuel.
La licence valaisanne fait d'emblée du jeune juriste un no-
taire, dont l'étude intermittente n'est autre qu'un angle de la
table où se nourrit sa famille. Vu le recrutement illimité de ces
officiers publics et la libéralité mise à leur décerner le brevet,
ils pouvaient se multiplier à l'infini. Même il était dans la tra-
dition de nombreuses familles de se faire curiale de père en fils,
en sorte que l'on en a compté trois générations à la fois dans le
même ménage. L'humble peuple ne fait aucune distinction entre
le notaire et l'avocat, confondus pour lui dans ce titre de curiale.
De fait la dilférence est insensible, car. au bout d'un stage de pure
forme, tout notaire est élevé au rang d'avocat sans perdre ses
premières attributions. La ville de Sion, peuplée aujourd'hui de
6.000 âmes, renfermait, il y a peu d'années, une soixantaine de
curiales. Les autres petites villes en comptent de dix à quinze et
les communes rurales en possèdent leur respectable contingent.
La commune de Conthey, bien que située aux portes de Sion, en
a possédé à la fois plus de vingt. Cette proportion invraisem-
blable démontre que le jeune lettré valaisan était loin de recher-
cher ce brevet dans un but spécialement utilitaire, et que sa
préoccupation consistait plutôt à s'en faire un appui pour se his-
ser de quelques nouveaux degrés sur l'échelle sociale et mettre
sa main à portée des mandats représentatifs ou des fonctions of-
144 LA SCIENCE SOCIALE.
ficielles. Car c'est la décentralisation absolue, combinée avec
une race qui n'en sait pas tirer parti pour s'élever, qui a eneren-
dré cette plctliore de curiales et, par un sentiment conscient de
ce qu'il y a de vague dans leur raison d'être, ces curiales s'ap-
pliquent avec un ensemble touchant à maintenir ce mécanisme
deTautonomie locale, afin de s'en répartir les rouaees à leur gré.
Jusque vers 1880, l'invasion de cette carrière juridique n'a
cessé de se propager, et c'est à cette époque qu'avec la dépré-
ciation du titre de notaire et le déclin du prestige qui s'y atta-
chait, le vénérable professeur de la faculté sédunoisc de droit
vit commencer à se dégarnir les gradins de son amphithéAtre.
Il n'en poursuivit pas moins sa longue carrière, — commencée
en 1825 jusqu'en 18!),"), — dato à laquelle il fut décidément
temps de lui donner un successeur, (^ette retraite du professeur
nonagénaire Cropt coïncida avec l'agonie de linslitution. L'é-
colo n'eut bientôt plus que trois élèves. Dans un autre canton, l'au-
torité couqîotente eût assurément conclu de là que, vu l'unification
rapide du droit et l'imminente adoption d'un code civil fédéral
(jui allait rendre caduc cet institut de législation cantonale, mieux
aurait valu épargner à l'institution un trépas par lente consomp-
tion. Mais les Valaisans tiennent trop aux titres et aux hon-
neurs pour se résigner à en supprimer. Kn cette occasion, ils
tentèrent de redresser le mannequin. Comme il était permis de
s'y attendre, il leur glissa des mains, et le nouveau professeur,
appelé de bien loin pour opérer ce redressement, se trouva un
beau jour sans ouvrage, et sans élève. C'est eu décembre 1900, au
seuil du siècle achevé, que la vénérable faculté valaisanne de
droit s'est ainsi évanouie dans le néant.
Du reste, en 181M), le Craïul Conseil avait adopté une loi fixant
à V8 le nombre des charges de notaires pour l'ensemble du
canton. Toutefois, pour le moment, les choses sont à peu près
en l'état; pour se rendre compte de toute la portée de cette loi,
il faudra attendre l'extinction des membres surnuméraires de la
profession.
LK VALAISAN ET SON HÙLE SOCIAL. 145
II. — TICCIIMCIF.XS, SAVANTS, ARTISTES.
Par 1 oli'et d'un courant contraire, les autres carrières libé-
rales, notamment les carrières cVordre techni(jue, étaient gé-
néralement délaissées. Il convient d'en rechercher la première
cause dans les difficultés matérielles à surmonter. Pour prendre
essor, elles durent attendre le patient resserrement du lien fédé-
ral. Nous venons de voir que les rares médecins valaisans du
commencement et du milieu du siècle sortaient principalement
des facultés de Paris et de Montpellier, mais une fois le pays ad-
mis dans le concert des 22 cantons, on vit fléchir petit à petit
l'état de divorce proclamé en IGOG entre la jeunesse et les uni-
versités réformées de la Suisse. En sorte qu'à l'heure présente,
pour être un peu tard venus dans ce nid de neiges, d'empiriques
et de rebouteux, les médecins sont en voie de se multiplier. Si
cela continue, peut-être le corps médical valaisan comptera-t-il
bientôt plus de sujets que ceux des cantons voisins. Mais en
somme le praticien valaisan en est souvent réduit à se croiser
les bras, car le montagnard n'est guère douillet, et si, en dernier
lieu, il se dispose à faire appeler « Monsieur le Docteur », c'est
par pur semblant, comme si la présence d'un homme en redin-
gote était indispensable à la fermeture correcte de son cercueil.
De toutes les carrières techniques, il en était du moins une qui,
dans cette société autochtone, répartie sur la plus accidentée des
régions alpestres, aurait dû être encouragée et préférée : celle
d'ingénieur. Or, c'est par ce côté-là précisément que le Valais
s'est montré d'une pauvreté stupéfiante; à l'heure actuelle, la
plupart des travaux collectifs et d'entreprise publique se font
encore sans direction compétente.
Néanmoins la qualité parait vouloir compenser cette pénurie :
parmi les rares ingénieurs que le Valais a produits, il s'en est
trouvé plusieurs dont la réputation a franchi les limites du pays :
le nom d'Ignace Venetz est demeuré attaché à la science du
mouvement des glaciers, celui d'Ernest Stockalper, l'un des di-
liO LA SCIENCE SOCIALE.
recteurs des travaux de percement du Saint-Gothard, appartient
à riiistoire de nombreuses entreprises de premier ordre.
L'œuvre du tunnel du Simplon compte aussi dans ses conseils de
direction un jeune Valaisan : Joseph Traveletti. A cette poignée
d'ingénieurs originaires du Valais et presque tous célèbres ou en
voie de le devenir, il convient d'ajouter le nom dOtto Ossent. qui
dut sexpatrier en un temps où le Valais n'usait pas de techni-
ciens et qui devait être l'une des premières victimes euro-
péennes de l'insurrection chinoise des Boxers.
Par cette simple énumération, l'on a le droit de conclure que
l'homme né dans ce pays de structure étrange est tout prédis-
posé aux professions de cet ordre et qu'il suffirait de l'y enga-
ger pour qu'il s'y distinguât. Mais, dans ce domaine encore, la
prétention affichée par les autorités de Vouloir instruire toute
la jeunesse sur place a fait au Valais un mal incalculable.
Toutefois, ce mal qu'on aurait quelque peine à réparer entière-
ment, l'initiative particulière s'applique enlin à l'enrayer. Mainte
l'aniille de cette petite aristocratie qui, il y a .seulement vingt ans,
eût d'emblée opté pour la misère par mépris du travail, se décide
enfin A orienter ses fils vers la science de l'art.
Du commencement d'éveil constaté chez ce petit peuple naguère
ouvert directement à l'inlluence de l'esprit latin, se dégage une
constatation que nous ne saurions négliger. Après s'être repli»'
durant quelques lustres sur lui-môme avec les débris d'idées im-
portées par ses grands-pères, le Valaisan <raujourd'iiui rouvre
les yeux, mais pour les tourner vei-s un centre d'attraction dont il
.s'était longtemps défié : vers la Suisse.
C'est la Suisse, en effet, qui intoUectuellement semble appelée;»
rayonner désormais sur lui. (hi le remanpie en sentant se «léve-
h)pper chez les jeunes générations cet amour de l'utile, ce tléta-
chenient duluve, cette préocciqiation d' <« être sérieux », qui sont
à la fois la manjue de fabricpie du vieux Suisse et le fond des so-
ciétés nouvellement parvenues;» un bien-éire inattendu. Ce sont
lt\ des ([u;»lités dont certains peuples confédérés ont porté l'appli-
calion un peu loin, jusqu'aux limites extrêmes de ce (pr«)n peut
appeler un défaut, mais il est permis de prédire qu'elles ne seront
LE VALAISA.N ET SON RÔLE SOCIAL. liT
pas tout à fait dangereuses à cette société valaisaune, où il entrera
toujours assez d'esprit et de sens latin pour les tempérer.
Le mouvement littéraire, si profondément dessiné dans les villes
romandes de Genève, de Lausanne et de.Xeucliàtel, ne s'est guère
manifesté dans le Valais ; de nouveau nous y rencontrons l'être
formé de toutes pièces sur son sol, à qui font principalement défaut
les points de comparaison. Au reste, rien ne saurait froisser l'esprit
populaire comme la peinture de quelques-uns de ses travers et
même de cette noble ou naïve simplicité qui lui donne tant de
charmes. Toute de forme et rigoureusement scliolastique, la cul-
ture donnée à cet être déjà autonomiste à outrance lui permet tout
juste d'apprécierl'œuvre de surface,jamais d'en aborder l'analyse.
Et, pourtant, la langue française est parlée, en général, avec plus
de pureté dans le Valais que dans les parties rurales des cantons
voisins ; même il est assez fréquent d'y découvrir des lettrés mal
révélés auxquels il ne manquerait assurément que des exem-
ples, de l'élan, de l'activité ou de l'esprit de suite pour atteindre à
la notoriété, voire à la célébrité artistique ou littéraire. Au reste,
seraient-ils parfois disposés à suivre dès la jeunesse cette pente nor-
male que de force on les en détournerait, car, nous l'avons ob-
servé, l'unique célébrité de bon aloi est celle' de la basoche ou des
charges électives. Elle a beau n'être qu'éphémère, on a soin de la
perpétuer en se la passant d'une génération à l'autre, de telle sorte
qu'unparfaitbenèt est, parhérédité, susceptible de devenirillustre.
On met sa gloire personnelle au service de celle de la famille.
Cette convoitise des hommes arrive bon gré mal gré à niveler tous
les talents personnels. J'ai connu naguère le fils d'un ancien
membre du gouvernement cantonal, qui montrait d'admirables
dispositions pour la peinture. Quoique riche et parfaitement placé
pour lui ouvrir la voie où l'attiraient ses goûts, son père le
contraignit à devenir humble notaire dans un village de sept à
huit cents âmes où l'on comptait déjà quatre ou cinq de ces offi-
ciers publics. L'on pourrait citer cent exemples du même genre.
148 LA SCIENCE SOCIALE.
III. LKS INSTITl TEIRS.
Onle voit, il y a en maint endroit, pour prendre une comparai-
son classique, plusdeTarquinsquc de pavots. Comme consé(|uence
de la considération excessive vouée au juriste, personnage primi-
tivement extrait de la classe aisée, notons l'ilotisme dans lequel a
été relégué un élément intellectuel à coup sûr aussi digne de res-
pect que l'autre : le personnel enseignant, leciuel n'a pas cessé
d'expier le tort d'être d'extraction plébéienne. Quel que soit en
effet son degré de culture, cet utile fonctionnaire ne saurait pré-
tendre à voir s'améliorer sa condition matérielle. Les pouvoirs ci-
vils se chargeront de perpétuer le statu quo, de concert avec un
clergé resté tout-puissant dans le domaine scolaire. Sans doute, il
ne convient pas de se dissimuler que la dissémination des groupes
d'habitations est un obstacle sérieux ;Y la multiplicité des bonnes
écoles, ni que la nécessité de doter le moindre hameau d'une chissc
si petite soit-elle, ne peut permettre de leur octroycrà chacun des
maîtres admirablement instruits et bien payés. De gré ou de force
les pouvoirs civils compétents se sont évidemment émus à plus
d'une reprise do la position faite au corps enseignant, sans cesse
obligé de faire de nouvelles recrues par en l)as pour combler les
vides créés par en haut, où, sitôt formés, les maltresse voient
contraints de déserter la carrière. Mais l'Ktat, plutôt timoré,
n'ose se retrousser les manches par crainte d'aborder une tAchc
trop vaste. Car l'obstacle aux progrès ([ui pourraient être entre-
pris par l'Ktat se trouve une fois de |)lus dans la routine dans
les intrigues de clans, et l'eiracement du pauvre pédagogue vient
surtout de ce (]ue son engagement relève d'autorités comuiunales
incompétentes pour juger de ses lumières ot de sescjualités. Sou-
vent, comme c'est le conseiller d'une simple section de communi»
(jui l'engage, le brave mai Ire d'école est livré aux caprices de ce
petit hobereau illettré. Dans ces cas-là. l'impôt scolaire ne relève
même pas de l'ensemblo de la commune: c'est en simple assem-
blée des chefs de famille du (juartier que s'établit un budget par-
ticulier, basésui" la partairértMitedclinstitutour et de l'institutrice.
LE VALAISAN ET SO.V RÔLE SOCIAL. 140
In receveur «f/ hoc est chargé de collecter la part imposable de
cha([ue ménage.
Pour de telles raisons et pour bien d'aiitres, il advint que,
vers le commencement de lanuée 189G. le pays fut menacé d'une
grève d'instituteurs primaires, l'ne pétition adressée au Grand
Conseil le 1*"" mars demanda la fixation d'un minimum de trai-
tement. Cette sortie anodine fît Teflet d'un coup de bAton dans
une fourmilière. Quelques ecclésiastiques de l'inspectorat et
de renseignement moyen firent opposition à ce projet. A la
suite de plusieurs voyages entre le cabinet du Conseil d'État
et la salle de l'Assemblée, la cote minima de traitement se trouva
fixée à 05 francs par mois.
Le palliatif servit néanmoins de prétexte à une détente et.
pour une ou deux années, désarma les réclamants sans satis-
faire personne.
Ces 05 francs, l'instituteur ne les perçoit que durant une
campagne scolaire dont le cours varie de six à sept mois. En
sorte que chacun se demandera ce qu'il peut faire le reste
du temps. Il retourne dans sa famille, et c'est là-dessus que
l'on compte pour le payer si peu. Car, en restant chez soi,
l'on est logé et nourri coûte que coûte. Si, par extraordinaire,
on n'a pas de famille et d'exploitation rurale, on va faire des
saisons dans les hôtels comme portier, valet de chambre,
laveur de vaisselle, métiers d'ordre subalterne auxquels on finit
par se vouer définitivement, preuve qu'ils sont encore préférables
à la carrière présumée intellectuelle que l'on avait primitive-
ment embrassée.
Tout le corps enseignant du Valais se recrute dans la mon-
tagne, principalement dans l'Entremont, à Salvan ou dans d'au-
tres vallées où les six mois d'enseignement correspondent à une
période de chômage à peu près complet. Et dame! ces 05 francs
par mois, c'est une somme toute trouvée, a-t-on coutume de dire.
Il est évident que votre famille ne pàtit pas fréquemment de
l'absence de vos bras, puisque, dès la fin d'avril, vous rentrez et
redevenez paysan jusqu'à la Toussaint. Car il est de mise cjue
vous possédiez du bétail comme tout autre, que vous disposiez
T. ÏXSII. 11
150 LA SCIENCE SOCIALE.
des prés, des cliamps, et, cela allant de soi, on en déduit que
c'est un joli gain que 400 francs par hiver.
Du besoin, de l'utilité, de l'opportunité qu'il y aurait pour cet
homme à développer, à compléter, à tenir à jour l'accjuit de
ses connaissances, il n'en est pas autrement question. Nous avons
relevé déjà que le Valaisan lettré dissèque les eifets sans remon-
ter aux causes; or, pour l'instituteur comme pour le légiste,
l'ellet consiste en l'obtention du brevet ou du dii)l(tmc. (lelui-ci
obtenu, l'on se fige et l'on s'enroule avec philosophie dans sa
coque de chrysalide.
Les mend3res du corps enseignant moyen et secondaire —
il nous en coûte [l) d'ajouter : « supérieur » — sont exclusive-
ment congréganistes. Ed raison môme de leur caractère reli-
gieux, ils disposent d'une considération publique qui les sauve
de reffacement réservé au pédagogue lai(jue. Leur enseigne-
ment se mélange à celui du culte et s'y subordonne. Aussi
aurons-nous occasion d'y revenir en [)arlant du clergé et de
la vie religieuse du peuple valaisan.
IV. — i.i; r.i.i.iuiK.
La religion catholi(|uc romaine est reconnue religion d'État.
KUe est professée par tous les ressortissants du pays et. sur une
population de 115.000 Ames, le nombre des prolestants atteint
tout au plus le millier (2). Toutefois, cette reconnaissance d'um-
religion d'Ktat n'impli(iue aucune sorte de contrôle de Tautorilé
civile sur lautorilé ('cclésiasti(jue. Le gouvernement no salarie
pas lui-même les curés et desservants, à peu près tous i»ourvus
de « )»énéli(es ». il n est [)eut-ètre aucun pays oii l'action du
clergé soit demeurée aussi libre. L'évccjuc de Sion (jui, juscju'A
la dévolution, s'intitulait comte et j)rél"et du Valais, conserve
(1) L'aiileur exprime son opinion pcrsonnello. N. 1>. L. U.
('! Il osl hii-n cnlcnilii <|iii' nous nous m li'iions au\ .sliili-;li<iuos (itlicirllcs cl que
nous n'u\on^ pas à faire le dccuiiiplc des imlillVronlb cl dos non pra(i(|iiaiil.s.
LE VALAISAN ET SON RÙLE SOCIAL. 151
le titi'e de prince du Saint-Empire. Autrefois puissant, il par-
tageait avec les sept dixains orientaux le gouvernemcut du pays.
Durant les xv^ xvi^ et wii siècles, il eut à lutter contre ces
sept petites démocraties sans cesse préoccupées de resteindre
son pouvoir temporel, en dénonçant comme fausse la Caroline^
— une sorte de charte dont lévèché se prévalait pour établir
qu'il tenait directement sa domination temporelle de l'empereur
Charlemaene.
Cette charte ayant été reconnue apocryphe, l'évêque y dut
renoncer. Les successeurs n'en conservèrent pas moins, jusque
vers 18V0, une part des privilèges attachés à leur titre.
En raison même de ce cumul de la puissance ecclésiastique et
civile, le Valais s'est conservé, tout en se démocratisant, le droit
de choisir lui-même son prince-évêque. Cet usage, qui sub-
siste encore malgré l'abolition de la principauté, mérite de nous
arrêter un instant.
C'est à l'assemblée souveraine des représentants ^Grand Con-
seil^ qu'appartient la prérogative de désigner le nouvel évêque
parmi quatre candidats que lui présente le chapitre de la ca-
thédrale. Jaloux de réserver ses droits, le Saint-Siège a pris
coutume d'annuler pour la forme cette opération profane, mais
en ayant grand soin de la confirmer. Jusqu'à ce jour tout au
moins, l'indication qui lui a été fournie par les députés du
pays a été suivie et très politiquement respectée.
Les séances de l'assemblée cantonale, consacrées à celte élec-
tion d'un évêque. présentent un rare intérêt et nous donnent
même une nouvelle mesure du tempérament tout autonomiste
du peuple valaisan. Sous l'ancien régime, les sept dixains orien-
taux se partageaient avec Tévêque la direction du pays, dont
toute la partie occidentale, de Sion au lac Léman (Bas-Valais),
était administrée comme une région conquise. Seuls repré-
sentés alors dans l'assemblée, les sept dixains choisissaient
évidemment l'évêque dans le sein de leurs plus puissantes fa-
milles.
Dans le but ou sous le prétexte d'assurer l'égalité politique
entre les deux parties du pays, le Directoire français résolut,
132 LA SCIENCE SOCIALE.
Cil 1708, de sul)jiig'uer le Valais avec le reste de la Suisse [i). En
1799, cette tentative était réalisée et Tindépendance du Bas- Va-
lais reconnue. Mais si leur suprématie politique avait pu être
abolie, il restait aux Haut-Valaisans cette prépondérance natu-
relle aux hommes formés à Tusage du pouvoir. C'est grAce à
elle que, jusqu'en 1875, ils continuèrent de maintenir leurs res-
sortissants sur le siège épiscopal. Cependant le Bas- Valais, plus
ouvert au mouvement du siècle, plus fertile et plus riche, avait
doublé son chiffre de population et accru proportionnelle-
ment le nombre de ses députés. En 1875, la partie romande de
l'assemblée votait comme un seul homme pour le seul candidat
bas-valaisan, lequel fut proclamé évoque de Sion au milieu des
récriminations les plus acerJjes des représentants orientaux. Une
nouvelle nomination s'est faite en 1895 dans des conditions ab-
solument identiques.
Quelques jours après ce dernier scrutin, un mécontent étant
venu à blAmer un des députés lil)i'es penseurs du Bas-Valais do
cette préférence aveuglément donnée ;iu chanoine le plus mi-
litant et le plus rigoriste du canton, reçut de l'homme politique
cette concluante réponse :
« Il y a assez longtemps, maintenant, que le Haut-Valais s'en-
richit des héritages des évoques, trouvez-vous qu'il soit trop tôt
que nous en ayons notre part 1 »
On s'arracherail donc la mâchoire plutôt cpie de laisser une
dent à l'ennemi historique! Ce député-lt\ avait le sens inné de
l'autonomie locale et sa réponse révèle le véritable homme de
clan.
Puisque nous voici sur ce sujet du séculaire antagonisme entre
les deux extrémités du pays, notons (jiie nous la voyons déjà se
dessiner à l'aube du régime féodal, dans la rivalité dinlluence
déclaré*^ entre cet évèché et le monastère de Saint-.Maurice d'.V-
gaune. Cet établissement religieux s'étant dès lors appuyé sur
les projets des Bourguignons et des comtes de Savoie, et l'épis-
copat sur ceux des seigneurs et plus tard des patriotes all'ran-
(l) Lo Ronéral Lorjjes a rapporlr on rrancc 16."i.0oo livres du |>illa,n<' <li' Sion. -
Mallel (In Pan. - }fciTuic hrilamiifiur. fcvrior ITHO.
LE VALAISAN ET >0N HnLE SOCIAL. l.j.'J
cliisdu Ilaut-Valais, il se trouve que la doniiuation ecclésiastique
est jusqu'ici demeurée partagée très nettement. Il en résulte
que la plu}3art des cures et bénéfices importants du Bas- Valais
.sont pourvus de desservants par cette abbaye et par son frère
cadet, le couvent du (irand-Saint-Bernard, tandis que les pa-
roisses du Haut-Valais le sont par le clergé séculier.
Un tel état des choses tend au maintien d'un esprit public
très différent. Bien que soumis au droit juridictionnel de l'é-
vêque, les prêtres de Saint-Maurice et du Saint-Bernard entre-
tiennent parmi ces populations — dans lesquelles du reste ils se
recrutent exclusivement — des tendances pour ainsi dire mona-
cales. Ils soutiennent leur congrégation, qui les soutient. D'autre
part, l'hostilité qui s'attache en beaucoup d'endroits aux con-
grégations religieuses se dessine sourdement, dans le Valais, à
l'égard de celles-ci, et des voix s'élèvent pour reprocher aux
représentants du clergé régulier de songer plutôt à la prospé-
rité de la communauté dont ils font partie qu'à celle de
leurs ouailles. Tel homme qui, prêtre séculier, donnerait tout
aux pauvres, ne saurait le faire étant prêtre régulier. On
conçoit dès lors que, dans le Haut-Valais, le clergé, entière-
ment séculier, reste populaire, tandis que, dans Bas-Valais, des
signes d'opposition se manifestent. Le prêtre séculier s'associe
plus volontiers aux joies privées et aux réjouissances publiques
de ses paroissiens: aussi, dans le Haut-Valais, les affaires civiles
et religieuses se pénètrent-elles profondément. Les luttes élec-
torales mettent en cause des personnes plutôt que des principes;
nul candidat n'étant plus hostile à sa cause, le clergé préfère ne
pas montrer ses préférences. Il n'en est pas de même dans le
Bas-Valais où, comme en France, la lutte existe entre le « cléri-
calisme » et r '< anticléricalisme ». Cet état de choses se rat-
tache d'ailleurs à des faits historiques. Le séminaire de Sion,
patronné par le prince-évêque, s'est dès longtemps confondu
avec l'idée de « patrie », alors que tout le temps les couvents de
Saint-Maurice et du Saint-Bernard se sont montrés partisans
résolus de la domination des ducs de Savoie.
Moins lié et moins identifié aux populations, ce clergé régu-
lo4 LA SCIENCE SOCIALE.
lier est aussi plus sévère pour les fêtes et les usages populaires,
par exemple pour les amusements du carnaval. Il prend part à la
polémique des livres et des journaux. Eu outre, avec leur per-
sonnel domestique et rural, les couvents dis[)osent d'un levier
considérable pour les luttes électorales, ce qui mécontente le
camp adverse.
La distinction entre le ressort du spirituel et celui du tem-
porel, difficile en bien des pays, a contre elle, dans le Valais,
des traditions historiques. Au moyen âge, l'évêque de Sion était
comte et préfet du pays, comme celui de Genève eu Suisse et
celui de Meodc en France. Kt les observations déjà faites à ce
sujet sur les populations et le petit clergé du Gévaudan et des
Causses s'ap[)liquent parfaitement à ce canton :
(V C'est dans le clergé, dit M. Demolins, qu'entrent la plupart des
individualités qui tendent à s'élever au-dessus de la médiocrité
commune. Par voiedeconsé(iuence, les questions religieuses pren-
nent l'importance que i)rennent ailleurs les «piestions politiques.
Elles deviennent même, en réalité, des questions politiques,
lorsque le clergé, grâce à cette puissance sociale, arrive à détenir
la puissance gouvernementale. C'est précisément ce qui s'est pro-
duit fatalement au moyen Age, parce <|u'il n'y avait pas alors
d'autre classe supérieure que le clergé. »
Et le même auteur conclut :
« De pareilles constatations, qu'il serait facile de multiplier,
prouvent que, si le clergé peut désirer parfois la domination po-
lilicpie, l'intérêt de la religion est, normalement, (juil ne l'exerce
pas. »
Cette conclusion est la uAtre. Dans le Haut- Valais, où le prêtre
séculier et populaire nv re.rerce pas — peut-être bien un peu
parce qu'il n'y rencontre aucune occasion de le faire — le paysan
déclare volontiers (jiir le curr est rnaîtrc à i'cgiisc, pas
«le hors (1).
(( Le jour où une réaction sj? produisit contre ce pouvoir ec-
(1) V. TiBsot, Suisse inconnue. — El ccpcndanl, au xvi' siècle, les llaiits-Valiti-
sans frappèrent d 'ostracisme le i>lus ci'lt'bre des évèques de Sion, lo rcmiiani cardinal
ScliintT.
I.n VALAISAV ET «ON HÙI.R SOCIAL. 155
clésiasti(jue. l'opposilion devait prendre la forme relig-ieuse »,
dit encore l'autour des Français d'afiJotm/'/uii du montaunard
caussenard. Dans le Pas-Valais comme dans les (Icvenncs. la Ré-
forme avait fait d'immenses et rapides progrès: mais elle fut
ultérieurement extirpée par le gouvernement épiscopal. Toute-
fois, et tout près de nous, il s'est produit des cas de dissidence
qui. pour être isolés, ne nous montrent que mieux combien les
montagnards ont de peine à se dispenser de tout patronage spi-
rituel.
Vers 1880. les habitants d'une modeste commune ayant eu des
ditl'érends avec leur curé que l'autorité religieuse, dans l'espoir
d'une réconciliation bénévole de la part du peuple, ne s'était pas
pressée de remplacer, s'ingénièrent à faire eux-mêmes le service
du culte. Cela dura plusieurs semaines, au bout desquelles les
réfractaires . qui éprouvaient quelque peine à prendre leur
<( messe laïque » au sérieux, commencèrent à menacer, si cela
continuait, de faire appeler un ministre protestant.
Plus près de nous, un fermier ayant cru avoir à se plaindre de
son propriétaire l'intendance d'une maison religieuse), se fit
protestant avec toute sa parenté.
Le Valaisan — toujours parce que le pouvoir s'entend à mer-
veille avec le clergé sans jamais le contredire — chôme fête sur
fête. Outre les patrons de chaque paroisse, il n'est pas de petit
hameau qui n'ait sa chapelle, son saint et, par conséquent, son
patron local.
Dans les plus importantes fêtes patronales de paroisse , de
même qu'à la Fête-Dieu, ont lieu de longues et imposantes pro-
cessions auxquelles doit prendre part la milice locale. Chacun
sait qu'en Suisse tout homme jugé apte au service suit dès l'âge
de vingt ans des cours militaires temporaires d'une durée va-
riable. A la fin du premier de ses cours (École de recrues), d'une
durée de 50 à 60 jours, il rentre au foyer paternel avec armes et
habillement. Dès ce moment il est « soldat ». Et comme les can-
tons, voire les communes ont. depuis leur ancienne souveraineté,
conservé quelques canons, ces jours de fête semblent créés pour
s'en servir. A Sion . où se trouvent encore l'arsenal du canton
lo6 LA SCIENCE SOCIALE.
et le quartier de la gendarmerie cantonale — également appelée
îi y prendre part — la procession de la Fête-Dieu parcourant les
rues enguirlandées, jonchées de fleurs et de verdure, est d'un
aspect saisissant.
Cependant, à côté de ces pompeuses cérémonies, le culte pu-
blic comporte bien d'autres somptuosités ou coutumes capables
de témoigner combien les pouvoirs ecclésiastique et politique
sont parfois confondus dans l'esprit populaire.
Durant le séjour des troupeaux sur les pâturages supérieurs de
la vallée d'Anniviers, le curé de Vissoye, chef-lieu de cette vallée,
doit, durant tout Tété, se transporter d'alpage en alpage pour
dire la messe et donner les sacrements aux bergers (1). Pour
l'en récompenser, les pAtres lui destinent le produit complet du
lait obtenu le surlendemain de leur arrivée au pAturage. Cet
usage est si bien invétéré que le don est tenu pour une part ré-
gulière et légale du traitement du prêtre. Avec le lait, que l'fma
religieusement pris garde d'écrémer, on fait alors un fromage
désigné sous le nom de « Prémice » qui sera solennellement
remis au curé le quatrième dimanche du mois d'aoïU.
Ce jour-là est une vraie fêle pour toute la vallée. De grand matin
les pAtres apportent leurs « prémices » au ])resbytère, où il va sans
dire qu'ils ont coutume de déjeuner. Le juge de paix, accom-
pagné de son substitut et de son huissier, examine les fromages,
les compte et les pèse. Puis tout le monde se rend à la messe où
se trouve déjA ma.ssée la foule des fidèles. Au nombre de quinze,
les maitres-bergers, portant chacun le fromage de sa montagne,
entrent alors en procession; la marche est ouverte par le pAtre
de ral[)e de Torrent (|ui donne le plus gros fromage (80 livres
environ); les autres suivent selon le poids du cadeau, et le cor-
tège est ordinairement fermé par le représentant de la mon-
tagne des Ponelettes, porteur d'un simple p(>lit cylindre d'un
poids de huit A dix livres.
Parvenus au chœur, les bergei*s vieunent s'agenouiller de front
devant le maitre-autel. Derrière eux se tiennent les macistrats et
(1) lM.S(I)t«r, Les Huns, dan< le \iil d Aniiiviors.
Li: VALAISAN ET SON RÔLE SOCIAL. 157
fonctionnaires communauv vêtus de noir. Après le service divin,
le retour au presbytère s'cffecUie dans le même ordre. Dans le
verger, sous un vieux noyer, les tables sont dressées ; les parois-
siens y prennent place. Le repas est prélevé, pour un tiers sur
les prémices de Tannée, pour un tiers sur celles de l'année pré-
cédente et pour le dernier tiers sur celles de ravant-dernière
année. Trois discours sont prononcés, l'un par le prêtre, qui re-
mercie, un autre par le maître berger de la principale montagne,
un troisième par le juge de paix. La cérémonie se termine par
des cantiques et des chœurs patriotiques que vient animer le vin
capiteux des coteaux de Sierrc.
Tenant ainsi dans ses cadres puissants tous les éléments so-
ciaux et politiques de cette nationalité pauvre et nécessaire-
ment religieuse par sa nature, comme les autres populations
pastorales et à demi patriarcales, le clergé se garde bien de
laisser échapper le plus puissant des leviers sociaux, celui de
l'instruction et de l'éducation. De même que dans les massifs
montagneux de la France, nous nous trouvons en présence
d'une classe supérieure plutôt artificielle, toute préoccupée
de ses propres besoins et, par le fait même, incapable de pro-
curer aux populations des moyens d'existence. Quelquefois, en
France, la plus modeste subdivision joue du moins un rôle de
rouage dans le vaste mécanisme national, dont les éléments
intellectuels ne sont pas définitivement dissociés par l'éloigne-
ment temporaire ; le Valais, lui, est une entité politique absolue
qu'une demi-fusion dans la famille fédérale n'a guère modifiée
dans ses mœurs intérieures. Lors des déchirements politiques
du Sofide/'bund, la plupart des grands couvents suisses furent
supprimés; le Valais conserva les siens, à l'exception de celui
que les Jésuites avaient fondé à Brigue.
Aussi peut-on rappeler ce qui a été dit plus haut que. du
commencement du dix-septième siècle à l'heure présente, tout
le Valais intellectuel s'est replié sur lui-même. En interdisant à
ses ressortissants l'accès des universités et académies voisines,
l'évêque-prince du pays avait dû s'ingénier à créer au dedans
158 LA SCIENCE SOCIALE.
ce qu'il interdisait ainsi au dehors. Mais les hommes remarqua-
bles, même originaires du Valais, échai)paient difficilement à
certains soupçons. Thomas Platter nous dit dans ses mémoires
que révoque d'alors lui offrit une chaire de professeur et qu'il
Taccepta, mais <ju"il la trouva occupée par un autre lors de
son arrivée. L'autre, désirant se l'aire agréer, avait fait passer
le Valaisan l*latter pour un partisan de la Kéi'orme.
La dépression du niveau intellectuel fut dès lors rapide et pro-
fonde. « Cest t\ peine si la profession de juriste peut se perpétuer,
dit l'abbé Schmidt; des jeunes gens ayant fait leurs écoleii latines
se placèrent chez des notaires où ils apprenaient les règles
indispensables du droit en s'exerçant dans la [)ralique jusqu'à
l'obtention du diplôme de notaire délivré par le chapitre do la
cathédrale. »
A la chute de l'ancien régime, les cours de droit, jusque-là
nomades, se fixèrent définitivement à Sion 1802). Mais le
Valais passe peu à peu sous la domination de l'Empire français,
qui l'absorbe entièrement dès 1810 et bouleverse pour quelque
temps ses destinées. Kn 18-2V, cette école de juristes renaît ce-
pendant de ses cendres. Un seul et môme professeur la soutient
et la dirige ;\ partir de cette date jusqu'à sa mort, en 1896.
Durant ce long professorat, que de transformations j)olitiques
et sociales!... Qu'importe au vieux rocher (1(> la routine : il
se rit des vagues qui viennent lécher ses flancs, regrettant sans
doute ce qu'elles emportent dans leur reflux, mais espérant que
plus elles auront lissé sa base, moins il restera de prise à qui
voudra l'escalader.
Par cet état quasi stationnaire de l'enseignement supérieur,
on pressent déjà ce (jue doivent èlr(^ les autres échelons de
l'instruction pul)li(|ue. Les trois collèg-es cantonaux sont dirigés
par des prêtres ou des Frères; celui de Saint-Maurice est même
incorporé au couvent, où les élèves se trouvent par le fait cloî-
trés comme des moines; l'école normale est tenue par desKrères;
rins[>ectorat moyen est attribué à des ineml)res du clergé. L'ins-
pection primaire peut être confiée à un civil, mais chaque curé
est, de droit, membre de la commission des écoles de sa [)aroissc.
LE VA LAIS AN ET SON RÔLE SOCIAL. 150
Depuis le berceau jusqu'à son entrée à la direction dos
atFaires de son pays, le Valaisan est ainsi un produit cultivé eu
serre, ou, si l'on aime mieux, dans un jardin ayant pour palis-
sades les plus hautes chaînes montagneuses de FEurope.
Parvenu à ces emplois publics auxquels il n'a cessé de viser,
chargé de gouverner son pays, comment pourra-t-il se faire
du monde une autre image que celle qu'il a toujours eue sous
les yeux? Que saura-t-il y percevoir? Des étendues de petits
carrés de vignes, de seigle, de pommes de terre étages sur les
coteaux crevés de gorges, striés par les bandes noires des sa-
pins, couronnés par l'argent des neiges?...
En délinilive, les cultures intellectuelles du Valais se concen-
trent donc en deux groupes puissants d'êtres privilég-iés : l'homme
d'Église et l'homme <le loi. Nous les retrouverons l'un et l'autre
à chaque étape de la Vie publique où. tour à tour, le prêtre
patronnera le juriste et le juriste patronnera le prêtre.
(.4 suivre.)
Louis COI'RTIIIOX.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — NOTES DE VOYAGE
Un de nos amis, qui vient de voyager en Ecosse, nous adresse la
lettre suivante, où il consif^ne les impressions qu'a produites sur lui
Timporlante ville de Gllasgow.
L'étranger qui visite l'Ecosse n'aime généralement pas s'arrêter à
Glasgow. Si, entre deux trains, il est obligé d'y séjourner quelques
heures, celle ville lui apparaît comme une immense usine, comme
une /iiisiiirss placo prodigieusement active, enfouie dans le brouil-
lard et la fumée; un malaise iiub'linissablc le saisit, il a comme
l'impression d'être de trop, lui, passant, artiste, sportsman ou dilet-
tante, dans ce milieu d'artisans et d'ouvriers qui semblent se ruer
au travail, et il échappe aussi vite qu'il peut à ce sentiment pénible,
à cette sufTocation morale, en s'éloignant à tour de roues.
Pour tout souvenir, il emporte la vision de rues enchevêtrées,
grouillantes de monde et débordantes d'activité, dans lescjuelles,
entre de hautes maisons dont le style échappe sous la triste et mo-
notone patine que la pluie, la brume et les fumées ont vite fait d'im-
poser, se bousculent pélc-méle les chapeaux de soie, les casquettes,
les feutres, les canotiers, les chûles et les cabans.
Cette année, le même étranger, amorcé par V International Exhi-
bition, s'arrête plus longtemps dans la Smnhij J^nrn et prend davan-
tage contact avec la ville; il s'aperçoit que celle cité industrielle et
commerciale est en même lemps un centre intellectuel et artistique;
il s'intéresse peu ji peu au mécanisme social de celte vaste commu-
nauté; il pénètre les rouages de cette énorme machine, et son élon-
nenu-nl se change en admiration quand il s'aperçoit que ces pro-
grès physiques et mécaniques vraiment surprenants ne laissent pas
d'entraîner parallèlement un évident progrès social, intellectuel et
moral.
*
« •
('omj)arée ;ui\ vieilles et magniliciues cilés anglaises : Hristol,
LE MOUVEMENT SOCIAL. Ilif
Uxford, Cambridge.... et mémo à Edimbourg, sa rivale écossaise
dont les archives historiques sont autrement fertiles en souvenirs,
Glasgow «semble dater d'hier. Il y a deux cents ans à peine, c'était
encore une maigre ville de province, et sa situation à l'embouchure
de la Clyde en avait fait un petit havre à très faible tirant d'eau.
Ce fut le commerce avec les Indes occidentales qui créa en quelque
sorte Glasgow port de mer; mais, comme en Hollande, l'esprit d'em-
prise eut à surmonter des obstacles naturels. La rivière était peu
profonde et la marée l'ensablait. On creusa, on construisit des quais,
on lutta contre l'envahissement des sables. Le port devint peu à
peu très fréquenté, et, grâce au.x transports, la cité, pendant tout le
dix-huitième siècle, prit un caractère de plus en plus florissant.
Mais une découverte nouvelle devait ouvrir un champ plus large
à son activité. C'est à Glasgow même, dans le Green, un des parcs
de la ville que, vers 176 i, James Watt conçut premièrement
l'idée de la machine à vapeur. Les conséquences furent immé-
diates, et l'industrie, qui jusqu'alors, obligée d'emprunter la force
de propulsion au vent et à l'eau des rivières, se trouvait nécessai-
rement disséminée dans les campagnes, se centralisa avec grand
avantage.
Pendant tout le dix-neuvième siècle, Glasgow prit, de ce chef, un
remarquable essor, d'autant plus que les mines voisines du Lanark-
shire se révélèrent comme une nouvelle source de richesses. Les
hauts fourneaux firent leur apparition, toutes sortes d'industries
se 'développèrent avec une rapidité inouïe. Aujourd'hui, pour les
constructions de machines, la marque de Glasgow est universelle-
ment appréciée, et ses chantiers de navires sont devenus fameux
dans le monde entier.
Mais cette transformation d'un petit port modeste en un centre
industriel et commercial aussi important devait forcément amener
des complications économiques. De fait, les nombreuses et mêmes
questions sociales se posent dans cette cité comme ailleurs : ques-
tions de salubrité . de logements, de salaires pour les ouvriers ;
questions de fabrique, des débouchés, de prévoyance pour les pa-
trons, et les conditions particulières dans lesquelles se fait ce tra-
vail intensif donnent lieu à de curieuses répercussions intellec-
tuelles, artistiques, morales, qui feraient un bien intéressant sujet
d'étude.
La question des logements à bon marché pour les ouvriers beso-
gneux est une de celles qui préoccupent le plus les économistes dit
1(12 LA SCIENCE SOCIALE.
présent. A Glasgow, comme dans la plupart des villes industrielles,
on s'est vu obligé d'assainir, en les déblayant, certains quartiers
trop compacts, de démolir les agglomérations d'immeubles où l'air
cl la lumière ne pénétraient pas assez et qui étaient, par suite, de
continuels et dangereux foyers d'infection. Les ouvriers expropriés
se trouvent dès lors en face d'un problème difficile qui, pour beau-
coup même, semble impossible à résoudre. Il s'agit pour eux de
découvrir des logis proportionnés à leurs salaires, mais présentant
néanmoins les conditions liygiéniques requises, logis qui, d'autre
part, doivent rester suffisamment voisins des docks et usines ou tout
au moins des stations de railways y conduisant.
Il ne s'agit pas ici, on le comprend, de l'artisan capable, qui se
fait aisément 35 à M) francs par semaine. Ce dernier gagne autant,
quelquefois plus qu'un très petit bourgeois fonctionnaire, em-
ployé d'administration, etc.) et il n'a pas, comme ce dernier, besoin
de « conserver les apparences ». L'entreprise privée, les patrons
eux-mêmes, se chargent de le loger dans les cités ouvrières avec
facilités de location-vente' ce qui lui permet de devenir propriétaire
de sa maisonnette au bout d'un certain laps de temps.
Il ne s'agit pas non plus du mendiant dont la profession n'est du
reste guère pratiquée en lu-osso. mais du véritable prolétaire (jui,
presque toujours sans initiative ni j)révoyance, réussit ;\ peine, soit
irrégularit('' dans le travail, incapacité ou cli<'»mage, à gagner ses
25 francs. — Des particuliers s'étaient déjà, il y a une cinquantaine
d'années, préoccupés ù Glasgow de construire des log(»ments modèles
pour cette classe de prolétaires. Kntre ISiOet 1S50, on trouve trace,
en elTet, d'un elTortdans ce sens, non couronné de succès. Unpeuplus
tard, d'autres citoyens de la ville s'avisèrent d'acquérir des terrains
pour faire des essais analogues, terrains qu'ils cédèrent aux improcp-
mml Tntstees, commissions créées vers 18(»(» pour l'amélioration des
conditions sanitaires de la ville.
Les improvomcnl Trnslccs essayèrent d'entraîner les propriétaires
particuliers par l'exemple, en construisant des immeubles à bon
marcJK' dans Salhjiarhel, un des quartiers populaires de Glasgow.
L'exemple malheureusement ne j^ouvait être suivi, car le loyer, bien
qu'encore trop élevé, n'intéressait pas suffisamment le capital.
Cependant, d'autres tentatives étaient faites jtar lesditTérenles villes
du Hoyauuie-l'uieten particuliiM-par le //nusimi mniniillrr oflhc h'i/nh'
Sorirlij^ilv Londres; et, ces dernières années, des sociétés anonymes
et surtout la municipalité de Glasgow improvcmcnl drjmrh'iin'ut ,
mettant à profit les expériences passées, réussissaient à établir un
certain nombre de maisons modèles dans d'excellentes conditions.
LE MOUVEMENT SOCIAL. IC).'}
Dans les st'pt immeulUos appartenant à la municipalité et qui fonc^
tiennent à la satisfaction de tous, on compte 2. 41 i lits qui se louent
à raison de 30, 3*), iO et 50 centimes par individu et par nuit. Chaque
lit est séparé du lit voisin par des cloisons ingénieusement montées
et qui permettent une tranche circulation d'air. Lindividu couché n'a
donc pas la sensation d'être dans un dortoir, et Tordre peut néanmoins
être parfaitement maintenu; les salles de bain, salles de récréation,
cuisines et réfectoires sont communs et utilisables pour tous.
Ces immeubles ont hébergé, en l.SiiO, 807. .338 personnes dont
89.450 femmes, et la municipalité en a tiré un bénéfice de 4 %^ le
capital engagé pour le terrain, la construction et le matériel s'é-
tant élevé à 113.7r)(» livres sterling.
Une autre tentative, et non certes des moins intéressantes, a été
la création du Fainihj house, maison meublée destinée aux veufs et
veuves avec enfants. Chacune des 150 chambres est meublée, chautïée
à la vapeur, éclairée à l'électricité. — Les enfants, pendant l'absence
journalière du père et de la mère, sont pris en charge, élevés, conduits
à l'école, à l'église, nourris, etc., pour 1 sh. 0 d. 1 fr. 75 par tète et
par semaine; une crèche existe pour les enfants en bas âge et, là
aussi, le réfectoire, la cuisine, la nurse, etc., font ofhce de salles
communes. Cette institution n'a d'ailleurs pas la prétention de faire
œuvre charitable. Là est le côté pratique. Le prix d'une chambre
pour un adulte avec maximum de trois enfants revient à 8 d. par
nuit (environ 80 centimes .
Lue entreprise privée dont il faut aussi dire un mot est le Glasgow
Studenl's Settlement, espèced'Universitépopulairedontl'idéepremière
futsuggérée en 1880 par leprofesseurHenry Drummond, aujourd'hui
défunt. Analogue en certaines de ses parties aux universités populaires
de Paris, ce Slodent's Seulement s'en distingue en ce que les étu-
diants, résidant au siège même de cette université, se mêlent davan-
tage au peuple. Une quinzaine de jeunes gens, poursuivant d'ailleurs
leurs études de droit, de médecine, de théologie, couchent et man-
gent là. Chacun pour son propre compte s'intéresse plus particuliè-
rement à un certain nombre de familles ouvrières qu'il visite assidû-
ment et dont il devient l'ami, le conseil. L'étudiant en médecine,
l'étudiant en droit donnent à ces pauvres gens des consultations
gratuites: l'étudiant en théologie s'occupe plus spécialement delà
partie religieuse et morale.
lC)i LA SCIENCE SOCIALE.
Les résidents s'occupent eux-mêmes de la partie administrative et
sont absolument indépendants. Des conférences, des lectures, des
entretiens variés, des séances musicales, des récréations diverses, et
aussi, pour les femmes et les jeunes filles, des leçons pratiques de
couture et de cuisineront lieu régulièrement. On trouve au siège do
cette société une bibliothèque et une buvette de tempérance.
Cet essai, très intéressant en lui-même, mérite d'être signalé,
d'autant plus qu'il semble jusqu'ici avoir donné d'excellents ré-
sultats. Il serait pourtant à désirer qu'un certain nombre de rési-
dents soient établis tout à fait à demeure, car généralement ces
jeunes gens universitaires, leurs études terminées, se trouvent
obligés de quitter ce groupe intéressant pour faire leur position,
laissant à de nouveaux venus, qui déroutent l'ouvrier par un <-han-
gement d'orientation ou de vues, un travail à recommencer.
Le caractère de l'Écossais en général, et en particulier le carac-
tère de l'Écossais de Hlasgow, est forlomonl individualisé; il ofTre
un curieux mélange de modernisme, de progressivité t-t d'attaclies
au passé. Entreprenant avec l'orgueil légitime, mais candide, du
parvenu, il répète volontiers à (jui veut ou ne veut pas l'entendn',
cette phrase favorite d'un de ses anciens Baillis, phrase senten-
cieuce dont malheureusement la couleur et la saveur, dues en partie
au dialecte, ne peuvent être rendues en français :
Wc stand on oui- ain boltom, wi* ]iicklc in our ain
l'ock-neuk. Lct cvery herring liin;;
\\y ils ain hoad, anil oveiy slipcpliv iteain
Sliank, and >ill lind sir, us <>las^o>v folk
No sal far ahinl but wlial \ve rnay follow. (1)
Généralement poussé vers le commerce pour lequel il semble très
averti, l'Écossais de Glasgow ne laisse pas de s'y connaître fort bien
en littéralnre et en art. Cette cité aux allures américaines a pro-
duit un grand nombre d'inventeurs, d'industriels et d'hommes de
science, mais elle possède à son actif un estimable lot d'artistes
et d'écrivains, taudis (pfclle a. comme les autres villes écossaises,
payé aussi son tribut à la philosophie. V.n peinture, et dans les arts
appliqués, Glasgow s'est montrée très entreprenante, et ses audaces
il) Nous vivons sur notrr proprofond cl plon^'cons dans noire propro Itourso. I.alss<>?
donc (aux dcvantnri-s) cliaciue hareng saur alUulu- par srs ouics cl i'ha<|uc SKOCau à son
crochet, cl vous vous aiuMicvrcz. cher monsieur, <|uc nous autres, natureU de <>lasgow,
nous ne sommes poini si en relard.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 10
)0
ont été plus d'une fois couronnées de succès. Ses peintres ont formé
une école à tendances nouvelles, aujourd'hui universellement connue
et réi)utée. Ses artistes ont été les premiers dans le Iloyaume-Uni
à connaître, en Tapprécianl, les manifestations de la peinture con-
lemporaine en France et en Allemagne, tandis que leurs voisins
les Anglais se traînaient péniblement dans les sentiers battus sans
vouloir regarder par delà.
Ces goûts et ces aspirations se sont traduits du reste de façon
pratique par une fondation qui mérite d'être signalée. Dès 1840,
quelques citoyens échiirés instituait>nt l'École d'Art de Glas(joic.
Cette école, tout en restant une entreprise privée, s'est constamment
développée. Encouragée par des dons importants, elle a pu s'a-
grandir et, le 20 décembre 18!)9, un nouveau bâtiment d'aspect très
moderne, spacieux et agencé supérieurement, était eu mesure de
donner asile aux. élèves de plus (ui plus nombreux qui se présen-
taient.
Ce qui fait l'intérêt de celte institution, c'est (|ui'lle est à la fois
une école des bcaux-drts, une école des arts décoratifs et une école
d'application; c'est que les cours de dessin, de peinture, de sculp-
ture, d'architecture, de gravure, qui pour beaucoup d'élèves ne sont
qu'entrées en matière, sont doublés d'un enseignement teclmique
pour les lithographes, pour les peintres-verriers, les sculpteurs
sur bois, les menuisiers, les ébénistes, les ciseleurs, les relieurs;
il y a encore des cours de céramique, de peinture sur émail, de
broderie ornementale, de tissage, etc., etc. Le matériel de l'école
permet d'ailleurs de conduire jusqu'à complète réalisation les con-
ceptions artistiques des élèves, et c'est là peut-être ce qu'il faut
noter de plus intéressant; c'est là ce qui fait l'originalité, ce qui
sûrement fera 'le succès de cet enseignement.
L'exposition internationale de Glasgow est un succès. Entendez
par là un succès pécuniaire, le seul qui compte pour l'Anglo-
Saxon. Les frais généraux ont été, paraît-il, couverts dans les six
premières semaines par les abonnements et par les entrées, ce qui
est en efîet un joli résultat.
Quant à l'intérêt que présente cette manifestation, il est modéré
dans un sens, car ce n'est qu'une nouvelle édition, peu revue, mais
considérablement diminuée, de notre dernière Exposition universelle.
T. XXXII. 12
ion LA SCIENCE SOCIALE.
Cette réserve faite, deux sections méritent d'être particulièrement
mentionnées : la section des Machines, imposante et judicieusement
organisée, la section des Beaux-Arts qui inaugure un nouveau palais
et présente, entre autres œuvres intéressantes de tous pays, un ré-
sumé très complet de la jieinture anglaise jusqu'à nos jours.
Les industries locales home iiiduslrirs qui en Irlande, en Kcosse
et dans les nombreuses îles côtières, représentent le travail domes-
tique accessoire, y figurent aussi dans d'excellentes conditions. Elles
donnent la note pittoresque en formant un contraste piquant avec
la mécanique moderne.
Le cCAé /{écréalion est assez négligé; cette Inlernalional Exhihilion
frapp(^du reste les étrangers par son caractère austère et l'on n'y a au-
cunement cette sensation de Foire que donnent la plupart des exposi-
tions. Le visiteur écossais, qui naturellement domine et donne le ton,
semble y venir pour slnslruire sans s'amuser. A 10 heures du soir,
en semaine, YFxhihiiion ferme ses portes qu'elle n'ouvre d'ailleurs
pas le dimanche.
.iiiiii.'i lyrii.
L.-Alf. Ai.AiiiE.
II. - COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
L'avenir du Maroc.
M. l>oriu, professeur de géographie coloniale à ITniversilé de
Bordeaux, conclut en ces termes, dans la /levuc poliiiijue et pa r-
lrmriil((iri\ un article sur la question du Maroc.
<i 1! ne parait pas raisonnable qu(> des l^lats euntpéens, autres
(jue la l'ranco et ri*]spagiH\ puissent jamais élever des prétentions
l«'rritorialcs sur le .Maroc proi>rement dit. L.Mlemagne a, dans ce
pays, des intérêts commerciaux qu'elle dévelopjx' avec sa patience
ordinaire; t'ile a su présenter, avec une vigueur i);irticulière, des
réclamations en faveur de ses natiou.iux maltraités et les couleurs
d(> sa marine de guerre se sont montrées l'an dernier j\ Ma/.agran,
port de Merakech; la puissante Société de gi-ographie de Hambourg
])réle son concours aux voyages d'exjiloration scienlili(|ue de
M. Th. Fischer qui ne seront certainement pas inutiles a la dillnsion
de l'inlluencc et du commerce de l'Allemagne au Maroc. Mais l'Alle-
magne ne sendde pas disposée à courir d'autres aventures et les plus
LE MOUVEMENT SOCIAL. 1(17
autorisés de ses journaux tenaient récemment, à propos de l'incident
Pouzet, un langage très amical pour la France...
« Mais, sans toucher en rien au slalu quo territorial du Maroc,
ne nous est-il pas possible de consolider notre autorité auprès du
sultan et de développer soit dans ses États proprement dits, soit
dans les régions saliarionues voisines, une inthience fondée sur la
croissance des intérêts français? Ne conviendrait-il pas de nous
présenter à la cour chérilienne non pas comme des héritiers avides,
mais comme des auxiliaires bienveillants île sa souveraineté? Une
mission militaire, composée d'un petit nombre d'officiers français
et d'officiers indigènes de noire armée d'Afrique, aurait bientôt
transformé les troupes marocaines qui, pour l'instant, mal soldées
et peu disciplinées, vivent de la guerre à la façon des reitres du
moyen âge; la popularité du sultan gagnerait auprès des tribus trop
longtemps tenues en défiance par des exactions chroniques, et lé-
quité de ce nouveau rt'gime serait l'arme la meilleure pour prévenir
les rébellions.
u Dans le même ordre d'idées, relevons un vœu émis a la tin
de 1899 par la Société de géographie d'Alger, qui a donné souvent
des gages de son sens pratique : que nos chemins de fer de l'Oranie
soient prolongés de Tlemcen à Fez, et que les tarifs des douanes
algériennes soient modifiés, de manière à nous permettre la péné-
tration économique du Maroc par l'est. De Tlemcen à Fez, un chemin
de fer rencontrerait peu d'obstacles, courant sur un plateau de
7 à 800 mètres, desservant les étapes déjà peuplées d'Oudja, Debdou
et Taza, laissant au nord les plaines caillouteuses et désertes de la
moyenne Moulouya; des agents commerciaux indigènes, soigneu-
sement choisis, seraient placés le long de cette route et l'on devrait,
avant même l'établissement du chemin de fer, y envoyer des cara-
vanes équipées en Algérie et destinées, avec l'aide des faveurs
douanières les plus larges, à répandre des articles français, appro-
priés à l'usage du pays. Pour affirmer l'unité de la politique fran-
çaise dans l'Afrique du Nord, il serait désirable que le budget spé-
cial de l'Algérie contribuât à l'organisation des caravanes d'abord,
à la construction du chemin de fer ensuite et nous voudrions que
celle-ci fût prévue dans la refonte, si nécessaire, des réseaux ferrés
algériens.
« Il est un autre point que la France ne doit pas perdre de vue :
l'occupation du Touat, celle des oasis au nord et à l'ouest de Tom-
bouctou, nous imposent une politique saharienne, et c'est ce qu'ex-
prime la constitution récente, par le ministère des Colonies, du
Pi'Olcctoral dit tb' la Maurilanie occklenlalc. .\vant les arrangements
1G8 LA SCIENCE SOCIALE.
avec l'An^lolerre qui ont défini nos droits sur les « terres légères
'lu Sahara •', une eonjpagnie anglaise s'était établie au cap Juby,
en face des îles Canaries, pour faire le commerce avec les tribus
maures proches de la côte, puis lancer un chemin de fer de péné-
tration vers Tombouctou. Les premières années 1^1892-1806 , don-
nèrent de gros bénéfices ; ensuite des difficultés s'élèvent avec les
Maures. Noire conquéle du moyen Niger est consolidée, bref la
compagnie anglaise se retire et vend ses établissements au gouver-
nement marocain, qui n'en a rien fait depuis. N'y aurait-il pas lieu,
pour la France, à qui les traités reconnaissent tout larrière-pays,
de reprendre cette affaire? Le sultan, dont la souveraineté sur ces
plages est toute nominale, y consentirait sans doute une cession
à bail à une société française appuyée par notre gouvernement.
Nous savons que cette question est étudiée ]>ar un Cnuiil'^ d' m- lion
pacififjui! dans le nord-ouost (ifrii'nin frniutiis. <lont le titre seul
est le plus expressif des programmes; nous souhaitons vivement le
succès de celte intelligente initiative. »
La population de Londres.
M. IMerre Leroy-Beaulieu, tlans V/icnuotnistr Français, étudie le
dernier recensement du Royaume-rni de Grande-Bretagne et dlr-
landç, dont la population atteint le chiffre de il. 4.")l.0()() habilauts,
désormais supérieur à relui de la population française.
Voici ce qui concerne la population de Londres et des grands ren-
tres anglais :
« La i)opulation croissante des régions suburbaines, et non seule-
ment des faubourgs, mais des banlieues, des districts intermédiaires
pour ainsi dire entre la ville et la campagne, voilà ce qui, plus en-
core que l'augmentatiiui des villes proprement dites, caractérise le
recensement anglais, .\insi la ville même de Londres, qui forme l'u-
nité administrative dite . comté de Londres », passe de L:i38.(MM)
âmes en I8'.l| à '»..'i."{(i.(K>() en P.KII, ne s'accroissant que de 7 t, en
dix ans. Les quartiers du centre sont en diminution : la Cité, sur-
tout, ilont la population était déjà très réduite, perd encore près d'un
tiers de ses habitants et n'en a plus que :2(i.îU)8 au lieu de HT.TO.*) en
ISîM. Ce sont les cpiartiers excentriiiues qui gagnent; mais ce sont
surtout les faubourgs éloignés et la banlieue. \/Ou(rr /liinj, c'est-à-
dire la zone (|ui, en dehors du comté de Londres, est soumise à l'ad-
ministration delà police métropolitaine, compte aujourd'hui 'i.«H-J.(MK)
habitants, contre l.i^J.lKK) en l.S'.)l et ".>51.(MI() en 1881; son taux
d'accroissement est six fois plus fort {|ue celui de LnixJres niènie;
LE MOUVEMENT SOCIAL. 1G9
encoro leiul-il ;i haisscr un. peu depuis dix ans el l)aissera-l-il sans
doute davantage dans l'avenir, auprolit dune banlieue plus lointaine.
Celle-ci se forme déjà, envahissant tous les comtés des environs de la
capitale, qui s'accroissent énormément : FEssex passe de oTS.OOO à
811). 000 liabitants, le Kent de 807.000 à 036.000, le Middiesex de
:3i-2.000 à 70-2.000, le Surrey de 110.000 à 510.000. Ce n'est pas au-
tour de Londres seulement qu'on observe cet accroissement des
banlieues : il n'est pas insensible dans les autres régions à grandes
villes, entre autres dans le Lancashire, qui passe de 1.564.000 à
1.827.00t)ànu's, dans le comté gallois de Cdamorgan qui s'élève de
467.000 a (iOi.OOO. Ainsi les villes ont tendance, à la fois, à s'ac-
croître, et à s'étendre plus qu'elles ne s'accroissent. Cette dernière
évolution n'est encore qu'à son début : avec la multiplication des che-
mins de fer suburbains, des tramways auxquels l'électricité se prête
si bien, peut-être aussi des omnibus automobiles, il Unira par y avoir
non plus des villes resserrées et agglomérées comme celles d'autre-
fois, mais de vastes zones urbaines, s'éparpillant au loin, dont les ha-
bitants se rendront dans la journée au centre des affaires pour venir
ensuite se reposer et dormir en des points mieux aérés et plus sains
de la périphérie. L'hygiène devra grandement y gagner. »
Le chien arctique.
Sous ce titre, M. Paul Diftloth publie dans le Cosmos (3 août un
article dont nous extrayons ce qui suit :
« Les récentes explorations polaires et l'émigration des chercheurs
d'or au Klondyke ont permis d'apprécier les services considérables
que pouvait rendre le chien arctique dans ces contrées au climat ri-
goureux. Le cheval et l'àne ne s'adaptant pas à ces conditions défa-
vorables et l'importation du renne d'Europe dans l'Alaska n'ayant
pas donné de résultats satisfaisants, on a dû avoir recours aux
chiens comme bête de trait. Il importe donc de fixer ici la physio-
nomie et les traits généraux de cette utile race.
« On peut classer les chiens arctiques en trois groupes : 1° le chien
des Esquimaux ou chien du Nouveau Monde; 2" le chien de la Sibérie
occidentale ou des Samoyèdes ; 3" le chien de la Sibérie orientale ou
de la Lena. Ces trois espèces ont comme caractères communs l'endu-
rance à la fatigue et au froid, mais certaines qualités d'intelligence et
de force font rechercher le chien de la Lena de préférence aux deux
autres groupes. Ces animaux sont d'ailleurs assez rares, et leur con-
duite présente quelques difficultés, étant donnée la vivacité de leur
caractère.
170 LA SCIENCE SOCIALE.
« Le chien dos Siuuoyèdes vient ensuite. Cesl à laide d'atlelaj^es
attelés de ces animaux que Nansen cntiepril son voyage; une four-
rure épaisse couvre le corps de ces chiens et sert autant à les mettre
à l'abri du froid qu'à les préserver des morsures de leurs conj;é-
nères. La rusticité de leurs mœurs est des plus caractéristiques;
abandonnés à eux-mêmes, ils s'attaquent mutuellement et s'entre-dé-
vorent. Pour assouplir ces natures rebelles, il faut un savant dres-
sage, et les animaux acclimatés au trait acquièrent de ce fait une va-
leur considérable.
« Les Esquimaux sont passés maîtres dans cet arl du dressage des
chiens, et il n'est pas de jeune Innuit qui, dès son adolescence, ne
s'exerce à diriger son attelage...
« La conduite du traîneau nécessite une savante manœuvre du
fouet, et c'est un véritable tour de force que d'atteindre le chien visé
exactement derrière les épaules, quand le léger véhicule fde à toute
vitesse; la moindre maladresse pourrait avoir des effets désastreux :
un chien non coupable qui recevrait une correction destinée à son
voisin ne manquerait pas de témoigner son indignation avec une vi-
vacité qui pourrait compromellre la sécurité du voyageur. L'attelage
complet se compose de huit animaux sans compter le chef de lile, le
chien de tète qui marche à cinq pieds en avant des autres. Ce poste
de confiance revient au plus fort et au plus inlelligent de ces ani-
maux, et. comme marque distinclive, il porte un lourd collier de lils
de cuivre. Souvent il rétablit l'ordre dans la troupe turbulente et il
accomjiagne seul le conducteur à la chasse au i»h(M|ue. Au retour, il
partage avec ses maîtres le repas journalier et couche sur le banc de
la huile. La meule est établie pèle-méle dans le couloir de sortie...
.' Les chiens de l'Alaska ont comme trail caractéristique d'être
des voleurs adroits et tenaces. Ils dérobent avec soin tout ce qui peut
servirai leur alimentation. La lui leur assure une impunité presquo
complète, en interdisant do tuer ces lidèlos serviteurs sauf en cas de
légitime défense, et les sanctions sévères qui s'exercent dans le cas
de meurtre — L(M)() francs d'amende ou six mois de prison occupés
sageuuMit A scier du bois — ne sont pas sans inquiél(M- (iuol(|ue peu
les habitants de ces régions. Les chiens du Yukon bien dressés pos-
sèdent une valeur considérable. PtMulant l'hiver ISÎ)7-IS;)H, ils se
v(>ndaient de T.'iO à I (MM) francs la pièce ; les plus beaux atteignaient
les prix de l.ti'iO en I ."«(M) francs. »
L'aiilenr de larticle montre comment Nansen eut à se louer de
Irnis services, bien que la ])laine de glace sur laquelh» il voyageait
UKUupiAt d' horizontalité.
" Il f.iut considérer i|ue c)^-; animaux seraient suscepi ibles de four-
LK MOrVEME-NT SOCIAL. 171
nir (It^s viU'ssos hcaïuoup plus considérables sur un terrain plat; la
banquise très accidentée présente une succession de crevasses et de
monticules qui gênent considérablement la marche. Les étapes de
Nansen dépassaient rarement 20 milles. Le chien arctique semble
comprendre la difUcullé de ces entreprises et met à triompher des
obstacles une énergie singulière. Le capitaine du M indirard, de l'ex-
pédition Jakson-llarnisworth, raconte avoir observé au cours de ses
excursions en traîneau sur la glace l'intelligence de ces animaux.
« Malgré leur i'atigue, les chiens reprenaient toujours le train avec
une ardeur nouvelle ([uand ils approchaient d'une crevasse de glace.
Ils avaient remarqué que le conducteur du traîneau tuait sur-le-champ
les animaux épuisés afin de ne pas compromettre la marche du vé-
hicule sur ces passes dangereuses; cette crainte suffisait à leur don-
ner de nouvelles forces. Le chien arctique est donc un animal pré-
cieux par sa force et son intelligence, et si, un jour, le pôle Nord est
atteint, ces fidèles coursiers pourront revendiquer une part de la
gloire qui s'attachera à la réussite de cette entreprise. »
m. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
En France. — A propos «les ilernicres elecUons. — Le déûcit budgétaire et la baisse
(les valeurs. — Touristes et paysans. — l.a Pouponnière. — Si la ferme devenait clià-
teau /...
Dans les colonies. l.'oocupalion du Touat et la question du Transsaliarien. — L'éle-
vage du ver a soie en Tunisie.
A rétranger. — Le krack des banques d'Allemagne et sa répereussion. — L'industrie
et la prédication allemandes en Autriche. — Le français dans la vallée d'Aoste.
En France.
Depuis le mois dernier ont eu lieu les élections aux conseils géné-
raux. Elles ont été suivies d'un double phénomène qui n'était pas
pour surprendre ceux qui ont coutume de considérer d'un peu haut
les manifestations de la vie politique. Le gouvernement et ses amis
ont crié : « Nous sommes vainqueurs », tandis que les partisans de
l'oppositioji leur répondaient : « Vous êtes vaincus ». La vérité, c'est
qu'aucun des deux camps ne peut s'attribuer la victoire et cela,
pour une raison oïli l'arithmétique et les statistiques n'ont rien à
voir.
Dans le plus grand nombre de cantons, en effet, les électeurs —
ceux du moins qui se sont dérangés pour voter — ont choisi des
hommes dont ils espèrent, à tort ou à raison, des améliorations lo-
172 LA SCIENCE SOCIALE
cales. La perspective d'un tramway régional lait bondir plus de
cœurs que les grandes phrases sur le patriotisme, ou le républica-
nisme, ou le cléricalisme. Le paysan aime mieux des redresseurs
de roules que des redresseurs de torts.
Nous n'avons pas ici, bien entendu, à ji(<jrr cette attitude. Nous
constatons un fait, lequel dénote tantôt du bon sens, tantôt de l'im-
prévoyance, selon que les inlluences locales se trouvent exercées par
des hommes honnêtes et capables ou par des politiciens charlatans.
Du reste, l)ien des électeurs qui votent pour l'honnête homme vo-
teraient tout aussi bien pour le charlatan, si celui-ci avait su se faire la
« situation » de ce dernier, et vice versa. .Vu fond, de même que le char-
latan, pour se faire élire, doit se donner des airs d'honnête iiomme,
l'honnête homme, pour arriver au même but, no fait jias trop mal
d'emj)runter quelques armes à l'arsenal du charlatan.
Notons, à propos de ces élections, l'inauguration par les candidats
d'un procédé de locomotion approprié aux progrès du jour. Plusieurs
d'entre eux ont parcouru leurs cantons en automobiles. Cela permet
de visiter plus de monde et de distribuer plus de promesses dans
un seul jour. Par exemi)Ie, il ne faudrait pas abuser du procédé dans
les pays où l'électeur s'adonne à l'élevage de la race chevaline. Le
goût de l'innovation. (>n ce cas parlieujier, pourrait coûter cher.
Bien que la politi(ine ehùme un jx'u en ce moment, les préoccupa-
tions (ju'inspire la situation l)U(lg(''laire continuent à se faire jour
dans la presse sérieuse. On sait que le rendement de diverses taxes
a notablement diminué depuis quehiues mois, ce qui est un signe de
malaise. Ou'il s'agisse des droits sur les ventes d'immeubles, de
l'impôt sur les opérations de Bourse, du timbre des effets de com-
merce, (le la taxe sur les sucres, partout ou presque partout de gros
mécomptes sont signalés. Ces mécomptes ont atteint, pour les six
pieniiers mois de lannéo, le chill're d'environ cinquante millions.
Pendant ce temi)s, les valeurs industrielles subissent une baisse sen-
sible et beaucoup de capitalistes, en conqiarant l'étal de leur porle-
feuille à ce qu'il était an i ommencement de la présente année, ont
la désagréabh» surprise de constater qu'ils ont perdu le vingtième,
le dixième ou une portion plus grande encore de leur avoir. Sans
doute, en cet ordre de choses, des ilucluations sont inévitables, et
il n'esl pas défendu d'espérer un retour prochain de la conliance et
de l'activité inilnstrielles. Toutefois, la période de dépression se pro-
longe, en ce moment, d'une manière inusitée, et non seulenu'ut les
pessimistes, mais encore quelques personnes de jugement rassis, se
LE MOUVEMENT SOCIAL. 173
demandent si nous ne marchons pas, selon la formule de notre col-
laborateur M. Poinsard, « vers la ruine ».
Les tcrandes et exceptionnelles dépenses faites l'an dernier, pendant
r exposition, peuvent être pour queli^ue chose dans ce resserrement
universel du cordon des bourses et dans le ralentissement des af-
faires. Mais il n'y a pas que cela. 11 va aussi l'inquiétude de l'avenir,
la perception d'une insuffisance de sécurité. Or leiret de l'insécurité
est de porter l'argent à se cacher, à s'enfuir, à faire comme s'il
n'existait pas. Les vieilles habitudes d'économies de notre race pay-
sanne, et même de notre bourgeoisie, ne demandent qu'à se réveil-
ler dans ces circonstances. Cela est fâcheux, car il ne peut guère
être question d'initiative et d'entreprises fécondes au moment où les
capitalistes, grands et petits, se sentent envahis par la peur.
Il ne faut pas d'ailleurs forcer la nuance. L'inquiétude n'est qu'à
son premier degré. L'argent circule encore, et les classes aisées, en
cette saison de voyages et de villégiatures, se livrent comme tous
les ans à leurs divertissements habituels. Une fois de plus, baigneurs
et touristes peuvent vérifier la loi curieuse en vertu de laquelle les
populations qu'ils traversent s'entendent pour leur faire une condi-
tion particulière, privilégiée au rebours. Dans presque toutes les
localités fréquentées par les étrangers, il y a deux prix pour les den-
rées et services usuels de la vie : le prix des indigènes et le prix
des touristes. La chose est même vraie dans ce qu'on appelle des
M pays perdus ". Vous vous arrêtez dans une auberge du Jura, au
milieu de pâturages couverts de troupeaux de vaches', et vous buvez
une tasse de lait? On vous en demande vingt-cinq centimes, alors
que le litre ne revient peut-être pas à deux sous. Sur les plages à la
mode et dans les villes d'eaux, le phénomène est beaucoup plus in-
tense. Nous avons entendu soutenir cette thèse que les « petits trous
pas chers » sont plus chers que les « grands trous chers », parce
que ceux-ci, comptant plus de commerçants, peuvent du moins être
le théâtre d'une concurrence relative. Une histoire qu'on raconte est
celle du Parisien qui, aux bains de mer. après s'être informé du
coût des denrées, prend ses mesures pour tout faire venir chaque
jour de Paris. Les familles peu aisées, envoyées de droite ou de
gauche par l'obligeant despotisme de leur Esculape, soufTreut surtout
de cet état de choses. Pour le paysan, du moment qu'on arrive de
Paris ou de la ville, c'est qu'on est riche. Si on est riche, c'est qu'on
a l'habitude de payer cher. Or, il ne faut pas troubler les gens dans
leurs habitudes. Le remède — héroïque il est vrai — consisterait à
IT'i LA SCIENCE SOCIALE.
se déguiser on indigène, et à apprendre quol<iue peu le palois du
cru. Mais non, cela répugne à nos md'urs: et puis, étant donné la
linesse des vrais indigènes, en certaines provinces, ce ne serait
même pas sûr.
Voilà un des cas où les lois dites « économiques » se trouvent fort
dérangées par l'intervention d'une influence d'ordre purement social.
La question d'argent est terrible pour les individus, terrible aussi
pour les œuvres de charité, comme le savent très bien les personnes
qui s'occupent de ces dernières, lien est qui, malgré les elTorts géné-
reux tentés pour les soutenir, sont obligées de disparaître. Tel a été
récemment le cas de la « Pouponnière, dont le but était de prendre en
nourrice les enfants appartenant à des familles modestes et pouvant
payer -40 francs par mois.
Ces enfants, au lieu d'être envoyés au hasard dans les environs de
Paris ou plus loin, confiés à des nourrices fournies parles bureaux de
placement, étaient élevés par l'Olùivre, où ils avaient des nourrices
choisies, un local d'une propreté scrupuleuse, le grand air dun
parc, et des soins médicaux (luotidiens.
Kn plus de la somme versée parles i)areuls, cluuiue tnlnnl <-nrilnif
à l'Olùivre 70 francs par mois.
Mais, pour que l'OlCuvre fùl reconnue d'utilité publique, il fallut su-
bir les exigences de l'Administration, laquelle imposa cette condition
que, sur les 120 enfants que l'établissement pourrait recevoir, il y en
aurait (»0 re<uîi gratuitement.
Celte condition tyrannique bouleversa le budget de l'dlluvre. el. ne
joignant plus les deux bouts, les administrateurs ont dû renoncer à
la continuer.
Ce tiui prouve <iue 1 l-ital est non seulement impropre à faire la cha-
rité, mais encore merveilleusement apte à empêcher la charité <b' se
faire, lorsqu'il prétend contraindre les personnes charitables à la faire
de telle ou telle façon.
Notons à ce propos que l'absence de sécurité (jui sera le lot îles
congrégations charitables, .sous un régime ou l'autorisation donnée
p;ir une loi ])ourra toujours être révoquée brus»iuemenl par simple
décret, contribuera forcément ;i paralyser les dévoutMiients privés i>t
à les empêcher de produire tous leurs fruits.
A pr(q»os des projets de confiscation (|ui fermentent dans la cervelle
LE MOUVEMENT SOCIAL. 175
dos politiciens, (iii'on nous pernicUe de citer ici un bon mot. Le mot
pour rire a sa place dans une chronique sociale lorsqu'il est suflisam-
ment profond, et « représentatif » des dispositions de toute une
classe.
Un « croquis » du caricaturiste llenriot met en scène un candidat
ou courtier électoral quelconque s'entretenant avec un paysan plus
ou moins cossu :
— Oui, dit le premier, nous respectons la propriété individuelle...
Entendons-nous bien : nous respectons la ferme, mais nous prendrons
le chciteau 1
— Diable! répond le bonhomme. Mais vSi ma ferme devenait un
jour un château?
Nous ne savons si le mot a été dit, mais, en tout cas, il répond cer-
tainement à un état d'âme, et, plus cet état d'âme se généralisera — ce
(ju'on aie droit d'espérer — plus le socialisme rencontrera d'obstacles
sur son chemin.
Au fond, entre la « ferme » et le » cliâteau », il n'y a ([ue des limites
conventionnelles. Bien des châtelains de Bretagne sont moins riches
que des fermiers de Beauce ou même que certains fermiers
de Bretagne. Kt puis, le petit propriétaire paysan a la passion de
« s'arrondir ». On peut lui proposer d'acheter à prix réduit, comme
en 1791, les terres d'un grand propriétaire proscrit ou guillotiné; mais
il est plus difficile de le faire souscrire à un système qui supprimerait
radicalement la grande propriété individuelle. 11 ne veut pas devenir
lui-même le guillotiné ou le proscrit.
Dans les colonies.
Maintenant que nos troupes occupent les oasis duTouat, on recom-
mence à parler du chemin de fer transsaharien.
Toutefois, chez certains partisans du projet, le plan primitif se mo-
difie. Au lieu de concevoir un transsaharien qui irait de la Tunisie ou
de l'Est algérien au lac Tchad, on conçoit un transsaharien qui, par-
tant d'Oran et passant par la région du Touat, aboutirait à Bouroum
sur le Niger. (Bouroum est, dans la partie orientale de la fameuse
« boucle », à 300 kilomètres environ de Tombouctou.) Par ce tracé,
le transsaharien se rapprocherait de TAtlantique, mais, pour l'en-
semble des possessions françaises, il serait peut-être plus central.
Nous avons déjà dit un mot des avantages économiques et straté-
giques que procurerait une voie ferrée transsaharienne, quel que soit
l'itinéraire adopté.
La vallée du Niger a de grands points de ressemblance avec l'Ë-
I /() LA SCIENCE SOCIALE.
gyple. Seulement, c'est une Egypte qui c'onimuni«jue plusdiflicilement
que l'autre avec le monde civilisé. Les bords du Tchad contiennent
également des régions très fertiles, qui manquent de débouchés ac-
tuellement.
D'autre part, en cas de conilit diplomatique, la France, qui a des
troupes nombreuses en .Mgérie, pourrait en transporter promplemenl
une partie là où leur intervention pourrait être utile, cl la seule pos-
sil)ilité de cette intervention épargnerait à la marine militaire des frais
de surveillance excessifs sur la côte occidentale d'.Vfrique.
Il y a aussi les richesses minières du Sahara : phosphates, houille,
mines d'or.
Depuis longtemps certains publicistes, notamment M. Paul Leroy-
Beaulieu, se font les champions résolus de ce projet qui, élaboré en
1878 par M. Duponchel, étudié depuislors par des commissions scien-
liliques et techniques, demeure toujours à l'état de rêve irréalisé.
Quand les Anglais et les .Xméricains entament une région, ils
commencent par la sillonner de voies ferrées, témoin les lignes du
Fa^-^Vest, celles du Cap, celles dËgyi)te. Nous aimons mieux attendre,
et n'agir que lorsque il n'y a plus raisonnablement moyen de demeu-
rer dans l'abstention. Le transsaharien se fera quelque jour, évidem-
ment ; seulement, il y aura eu beaucoup de temps perdu pour la mise
en valeur et la civilisation de l'Afrique française.
Il y a lieu pourtant, parait-il. de décerner un bon point à notre ad-
ministration eu Tunisie. Klle s'intéresse en ce moment à des expé-
riences de sériciculture qui donnent des résultats partiels, mais en-
courageants en somme. Le climat de la Tunisie se prête, comme celui
de notre Midi, à l'élevage du ver à soie. Plusieurs colons l'ont donc
entrepris, et la Direction de l'agriculture les a aidés en leur procurant
de la « graine ».
Les vers se sont si bien développés qu'ils luil dévoré les feuille» de
fousles mûriers et qu'une certaine (pianlité a péri ensuite d'inanition.
Il sera donc nécessaire de planter des mûriers, ou encore de trans-
porter l'élevage dans les régions de la Tunisie où ces arbres existent
en grand nombre, comme celles de Nabeul : exemple de l'adaptation
du travail au lieu. Dans la région de Djerba, l'administration a orga-
nisé une pépinière.
Les éleveurs tunisiens de vers à soie d(>vront également s'adapter
à leur milieu spécial d'une autre façon. Kn l'rance, les sériciculteurs
livrent aux lilaleurs le cocon frais. Celui-ci ne pouvant supp(U'ler le
transport, les éleveurs doutre-mer devront s'.invinger i>oiir élouffi>r
LK MOUVIl.MK.NT social. l
/ /
eux-mêmes les chrysalides et expédier leurs cocons secs. Dans ce
but, et pour aider les débutants, la Direction de lagriculturc a fait
mettre à leur disposition des étuves municipales.
Si l'expérience est concluante et si la production se développe, on
verra dans quelques années apparaître sur le marclié des soies une
marchandise nouvelle : la soie de Tunisie.
A l'étranger.
Il a été beaucoup parlé dans ces derniers temps du i^rak de i)lu-
sieurs banques allemandes. Nous n'avons pas de renseignements
bien particuliers sur la question. Il parait que ces banques étaient
sorties de leur rôle, de leur « métier ■>. et qu'au lieu de demeurer
des établissements de crédit, elles s'étaient transformées en vérita-
bles « bailleurs de fonds », complètement engagées dans des entre-
prises industrielles à longue échéance. C'est ce qui les aurait per-
dues. En eilet, les maisons de crédit ne sont pas faites pour cela,
et les banquiers qui se font industriels risquent d'aboutir au même
genre de déconvenues que les notaires qui se font banquiers.
Nous ne voulons retenir qu'un fait parmi ces événements. A la
suite du krak en question, des industries ont été ruinées, des usines
ont dû se fermer, et des milliers d'ouvriers se sont trouvés sans ou-
vrage. C'est là l'efl'et d'une loi bien naturelle, mais bien méconnue.
Tout ce qui frappe le patron frappe indirectement ceux qu'il pa-
tronne, qu'il soit d'ailleurs un bon ou un mauvais patron. On peut,
dans les livres, nier la nécessité du capital, l'accuser de prélever le
bénéfice sur ce qui devrait être la part de l'ouvrier, le traiter de « pa-
rasite », toujours est-il que, lorsque ce prétendu parasite reçoit un
choc, les premiers atteints sont les travailleurs, qui ne savent plus
que faire de leurs bras et sont obligés de s'adresser immédiatement
à l'assistance publique.
Ce qui peut arriver de mieux pour les ouvriers, ce n'est pas un
état de choses qui ruine les patrons, les raréfie, les décourage;
c'est un état de choses qui les enrichit, les multiplie et engage le
plus de gens possible ii se lancer dans l'industrie. Le nombre des
« places à prendre » augmente alors pour les travailleurs manuels;
ils voient se réduire les chances de chômage; ils peuvent plus faci-
lement, soit à l'amiable, soit par des grèves, obtenir des relèvements
de salaires; ils bénéficient, en définitive, de la prospérité de ceux
qu'on appelle trop volontiers et trop universellement ses exploiteurs.
Il n'est pas à croire, néanmoins, que l'industrie allemande subisse
178 LA SCIENCE SOCIALE.
une crise bien sérieuse. Ce qui donne à le supposer, c'est le déve-
loppement de cette industrie en Autriche.
Le correspondant viennois d'un grand journal de Paris affirmait
dornièrement que les Allemands, tout nombreux quils soient dans
celle dernière ville, le sont encore cinq fois moin> qu'à Vienne.
On compte, parait-il, quatre cents ingénieurs prussiens dans cette
capitale ou aux environs. C'est de Prusse que viennent également
beaucoup d'employés de commerce. Or, dil-on. à part les Bavarois
qui s' «• aulrichianisenl » assez facilemenl, ces étrangers gardent
leur formation particulière, absolument convaincus, dans leur amour-
propre, qu'ils sont nés pour diuiinuer et diriger les •■ espèces iu-
b'rieures •> de la race germani(iue.
Celle invasion industrielle et commerciale est llanquée, comme on
le sait, dune propagande religieuse. Celle propagande, à un mo-
ment, a même été assez violente. Unis à un certain nombre d'Autri-
chiens prolestanls, des .\llemands avaient organisé une vigoureuse
campagne contre le catholicisme. La devise de ce parti était Los
von Rom Rompons avec Rome . Les ellorts n'ayant obtenu qu'un
médiocre succès, les germanisants ont adopté une méthode moins
belliqueuse. Des orateurs allemands ouvrent des locaux dans les
(juarticrs pauvres de Vienne, et y tout des eonférences, attirant au-
tour d'eux ce public vague et flottant qui, n'ayant (jue d'imparfailes
notions religieuses, peut se laisser prendre plus facilemenl aux
exhortations de n'importe quel prédicateur. Ces prédicateurs, as-
sure-t-on, se recrutent surtout parmi les employés de l'importante
maison Siemens et llalske. Il y a là un singulier mélange de com-
merce, de religion et dariière-pensées p(»liti(]ues. Toutefois celle
propagande a non soulemeni coulre elle tous les Slaves, mais en-
core bon nouibre d'Autrichiens de race allemande, très attachés à
leur religion el à l'indépendance de leur pays. Seul le parti dit
« libéral •> — bien qu'il soit assez exclusif el autoritaire — constitue
un point dappui pour ces missionnaires spontanés ou stylés de
l'unilication germani(jue.
11 \ a une question des races, et surtout des langues, dans la fa-
meuse vallée d'Aosle. située sur le versant italien des .Mpes, mais
restée savoyarde par son langage, ses aspirations et ses mu'urs. Celle
vallée, (|ui renferme Hî.dlM) habitants, est le llM'Alre d'une lutte sé-
rieuse entre le fraueais el l'italien. Le gouvernenuMil emploie lojis
les moyens qui sont à sa disposition pour italianiser ce petit peuple.
C'est en italien ([ue doivent être rédigées les pétitions; c'est en italien
Lli MûL"VEMi:.\r SOCIAL. I7!>
quo les fonctionnaires correspondent, c'est l'italien qui est employé
obligatoirement dans les actes de l'état civil, dans les affiches, dans
les plaidoieries. C'est en italien que l'enseignement est donné au
collège royal. Pour les écoles, l'avancement est réservé aux maîtres
qui enseignent en italien. Les futurs instituteurs sont élevés à l'é-
cole normale de Pignerol, où ils se trouvent au milieu d'Italiens.
L'école normale des institutrices est à Aoste, mais on y fait venir de
jeunes Italiennes. Dans les examens, le français n'est autorisé que
lorscjue l'enfant ne trouve pas le mot italien. En outre, l'Italie tAclie
d'implanter dans le pays des fonctionnaires, des commerçants, des
employés, des ouvriers qui n'emploient que la langue italionne. On a
fondé un journal italien. Les touristes italiens parcourent le pays en
grand nombre. Enfin, et c'est là le fait capital, un chemin de fer relie
maintenant .\oste à Ivrée, ce qui neutralise l'effet des barrières natu-
relles qui séparaient jusqu'ici la vallée d'Aoste du reste de l'Italie.
Malgré cela, jusqu'à présent, la vallée d'Aoste reste bien française.
M. Paul Melon, essayant d'expliquer la chose dans la Nouvelle Revue,
découvre que cette persistance de la langue française est due en
grande partie à lintluence du clergé. C'est en français qu'ont lieu
les prédications, les catéchismes, l'enseignement des séminaires et
écoles ecclésiastiques. C'est le français que l'on emploie dans les
œuvres et dans les groupements nouveaux dus à l'initiative religieuse.
C'est un prêtre, le chanoine Bérard, qui, dès les premières atteintes
portées en 18o.'{ contre les usages séculaires de la vallée, écrivit pour
les défendre une brochure dont la junte municipale ordonna la pu-
blication. Le clergé dirige aussi un journal, le Duché d'Aoste, qui
compte un demi-siècle d'existence. M. Paul Melon estime que cette
action du clergé est assez puissante pour tenir détinitivement en
échec les tentatives d'italianisation, et espère que le gouvernement
italien iinira lui-même par abandonner la partie, ce qui serait en effet
le plus sage.
G. d'Azambima. •
IV. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Encyclopédie populaire illustrée dvi XX ^' siècle, publiée sous la
direction de MM. F. Buisson. E. Denis. G. Larroumet et Stanislas
Meunier.
17'' volume : Les Industnes alimentaires. — Les productions, con-
cernant l'alimentation, susceptibles de progrès indéfinis, forment
dans ce volume une sorte de bilan de connaissances vulgarisées,
180 LA SCIENCE SOCIALE.
aussi bien on ce «|ui regard»; la grande industrie opérant dans de
vastes locaux avee un personnel plus ou moins considérable d'ou-
vriers, se servant de puissantes machines, (juen ce qui regarde la
petite industrie, [.es auteurs ont voulu, dans cet ouvrage, présenter
clairement ce qui fait des industries alimentaires une des jilus belles
manifestations du génie humain.
IS^" volume : La Pharmacie. — Ce volume n'est pas un dictionnaire
de thérapeutique, il nest pas davantage un expo.sé détaillé des
manipulations de laboratoire, c'est une suite de descrijitions des
sul)stances employées en ])liarmacie et des procédés généraux qu'elle
emploie jiour en faciliter l'usage aux malades.
bien (l(>s jiersonnes, en considérant une ordonnance de médecin,
se demandent ce que peuvent être ces drogues destinées à les
soulager. D'autres fois, c'est une formule, un produit quelconque,
({u'un ami, un livre, un journal, conseille d'employer. Que sont ces
substances? D'où viennent-elles? Ouelle est leur ulilité'
Ce petit volume est rédigé dans le but de répondre à tous ces
points d'interrogation. Il n'a i)as la prétention de se substituer aux
médecins, mais il renseigne sur la nalure des remèdes (lu'ils ]ires-
crivent et sur leur mode d'emploi.
Le premier congrès de l'enseignement des sciences sociales
.l'aris, août l!)UO;. Contptr rfiida ilrs srauccs cl trjlr des nuiimircs
publiés jjar la cininnissioii /irniianfnlt' iuli-ruafionalo de Vnisri-
ifiiemrnt social. 1 volume gr. in-S", 8 fr. TiU. i'aris. Félix Mcin.
éditeur.)
Ce «|iii, loni (1 alxu'd. donnait à ce congrès — et donne par suite
à ce volume — un intérêt spécial, (;'est (|uil était le premier de «-e
genre. On trouvera donc ici, pour la première fois, un aperçu
général sur la façon dont sont enseignées, dans la plupart des pays
tlu monde, ce (jue l'on app(>Ile avec plus ou moins de bonheur les
« sciences sociales ».
Plus de trente rapports sur l'enseignement social dans les liii-
versités, les écoles secondaires* et primaires, renseignemeni popu-
laire, la création iliin enseignement social international, font de ce
vdhune un réservoir de documents qui le recommandent aux travail-
leurs et à tous ceux (jui désirent être copieusemeni informés.
Le Uircclcur (irra/tt : Edmond Ukmomns.
IVPOCIarUIF. FinMlN-DIOUT RT C". — PARIS
LE NOUVEAU COURS
DE SCIENCE SOCIALE
-OC0030-
Monsieur,
Vous n'êtes prol)ableinent pas sans savoir que M. Demolins
a inauiiuré à Paris, en 1883, sous la direclion de M. Henri de
Tourville, un Cours de Science sociale d'apri^s la méthode d'ob-
sei'vatiofi. Chaque hiver, dans une des salles de la Société
de géographie. 18'», boulevard Saiut-Germain, quelque partie
caractéristique de ces études nouvelles était exposée en une
vingtaine de leçons hebdomadaires, devant un auditoire com-
posé principalement d'étudiants des Facultés et d'élèves des
Écoles supérieures. Vous avez pu apprécier la valeur de cet
enseignement, en lisant ce qui en a été j^ublié dans la Revue.
La Science sociale (1).
Ce cours a été momentanément suspendu, les deux hivers
derniers, par la nécessité où s'est trouvé M. Demolins de se
donner tout entier à la fondation de l'École des Roches. Mais
le succès même de cette fondation, qui fait grandement hon-
neur à la science sociale et à son efficacité pratique, ne laisse
(1) Voir La Science Hociale : V série, les Sociétés Simples: pasteurs, pôcheurs
et chasseurs (de janvier 1886, pages 6 et 22, à août 1886); — 2« série, les Sociétés
CoMPLiQiÉES : la Culture de septembre 1886 à mars 1888 ; —3*" série, l'Art des
Forets de avril 1888 à juillet 1888, ; — i" série, l'Art des Mines (de août 1888 à mai
1889); — 5" série, la Fabrication avec les Corporations, de septembre 1889 à no-
vembre 1890; ; — 6« série, les Transports avec les migrations des Celtes, de décembre
1890 à octobre 1891]; — 7" série, le classement des Sociétés Commcvaltaires: Po-
pulations limitrophes des déserts: Finnois; Nord-Slaves; Sud-Slaves; Asiatiques
orientaux et méridionaux; Méditerranéens modernes et anciens (janvier 1893, page 5;
de mars 1893 à août 1895; et février 1901, page 121 ; — 8" série. L.\ Géographie so-
CLVLE DE L\ Fr vNCE dc juiUct 1896 à janvier 1898, page 2j: et mai 1898, page 357i.
T. XXXII. 13
1H2 ^A SCIKNCE SOCIALE.
pas à M. Dcmoliiis la liberté jcIc reprendre la suite de ses leçons
piihli(]ues à Paris. Il serait ce[)endant profondrinent regrettable
qu'un moyen de dill'usion et de progrès aussi puissant fût
abandonné au moment même où s'atteste plus que jamais la
valeur et s'accroit la notoriété de la science sociale.
C'est pourquoi nous nous sommes adressés à l'un des collabo-
rateurs de la revue La Science sociale, à M. Paul Bureau, qui
est en situation parfaite pour continuer cet enseignement. Dès
le moment où s'est trouvé interrompu le cours de .M. Demolins,
M. Paul Bureau a spontanément organisé chez lui des réunions
privées, dans lesquelles, deu\ fois par mois, il traitait d'études
sociales scientifiques avec une élite de jeunes hommes, dont le
nombre a été croissant. La réputation qu'il possède dans le
haut enseignement du droit industriel et international atteste
ses aptitudes professorales, et les travau.v qu'il a publiés dans
la revue La Science sociale montrent ses éminentes qualités
d'observation, d'exposition et de discussion dans les matières
spéciales à la science sociale.
M. Bureau a accepté de faire lliivor prochain (lî)01-190*2i
une série de vingt à vingt-cinq leçons pni)liques; il demande
seulement que les frais de location de la salle et de publicité
pour le cours (environ 7 A 800 francs) soient couvçrts, et qu'à
titre d'indenniité pour ses travaux une somme de l.-iOO francs
lui soit allouée. M. Henri de Tourville ayant pris à sa charge
les frais de location de la salle et de publicité, nous avons
pensé (ju'une souscription ouverte entre les meilleurs amis des
études sociales produirait aisément la modeste somme de l.:20()
francs, ("/est à cette souscription que nous vous demandons de
voidoir bien prendre part.
Ajoutons (|ue, comme il est difficile cpi'un enseignement de
cette nature donne en une seule année des résultats suffisants,
il serait ;"i désirer (pu' le cours fût établi pour trois ans. Nous
espérons donc (pie votre souscription pourrait se renouveler
les deux années (pii suivront celle-ci. Aussi pen.serons-nous,
sauf indicalinn dr rolrr /Kirf, <jiie votre souscription aurai/
c/iunc/' d'être renouvelée les deux années prochaines.
LE NOUVEAU COURS DE SCIENCE SOCTALE. 1S3
Si les souscriptions veneycnt à dépasser la somme dont il est
ici question, le surplus serait appliqué à quelques missions
d'observation sociale confiée aux meilleurs élèves du cours.
Nous faisons. Monsieur, pour cette réouverture de l'enseigne-
ment public de la science sociale, le plus chaleureux appel à
l'intérêt (pie vous a inspiré cet ordre nouveau de connaissances
et au souvenir des satisfactions que vous-même en avez re-
tirées (1).
Lp Comité pour la réouverture du cours de Science sociale :
II. i>E TouRviLLE, E. Dkmolins, A. Dauprat.
(1) On est prié d'adresser les souscriptions à M. Demolias, à la Guichardière, par
Verneuil Eure , ou à M. l^aul Leloup, administrateur de la Science sociale, 56, rue
Jacob, Paris.
QUESTIONS DU JOUR
A IMIOPOS IIE L'ALLIA.NCi: KLSSE
LES SYMPATHIES EMRE NATIONS
-ocN30a-o—
l/cntliousiasinc des foules françaises à l'égard de la Kussic,
après avoir éclaté en 1893 lors du voyage à Paris de l'amiral
Avelloue et des marins russes, en ISÎXi lors de la visite du tsar
Nicolas II à M. Félix Kaure. en 1897 lors de la visite de M. Félix
Faure à Nicolas 11. continue, comme le montrent les événements
présents, à se donner brillamment carrière. Discours, toasts,
articles dithyrambiques, exécutions do Y Ih/inur 7'ussr et de la
Matspillaisr, vivats, applaudissements, acclamations, chansons
de camelots : tout témoigne d'une sincère passion à l'égard du
peuple allié, passion assez forte pour triompher momentanément
des cpierellesde parti — on sait cependant si celles-ci sont ar-
dentes — et pour produire dans la presse — chose extraordi-
nairemenl rare — le phénomène dune quasi-unanimité. Cer-
tains journaux acclament lo tsar parer rjit'û est venu .sous le
ministère actuel; d'autres l'accl.unent f/uoit/u'il soit venu sous
ce ministère; mais. î\ part quelques intransigeants d'extrème-
(Iroite et d'extrème-gauche, tout le moiulc se croit tenu de faire
hou visage, et de surpasser même, s'il est possible. le [);irti
adverse en démonstrations amicales à l'égard de notre hôte
impérial.
(> fait particulier nous inspire la pensée de remonter à un fait
A l'HOPOS DE l'alliance RUSSE. i 8.J
général : celui des sympathies internationales. Comment nais-
sent les amitiés entre nations, ou tout au moins entre fragments
de nations. Surviennent-elles de plusieurs manières? et, en ce
cas, quelle distinction peut-on établir entre les causes qui prési-
dent à l'origine de ces sympathies? Voilà des questions qui sont
incontestablement du ressort de la science sociale, et auxquelles
nous voudrions répondre sommairement, en attendant qu'elles
soient élucidées par des travaux plus approfondis.
Tne revue rapide de ce qu'ont été et de ce que sont encore les
sympathies entre nations nous a portés à les ramener à trois
causes : le besoin de faire faire face à un ennemi commun, la
perception d'une parenté entre deux races, et le prosélytisme
des idées. Examinons successivement ces trois groupes.
l'union contre l'ennkmi commun
Qu'on nous permette de commencer par une observation bi-
zarre, puérile, mais qui mérite toutefois de nous arrêter un ins-
tant; il n'y a pas de guerres^ ni de batailles, ni de rixes à trois.
Dans toute espèce de lutte, les adversaires sont deux. Lorsqu'on
y réfléchit, on constate que ce fait très simple contredit la théorie
pure. Il se peut que Pierre déteste Paul et Jean, que Paul déteste
Jean et Pierre, et que Jean déteste Pierre et Paul. Pourtant, si un
conflit éclate entre ces trois hommes, il se trouvera toujours que,
momentanément, deux d'entre eux se seront réunis contre un,
quitte à se battre ensuite, quand la première bataille sera finie.
Ordinairement, la coalition a lieu entre les deux plus faibles
contre le plus fort. Il y a pourtant le cas où les deux plus forts se
réunissent contre le plus faible, pour dépouiller celui-ci, se réser-
vant d'en venir ensuite aux mains à propos du partage des dé-
pouilles, comme on l'a vu en 1864 lors de la guerre entreprise
contre le Danemark par la Prusse et l'Autriche... deux ans avant
Sadowa.
Ce qui est vrai pour les rixes entre individus l'est pour les
luttes entre nations. La fonction essentielle de l'État est de
iSf) LA SCIENCE SOCIALE.
maintenir la sécurité, tant extérieure qu'intérieure, et de pour-
voir, par conséquent, à l'existence nationale elle-même, laquelle
peut se trouver menacée par l'ambition d un Ktat rival. En ce
cas, l'État fait ce que ferait, à sa place, un individu menacé par
un autre individu. Il appelle au secours; il demande qu'on lui
prête main-forte. .Mais les États ne se dérangent pas comme les
individus. Ceux qui gouvernent une nation sont payés pour faire
bi sourde oreille tant qu'ils n'entendent que la cloche de la géné-
rosité. Par situation, ils ne peuvent guère songera mobiliser les
forces militaires dont ils disposent, c'est-à-dire à jeter toute la
nation dans une immense crise, sans la perception ou l'illusion
de bénéfices à recueillir. Un État attaqué peut donc appeler au
secours sans que les voisins fassent un geste pour le défendre.
Pour obtenir cette « main-foite » qu'il réclame, il faut qu'il
puisse persuader à d'autres États que son ennemi est également
leur adversaire, ou mieux encore (]ue cette persuasion existe déjà.
Il se forme alors une cotilitiun, autrement dit une association
fondée sur des craintes communes; et, naturellement, la commu-
nauté des haines engendre, chez ceux qui haïssent le même peu-
ple, une sympathie pi-oportionnée à ces antipathies identiques.
Comme rexpli(|ucnt fort bien les philosophes, la haine n'est que
le revers de l'amour. Ou s'éprend de (|uelqu'un ou de quehjue
chose uniquement parce qu'on sait que cette personne ou cette
chose sont désagréables à un ennemi. Il y a (piehiues années, au
moment où les Italiens étaient battus par les .Vbyssins. un conilit
manqua d'éclater entre l'Italie et le Brésil à propos de certaines
altcMcalions entre émigrauts italiens et ouvriers brésiliens dans
l'État (le Saint-Paul. Ces incidents donnèrent lieu à des manifes-
tations fort curieuses, où l'on entendit . proférée par des voix
brésiliennes, cette exclamation bien inattendue : «' Vive Méné-
lik! » De môme les Tchèques de Bohème, qui ont peu de rap-
ports avec nous, mais qui détestent coidialement les .Mlemands,
ne perdent pas une occasion de crier : « Vive la France! » C'est la
lrans|)osition d'une passion négative en passion positive.
l/histoire est pleine d'alliances (jui témoignent du fonctionne-
nieiil normal de cette loi. Oue voyons-nous à Salamine.* Des
A PliOl'iS I)F. l'aLLIAM.E RISSE. 187
Athéuiens et dos Spartiates qui fraternisscnt pour faire face à
renvahisseur pei*se. Uuehjiies années après, Sparte est en lutte
contre Athènes, dont la prépondérance a décidément excité la
jalousie, et nous voyons, dans le Ligue anti-athénienne, les Thé-
hains unis aux Laeédémoniens. Sparte triomphe : coalition d'A-
thènes avec Thèbcs. Cette dernière cité, sousÉpaminondas, monte
à son tour au pinacle. .Nouvelle alliance des Athéniens et des La-
eédémoniens. L'initiative des pouvoirs publics est généralement
visible dans ces sortes d'alliances, mais Topinion publique, gé-
néralement aussi, n'a pas de peine à suivre les choix de ceux qui
dirigent la diplomatie. Parfois l'opinion précède, et les hommes
d'État ne font que suivre les indications de la voix publique. La
voix publique elle-même jaillit de la « force des choses ».
Il y a. en certains cas, des rapprochements qm s'imposent entre
nations, comme ils s'imposent entre personnes inconnues, indif-
férentes, que menace tout à coup un même périL
L'histoire romaine ofïre un bel exemple d'amitié fondée sur
une commune inimitié. C'est celui de l'alliance entre Rome et
Marseille, également hostiles aux Carthaginois. La sympathie fut
vive et durable entre ces deux républiques, dont la plus grande
ne finit par absorber la plus petite — longtemps après l'absorp-
tion de la Provence et de l'Espagne — que lorsque les Marseillais,
au cours des guerres civiles, eurent pris le parti de Pompée. De
même, au cours des longues guerres entre la France et l'Angle-
terre, la séculaire entente entre la France et l'Ecosse. De même
encore, pendant les luttes contre la maison d'Autriche, la sécu-
laire entente entre la France et la Turquie. Ce dernier exemple a
même cela de curieux qu'il heurtait de front toutes les traditions
reçues et que la sympathie créée par la situation avait à lutter
contre des antipathies dues à la religion, aux mœurs, à la race.
C'est un « cas limite •, une preuve de la puissance que peut
avoir une inimitié commune pour triompher d'une foule d'autres
causes propres à engendrer la division.
D'une façon générale, l'apparition des grands conquérants est
une cause extraordinaire d'unions entre gens qui ne songeaient
pas à s'unir. Ce sont les « grandes coalitions », suscitées par le
1^^ LA SCIENCE SOCtALE.
besoin de contre-balancer les grandes anihitions : coalition des
cités grecques contre Alexandre, coalition des peuplades anglaises
contre César, coalition des Romains, des Francs et des (loths contre
Attila, coalition de l'Europe presque* ontièrc contre Napoléon.
Presque entière, disons-nous, car le conquérant conservait mal-
gré tout deux sympathies : celle du Danemark et celle de la Po-
logne, deux vaincus, deux écrasés, qui avaient trop cruellement
soullert de la part des coalisés pour n'avoir pas à gagner quelque
chose aux succès de celui que visait la coalition. Et ces deux excep-
tions confirment très logiquement la règle.
De cette grande loi se dégage un corollaire, assez connu d'ail-
leurs comme vérité empirique : Ica Etals s'aiment plua de loin que
de près. Les alliances les plus stables, celles qui se traduisent par
conséquent en sympathies plus sérieuses, sont celles qui s'établis-
sent entre États non voisins. L'histoire de France nous atteste,
par exemple, que les trois alliés les plus tidéles de notre pays ont
été l'Lcosse, la Suède et la Turquie. C'est surtout avec ses voisins
qu'on a des procès ; mais comme ces voisins ont eux-mêmes d'au-
tres procès avec des voisins à eux, qui ne sont pas nos voisins
à nous, il est tout simple de s'entendre avec ces derniers. L'Ecosse
fut notre amie par haine de l'.Xngleterre, la Suède et la Tutquie
par haine de l'Empire et de la maison d'Autricbe. .aujourd'hui,
dans l'Amérique du Sud, on parle d'une entente entr»^ le Vene-
zuela et l'Équaleur contre la Colombie, qui les sépare, et dune
autre entente, éventuelle il est vrai, entre le Chili et le Brésil contre
la Uépublique Argentine, qui les sépare cyalement. La grande
force de l'alliance franco-russe, c'est (jue les possessions fran-
çai.scs et les possessions russes, malgré l'espare immense que les
unes et les autres occupent à la surface du globe, ne se touchent
nulle part, au lieu (pio lAllomagne, avec (|ui les deux peuples ont
ou peuvent avoir des démêlés, touche également leurs deux terri-
toires. Certes, ce n'est pas là une loi sans exceptions. Elle est sou-
mise, en ell'et, aux variations et aux perturbations qu'y jettent
les deux autres causes de sym[)athie dont nous avons à parler
encore. En outre, il est naturel de considérer comme adversaire
un pays même éloigné, si ce pays est \<>isin et adversaire d'un
A PRoros DE l'alliance russe. ISÎ)
autre pays éloiiiné considéré comme ami. Enlin, parmi les voisins
de chaque peuple, il en est qui se touchent eux-mêmes, et qui
peuvent se trouver en conflit, de sorte que riutérèt national com-
mande l'alliance, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. C'est ainsi
que le roi Charles V, pendant la guerre de Cent Ans, faisait fête
à l'Empire, et que Fraurois V, au contraire, au moment de ses
luttes contre Clarles-Quint, essayait de séduire l'Angleterre par
les magnificences du Camp du drap d'or. La grandeur menaçante
de la maison d'Autriche poussait donc la France à se réconcilier
non seulement avec les Turcs, ennemis communs de la chré-
tienté, honnis et redoutés à cette époque avec la dernière éner-
gie, mais encore avec les Anglais, ennemis traditionnels, objets
de mille rancunes populaires, et cela, un demi-siècle à peine
après la fin de la guerre de Cent Ans. En fait, cette alliance avec
l'Angleterre, vainement recherchée par François F'', se trouva
réalisée un instant, sous Louis XIV et Cromwell, en présence de
la prépondérance espagnole. Bref, entre deux voisins ([ue l'on
n'aime pas, la règle est de traiter le moins dangereux en ami pour
se garder de l'autre, quels que soient les griefs du passé et les ris-
ques de brouille pour l'avenir.
On a dit souvent que les nations sont entre elles à l'état
sauvage, ce qui expliquerait leur égoïsme, le rôle prépondérant
de l'intérêt dans leurs alliances, le sans-gêne avec lequel elles
abandonnent des nations amies pour s'allier à des nations en-
nemies. Mais on n'a pas expliqué pourquoi des collectivités
composées d'individus civilisés font preuve d'une telle « sau-
vagerie )). C'est que les États sont des organismes, et non des
individus, et que ces organismes ont pour raison d'être une
chose toute spéciale : le maintien de la sécurité. Dès lors l'homme
le plus charitable et le plus bienveillant du monde, capable
de secourir un ami ou même un ennemi personnel dans l'infor-
tune, ne croira pas, en conscience, s'il est dépositaire du pouvoir,
avoir le droit de compromettre le repos, le salut même de son
pays en des aventures dangereuses. lia une consigne utilitaire, et,
presque toujours, il l'observe, ce qui le met quelquefois en con-
flit, comme nous allons le voir, avec des « courants d'opinions ».
lîlO LA SCIENCE SOCIALE.
Il est en effet des sympathies internationales qui ne sont pas
fondées sur ce besoin de faire face à un daneer commun, et
procèdent d'un sentiment plus désintéressé, d'une source plus
noble, phis individuelle aussi, et plus dégagée de l'action des
pouvoirs puljlics, qui les subissent et les utilisent, mais ne les
créent pas.
Tout d'abord, notons les sympathies fondées sur le sentiment
d'une commune origine, sympathies qui ont joué un grand
rôle dans les guerres et les révolutions de tout le siècle der-
nier.
II. — \.\ l'ARK.NTK lus IIACKS
On parle beaucoup, aujourd'hui, des « nations sœurs ». Cette
expression demanderait à être éclaircic. Kn effet, au point de
vue de la descendance, il est certain que de grands mélanges
de peuples se sont opérés en chaque [)ays, au point qu'on ne
peut se flatter raisonnablement de voir, dans un ensemble
dhommes habitant une région quelcon(|ue. les arrière-petits-
enfants de mêmes ancêtres, ou d'ancêtres parfaitement homo-
gènes. Les anthropologistes y perdent leur latin, et ne peuvent
se reconnaiti'f^ au milieu de la confusion de leurs dolichocé-
p'iales et dtî leurs brachycéphalcs. Ce (|ui est vrai, c'est
qu'il est des peuples dilférents, soit voisins, soit éloignés, chez
lesquels la prédominance de certaines populations a gravé
une véritable empreinte sociale, d'oîi résuUent des analogies.
Celle de ces analogies qui frappe le plus est l'analogie des
langues, lacjuelle ne va pas sans d'autres ressemblances eu ce
(pii concerne les mœurs et la tournure d'esprit, et qui sup-
pose, en fait, de vraies parentés entre les peuph's, au moins
pour la Iraction (pii a su imposer son langage au reste du
pays. Il est certain, par exemple, que, parmi l(>s ancêtres des
Uoumains actuels, fjuch/ues-uns au moins ont du venir, sinon
d'Italie, du moins de provinces très fortement imprégnées de
la civilisation romaine. Or, plus les voyages se multiplient.
[)lus les communications deviennent faciles, et plus ces ana-
A PROPOS hf. l'alliance risse. VM
logies sont remarquées, commentées, exploitées: et il est indé-
niable que la découverte de telles ressemblances crée de vastes
sympathies collectives dans lesquelles l'action des gouvcrnemeul>
n'est pour rien. Ce phénomène dépend plutôt des cultures in-
tellecluoUes. C'est en apprenant l'histoire qu'on sent éclore ces
allections, et en la vulgarisant qu'on les rend populaires. On
se découvre des cousins, et on les aime , uniquement parce
qu on sait ou (pi'on croi/ qu'ils sont des cousins.
Il y a eu quelque chose de ce sentiment dans le « cou-
rant » qui a créé l'unité italienne, et qui, aujourd'hui encore,
pousse les « irrédentistes » à la réunion de Trieste et du Tren-
tin à l'Italie. C'est ce sentiment qui a permis le « réveil » des
principautés balkaniques. C'est lui qui explique le pangerma-
nisme, le panslavisme, le paDhellénisme. et toutes les aspirations
qui commencent par « pan ». On sait que, lors de l'insurrec-
tion des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, l'Kspagne
lutta longtemps pour reconquérir celles-ci, et ne se résigna
que tardivement à sa défaite. Ces souvenirs n'ont pas em-
pêché, au lendemain de la guerre hispano-américaine et des
désastres si complets de l'Espagne, les républiques sud-améri-
caine> d'envoyer des représentants au congrès de Madrid.
pour poser les bases d'une sorte de vague union entre tous les
pa^s de langue espagnole. Notons encore la sympathie toute
spéciale des Hollandais pour les Boers, les rapports excel-
lents du Portugal et du Brésil, et même la facilité avec laquelle
le Japon, après sa guerre avec la Chine, s'est raccommodé avec
les Chinois. Observons aussi le peu de dilticultés avec lequel
les Russes s'assimilent peu à peu certaines peuplades tartares
récemment annexées à leur empire, alore que la Finlande,
pays de formation sociale bien différente, résiste énergiquement
à ce g-enre d'assimulation. Le tsar sera plus spontanément ac-
clamé dans les steppes des environs de Samarkande qu'à quel-
ques verstes au nord-ouest de Saint-Pétersbourg. C'est que le
Russe, en définitive, n'est qu'un Mongol dégrossi et que, trans-
porté au centre de l'Asie, il se retrouve, socialement parlant,
« en pays de connaissance >^.
102 LA SCIENCE SOCIALE
L'anliqiiité nous montre que la loi dont nous parlons a fonc-
tionné longtemps avant nous. Les Ioniens se liguaient volontiers
contre les Doriens, et vice verso. Platée, voisine d'Athènes, se
montra, comme on le sait, ralliée fidèle de celle-ci. et poussa
même l'amitié jusqu'à l'héroïsme. Alexandre se flattait de des-
cendre des lléraclidcs. et les Macédoniens, après leurs victoires
sur la Grèce, s'enorgueillissaient d'être (irecs, tle cond>attre
les « barbares » à coté des (irecs. L'intérêt peut se mêler sans
doute à ces alliances entre nations-sœurs ou cités-sœurs ;
mais, toutes choses égales d'ailleurs, on se découvre plus faci-
lement des intérêts communs avec ceux qui vous ressemblent
qu'avec ceux qui ne vous ressemblent pas. Ce sentiment de la
communauté de race est toujours ce qui a facilité les fusions,
après les guerres et les convulsions politiques qui en sont or-
dinairement le prélude. Ln État ne se résout pas sans résis-
tance il devenir province; il se débat, il lutte pour la conser-
vation; mais, une fois l'indépendance perdue, il se console en
pensant que les vai/u/ueurs sont ses frères. La rancune fait
place à la sympathie, et cette sympathie, en ce cas particulier,
prend la forme d'un patriotisme plus large, substitué à un pa-
triotisme plus étroit. Sous (^hailcs le Téméraire. Français et
Ho urgui gnons s'aimaient peu, car la passion conquérante ou
défensive éclipsait alors tout autre sentiment, lue fois la Hour-
gogne réunie à la couronne, la conscience de l'identité de
race a repris le dessus, et, lors des combats sous Dijon, en 1870,
nul Hourguignon ne s'est avisé de se réjouir de l'arrivée des
AllcHiands, sous prétexte de saluer en eux les vengeurs de
Charles le Téméraire. De même entre Vénitiens et Cénois. entre
Saxons et Prussiens. Comme contre-épreuve, nous avons le cas
des Anglais et des Irlandais, des Autiichiens et des Tchèques,
des Magyars et des Uoumains de Transylvaniti qui, malgré leur
séculaire réunion sous une dominai ion commune, continuent à
se haïr, parce qu'ils ne se sentent « cousins » à aucun degré
perceptible.
Parmi les phénomènes actuels, le plus frappant peut-être,
au point de vue (jui nous occupe, est celui d(^ la sympathie (jui
A I'Rti|'0> riE L ALLIANCE RIS^E. l!».'}
raj)proclic les Allemands tlAllemagne et les Allemands d'Au-
triche. Celte sympathie a grandement facilité la conclusion de
la Triple Alliance, et donne lieu encore, de temps en temps, à
des manifestations sig-nificatives. Parmi les Autrichiens de race
allemande, un grand nombre, loin de g-arder un souvenir amer
de Sadowa, acceptent parfaitement l'idée d'une fusion de leur
pays avec la Prusse et les autres États de l'empire allemand.
Or. comme les Allemands forment en Autriche la caste domi-
nante, le gouvernemont autrichien, malgré l'instinct de conser-
vation (|ui devrait le détourner de cette tendance, se trouve
orienté dans le sens prussophile. Quoique voisins, les deux
peuples sont donc amis; mais, il ne faut pas se faire illusion,
les choses pourraient changer d'aspect si le pouvoir tombait
aux mains des Slaves, surtout aux mains des Tchèques, séparés
des Allemands par une violente et séculaire antipathie. Toute-
fois, ce renvereement de situation n'est pas près de se produire,
car les Slaves sont plus faibles socialement, plus dispersés, plus
divisés que leurs rivaux. En outre, les Hongrois, qu'ils détestent
aussi, se trouvent rapprochés des Allemands par le besoin de
combattre l'ennemi commun. L'Allemagne jouit donc en Au-
triche de sympathies positives et de sympathies négatives. Quant
à l'Italie, c'est un fait bion connu qu'elle n'éprouve aucune sym-
pathie pour l'Autriche. Mais l'action de la première loi que nous
avons étudiée la portée à rechercher l'alliance de l'Allemagne,
peuple non voisin et protecteur indiqué par la nature. Elle se
trouve donc reliée à l'Autriche par force, comme on est forcé
de saluer quelqu'un avec qui on est eu froid quand on le ren-
contre chez un ami commun. Les sympathies de race de l'Italien
vont à l'Espagnol — des démonstrations l'ont prouvé lors de la
guerre hispano-américaine — et même aux Français, comme
l'indiquent de temps à autre certains discours ou certains écrits.
Seulement l'intérêt de l'État l'emporte sans conteste sur ces
vagues aspirations.
Le rôle de la race dans la formation des sympathies éclate
encore dans les mouvements d'opinion qui ont accompagné
quelques-unes des dernières guerres. Aucune nation européenne
l'.>4 LA SCIENCE SOCIALE.
n'a été sérieusement portée à s'enthousiasmer pour les Ilovas
attaqués par la France, pour les Marocains comijattus par les
Espagnols, pour les derviches vaincus par l'expédition anglo-
égyptienne. En revanche, on sait les sympathies quont obtenues
les lioets, non seulement dans toute l'Europe, mais encore en
Angleterre même, où des conférenciers ne craignent pas de plai-
der leur cause, ('/est que Hovas, Marocains, derviches sont des
hommes (Vautres mers, au lieu que les Hoers sont des descen-
dants de Hollandais et de Français. Si l'Orange et le Transwaal
avaient été conquis sur des Cafres, la chose n'eût excité aucune
émotion.
On conçoit que le développement de sympathies sembla l>lcs
marche de pair avec celui de l'instruction. Les peuples qui
n'appiennent pas l'histoire sont comme les familles cpii
oublient leur généalogie. Il peut leur arriver de rencontrer des
cousins sans les reconnaître. Au contraire, si la généalogie est
conservée, elle engage à traiter en parents des individus qu'on
n'aurait pas ou l'idée d'admettre chez soi. De même, \'iih'-e
(ju' ils riaient /tarrnts a été, au dix-neuviémesiècle, un des grands
instruments qui ont facilité le raj)prochement des divers peu-
ples slaves, soit dans l'Empire autrichien, soit dans la péninsule
des Balkans. Ces populations, pour nous servir d'une expression
dont on abuse au point delà transformer en « cliché », ont « pris
conscience d'elles-mêmes » et du lien (jiii les unissait à d'autres
populations. Ce même proiirès de l'instruction est pour beau-
cou[) dans les diverses manifestations ccltophiles dont nous avons
été aussi témoins, notamment dans ces fêtes ou congrès «pii ont
réuni, à certains moments, Has-Rretons, Irlandais et Callois. C"e>.t
ainsi cpie les historiens, les archéologues, les [)liilc)!o,i;ues, et les
poètes à leur suite, aident. ([ueUfuefois sans s'en douter, A la
formation de sympathies internationales.
Cette particularité nous amèm* tout naturellement à la troi-
sième classe de sympathies : celles (|ui se fondent uniquenuMit
sur le [)rosélytisme des idées, sur une sorte de concept moral
dépouillé de toute arrière-pensée dintérêt ou de toute considé-
ratii)n etlinol(>::i(pie.
A l'itoi'os ni: l'ai.i.ianci: risse. in.'i
III. LK PHOSKLVIISMK DF.S IDEKS
Ce genre de sympathie fleurit surtout chez les peuples à in-
tense développement de clans politiques. Il correspond encore,
quelquefois, à l'exaltation du sentiment religieux.
La Marseillaise, le Clianl du départ, sont instructifs à ce point
de vue. Les révolutionnaires de 1793 n'en voulaient pas précisé-
ment aux étrangers qui faisaient la guerre à la France, mais à leurs
rois, A leurs empereurs, à leurs « tyrans ». Cet état d'àme a per-
sisté, sous des formes variées, pendant tout le dix-neuvième
siècle, et s'est révélé par la sympathie prodiguée à toutes les
insurrections, parer que c étaient des insurreelions. Trois en-
thousiasmes, particulièrement éclatants, se détachent de la masse :
enthousiasme pour la Crèce révoltée contre la Turquie, enthou-
siasme pour l'Italie révoltée contre l'Autriche, enthousiasme pour
la Pologne révoltée contre la Russie. Inutile de rappeler les faits
innombrables qui ont affirmé ces sympathies, presque toujours gé-
néreuses, parfois déclamatoires. Elles ont poussé certains gouver-
nements ;'i des équipées imprudentes, mais qui attestaient, dans
tous les cas, le triomphe d'un « idéal » politique. Tel peuple re-
présentait-il l'esprit de révolution? Il avait la sympathie interna-
lionale des révolutionnaires. Tel autre incarnait-il l'esprit de
résistance et de répression? Il attirait, moins bruyamment,
mais réellom.ent. la sympathie internationale des conservateurs.
On avait des amitiés et des inimitiés par principe. La question
de Tesclavage fit beaucoup, pendant la guerre de sécession,
pour le triomphe des États du Xord. qui pourtant avaient bien
d'autres visées que l'émancipation des esclaves. 3Iais des mil-
lions d'Européens ne virent cette vaste querelle qu'à travers
la Case de ronde Tom.
A vingt-cinq siècles de distance, les cités grecques nous offrent
un spectacle analogue. La sympathie des aristocrates va vers les
cités aristocratiques; celle des démocrates vers les cités démocra-
tiques. Xénophon et Platon se rendent suspects de « laconisme »,
1!h; la science sociale.
parce qu'ils no craifineiit pas. à l'iieure même où Athènes lutte
si cncri:iqiieiiient contre Sparte, de témoigner leur admiration
plus que « ])latoniquc •■ pour la constitution de cette dernière
cité. Au moyen âge, si l'on relisait l'histoire des g-uelfes et des
gi])elins, on assisterait à des spectacles analogues. Sans doute, des
questions d'intérêt, des perspectives d'alliance viennent parfois
se mêler tout naturellement à ces sympathies désintéressées; mais
souvent le mouvement de sympathie est vraiment spontané, et
justifie le proverbe : « (Jui se ressemble s'assemble. » Il arrive
que ceux qui associent leurs afl'ections à distance, en plusieurs na-
tions, sont de part et d'autre des vaincus, n'espérant rien les uns
des autres, et résignés à leur défaite. Us s'aiment néanmoins, et
se le disent, conmie les légitimistes français aimaient les carlistes
espagnols et les miguélistes portugais, ou comme les socialistes
d'un pays quelconque fraternisent systématiquement avec ceu.x
de tous les autres pays.
Ceci étant, on conçoit (jue l'identité de relig-ion, surtout aux
êpo(jues (le vie religieuse intense, puisse faire également sym-
pathiser les nations. La coalititm qui a produit les croisades
n'aurait pas existé sans cette sympathie de nature supéi'ieure,
(jui avait à triompher de mille rivalités et de mille motifs de dé-
sunion. Hn a vu des chevaliers anglais aller combattre les Maures
en Kspague. Durant les guerres de religion, au seizième et même
au dix-septième siècle, les catholiques tournaient spontanément
leurs regards vers cette même Kspagne, pendant que les protestants
s'adressaient à l'Angleterre ou A la Hollande. Dans les Balkans,
la Hussie a longtemps bénéficié des ressemblances qui existent
entre l'orthodoxie grec(|uc et l'orthodoxie russe. Aujoui'd'hui
encctre, une des causes qui intéressent les Kuiopéens î\ l'.Vbyssi-
nie et contrijjuent à mettre en relief la bi/arre ligure du négus
Ménélik, c'est sans contredit ce reste d<' christianisme conservé
par les Kthio[)iens à travers les siècles, dans leur lie de monta-
gnes battue de tous c<Més par le Ilot du (h'-seit musulman. Cette
svmpathie existaitavant même()uerAl)yssinie eût été découverte,
alors que des navigateurs portugais, g-uidés par de très vagues
légendes, cherchaient aux environs de la mer des Indes où pou-
A PROPOS DE L'ALUA^■CE lUSSE. 1!>7
vait Jjien <Ht'C le « royaume du prèti'e Jean ». Mêmes sympathies
entre musulmans, malgi'é cVénoi'mes distances. On a vu le res-
sentiment de défaites éprouvées par les Marocains se propager en
Turquie et jusque dans l'Inde. Los Mongols devinrent hostiles
aux chrétiens, lorsqu'ils se furent islamisés, et pourtant c'est
Tamerlan qui a infligé aux Turcs la plus effroyable défaite qu'ils
aient jamais subie. N'oublions pas enfin les sympathies dont la
France est l'objet de la part des catholiques orientaux, et tout
spécialement des Maronites. C'est par l'intermédiaire de la reli-
gion que la France exerce encore au dehors quelque prestige, et
les politiciens libres penseurs le savent si bien qu'ils n'hésite-
raient pas à déclarer la guerre à la Turquie si le Sultan déclarait
applicable, dans ses États, la loi sur les associations promulguée
le 1"" juillet dernier. La formule fameuse de C.ambetta : « L'anti-
cléricalisme nest pas un article d'exportation », fait admiraljle-
ment saisir la nature des sympathies que notre pays a su con-
quérir au dehors.
La sympathie fondée sur les opinious existe même entre peu-
ples vivants et peuples morts, entre le présent et le passé. Les
passions politiques envahissent le domaine de 1 histoire. On est
pour les républiques grecques, parce qu'on est républicain ; pour
l'empire romain, parce qu'on est impérialiste; pour la Suisse, à
cause de (iuillaume Tell ; contre Venise, à cause du conseil dos
Dix Ces sympathies et ces antipathies s'attachent généralement,
à vrai dire, moins à des nations qu'aux divers « clans » qui se
partageaient celles-ci. Dans le choix de ces amours, on est sou-
vent guidé par des illusions. Des démocrates fougueux ont loué
Sparte, ville aristocrate, gouvernée par deux rois, et où l'on
faisait un sort si dur aux esclaves. Des adversaires de la religion ont
exalté Socrate et ses amis, plus religieux au fond que le parti qui
les poursuivait. Il a été de mode, sous la Révolution, de maudire
César et de bénir Pompée, celui-ci ayant défendu la république ro-
maine contre un aspirant au pouvoir absolu. Puis, on s'est aperçu
que Pompée était à la tète des patriciens et César à la tête des
masses populaires, et l'on a vénéré dans le dictateur le « leader »
de la démocratie. Nous pourrions citer tel journaliste radical qui
T. X\XII. 14
1Î)S LA SCIKXCE SOCIALE.
soutient gravcmeut (|ue tout ce que nous avons de bien nous vient
(le Vercingétorix et que tous les abus, toutes les défectuosités so-
ciales dont nous soutirons, nous viennent de Charlemagne. De là
un grand culte pour le héros arverne et une haine farouche pour
le malencontreux fils de l*épin. (Jue dire de Louis \I. de Uichelieu.
et de tant d'autres ligures, autour des(|uelles tant de batailles,
inspirées par l'esprit de parti, continuent de se livrer?
Pour en revenir à la Kussic, dont, en ce moment même, nous
célébrons l'amitié avec tant d'éclat, il est bien évident que la
sympathie qui l'unit à nous no relève ni de la second-e, ni delà
troisième des lois (jue nous venons d'examiner. Il n'y a pas,
entre Russes et Français, communauté de race; il n'y a pas
communauté d'o[)inions ni de religion, à part cette large com-
munauté chrétienne dont les effets ne se font sentir qu'en pré-
sence des « barbares ». Au contraire, il y a plutôt antipathie et
incompatibilité entre rimmoi)ilité relative de la race slave et
la mobilité des Occidentaux. 11 y a antijjathie et incompatibilité
entre les opinions polili(]ues dominantes chez nous, où même
les plus fervents royalistes admettent une organisation parle-
mentaire, et les institutions autocrati(jues. le despotisme pa-
triarcal (le la Russie. Au point de vue religieux, il existe entre
les deux peu})les un antagonisme latent en Palestine, antago-
nisme (pii, prenant la forme aiguë A certaines épo(jues. a fait sur-
gir la « question des lieux saints ». i^'où vient donc la sympa-
thie pourtant sincère, loyale, enthousiaste même, dont nous
sommes les témoins? Elle vient uniquement de la première cause
que nous avons relevée, à savoir de ce sentiment, d'ailleui-s plus
ou moins bien éclairé, de la sécurité extérieure, qui est aux na-
tions ce (jue l'instinct de la conservation est aux individus, l/a-
mour pour la Russie est fait du ressentiment contre l'Allema-
gne, ('/est une reconnaissance anticipée pour une protection
éventuelle, et rien de i)lns. (»r, ces éventualités, on ne peut y
faire allusion ofliciellement. Les représentants de la France ne
[)euvent pas dii-e A la Russie : « Nous tendons les jjras vers
vous parce (pie vous pouvez mettre sur pied des armées innom-
brables. » bes rei)résentants de la Russie ne peuvent pas rë-
A l'KOF'ùs HE l'alliance russe. lî>n
pondie à la France : «■ Xous fraternisons avec vous parce que
vous êtes une des plus riches nations du globe, et que votre
crédit se soutient merveilleusement. » Cela se pense, mais cela
ne se dit pas, parce que ce n'est ni sentimental, ni digne, ni
prudent, ni protocolaire. Voilà pourquoi il est si difficile, à
ceux qui ont ou se donnent mission de célébrer lamitié franco-
russe, de sortir de banalités du langage diplomatique. C'est
toujours la paix, le maintien de la paix, le grand bien de la
paix, conservé au monde par la bonne intelligence de deux
grands peuples puissants et pacifiques. On ne peut tirer ni de
la formation sociale des deux peuples, ni de leur origine, ni
de leurs institutions, ni de leurs aspirations, ni de leur re-
ligion, des « motifs » autour desquels on enguirlanderait des
considérations moins banales. L'Allemagne et rAutriche ont
plus de choses à se dire, en de telles circonstances, que la France
et la Russie. Seulement, les doux premières sont voisines, ce
qui peut facilement tout gâter.
Au reste, ces sympathies entre deux peuples absolument dif-
férents ne sont pas, tout imparfaites qu'elles soient, sans
offrir certains avantages au point de vue du progrès général
de l'humanité. Les contacts individuels entre nationaux des
deux pays trouvent, grâce à ces ententes, l'occasion de devenir
plus fréquents. Le pays le plus avancé peut exercer une in-
fluence éducatrice sur l'élite du pays le moins avancé. Ce résul-
tat n'est pas infaillible ; il a simplement des chances de se pro-
duire. Certes, nous ne sommes pas pour les Russes de fameux
instituteurs; mais nous avons tout de même des choses à leur
apprendre, et, puisque les leçons des Anglais ont le tort de ne
pas se faire accueillir avec faveur par les peuples slaves, il n'est
pas fâcheux qu'une plus ample et plus haute vogue soit donnée
chez les Russes à ce qui peut leur venir des Français.
G. d'Azamblja.
HISTOIRE
DE LA FORMATION PAKTICl LARISTE
XIII
L'INTRODUCTION DES SAXONS
DANS LA GRANDE-BRETAGNE PAR LES JUTES d).
Avant (l'examiner les causes de déformation du type féodal,
nous avons ù connaître la formation d'un autre type, sorti, comme
celui du Franc, d'une émigration saxonne conduite par des cliefs
odinifjucs. ("/est le type du Saxon de la (irande-Iîretagne, appelé
dans la suite Am/lo-Saxon.
Le Saxon de la (Irande-Hretagne a diil'éré du Saxon du Conti-
nent en ce qu'il a rencontré, comme le Franc, un sol rklio. VA il a
diflcré du Franc en ce cpi'il a rendu le .«0/ vacant , comme avait
fait le Saxon du continent dans la plaine du W eser, occupée par
les Chérusrpies.
Le sol riche sur le(|uel s'est formé le type anglo-saxon est la
partie fertile de l'Angleterre proprement dite, les belles plaines
de ses grands fleuves. L'invasion saxonne, à l'origine, s'est ar-
rêtée net au pied des trois grands massifs montagneux de l'ouest,
d'où ces lleuves descendent : le massif de Coruouaillcs, celui du
Pays de Galles et celui du (aimherland. Klle s'est heurtée au
nord contre les hautes terres de l'Kcosse, dites Lplands et High-
inuds, vaste accouplement des monts (Iheviot et Crampians.
La richesse de production dont sont cnj).il>les ces supei-hes
(I) Voir liniicle prérédenl, août I'.k'I : Science sociale, l. WXII, p 102.
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICLLARISïË. 201
plaines l)asses de l'Angleterre est assez connue : il est inutile (jue
j'y insiste.
Mais ce pays, aussi fertile par nature que beaucoup des meil-
leures parties de la C.aule, n'avait pas été colonisé par les F{o-
mains de la même manière que celle-ci. La cause en était à la
dillérence des conditions atmosphériques. Le nord de la Gaule
lui-même, auquel on donnait le nom particulier de Gaule Bel-
gique, au delà de la Marne et de la Seine, n'avait été que faible-
ment romanisé : nous avons vu que les Francs ne s'étaient
trouvés véritablement enveloppés par les institutions romaines
qu'en atteignant la Seine. Le climat est ce qui détermine le
plus normalement l'aire de diffusion dun peuple. En montant
au nord, le Romain sortait bien plus de son climat qu'en s'éten-
dant à l'orient, dans le bassin de la Méditerranée ou, sur la droite
du Danube, à travers l'Europe centrale et de là eu Asie Mineure.
C'est pourquoi la colonisation romaine, qui s'est tant allongée
vers l'orient, s'est arrêtée court dans le nord, malgré une puis-
sante et longue occupation militaire. (Voir une carte de l'Em-
pire romain. — Atlas Vidal-Lablache, 10. i
La pensée des Romains, en occupant militairement la Grande-
Bretagne, n'avait pas été de s'y répandre, de s'y enrichir et d'en
jouir par des installations domaniales et urbaines. Cicéron. dis-
cutant de quel produit pourrait être la conquête du pays, con-
cluait qu'il n'y avait à en tirer que des esclaves. César, dans son
expédition d'Outre-Manche, ne s'était pas proposé autre chose
que d'enlever aux Gaulois l'appui d'un peuple voisin : « Bien
que l'été, dit-il. fût près de finir et que. dans cette région, où
la Gaule s'incline tout entière vers le nord, les hivers soient
hâtifs. César entreprit de passer en Bretagne, parce qu'il sa-
vait que dans presque toutes nos guerres contre les Gaulois
des secours étaient venus de là à l'ennemi. » [De Bello gallico,
lib. IV. 20.)
Les conditions atmosphériques des contrées septentrionales
étaient antipathiques et rébarbatives à des Méditerranéens. Cela
va de soi et subsiste aujourd'hui. Ces hommes ne peuvent se
détacher d'un ciel bleu. C'est ce qui fait que les Romains ne se
202 LA SCIENCE SOCIALE.
laissèrent pas attirer par la fertilité de ces terres embrumées :
« Je ramènerai, dit Tacite, à la vérité des faits, ce qui, mal
connu jusqu'ici, a exercé le savoir-dire de nos devanciers. Le
ciel de lirctagne est repoussant (fœdum) par ses pluies et ses
brouillards continuels. Quant à des froids riijoureux, il n'y en
a pas. Si l'on excepte l'olivier, la vigne et les autres espèces
natives des pays chauds, le sol se prête à toute sorte de pro-
ductions; il est fécond. » {Vie d'Agricola, 10 et 12.) C'est ici
le lieu de rappeler le cri que laissait échapper ce même Romain
au début de sa description de la Germanie, malgré l'intérêt si
cxpressirque lui avaient inspiré ces régions du nord : « Sans comp-
ter, dit-il, le péril d'une mer menaçante et inconnue, f/ui donc
(juilterait l'Asie, r Afrique ou l'Italie pour aller habiter une
terre sans relief, au ciel austère, à l'aspect triste et sauvage, >/
là ?i' était sa patrie? » [Germanie, 2.)
Mais quelle que fût leur répulsion pour la nature septentrio-
nale, les Homains, quand ils eurent une fois mis le pied dans la
(Irande-Bretag-ne, ne purent plus limiter leur conquête. Ils se
trouvèrent aux prises avec des peuplades encore très peu séden-
taires, qui, combattant à la façon des nomades, disparaissaient
au plus loin dans la déf.iitc et repaiaissaient, grossies de nou-
velles bandes, on de torrentielles incursions. Nulle part on uf
pouvait poser en face de ce peuple mouvant une frontière li\e et
assurée. Les concjuérants durent pénétrer juscpi'au fond de ce
réservoir d'hommes et opposer à ces interminables courses l'obs-
tacle de deux « grandes murailles », élevées en travers du pays :
le mur d'Adrien, entre le golfe de Sohvay et l'embouchure de la
Tyne, et le mur de Septime-Sévère, entre le golfe de la Clyde et
celui du Korlh. Mais rc n'était pas là un moyen suflisant pour
lixer au sol ces êtres remuants; ils restèrent toujours prêts à
courir sus aux Romains ou ;\ se jeter les uns sur les autres. La
domination imj)ériale, pendant (piati'e siècles et demi, n'eut
d'autre souci que de les contenir.
I>«'[)uis le premier débanjuemeut de César, en 5.'» avant l'ère
chrétienne, juscju'au retrait dèiiuilif des légions rappelées par
llonorius, en VOS, contre la grande invasion barbare du eonti-
IIISTOIHK DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 20.'{
lient, il n'y eut d'auti'es formes de l'oecupation que celles-ci :
r La création de voies romaines ponr faire circuler les lé-
gions. La plus connue de ces voies dans l'histoire est celle qui
traversait obliquement l'Angleterre de Douvres à Chester. Klle
menait ainsi à la fois du sud au nord et de l'est à l'ouest. Klle
suivait la direction générale des hauteurs qui sont comme l'é-
pine dorsale du pays et permettait de le dominer tout entier.
2" La construction do camps retranchés. Ils sont l'origine de
tant de noms de lieu qui se terminent par la finale cester ou
chester, ancienne prononciation saxonne du mot latin raslrwu,
camp. Le pays de Chester entre autres, célèbre aujourd'hui par
ses fromages, doit précisément son nom au camp qui gardait
l'extrémité occidentale de la voie romaine dont il vient d'être
question.
3" L'installation de factoreries. Sous la protection des camps,
les marchands romains faisaient quelques établissements où ils
récoltaient des esclaves et trafiquaient des pelleteries du nord
que leur procuraient les chasses des indigènes.
ï° La formation de colonies de fonctionnaires . Les multiples
emplois de l'administration impériale fournissaient le recrute-
ment le plus clair de l'immigration romaine en Grande-Bretagne
où, comme nous venons de le voir, la colonisation était sans at-
trait naturel pour les hommes de race méridionale. Les fonction-
naires du moins y trouvaient à piller comme ailleurs. Il est
vraisemblable cependant qu'eux-mêmes cherchaient peu à s'y
implanter. Ils ne faisaient là qu'une colonie instable. Us devaient
aspirer à des provinces plus ensoleillées et à des profits plus
larges au milieu de populations moins primitives.
5" La fondation à' établissements publics. Ces établissements
étaient créés parles Empereurs pour répondre à certains besoins
intellectuels ou matériels du personnel administratif et des rares
Romains colons bénévoles.
Il n'y eut donc, en Grande-Bretagne, rien de cette invasion
de particuliers, de ce peuplement latin, de cette fusion des in-
digènes et des conquérants, qui se produisit en Gaule. Il ne s'est
pas fait une race de « Britanno-Komains » comme il s'en est fait
:>0i LA SCIENCE SOCIALE.
une de (lallo-Komains. Kt la raison en est que les Romains ont
pratiqué eiHlrande-Bretagne Foccupation militaire et administra-
tive, non la colonisation agricole.
Aussi, lorsque, après '*53 ans de ce régime de domination, THm-
pire, ramassant ses dernières forces contre les Barbares, rappela
de la Grande-Bretagne ses légions, ce fut le départ grénéral des
Romains. On en pourrait presque dire le jour et l'heure comme
de la levée d'un siège. Il n'y eut pas là, comme sur les points où
l'invasion forçait la frontière, une défaite de la puissance impé-
riale, mais un e.xode de la population romaine. Et, en se retirant,
cette population, composée surtout de soldats et de fonction-
naires, ne laissa après elle rien d'une action quatre fois séculaire.
Le néant de son œuvre était tel que Monta lembert a bien pu
écrire: « Pas plus dans les institutions que dans les monuments
de latirandc-Brelagne. Borne impériale n'a laissé aucune trace de
sa hideuse domination. La langue et les mœurs lui ont échappé
comme les lois. Tout ce qui n'est pas celtique y est teutoniquc. »
{Les Moines d" Occident, \'\\. X, chap. i. i. IL page 11.)
Tout ceci nous e.\[)li([ue comment les chefs odiniques, que nous
allons voir amener les Saxons en Angleterre après le départ des
Romains, n'y trouvèrent pas cette organisation administrative
romaine et cette population romanisée (|ui firent en (iaule toute
la force du pouvoir des Mérovingiens.
C.eque l'invasion saximne rencontra en (Irande-Brctag-ne, ce fut
de purs Celtes. Les Celtes étaient venus d(> la (iaule par un afilux
incessant. Ils se poussaient les uns les autres vers le nord à me-
sure qu'il en arrivait de nouveaux par le su(L A l'époque de l'oc-
cupation romaine et jus((u'à l'arrivée des Saxons, on pouvait dis-
tinguer comme tn.is bancs superposés de Celles, dont l'origine
remontait évidemment à trois dates dilFérentes.
A l'extrême norJ, c'est-;\-dire dans l'Kcosse, se trouvaient re-
foulés ceux ([ui étaient le plus anciennement débarqués. Leurs
nui'urs restées toutes nomades répondaient bien à l'état primitif
des Celtes. Cette rég:ion (jui. aujourdhui encore, est célèbre pour
la chasse, les avait inclinés vers la décadence; ils avaient toute
l'allure des popidations chasseresses, ils en avaient laspect sau-
HISTOIRE DE LA FORMATION l'ARTlCULARISTE. 205
vaiie, ils se tatouaient. (Icux qui occupaient le versant oriental
de IKccsse formaient h nation des Pietés ; ceux (|ui occupaient
le versant occidental, la nation des Calédoniens. Mais, du coté
de l'occident, ils étaient inquiétés par d'autres Celtes qui, passés
d'abord du midi et du centre de l'Angleterre en Irlande, remon-
taient du nord de l'Irlande vers l'Ecosse à travers la mer, et s'em-
paraient des terres autour du golfe de la Clyde. Ceux-là formaient
la nation des Scots. Ce sont eux ({ui finirent par donner leur
nom à l'Ecosse : Scotland.
Du nord de l'Angleterre proprement dite à la limite septen-
trionale du bassin de la Tamise, un second banc de Celtes repré-
sentait bien le type moyen des populations de la Grande-Bretagne.
On les appelait Bretons. Ils étaient plus « civilisés » que les
Pietés et les Calédoniens, moins coureurs de bois, moins errants
de demeure en demeure, quoique encore très mobiles : ils vivaient
surtout de la vie pastorale. La contrée était admirablement dis-
posée à cet eil'et. L'Angleterre se partage en trois natures de sol
qui se côtoient constamment. Au fond des vallées, de luxuriantes
prairies : c'est là que paissaient les troupeaux de l'espèce bo-
vine, là que se retirait tout le monde l'hiver pour s'abriter contre
les froids. Sur les pentes des coteaux et des collines, de magni-
fiques forêts, particulièrement des forêts de chênes : c'est là qu'on
entretenait des troupes innombrables de porcs. Enfin, sur les
sommets, des landes suffisamment arrosées par l'humidité at-
moispliérique : c'est là que se développait l'espèce ovine. Je
laisse à penser si en pareil lieu il était facile aux Celtes de de-
meurer pasteurs et mobiles!
Un troisième banc de Celtes, confondu avec le précédent sous
le nom de Bretons, mais différent de lui, occupait le pays entre
la limite septentrionale du bassin de la Tamise et la Manche.
C'étaient des Belges, appartenant aux mêmes peuplades que ceux
du nord de la Gaule et portant parfois le même nom. C'est ainsi,
par exemple, qu'il y avait des Atrébates, comme dans l'Artois.
Ces troisièmes Celtes étaient ceux qui, de toutes manières et dans
tous les sens du mot, se rapprochaient le plus des Celtes de la Gaule.
Ils en étaient l'émigration la plus récente en Grande-Bretagne ; ils
200 LA SCIENCE SOCIALE.
comiiiei'c.aient un peu avec eux d'un côté du détroit A l'autre ; par
là même ils s'adonnaient à peu près comme eux, et plus que les
autres Bretons, à la culluie et aux arts industriels. (> sont eux
aussi qui ont eu le plus de rapports avec les Romains. Mais, faute
d'avoir été encadrés par ceux-ci d'une forte colonisation agricole,
ils conservèrent la mobilité matérielle et politique de leur race,
avec un régime de culture rudimentaire et un gouvernement de
clan. Car le gouvernement de clan, sous les apparences d'une
autorité familiale ef patronale, ou d'un pouvoir local et subor-
donné, subsistait derrière l'administration romaine, et c'est par
lui que s'opéraient les fréquents soulèvements du peuple.
Telle était au total la population qui occupait la (irande-lire-
tagne à l'arrivée des Saxons. On voit combien peu elle était lixée
au sol, et on s'e\pli(jue comment d'elle-même elle s'est retirée des
territoires où les paysans saxons posaient leurs demeures. Nous
allons suivre les phases de cette histoire.
Comme l'humeur renuiante des Celtes de la Crande-Rretagne
procédait foncièrement des principaux moyens d'existence qu'ils
prali(juai<'n(, ainsi que nous venons de le reconnaître, et comme
elle n'était j)as née spécialement de la haine de l'élranger, elle
ne disparut pas après le départ des Romains. Déijarrassées de la
loui'de paix (|ue leur inq)osait la domination iiu[)ériale. les peu-
plades de l'Ile se livrèrent les unes contre les autres f» leur goût
d'incursions : et cela, immédiatement. La poussée était surtout
donnée par les i)lus nomades, les Calédoniens, les Pietés o{ les
Scots, (jui descendaient du nord à travers toute l'.Vngleterre. Kt
les désastreuses consé(juences de ce régime étaient surtout ressen-
ties par les plus sédentaires, les Belges d'entre Tamise et Manche.
Les diveis groupes de population de celte région du sud se coali-
sèrent sous la pression d um* nt-ccssitè commune, et ils prirent
pour pffifrt/ni on /trnth'//f/nn. c'est-à-dire pour chef commun,
Vortigern, dont le clan ociiipiiil le t(>rritoire de Londres.
Dès ce temps-là, au reste, se dessinaient les avantages de Lon-
dres comme lieu de concentration. Le point (pi'il occupe dans les
uiai:nili((ue bassin de la Tamise en faisait dès lors un marché
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 207
nierveilleuseiiient ouvert i\ la fois au commerce intérieur et au
commerce extérieur. Ses débuts étaient modestes à coup sûr. mais
sa supériorité sur les autres centres en Angleterre ne tarda pas
A se signaler.
Les commerrants étrangers qui avaient tout naturellement
succédé aux commercanls romains, étaient ceux des rivages les
plus voisins de la Grande-Bretagne en dehors des terres de l'Em-
pire, c'est-à-dire les Jutes.
Les y///p.y n'étaient que des (ioths de la péninsule Scandinave,
appelée Chersonèse cimbrique du nom des fameux Cimbres des-
cendus de là vers Kame, et .lutland du nom même de cette popu-
lation gothique : Jute et (loth ne sont que deux prononciations
différentes d'une même appellation. Le Jutland, dans une grande
partie de son étendue, avait un sol beaucoup moins riche que les
Iles Scandinaves et la Scanie le sud de la Suède , territoire prin-
cipal des Goths, et ses habitants se rejettaient plus volontiers de
la culture sur le commerce de mer et sur la piraterie. La Grande-
Bretagne se présentait à eux comme un champ tout indiqué pour
ce genre d'entreprise, depuis l'entière retraite des Romains. Ils
trouvaient là sous leur main un peuple naïf, un peuple demeuré
primitif, Jjonne clientèle de marchands et de pirates dans tous
les temps.
Comme la piraterie et le commerce en pays primitif ne vont
pas sans l'appui de la force militaire, les Odiniques guerriers
se faisaient les grands meneurs de ces expéditions de mer.
Ils construisaient de grandes barques bien montées, bien ar-
mées, au moyen desquelles ils couvraient de leur protection
les transports des Jutes.
Au moment où Vortigern fut élu penteyrn, les frères Hengist
et Horsa. mis par la postérité au nombre des propres des-
cendants d'Odin. étaient à la tète des Jutes qui pratiquaient
le commerce avec Londres. C'est à eux que Vortigern s'adressa
pour lui amener du secours de l'étranger, pour enrôler à son
service quelqu'une de ces bandes du Nord qui se rendaient
alors si fameuses par la conquête de l'Empire romain. Ceci
se passait un peu avant +."30. Les Bretons firent en cette occa-
-208 LA SCIENCE SOCIAL!;.
sion ce que les Corses, par e\om[)le. de type social assez ana-
logue, ont si souvent fait en recourant dans leurs querelles
intestines aux bons offices des marchands de Gênes ou de Pise,
qui leur procuraient des soldats aussi bien que toute autre
marchandise. L'affaire fut agréée par Hengist et Horsa. Elle con-
venait bien d'ailleurs à des Odiniques. Ils enrôlèrent ce qu'ils
purent de Jutes en quête de fortune et allèrent encore cher-
cher quelques renforts chez leurs voisins les Saxons en quête
de territoire.
C'est ainsi que les Saxons furent mis sur le chemin de l'An-
gleterre.
On ne peut voir plus clairement (]u"en cette circonstance
comment les Odiniques s'en allaient dans le nord de l'Europe
recrutant des bandes guerrières pour piller ou conquérir des
États et conduisaient les Saxons à la recherche de nouveaux
domaines. C'est à cette même époque que les émigrations
saxonnes groupées sous le nom caractéristique de « bandes
franques » ou franches, et déjà répandues dans les vallées du
Hhin et du Mein, atteignaient définitivement avec Mérovée la
(iaule Celtique.
La première expédition saxonne en (irande-liretagne fut donc
mêlée de Jutes et de Saxons. iMais les Jutes y dominaient. Le
tout était d'ailleurs assez peu nombreux.
Ils abordèrent à l'ile de Thanet. (Vest l'extrême pointe du pays
que les (Celtes appelaient « la Projection », le promontoire :
en leur langue, le h'rnL Elle est appelée ilc, parce qu'elle est
comprise entre la mer et les deux embouchures d'une rivière
qu'on aj)pellc la Stoui-. A l'aide de la Stour, l'expédition remonta
jus(]u'à Cantorbéry. Lu, elle prit la voie romaine dont nous
avons j)arlé et rallia ;\ Londres Vortigern. Ensemble ils s'a-
vancèrent, par la même voie romaine, juscjue vers Leices'er
(c'cst-{\-dire le camp, rastriim, de la rivière Lrif).
En cet endroit, on sort du bassin de la Tamise, et on se
trouve en face de ce grand b;jssiu i\o l'Ilumber cpii s'étend
jus pi'à l'Ecosse et qui était le champ d'incursion des Celtes
lIIf^TOlRE DE LA FORMATION PARTICULAHISTE. 2()i>
du nord. C'est là que la rencontre devenait inévitable.
Mais, à la droite de Leicester, se trouve un pays d'immenses
marécages formés par toutes les rivières qui arrivent au Wash.
L'expédition se [)orta de ce côté pour s'adosser aux marécages
et éviter d'ôlre enveloppée par les Celtes beaucoup plus nom-
breux du nord. C'est près de Stamiord, sur le ^^'ellaIHl, al'llucnt
du Wash, qu'elle se cantonna.
Elle reçut l'assaut de l'ennemi, le soutint victorieusement et,
se jetant à la poursuite des assaillants, qui dans l'insuccès pri-
rent la fuite selon la coutume celtique, elle les mit en pleine
déroute. Horsa périt glorieusement dans la bataille.
Hengist et ses navigateurs accoutumés, en bons marchands
et pirates qu'ils étaient, demandèrent pour prix de leurs
services l'île de Thanet — à laquelle ils avaient aborde —
et file de Wight, Ce sont les deux postes, naturellement dé-
fendus par leur ceinture deau, qui dominent les plus beaux
points de débarquement en Angleterre. L'Ile de Thanet com-
mande, d'une part, l'embouchure delaTamise et Londres; d'au-
tre part, elle tient la tète de la cote maritime du Kent, « où,
disait déjà César, abordent presque tous les a aisseaux venant
de Gaule », {De Ikllo (jallico, lib. V, 13. j L'île de Wight com-
mande les ports de Southampton et de Portsmouth, plus fa-
meux aujourd'hui que jamais, l'un pour le commerce, l'autre
pour la guerre.
Mais, si ces deux postes maritimes, savamment choisis, suf-
fisaient à Hengist et à ses navigateurs de profession, ils ne con-
tentaient pas tous ceux de sa suite, les Jutes recrutés pour
l'occasion et les Saxons, auxquels il fallait autre chose, une terre
ferme, un pays pour y vivre. Aussi y eut-il bientôt querelle
entre la suite d'Hengist et les Bretons de Vortigern au sujet
des beaux terrains du pays de Kent, qui se trouvaient en face
de lile de Thanet et que les nouveaux venus voulaient occuper.
Une rencontre eut lieu à Ailsford ou Crayford), sur la Medway,
affluent de la Tamise, qui forme comme un grand fossé à tra-
vers le Kent. L'avantage resta à la troupe d'Hengist, qui se
maintint dans la partie du Kent comprise entre i'ile de Thanet
-210 LA SCIENCE SOCIALE.
et la Medway. Ainsi fut fondé h- rrn/aume jule du Kent.
Les Jutes avaient l)ien amené avec euv des Saxons, mais
n'étaient pas Saxons : ils n'étaient pas de formation particula-
riste; leurs ancêtres n'avaient pas subi l'action des rivages de
la Norvèg"e. Ils appartenaient, comme nous l'avons dit, aux
Vicux-Ormains, et parmi les Vieux-Germains à la branche des
(ioths : ils étaient lesCioths de la presqu'île danoise, pays moins
riche par natnie ((uc les iles, parce que l'ouest et le nord y
sont formés en grande partie de sables et delag-unes. Cette <léter-
mination de leurs type social explique beaucoup de choses dans
l'histoire de leur invasion en Aiii;leterre :
1" Il se trouve que les historiens les ont toujours distini;ués
des Saxons, môme de ceux qui ont pris part à l'expédition; ils
ont bien marqué que la bande d'Hcngist et d'IIorsa était com-
posée de deux éléments : les Jutes et les Saxons. Tandis qu'au
contraire, quand plus tard les Saxons sont venus seuls en plu-
sieurs expéditions distinctes et ont fondé des royaumes non
seulenlent distincts, mais ennemis, les historiens les ont con-
fondus sous le même nom de Saxons. La disparité des types
sociaux d'une part et leur parité de l'autre expliquent ces dé-
nominations.
2" Il est manifeste que les Jutes, antérieurement à l'expédition,
avaient fréquenté TAnuleterre sans s'y attribuer de territoire.
Ils entretenaient des relations paciti(|ues de commerce avec
Londres, avec les gens de Vortigern. (pii leur demandèrent du
secours. L'Ile de Thanel. elle-même, ne leur a[>partenait pas,
puisqu'ils se la tirent céder après le succès de leur intervention
contre les Bretons du Nord, dette situation dénote bien des
navigateurs qui vivent de commerce et d'aventures, et non des
colons agricoles qui ne cherchent que des terres.
3" La raison sociale, <■ Ih'ugist et Horsa frères » est un trait
d'organisation patriarcale. On pourrait dire qu'il ne concerne
(HU' les (>(lini(|ues, elu^fs de I expédition, et iKni les Jutes. Mai*;
ce (jui appartient i)ien à la bande jute, c'est ceci : on distin-
gue dans le rovaume de Kent, où elle s'est installée, les Jarh
et les Karls, c'est-à-dire les Nobles et les Paysans, tout comme
HISTOIRE DE LA FOUMATIO.N l'AUTlCL'LARISTE. ^11
chez IcsCiothb : la (ovmc des mots est un peu dillôieiite, on écri-
vait Eoris et Ceoria, et de là sont venus Karl et CIihiI, mais le
sens était le même. Cette distinction de nobles et de paysans
ne se trouve pas parmi les Saxons, qui apparaissent comme de
purs démocrates. Il y avait aussi chez les Jutes d'Angleterr(>
beaucoup de [jcrsonnages dans le nom desquels entrait le mot
KtheL qui sigiiilie Noble, comme par exemple Ethelbert, Ethel-
burge, Kthelred, Kthelbrith. Cet usage ne se voit pas chez les
Saxons de cette époque.
4° Les nouveaux habitants du Kent se montrent, dans l'histoire,
comme des gens doux, affinés, à tendances hautes et idéalisées.
C'est auprès d'eux que la mission de saint Augustin de Cantor-
béry rencontra cet accueil sympathique et empreint d'une vraie
grandeur, dont le souvenir est impérissable. On sent chez eux des
esprits ouverts aux préoccupations intellectuelles, aux choses de
l'étranger. Les Saxons au contraire sont demeurés longtemps
avec la réputation de véritables paysans, tout occupés de leurs
affaires persoimelles. On saisit bien là encore la ditfércnce du
type du commerce à celui de la culture.
Ainsi les Jutes et les Saxons se distinguent nettement.
Le caractère particulièrement marchand des Jutes nous expli-
que un phénomène que les historiens ont laisse dans l'ombre; il
nous explique pourquoi ce ne sont pas les Jutes qui ont continué à
envahir et à peupler la Grande-Bretagne. Même dans l'unique ex-
pédition qu'ils aient faite, nous les voyons obligés de recruter des
Saxons. C'est que la Grande-Bretagne, telle que nous l'avons dé-
crite, n'offrait après tout à des marchands qu'un champ d'exploi-
tation modeste, des ressources assez limitées. Elle n'était pas
propre à attirer beaucoup de trafiquants. Les Romains pour leur
compte avaient déjà vérifié le fait, indiqué par les prévisions de
Cicéron. Mais combien n'était-ce pas plus vrai encore, depuis que
la clientèle fournie par la colonie militaire et administrative
romaine s'était retirée! Des immigrants agricoles, des chercheurs
de terres comme les Saxons trouvaient au contraire merveilleuse-
ment et surabondamnent leur affaire dans ce pays à sol riche, à
sol neuf, d'où l'on pouvait sans trop de peine évincer une popu-
^12 LA SCIENCE SOCIALE.
lation mal assise. C'est pourquoi Ilenirist et Ilorsa, en .eens d'af-
faires bion avisés, avaient été porter des offres aux Saxons
Ce n'était [)as riusuffisance numérique du peuple du .liilland
qui avait oljligé ces deux meneurs des Jutes à s'adresser aux
Saxons, car cette première expédition fut très [)eu nombreuse,
et nous verrons plus tard le .lutlaiid verser des Ilots de pirates
sur la (irande-lhetagne, alors qu'elle aura été enrichie par la cul-
turc des Saxons, et sur la Neustrie, alors qu'elle aura été enrichie
parla culture des Francs : ce sera en ce temps-là une belle [)roie
pour des faiseurs de butiu. Je fais ici allusion aux invasions da-
noises, dont le point de départ l'ut Hibe, sur la côte occidentale du
Danemark. Mais,autempsd'lIengistetd'llorsa,laCrande-Bretai:ne
n'était pas faite pour attirer les Jutes en si grand nombre ; ils
-<Haient contents pour leur compte d'avoir mis la main sur les deux
positions les plus intéressantes au point de vue de la navig-ation
et du nég'oce, la cote du Kent et la baie de Wight. C'est ainsi que,
de nos jours même, nous voyons les peuples de l'Europe se con-
tenter d'accaparer les points favorables au commerce maritime
dans les pays neufs qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas peupler.
Cependant il n'était pas possii)le aux Jutes de ne pas sentir
combien leur situation était menacée en face de cette innom-
brable population celtique, qu'après tout ils exploitaient et
fjui était si imj)ressionnai>le ot si balciiileuse. l'ne charge tor-
rentielle de Celtes aurait pu quehjue jour emporter et jeter ;\
l'eau les étroits établissements des Jutes, si admirablement
posés (ju'ils fussent pour être défendus par un petit nombre
d'hommes et pour être ravitaillés et secourus par mer.
I/histoire a conservé la trace des émotions par lesquelles dut
passer la colonie du Kent. On sait '.pic huit ans après la victoire
d'Ailsford (jui leur avait donné le pays jusqu'à la .Medway, les
Jutes étaient obligés A nouveau de s'enfermer dans llle de
Thanet, où ils subissaient victorieusement une atta<juc impé-
tueuse de la part des indig-ènes. Ceux-ci étaient commandés par
douze chefs, tous illustres, (jui se firent tous tuer. On reconnaît
bien là les Celtes!
Il parait bien aussi que les Jutes ne purent se maintenir d;(ns
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 213
leur possession de Wiulit, moins importante, il est vrai, au point
de vue commercial que celle de Thanet et du Kent ; car nous
verrons que les Saxons en firent à leur tour la conquête et
eurent à chasser les Bretons.
Par contre, les Jutes, prenant de temps à autre leur revanche,
faisaient par surprise de rapides et terribles expéditions de pil-
lage à travers tout le sud de la Grande-Bretagne, dans le pays
d'entre Tamise et Manche. C'est ce ({n'attestent les lamentations
d'un écrivain breton contemporain, Gildas, et ce dont témoignent
des noms de lieu qui, jusque dans la Cornouailles, ont retenu
le souvenir d'Hengist, par exemple Hengestune, anciennement
Hengestes-dune, c'est-à-dire montagne d'Hengist. Mais, le pillage
fait, les Jutes ne se maintenaient pas dans le pays : ils retour-
naient avec leur butin aux rivages du Kent. (Arthur de la Bor-
derie, Les Bretons insulaires.) "
xV voir le mode d'occupation auquel étaient ainsi réduits les
Jutes, on comprend qu'ils aient vivement ressenti de quel
avantage devait être pour eux l'installation, près de leur éta-
blissement du Kent, de ces colons saxons qui, capables par-
dessus tous d'occuper solidement le sol et de le garder, les
garantiraient du voisinage beaucoup trop immédiat des incorri-
gibles « incursionnistes » bretons. Les Saxons ne se firent pas
prier et ne tardèrent pas à affluer. G est avec eux que commence
vraiment l'histoire de l'Angleterre.
{La suite au prochain numéro.)
Henri dk Tourvjlle.
T. XXXII 15
LES NOTABILITÉS BRETONNES
COMMENT LA NATURE DES CELEBRITES EST EN RAPPORT
AVEC LA FORMATION DE LA RACE
L'article qu'on va lire, et où sont passées en revue différentes célébrités de
la Uretagno, n'est pas à proprement parler une étude sociale. C'ei-t une œuvre
dcTudilion, a\<iul pour hul do concentrer des documents et de jalonner la
voie que l'on derva parcourir. lorsi|u'on voudra, avec des développements
et des détails ap|)ropriés, lapproclit-r le? productions intellectuelles bre-
tonnes des conditions de formation de la race.
.\pivs 13Ô ans lévoliis. il y n cnciMc en Bi('tai:no 11110 allain' La
(îliak)tais.
Ce yi'and prooè.s, porté (levant laiif di' tiilmnaiix sans avoir ja-
mais re(;ii de solution judiriaii'c. est rostr un champ clos où les
iiistoi'ions dosccndciit de tom|)s à autre pnui- i'(>ni|)r(* dos lances
on l'aNctir ou à roncouti'<' (\i' Tosprit [)r(»viiuial. M. (larro on 1803.
M. Marion ou 1 SOS a\aionl drossô Ar puissantes maclunes do
fiuorre contre la conception traditiomudlo qui taisait di' La Clia-
lotais une NictiiMo inuocento âv son dévouement à la liberté.
Voici que M. Poccpiot. vu doii\ noIuiuos «l'une très aboudanlo et
très solide érudition (1), d'un sl\le très simple, mais trèsclialeu-
reu\. reprend a\('C de léiières atténuations rancionne thèse et
relève le piédestal à demi lu'isé par ses prédécesseurs.
Le youvernoment do Louis \V coiîtait ti'ès clu'ret no procurait
aneiin prostiu'o au l)ays. On était las de payei' [>our ahoutir à la
«h'I'aite. Les pro\ iiicos «jui avaient eouservé leurs Ktats se mon-
traient <le plus en pins réealeitraut<"s. et les parhMiionts les ap-
l)uyaiont. Kn 170."), le duc d.\ii:nillon «pii, en l'absoncedu jrou-
verneur, commandait [>oiir le roi en Hr»'tai:no. avait à la fois
maille à partii' à 00 sujet avec les deu.x corps qui représentaient
(1; B. rocquct. /.('(lue il' iiffuillon el La < halolais. Paris, l'iiiiii, 1900.
LES NOTABILITÉS lîHETONNES. ±[T)
en co pays los pouvoirs léiiislutiret judiciaire. Voitoiucnt sciinoii-
nés par le roi, les magistrats avaient presque tous donné leur
démission. désori;anisant ainsi complètement Injustice et la po-
lice. Le ministère crut ou feij^nit de croire à nu toiupiot. Il iif
arrêter plusieurs conseillers et les deux procureurs généraux.
M.M. de LaChalotais père et tils. Après treize mois de détention et
trois instances engagées devant trois juridictions ditterentes, on
n'avait encore pu trouver de charges sérieuses. Force fut de les
relAcher. Pour ne pas paraître avoir le dessous, le roi. tout en
déclarant ne pas vouloir trouver de coupables, les interna dans
ditterentes villes. L'agitation continua. Neuf ans après, sous
Louis XVI, ils furent solennellement réhabilités.
Nous avons déjà eu l'occasion, il y a trois ans, d'exposer ici
même la physionomie sociale de ces graves événements. Nous ne
voulons pas revenir sur le fond du déi)at. Aussi bien le livre de
I\L Pocquet n'a fait <[ue nous contîrmer dans notre opinion. Plus
que jamais, nous croyons que la noblesse bretonne était dans son
droit en défendant les lijjertés locales en matière financière,
puisqu'elle s'appuyait sur la lettre du contrat duniou de la Bre-
tagne à la France, (le régime d'exception était, dit-on, injuste.
Nous pensons que le progrès eût consisté alors à assimiler la
France à la Bretagne, nou à réduire la Bretagne à l'état de ser-
vitude politique qui était celui de presque toutes les pro^'inces
françaises. Ce rég-ime était préjudiciable, ajoute-t-on, aux intérêts
des populations, que les agents du pouvoir central comprenaient
bien mieux que les assemblées locales. Non, car rien ne montre
que les pays d'élections fussent en 1789. toutes choses égales
d'ailleurs, plus avaucés au point de vue économique que les
pays d'États; non. car le crédit des États de Bretagne était su-
périeur à celui du gouvernement central, ce qui prouve que
leur administration inspirait aux particuliers plus de confiance:
non. car si les États étaient souvent routiniers, si le parlement
n'avait généralement en vue que des intérêts égoïstes, les fonc-
tionnaires, même les plus intelligents (^et je n'hésite pas à recon-
naître, à proclamer même un peu plus haut que M. Pocquet. que
le duc d'Aiguillon fut de ceux-là, et que la postérité, trop bien-
216 LA SCIENCE SOCIALE.
veillante pour Choiseul, a été injuste à son ég-ard) ont ju-esque
toujours péché par une lu\te inconsidérée. Ils poussaient les villes
à des dépenses deinbellisseinent exagérées, faisaient ouvrir à la
fois tant de routes qu'il était impossible <le les entretenir avec
un budget normal, comme s ils désiraient se faire en quelques
années une réputation flatteuse, brillants oiseaux de passag-e
qui venaient en j)rovince teindre leur plumage d'un retlet sé-
duisant pour le l'aire ensuite miroiter aux yeux du [)ublic de la
capitale, niais laissaient derrière eux une population surmenée,
surtaxée, [)rojetée en dehors des voies de son développement
logi(jue. (lar la Bretagne retondjait alors plus lourdement sur
elle-inèmc ri ]»oudait pour de longues années un progrès d'appa-
rence si décevante.
Ajoutons que si d'Aiguillonné fut pas l'inspirateur des projets
liuanciers du ministère [oi nous regrettons (jue M. Pocquet ne
r.iit pas dit plus tormellement), s'il n'est pas prouvé (piil ait
conseillé toutes les mesures de rigu«'ur, celles-ci. arrestations
aibitraires, exils, détentions, cassations de sentences judiciaires
parfaitement régulières, procédures illégales, ne sauraient être
A l'abi'i (In blâme, sous prétexte <[u elles étai«Mit la monnaie
courante des fonctionnaires d'alors. Si je consens à ce (pie d'au-
tres partagent avec d'Aiguillon les sévérités de rhist(»ire. je ne
vois pas de raisons de les adoucir pour lui. bes langues bre-
tonnes ont pu se montrer trop acérées, elles ne faisaient que
répondre à des coups de tricpies dislribués sans ménagements.
Dès 175Î). alors (pie La C.halotais lui témoignait encore une réelle
confiance, (pii ne parait avoir commencé k s'altérer (jue trois ou
(piatie ;ins pins tard, d Aiguillon, ('pousant. je pense, les ran-
cunes de s(^s subiillernes. dépeignait déjà le procureur g^énéral
comme « \c pins mauvais es|)rit (pi'il connût ». Vraiment, cette
fois eiu orc, on nr [)ent |)as dire ({ue ce soit le laj_)in (jni ait com-
mencé.
(le (jni a consliiné \u>\iv non> la pailie la [)lus neuve du livre
de M. l'oC(piet, c'est la paitie biographi(pie. Klle évoque une
figure de La (îhalotais un peu dillérente de celle «pie nous nous
r('j)iés(Mitions. elle lui restitue sa très haute valeur intellectuelle.
LES NOTABILITÉS BRETONNES. 217
elle eu fait une de ces uotaljilités littéraires, d'allure l)ataillouse
etpersouuelle, héritières de l'esprit des vieux clans celti<(ues, qui
sout, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, la plus haute ex-
pression du tempérament breton.
Puisque l'occasion s'oH're à ncnis, jetons un rapide coup d'œil
sur ces Bretons éminents dont la ligure surgit de toutes parts aux
yeux de riiistorien, lorsqu'il veut considérer l'un d'entre eux.
Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré, espérons-le, de
cette digression (jui sera avant tout une promenade. Notre excuse
sera dans l'intérêt que nous portons aux choses de Bretagne et
dans les observations, parfois curieuses, que nous sommes à
même d'y recueillir tous les jours.
La liste des notabilités bretonnes est en effet singulièrement
instructive. De ISOii. à 1870, la Bretagne n'a pas vu naître un seul
maréchal de France; de 1500 à 1792, elle n'en compte quo deux,
(iuébriant et Coetlogon ; encore le second est-il un marin et le
premier a-t-il fait toute sa carrière et acquis sa réj)utation dans
les armées suédoises. Nous ne comptons pas en efl'et Chàteaure-
nault qui appartient par son père à la noblesse dauphinoise, par
sa mère à la magistrature parisienne, par la terre dont il porte
le nom à la Touraine ; nous ne conqitons pas davantage ceux
dont les familles peuvent être originaires de Bretagne, Matignon,
Lavardin,Bois(lauphin, Grancei, Médavi, Gacé, Soubise, mais qui
ont troqué leur nationalité contre une autre, ou qui, dans le
monde bigarré de la cour, ont perdu par la multiplicité de leurs
alliances tout caractère provincial, qui en un mot ont acquis,
par le séjour dans un milieu plus riche, le désir et la façon de
parvenir (1). Toutes les fois qu'il faut avancer pas à pas, l'échiné
souple, la pensée toujours tendue par un labeur continu, le Bre-
ton se rebute, se décourage et lâche pied. Il est volontiers sa-
tisfait de son sort et regagne facilement son gîte. Il n'a pas d'am-
bition, et on ne peut faire vibrer cette corde chez lui, car il se
rend compte qu'il est trop peu malléable pour se pousser par
(1) On retrouverait mieux le tempérament brelon chez des fils de Bretonnes
authentiques, comme le maréchal de Richelieu, le troisième maréchal de Broglie, le
second maréchal de Coiunv.
218 LA SCIENCE SOCIALE.
liiiti'iiiiK' et tro[) iinaginatil' pour suivir do point en point uno
filièi'c €iu\ c'p(»f{ues Jjien ordonnéos. (!e nVst pas ([u'il soit im-
propre à la ,:L:uorro, mais il a l'esprit plus batailleur (jue mili-
tairo. loxacto discipline ne lui convient pas toujours. la politi<[ue
1 attire, et on pourrait citer nombre de irénéraux bretons, dont
elle a entravé et pres(jue toujoui-s brisé la carrière, du général
Moreau au g-énéral lîoulanuer, en passant par Bedeau. La Mori-
tière. Le Flô et Trochu. Même les plus liants dii:nitaires de la ma
rine ne sont pas aussi nombreux en Bretatrne (ju'on pourrait le
croire. L'amiral Houssin était de Dijon, l'amiral de .Mackau de
Paris, l'amiral Baudin de Sedan, l'amiral de Gcnouillv de H<»-
cbcl'ort. l'amiral Uuperré de la Bocbelle. O (pii. en revanclie,
convient admirablement à la race, c'est le beau «este, l'attitude
liéroujue (pii. en une lieure de crise, porte le nom d'un modeste
officier à la uloire : ainsi se sont illustrés Porsmoruer. du (loué-
dic. Bisson. iMélo ( 1); c'est la vie aventureuse et pleine de liasards
(In corsaire (l)uiiuav-Trouin et Surcouf sont malouins. Cassard
nantais i-l), Cornic-lUicbéne y 18()î) luorlaisien , ou encore celle
<lu découvi-eur de terres nouvelles, du Malouin Cartier, du
Quimpérois Keri^uelen (17V5-97i. Où le Breton est précieux, c'est
aux épcxpies de crise, de trouble. Nulle pro\ince n'a plus con-
tribué à créer la patrie l'rançaise. à l'beure où elle s'est aflirmée
par deux siècles de luttes contre l'Aniilais. Les héros de cette
épfxpie. à savoir trois connétables. Du (iuesclin, (".lisson. Biche-
mont; cin<[ maréchaux, Jean et Pierre de Uicux. Gilles de Bais,
André de Lohéac, Pierre de Bohaii : deux amiraux. Coetivy et
Moutauban. le iirand maître et le crand «'cuvcr du (Ihatel. le
grand écuyer (îoyon, le grand maître Lival, cpioique [)lusiours
aient par les alliances mélangé leur sang de sang étranger [li „
(I ) On serait Ifiiir- d'y jointire lo Nantais Caniltronnc I770-I.si?i, mais il ne faut pas
ouhlicr (iiie son porc t-tail né à Sainl-Qiionlin ol sa nu-re À Noyon. On ne luMit donc
lo considérer connnc le produit île la seule foruialion lirelonne.
(2) Moins connu, mais fort di^ne de l'tMre, est le Nantais Vie qui lit plus de KO prises
t»ur l'ennemi, et fnl tué roniinandanl le vaisseau-amiral de Venise i outre les Turcs.
(i) iVicliemout est lils, pelillils et ariic^re-pclit-lils de princesses du sanj; royal de
l-ranee; Gilles de Hais, dont le père est oii;;inaire du Maine, est Manceau par sa m«>re
et Avraiicliin par sa grand'mère : il n'a de san;; breton que par sa bisaïeule pater-
nelle.
LES NOTABILITÉS IIRETONNES, 'li'i)
«
sont cependant par leui' éclneation les tils de la Bretaiine (1).
Aussi, au xvi" siècle, Fanibassadeur vénitien Giustiniaiii dé-
clarait déjà <pi(* « les Noiinands, les Bretons, les Lang-uedociens
sont peu faits au métier des armes ■>, tandis que « les Picards,
les Champenois, les Bourguignons, les Dauphinois, les (lascons
sont de fort bons soldats ». Vers 1700, rhitendant Baville expli-
quait ainsi ce phénomène pour l'une de ces provinces : « A
l'exception de quehjues grands seigneurs qui sont ;\ la cour,
les gentilhommes de Languedoc sont peu accommodés, ne vi-
vant pas comme dans les provinces voisines où ils demeurent à
la campagne, se visitent et passent ensemble une partie de leur
vie, mais demeurant dans les villes, principalement en bas Lan-
guedoc, sans équi|)age, évitant toute occasion de dépense et fai-
sant profession dune grande économie. Ils ne sont même pas
fort attachés au métier de la guerre, quoiqu'ils aient montré en
1637, en faisant lever le siège de Leucate, qu'ils étaient les plus
braves gens (\u royaume; la plupart font quehpies campagnes,
mais quittent volontiers; de là vient qu'il y a si peu d'ofticiers
généraux de cette province et fjue l'on n'y compte que cinfj
maréchaux de France, Montpezat, Joyeuse père et fils, Thémines
et Toirajs, au lieu qu'en Guyenne on compte deux connétables
et vingt-trois maréchaux. » En fait, presque tous les maréchaux
du xix" siècle sont gascons, limousins, parisiens, ou s'échelon-
nent le long' de notre frontière de l'est. Je n'en trouve qu'un
seul en Normandie, Pélissier; encore appartient-il à la partie
orientale de la pro\ince; un seul dans l'ouest, Bourmont, ot
cet ancien chouan tranche nettement par ses origines sur le reste
de ses collègues. C'est que, dans les provinces de l'ouest, soit
mollesse, soit calcul, le métier des armes parait trop aléatoire
à la masse de la population et exige soit un trop grand effort,
soit un effort disproportionné au résultat. L'Angevin aime trop
ses aises, le Normand aime les gains assurés. Aux siècles anciens,
au contraire, lorsque le bâton de maréchal assurait la puissance
(1) Rappelons en passant, pour dissiper toute ambiguïté, que ce n'est pas le « sang ••
qui importe, mais la formation sociale, laquelle, il est vrai, résulte le plus souvent
(l'une éducation donnée par des personnes de même sang.
"^-lO LA SCIENCE SOCIALE.
j)()litique, la noblesse iKH-mancle et neustrienno se jetait avec
passion dans cette fructueuse cari'ière. et le contingent des pro-
vinces limitrophes de la Bretagne dépassait de beaucoup celui
de la Bretagne elle-même. Au xvii" siècle, celle-ci a vu naître
(leuA hommes de guerre, les deux frères Bohan, Henri et Benja-
min, tils d'un Breton et <l une Vendéenne, et leur attitude ne
dément point ce que j'ai dit de l'absence de calcul au fond
de l'âme de la race. Ils ont pris la direction du parti pro-
testant alors que tout espoir de triomphe a disparu, que chez
nombre <le leurs coreligionnaires on n'a plus la moindre idée
de se battre pour un motif religieux: ils se battent, sachant
la partie perdue d'avance, uni([uement parce que tel est le mot
d'ordre donné par les pasteurs, et, ce qu'il y a de plus curieux
dans leur histoire, ils ne s en battent pas avee moins d'entrain.
Voyez-les tle même dans la politique. La plupart des ministres
de l'ancien régime apj)artiennent à la magistrature parisienne,
nous le savons, mais cette magistrature se recrute nécessaire-
ment dans les milieux provinciaux. Or, nous ne connaissons pas
un seul ministre (jui soit l)reton, ne fût-ce que par ses origines,
c'est-à-dire (|ui appartienne tout au moins à une famille,
vrnue directemeni (h' Bretagne à Paris. En Neustrie (1), le
séjour des rois du xv" et du wT siècle sur les bords de la
boire h'iir y a fait choisir directement plusieurs ministres, et
de nond)reuses familles de la réffion ont suivi la l'ovauté dans
son exode vers Paris. On trouverait même en Guyenne quel-
(jues conseillers écoutés de nos i'(»is. on en a trouvé en Limou-
sin, en Languedoc, en .Vuvergne. en Forez, en Dauphiné. en
Kranche-domté, en Lorraine. Kn Bi'etagne. jusqu'à la grande crise
(le ITSI», on ne trouve lien. .Mais alors, avec le réveil de l'esprit
d'aventures, avec le bouleversement des hiérarchies lixes. avec le
rajeunissement des \ ieux cadres, les Bretons apparaissent. Parmi
les derniei-s ministres de Louis WL je trouve le Bennais Cicé
(1790) et le Malouin Tiiévenard 1701^. auxquels je joindrais
Volontiers du Tertre (1701 . né à l*aris d'un père malonin.
(I) J'a|)pellf Neusliic \c groupe provinri.il fuiini'dii Maine, do I Anjou, d»> la Ton-
rainc, tlf 1 Orléanais, du Hlcsi>is et du rrrclif.
LES NOTABILITÉS BRETONNES. ^21
Dans le camp dos l'éforinateurs, ils mènent grand lii'nit et
i;rand tapage. « l.a Bretagne, la Provence et la Franche-Comtè,
écrit le 27 juin 1789 le constituant Bouche, sont les provinces
que l'opinion pul)lique place parmi les plus intré[)ides. » Ce
sont les députés de Bretagne qui fondent le premier club, et,
avant de s'appeler le club des Jacobins, il porte le nom de
club breton. Chapelier, l.anjuhiais sont parmi les plus persé-
vérants démolisseurs du vieil ordre de choses. En 1702, tout
parait changé; leurs anciens amis sont devenus les maîtres,
mais ils ne soni [)lus avec eux. Du jour où le club des Jacobins
est devenu un instrument de règne, il cesse de leur appartenir.
Ils sont restés opposants, dans leur dédain et leur dégoût de ce
que le pouvoir exige d'apj)lication constante et de réalisme
brutal ou mesquin. Us sont ih où le péril est plus grand, ils
ne veulent pas des [)rofits de la victoire qu'ils ont tant con-
tribué à gagner. La majorité des députés bretons vote contre
la peine de mort dans le procès de Louis XVI; sur les 127 dépu-
tés modérés plus ou moins compromis en 1793, 18 sont bre-
tons. Lanjuinais et Le Hardy sont parmi les vingt-deux dé-
noncés aux colères de la populace ; Gomaire et Kervélégan font
partie de la conmiission des Douze : tous quatre sont décrétés
d'arrestation le 2 juin; Fermon, Kervélégan, Lanjuinais sont
mis hors la loi le 28 juillet; Le Hardy est guillotiné le 31 octobre.
En revanche, je ne vois pas figurer un seul Breton parmi les
membres des comités de gouvernement, et il faut attendre
le mois d'août 179i pour y voir entrer MéauUe. Deux seule-
ment sont compromis dans le parti terroriste et arrêtés en
1795, Le Uuinio et Fouché ; encore le sont-ils fort tard (8 et
9 août) ; un troisième, Fréron, né à Paris de parents bretons,
a montré une telle fougue dans la réaction qu'il échappe à
toutes poursuites. Il s'est retourné encore plus vite que Ker-
vélégan ou Lanjuinais, mais comme eux sous le coup de Té-
motion passionnelle, avec non moins d'emportement. Aux heures
difficiles du Directoire, en 1797 et en 1799, c'est aux Bretons
Sotin et Fouché que l'on confie le ministère de la police; un
autre Breton, Le Tourneux, est ministre de l'intérieur en 1797.
±li LA SCIENCE SOCIALE.
Sur les 5:i |)rosciits do 1797, je ne trouve «jne le Uennais l.e
Merci* : mais il est considéré coinmc très (laiis-ereux et fig-iire
parmi les douze exclus de ramnistie de 1799 (1). Ils n'ont
pas plus (\o ilair au moment de Brumaire; il n'y en a que deux.
Cornet et (iourlay. du côté du manche; il y en a (piatn-,
Blin, Boulay-Paty, Jourdain et le Tourneux, j)armi les vaincus.
Napoléon I"' n'utilise guère comme ministres que Fouché et Préa-
meneu, mais on connaît le lôlc prépondérant du [)remier dans
les événements de 181."). La Restauration appelle aux .dla ires Cor-
bière, Chateaubriand, La Ferronnays ; le calme gouvernement de
Louis-Philippe se passe des Bretons; la seconde République en
voit s'élever deux, Lanjuinais et Lacrosse, celui-ci d'ailleurs lîls
d'un A.cénois; mais parmi les opposants de ces trois régimes,
parmi les têteschaudes et dans les rangs des conspirateurs, nous
lencontrons le Bennais Kératry, Kersauzic (de Guiugamp), <le
Flotte '^de Landerneau k Pai'mi les ministi'es deNa[)«>léon III, nous
ne trouvons (pie le Vannetais Billaull; mais, en 1870, le gouver-
.uement de la Défense nationale a pour président le Breton Tr<>-
• lui, il (•oMq)fe parmi ses mendires les Bretons Jules Simon et
Clais-Bizoiu. il a pour préfet de police Kératry. né à Paris d'un
père breton. Sous la troisième Bépublicjue, nous ne nous arrête-
rons pas aux ministres bretons, comme MM. C.riv.irt et Martinmais
(de Bennes), YvesGuyot(de Dinan), Cuieysseide Lorient . Feuillée
je ferai reMiai'<pier (ju'à la veille du IC Mai. le cabinet était
présidé pai' le Lorientais JulesSimon, et que le ministère (piis'ap-
p(dle de Défense républicaine a |)our chef le Nantais Waldeck-
Rousseau. Ov la Normandie, cpii a fourni depuis I7S9 plus «le
ministres que la Bretagne», n'a pas vu naître un seul président
du conseil, et ses hommes polili(|ues sont plutôt des g-cns
daHaiies e( des administral<nirs (|u<' des Inlleui's. Les habitants
de la Neuslrii' ne paraiss(Mit pas avoir Ix^ancoup [)lus de goût
j)our les bagarres de la vie [)arlementaire, et il faut ai'rivcr
aux vallées de la (;aronne et du Bhône, à la Lorraine ou à
(1.) Un autre dépulé de Hrelagne, La Carrii-re. c>t dans le inrmo cas t|uo 1^ M«'rer;
mais je ne sais s'il i-lail Hn-lon. In Nantais du nom de Normand. e>l poil»- sur la liste
dfs viclimps. puis son voil rayr.
LES NOTABILITÉS imETONNES. l'I'.i
TArtois pour trouver, soit les Jjeaux parleurs ([ui entraîneiil,
soit les esprits têtus (jui s'imposent.
Dans le domaine artistirpie, la part de la Bretagne ne peut
([u être assez restreinte, l n<' vocation de ce genre, surtout dans
le domaine des arts du dessin, a en effet plus de peine (ju une
autre à se développer dans un milieu indifl'érent ou rct'ractaire.
11 y faut une éducation technique plus spéciale, la part du métier
y est plus grande, les procédés par lesquels on exprime sa pensée
plus difficiles à improviser. Aussi les grandes villes jouissent-
elles i\ ce point de vue d'une sorte de privilège, et l'on remar-
que même que plus l'instruction préalable est nécessaire dans la
branche dont il s'agit , plus le contingent de la capitale se
trouve proportionnellement élevé. Plus des trois quarts des
architectes, mendjres de l'Institut depuis 1795 (37 sur ôl), sont
nés à Paris, à Versailles ou dans la banlieue. Pour les graveurs,
la proportion des Parisiens est de 11 sur 18, moins des deux
tiers; pour les sculpteurs, de 21 sur ï'2, juste la moitié; pour
les peintres, de 31 sur G7, un peu moins de la moitié. Ajoutons
que Paris n'a pas seulement la quantité, mais la c^ualité. Le
Sueur, Le Brun, Largillière, David, sont de purs Parisiens. Après
Paris, c'est la grande ville industrielle de Lyon cjui tient la tète.
Dans les provinces rurales, Berri, Bourbonnais, Limousin, Mar-
che, Périgord, Rouergue, Auvergne, Gévaudan, Nivernais, An-
goumois, Saintonge, on ne rencontre pas un seul artiste. En
Dauphiné, en Anjou, on n'en trouve que dans la capitale de la
province, à Grenoble, où est né le peintre Hébert, à Angers où
sont nés le sculpteur David et le peintre Lenepveu. Ce n'est
guère que dans les pays de vie urbaine intense, comme la cote
méditerranéenne, ou dans ceux où l'industrie est répandue jus-
qu'au fond des campagnes, la Franche-Comté, la Lorraine,
l'Alsace, le département du Nord, que l'on assiste à une éclo-
sion intense de vie artistique. La Bretagne, pays rural et peu
industriel, concentre donc à Nantes toute sa production artis-
tique qui comprend le peintre Errard, l'architecte Bolfrand, les
peintres Delaunay (^1828-91) et Dupré (1). Ce sont là ses plus
(1) Au xV siècle, avant que fussent constituées les traditions de l'art moderne,
-224 LA SCIENCE SOCIALE.
grands ikjius, (lovant lesquels ])àlissont tous les autres. Ils ont
d'ailleurs, autant que cela peut se remarquer dans des œuvres
de ce genre, la caractéristique du terroir, et il ne faut ])as une
long-ne application pour démêler un Breton dans ce Delaunay
« mélange singulier de volonté et de sensil)ilité, «rentètement et
d'inquiétude, de réserve hautaine et de timidité, de tristesse et
d'ironie (1) ».
Le Lorientais Massé (1822-8'i-) qui eut, comme disait Berlioz,
« un peu de sensibilité, un peu de grâce, un peu d'esprit, un
peu (le tout », représente à lui tout seul dans le passé toute la
junsicpie hretonne.
Les sciences ont été heaucouj) plus cultivées en Bretagne. Sans
doute, là encore, le xvir' siècle est demeuré stérile, mais
les deux siècles suivants ont largement rattrapé le temps perdu,
et si notre province n'a }»as vu naître de ces savants dont le nom,
unanimement populaire, l'orce lattention du grand public, ce ne
sont pas en général des honnues de médiocre envergure qu'elle
a fournisà l'Académie des Sciences (2). On remarquera, pour peu
cjue l'on Jette les yeux sur une carte, (jue sauf une seule exception
(Binet), ceux (pii se sont adonnés aux sciences de raisonnement
sont nés sur la cote et ceux (jui se sont portés v(M's les sciences
d'observation, dans l'intérieur. Cela tient un peu à ce (juc li- voi-
sinage (les ports de mer dévelo[)pe les prol'essioDs ([ui utilisent
les connaissances matliémati(pies ; cela ti(>nt aussi à ce que l'iso-
lement de la vie uuiritime dév<doppe chez ceux (jui s'y livrent et
la Ilrcl.i^iu' avait donnt" le jour à tin jirand sciilplfiir. Micliol Colonih. doiil on fait
.souviMit, mais à loil, un Toiirangcan. On pourrait rattacher ;\ la Ilrcla^no. p.ir Nmits
origines, dt'iix peintres parisiens : Merson, fils d'un Nantais, et Hegnault. petit-lils par
sa mère du Itennais Alexandre Dnval.
(t) Lavissc et Uainhaud, Histoire (jénrrtilc, t. XI. p. '.UT.
(2) Le géoinèlre Manperinis, de Saint-Malo JCi'.)8-t7.")3): l'astronome Bouguer, du
Croisic (ir)9.H-l7.")8) ; le médecin Hunatild. de CiuUeaubriant ITi>t-i2) , fils d'un père
angevin, le mécanicien et pliysi( ien hrestois Hochon 17 il-isi7) ; le physicien nantai>
l.i'Vècnu' !7'ni-l«li , ingéiiieur-h\dr(>gra|>lie ; le iiotaniste UesTontaines. de Tremblay
(17.'>0-1M33); le mécanicien brcstois Sané (17.*>t-l832); le chimiste rennais Hobiqnel
(l"8()-182tn ; le géomètre reniiai"* itinet 178<;-I8.''>ri) : le médecin .loberl, de I.amhalle
(I79'.i-I8«j7 ; l'ingénieur nantais l.a t'iournerie 18li-83\ le chimiste rennais Dille-, le
physicien malouin Duhamel; les géographes .lurien de la ('iravière, de Brest; Diipuy
de Lomé, de Plœmeur ; de Bussy, de Nantes. Il faut y ajouter le grand médecin
Lacnnec. de Quimper.
LES NOTAmUTKS BREïd.NNES. ±1'.)
chez ceux fort noiiibreiix qui éprouvent fré([uemment son con-
tact, une puissance de réflexion logique que le simple collection-
neur de faits et d objets n'a pas besoin de posséder à un pareil
desré (1).
Ce ({ui fait surtout l'intérêt de la Bretagne, c'est sa production
littéraire. Qu'elle soit sinq)lenient spirituelle avec une tendance
au bavardage, comme dans l'Anjou, le Chinonais, l'Aniiénois. le
Vexin, la Beauce, la Provence, ou une forte teinte deboursoutlure,
comme dans les vallées de la Charente et de la Caronne ; (ju'elle
soit élo([uente comme à Clermont, à Dijon, à Dreux, à Rouen, à
Caen et dune manière générale en Normandie; que les idées y
dédaignent la parure artistique, connue dans le Berri, le Ver-
mandois, le Rouergue, la Septimanie, la région alpestre; qu'elle
se nuance de sensibilité, comme en Soissonnais; que l'esprit s'é-
lève jusqu'à 1 éloquence, connue dans l'Orléanais et à Langres,
ou que la curiosité pénètre jusqu'à l'observation profonde, comme
à Paris ou sur la côte boulonnaise, la littérature française est un<'
littérature classique. Il y a bien une nuance de romantisme
épique et descriptif chez les riverains de la Basse-Seine ; un
tempérament épique, lyrique, romanesque, cond)atif, autobio-
graphique se dessine bien aux confins du Périgord. du Limousin
et de la Marche, et se précise dans le Blésois et le Vendômois;
mais c'est avant tout par la frontière, par l'Ardenne, la Franche-
Comté, Genève, Lyon, la Bresse et le Maçonnais, par l'Auiiis et
par la Bretagne que le romantisme envahit la France.
Or, la tournure d'esprit romantique trouve le type ])reton
merveilleusement préparé à l'accueillir. Province frontière, et
comme telle vouée à la lutte , entourée par la mer qui lui a
apporté une certame aisance et l'a mise en contact incessant
avec les idées étrangères, la Bretagne se trouve toutefois —
autre caractère qui se combine avec le premier — fragmentée
pour ainsi dire, en raison de la pau^Teté de son sol granitique
(1) Il ne faudrait pas croire que le type du naturaliste ou'du médecin fut absent
des grands ports de mer bretons. Je pourrais citer par exemple à Nantes le naturaliste
Bonamy, membre de l'.^cadémie de médecine, ou Caillaud (1787-1869), naturaliste et
explorateur, mais ils ont eu moins de notoriété que les mathématiciens. De même
le Malouin Broussais est plus connu comme philosophe que comme médecin.
±2Ci LA SCIENCE SOCIALE.
OU schisteux, eu petif s groupes dèties isolés, taciturnes, frustes.
coutcnii)lalHs. dédaigneux par nécessité, puis par habitude, des
supei'fhiités de l"existence. Capable de dissiniulei-, comme le
(Lorse, et c<tuini<'lui plus sahi'cur (jii mimH'ui-. Ir Hi-^ton est tou-
tefois moins montagnard, plus ouvert. [)lus letli'é. S'il ren-
contre un compatriote, il sera aflahle et hospitalier, il ue se
préoccupera pas. comme le Corse, de le pousser à la fortune, il
nest pas, comme le Cascoii ou le r'i'ovençal. hal>itué aux réu-
nions nombreuses et fréquent«'s, il ne croit pas à l'ascendant
de la parole. S'il discute (et il discute volontiers), ce n'est pas
avec lespoir de convaincre son advereaire (il sait qu'on ne
se décide pas d'après sa pensée intime, mais d'après l'idée com-
uiune du clan), c'est pour occuper ses loisirs. Il dédaignera
doue volontiers la clarté et fuira TexagératioM. Il sera nuancé,
brumeux, énigmati<pie, hautain; il se tiiMuba d'abord sur la
réserve, écartant toute familiaiité troj) prompte, car il sait qu'être
familier avec <pud(pi un . c'est se prt'parcM- à abdi<juer entre
ses mains une partie de sa libeité daclion, et que son clan
ne lui l'cconnait pas ce droit. 11 cause jK)ur son plaisir, sans
se |)réoccuper de ceux <jui l'écoutent. Il se moquera des siens
(lU (le lui-niénie. en publie, sans se gémM-. il s'amusera à irriter
son eoidradieteui" pai- un étalage d'idées qui souvent ne sont
pas les siennes, il inventera tles mystilieations eonq)li<piées
sans s<ï demjmder s'il en veiia 1 éj>anouissemeut. hiscute-t-il.
il lui ai'rivera parfois de paraître de 1 avis de son interlocu-
teur, on ei-oit l'avoir convaincu: en réalité, on n a rien obtenu,
il a simj)lement voulu se donner un sjjectacle. Ces traits (h» ca-
ractère sont à notei' pnni' (]ui vent bien comprendi'e la genèse
de la |)i)esi(>. d(> léhupuMice, (\o la littérature bretonnes,
l.e breton pen>e peu aux atlaires. Il n Vst pas jaloux de ceux
«pii iéussiss«Mit ilans la \ie; il se sent tout autre, et pour un peu
il se jugerait supérieur, mais il ne le dira prescpie jamais.
Il a l'esprit d<> famille, et eepiMidant il en sortira facilenuMit
pMUi- accepter la direction d'un clan (pii lui sera étranger;
mais alors il redonneia à ee elau l'aspect extérieur de la famille;
il traitera e«'ux (pii l'ann»!!! adopté connue «les oncles ou des
LES NOTABILITÉS BRETONNES. :22T
cousins. Facileinciit, s'il chaiige dv luilieii. il chaiii^c de ligne
(le conduite, et les idées (jn'il manifeste au didiors s'en res-
sentent, car cet èti-e coinbatil", (]ui provocjue rareinent, mais,
une fois lance, ne s arrête pas sur la pente, est aussi excessif
dans le fond ([ue mesuré dans la forme. La forme, le souci de
l'art, voilà ce qui ne l'abandonne jamais, voilà ce cpi'il cliéi'il
avec amour, parce ([ue cela seul est bien à lui, bien de lui, et
non les idées ([ui lui viennent de son entourage, et ([ui, si elles
lui sont personnelles, ont pour lui peu d'importance, puiscpi'elles
ne régleront pas sa conduite. De volonté, il en a peu, et se laisse
facilement mener [)ar sa femme. Ce que tout le monde pra-
ti(iue autour de lui, le consentement universel, lui parait une
sûre règle de conduite, comme elle a paru à Lamennais le meil-
leur des critériums philosopliicjues. On le dit entêté, n'en
croyez rien, ou plutôt n'admettez cet entêtement qu'avec d'im-
portants'correctifs qui en changent la nature. Il se contredit par
iinpressionnabilité, par mobilité in([uiète, par brusques varia-
tions de sentiments. S'il se refuse souvent à la controverse ,
c'est cj[u'il craint de se laisser convaincre, c'est aussi ([u'il ne
sait conmient défendre des idées qu'il ne s'est pas faites par le
raisonnement personnel. Par besoin de se passionner, il ne
veut voir autour de lui que des héros ou des traîtres. Les doc-
trines, d'ailleurs, ne lui apparaissent jamais qu'à travers un
homme, et, si cet homme est constitué en dignité, il agira
comme il le verra agir, il lui semblera tout naturel de ne
pas faire ses Pâques, là où le maire de sa commune ne les
fera pas. Il n'aura pas pour cela plus de respect pour lui, il est
fidèle, mais frondeur. C'est ainsi qu'il concilie la liberté de sa
pensée et le servage de sa volonté. La liberté qui lui est la plus
chère, c'est la liberté de grogner; aussi, bien sûr de n'être pas
entrahié à agir par ce f[u'il aura conçu lui-même , se laisse-t-il
alle>r parfois à une singulière hardiesse d'opinion. C'est le
cas de bien des Bretons c£ui restent obscurs; c'est le cas de
bien d'autres qui ont brillé sur la scène politique ou litté-
raire .
Souvent aussi, car le joug du clan est très dur, doit-il rêver
2-2H LA SCIENCE SOCIALE.
solitaircHioiit [)()Ui' hii-iiièine : de là cette absence de sincérité
quoii lui reproche parfois, cette habitude de voiler toujours ses
conceptions d'un certain mystère. On peut vivre longtemps avec
un Breton sans connaître ses opinions sur un très grand nombre
de choses. Quand il travaille, c'est pourlidée, pour (piohjuo chose
de surpernaturel, par fanatisme, par ambition j)ure, et alors il
monte très haut, car nulle considération ne larrète. Le lève l'a
toujours hanté. Ce (|ue les étudiants de l'iniversité do Paris
tournaient en dérision chez les Bi'etons du xin' siècle, ce n'était
pas l'ivrognerie anglaise, la vanité normande, la bêtise bour-
guignonne, la brutalité allemande, la mobilité poitevine, ou
l'air petit maître des Français; c'était ce grain de folie (|ui,
depuis des siècles, immobilisait les Bretons dans l'attente du
retour (r.\r*liur.
Man(jU(; d'écpiilibr*^ dans les facultés, dédain du réel, insocia-
bilité, humeur batailleuse, tout cela i)eut constituer des défauts
dans la vie j)i-ali(pie, mais ce sont aussi, la plup;nt du temps,
et à de certaines épo([ues, de précieuses facultés littéraires.
C'est poui([uoi nous venons d'insister sur les traits qui précèdent.
Dans ce (pie cet homme écrira, nous verrons se retléterbien sou-
vent ces particularités de .son « état d'ànn^ », issues elles-mêmes
des conditions de sa vie. I^a Bretagne du moyen âge a été un
de nos plus pui.ssants laboratoires épi(|ues; c'est de là (pu* sont
sorties les légendes (lui. remaniées et allonsées à leur urand
détriment, et mêlées d'éléments étrangers, ont abouti aux poèmes
de Roland, d'.l/"«", iYMoul, de Mainct^ d'Amîle, d'Auberi, de
Hpiiautl, de (iui do Nanteuil, d'Asprrf/ton/, des Soisncs, d'.t-
(/idn, des Enfances Oyirr, de (iarin Ir Lorrain, d'une grande
partie (hi cycle de (luillaume, etc. C'est p.ii- un intermédiaire
armoiicaiii que h's spirituels (champenois et les érudits l*i-
cai'ds ont connu plus d'uiK* h'gende de la Table l'onde. celles
notamment A' Erre, iV Irai n, de Tr/sfon, de Merlin: c'est par la
nȎine voie (pie (iaulVoi de .Moinnouth eut connaissance d'une
j)artie des récits (pi'il a consignés dans sa fabuleuse hisl<Mre
d Wnglelcrie, cuire autres la belle légende de Cadwallo, cl c'est
LES NOTAlilLITÉS BRETONNES. 229
jiar là encore que noml)re de ces contes fantastiques appelés
lais bretons pénètrent dans notre littérature. Outre cet élément
de mystère et d'héroïsme cjuils insuftlent partout, les Bre-
tons, qui dédaignent le conte simplement [)laisant (il n'y a
pas un seul fai)leau breton), cultivent la satire morale avec
Etienne de Foueères. En latin, ils vont droit au poème héroïque,
tel que la P/ii/ippidr de (iuillaunie le Breton. Le plus arand
esprit que la Bretagne du xii"^ siècle ait vu naître, Abélard,
porte au plus haut degré les caractéristiques de la race. Il en
a l'àme ])elliqneuse, l'esprit d innovation hardie, le dédain des
conséquences, de la portée pratique de ses paroles; il aime à
guerroyer uniquement pour sentir les émotions de la lutte,
car il entend rester chrétien. Ce démolisseur ne se pique pas
d'une extrême logic^ue; il a l'esprit vague de ses compatriotes:
il est à la fois pessimiste, misanthrope, proclamant bien haut
rinfirmité de l'intelligence humaine, et cependant il a en son
propre jugement une foi aveugle. Pour avoir voulu tout prouver
dans le dogme, il le fausse en l'accommodant à létroitesse de
notre raison. Il prend de haute lutte la liberté d'enseigner sans
permission. Il a l'esprit critique: il s'amuse malignement à
souligner les contradictions des Pères. C'est et ce sera jusqu à
la tin de sa vie une àme candide d'enfant agité et nerveux.
Il tranche étonnamment sur ses contemporains, sur un saint
Bernard chez qui se mélangent, comme chez son compatriote
Bossuet. tant de flamme et tant de rectitude, sur un Champenois
comme Guillaume (de Champeaux. près Melun . sur un Bou-
lenois comme Hugues (des environs d'Ypres) , esprits labo-
rieux, Français du Nord, qui étudient pour se perfectionner
dans la voie battue, sans chercher à ouvrir des sentiers nou-
veaux.
Nous ne connaissons aucun écrivain breton du xiv° siècle, à
l'exception du jurisconsulte Boich, et il faut noter ici que, l'es-
prit batailleur du Breton devenant aisément un esprit de chicane,
le droit a été très cultivé dans cette province. B appelons-nous,
d'ailleurs, que nombre d'œuvres de ce temps sont anonymes,
et notons que. presque seuls, les événements dont les person-
T. XXXII. 16
2.30 LA SCIENCE SOCIALE.
nages sont des Bretons, le combat des Trente, la vie du duc
•lean le Conquérant, celle de du Guesclio. celle de Silveslre
lUides, continuent à inspirer les trouvères qui peuvent ne pas
être tous des liretons, mais qui ne respirent plus euère Tatmos-
phère épic[ue ([ue dans les milieux bretons. En revanche,
le xV^^ siècle breton s'incarne avec toute la netteté désirable
en deux écrivains (jui jouissent alors de la plus q-randc réputa-
tion, un prêtre et un soldat. Maillai-d et Mes( hinot.
Le premier fut peut-être le plus vigoureux sermonnaire de
son temps. Sa langue bizaire et ei*ue nous déconcerte, mais on
a pu dire de lui ([u' « il eut à foison — et ce sont là les qualités
que nous retrouvons chez ses compatriotes — la véhémence
satiri(iu(', la verve railleuse et l'indignation exaltée à la ma-
nière des anciens prophètes «. be second, né en 1 V-20 ou lï2'2,
plus âgé (pic Maillard d'une dizaine d'années environ, a été
surtout connu cl fort railh' ponr la bizai'rci'ie de ses i-yllimes
et de ses rimes (jni hii donnent l'aspect d'mi llngo dont Tiruvre
ne se (•onq)oserait (pie de Ihilladrs et iV Orientales. M. «le la
Uorderie a étudié ininutien>einenl l'(envre de ce compatriote
du grand [joètc romantique fil était seigneur des Mortiers en
Mounières, au diocèse de Nantes.; et, si l'on jxMit ne pas par-
tager sou admiration, le trouver trop indulgent pour l«>s tours
de force que prodigue Meschinot, il (>st impossible de ne pas
voir (pie le meilleur de l'o'uvre du poète, c'est d'une [)art cette
ant(djiograpliie plaintive, anière. désolée, on. ininé par la
disgrAce v\ la maladie, il se montr*» acciih- à l;i pensée du
suicide (c'est la première paili<> des Liiiifllcs i/rs /irtnrr'i, écrite^
vers l'HiO. \(''iitable (Puvre de romanti(|ue par l'accent pessi-
miste et |)ersonnel); c'est (laiitre p.irt l'humeur belli(pitMise.
militante, (pii lui dicte >«(<s b;illad(>s violentes, ses \ives et
piltores(pi(>s |)eiiiliire> aux traits si crus, contre bonis \l cf
ses partisans, ennemis de r.uitoril»'- ducale 1 V(».')) et (|ni, «Misuite.
dans l(> lien commun alleuoriipie où il m' 1;uss(« cntralmM-
(seconde j>arlie des Lnnrttrs, écrites vers l'iSO lui sonflle ces
sentiments de tendre pitié pour les petits, les humbles, hvs
faibles, ces remontrances hardies aux pi'inces. aux grands et
LES NOTABILITÉS MRETONNKS. l'.M
aux cens do justice (^uc ne désavouorait pas lApro éloqucnco
d'un Maillard '1).
La littérature bretonne du wT' siècle est très riche. Nous laissons
de cMé le Nantais Boistuau (v. 1500-66^, l'auteur du Théalrc
du monde j des Histoirps Iragiijups et des Histoires extraor-
dinaires ; Charles dEspinay (mort en 1591), prélat mondain
dont les vers de jeunesse furent édités en 1559 ; le Léonais Baron
1495-1550) et le Brioehin Duaren (v. 1510-1559) qui profes-
sèrent tous d(ni\ 1(^ droit à Bouraes avec beaucoup de succès;
François de la Coudraie (v. 1557-1619), sénéchal d'Hennebont,
traducteur, auteur d'églogiies, de sonnets, de Y Amour déplumé
et de Y Assiégement d'amour, et d'autres pièces assez médiocres
en vers français et latins, mais nous nous en voudrions de ne
pas citer d'Argentré. du Fait, de la Noue et du Bellay.
Bertrand d'Argentré 1519-90 . à la fois jurisconsulte et
historien, n'a pas obtenu la réputation (piil méritait. Ce ma-
gistrat ligueur, catholique fervent et ardent féodal , esprit
d'ailleurs très large et nullement rétrograde, fait un piquant
contraste avec la i)lupart de ses contemporains, tout farcis du
droit romain, tout pétris d'un gallicanisme semi-protestant.
Ajoutons qu'il a souvent écrit en français, et que la vivacité et
la verve de son style polémiste reposent heureusement du
dog"niatisnie pédant de tant d'autres juristes c[ui n'osent pas
encore se dépouiller des oripeaux latins.
Gentilhomme comme dArgentré, et comme lui magistrat,
No<d du Fail (v. 1520-91 • est lui aussi un féodal et un patriote.
Dans son recueil des arrêts du parlement de Rennes, il fait un
pompeux éloge de son pays et de la noljlesse, il a des accents
indignés de sermonnaire contre les ecclésiastiques qui ne don-
nent pas le bon exemple et qui néglig-ent la prédication, contre
les gentilshommes qui laissent envahir par les roturiers les fonc-
tions judiciaires, il propose nettement un retour en arrière, à la
(1, Il y fauljoindre les chroniqueurs Jean de Saint-Paul, chambellan do François II,
Alain Bouchart. Pierre le Baud est généralement considéré comme un Manceau.
Rien de plus plat que l'histoire de Bretagne en vers intitulée Généalogie de M"" Anne
(le Bretafjne, l'cine de France et qui lui fut dédiée par un nommé Mauhugeon, son
sujet et familier.
•232 LA SCIENCE SOCULE.
vérifablo féodalité: il faut rétal^lii- dans les Ames reiiipreinte
de la loi de Dieu : c'est déjà dans ce volume un patriote et un
moraliste (1). 11 l'est encore plus dans les divers recueils de
contes qui ont fait sa réputation, écrits de 15i5 à 1300 et retou-
chés plus tard, qui sont en réalité dans leur décousu, avec leur
lihre allure de causeries oii se mélangent les discours et les
anecdotes, une véritable autohioiii-apliie. très différente des
contes à thèse ou à tii'oirs que l'on trouve dans la littérature de
l'époque. 11 a dans la description des mœur^ paysannes un
réalisme pittoresque très savoureux qui tient à ce qu il a directe-
ment observé ses personnages autour de lui; il a beaucoup de
malice et de verve satirique, nulle méchanceté, l'esprit vif. le
style alerte. Si l'on ne trouve dans son œuvre aucune préoccu-
pation morale ou didacticpie. c'est que, je le répète, ces contes
sont en réalité des Mémoires. <lont, en bon Breton, il n'a pas osé
avouer crûment le caractère subjectif: ses interlocuteui's ne sont
aulies (jue son frère Franc-ois (Polygame), son ancien précep-
teur, Briand de Pleumeleuc Lupidde); bien [)liis. dans son inca-
pacitéde .sortir de lui-même, il ne peut conq)oser de pereonnagc
à ses conn)arses qu'en leur attribuant des aventures (jui lui
sont j)ers()nnelles. C'est le moins classi<pie des conteurs, et en cela
il est bien de son pays'i .
Kran(;ois de la Noue ilô-'H-ÎM est encore un tenq)érament ori-
ginal. Ce ])rotestant n'est pas fanaticpie. ce cpii nr l'enqjéehe ])as,
comme plus tard un Uohan. <le se battre sans prendre un instant
de repos à la tôt(> de ses eoreligionnaires. be l'oi l'envoie à La Ro-
chelle |)our négrocier la reddition des assiég"és: il conseille de
melti-e bas les armes, mais il contribue à la défense de la ville,
et les deux partis ne peiiv» ni arriver à le bien comprendre ni
nu^'ine à 1 apprécier é({uitablement. Il n'est pas ttdérant. comme
les polili(pn's (hi \\ i siècle, pai- amour de ses aises, par jxMir
des coups, car il l'est avec une violence, une énergie «jui se rellè-
(i) Il a, comme Mcsrirniol, de vèrilaltlt-s «•lan% démorraliques (voir parc\cmi>lo sa
Ihoorie sur lcin|il )i d'uno partie îles iliinesà l'extinrlion du paup«Misme .
('.!) M^inc dans ccrlaim-s éilitions. pour dissinuilcr \v M'rilaltle caracUrc de ^on
nn\ro. il roniplafi' les Im alilf-i liiilonnos par div> lo» alliés an;:t'viin's ou aulres.
LES NtiTAlULITliS HREIONNES. ^33
font admiral)lemciit dans ce style de soldat, vigoureux et fami-
lier, brus([ue et pittoi'es({ue, qui ue vise jamais à Feirot et u'es.t
jamais préteutieux. Il écrit des Discours (jui ue sout pas simple-
ment dos œuvres moi'ales à la du Vair, car il y parle coustam-
meut de lui, et qui ne sont pas des Mémoires à la Monluc ou à la
Brantôme, car il y [)arle d'autre chose. Lui aussi ne s'intéresse
qu'à sa personne, mais lui aussi a honte de l'étaler au grand
jour sans déguisement (1).
Né à Lire, paroisse qui relevait à la fois de l'Anjou et du dio-
cèse de Nantes, d'une famille où se mêlait le sang des deux
provinces voisines, Joachim du Bellay (1525-60), combatif et
mélancolique, est très Breton et point Angevin. Ce doux et fin
poète, d'une inspiration toute lyri(|uc et personnelle, âme ar-
dente, concentrée, passionnée, avait la veine satirique, la grâce
sérieuse, l'horreur de la poésie de cour et de salon. Il aimait
son chez-lui, ses bonnes petites hal)itudes, il était sujet au mal
du pays, la société bavarde et frivole lui pesait. Doué d'un or-
gueil intense, il croyait de toutes ses forces à la grandeur de
son art. Son idéalisme sentimental a été admirablement décrit
par M. Lanson dans une page charmante de sa Littératwe fran-
çaise (p. -282). Avant tout, ce fut un batailleur, et un batailleur
à la bretonne, celui qui, après avoir pratiqué la brèche, s'efface,
moitié dédain, moitié nonchalance, et laisse aux autres le soin
de piller les trésors que son éloquence leur a fait connaître et
dont la vigueur de son bras leur a livré la clef. Ce fut lui qui
'rédigea et qui lança le manifeste de la jeune école, lui qui ren-
versa la mièvre et mesquine littérature qui sévissait alors sur la
France, qui lui révéla l'antiquité, qui lui découvrit un nouveau
monde, rempli de grands genres, de hautes pensées et de nobles
images. A vrai dire, je ne sais s'il s'est très bien rendu compte
de ce qu'il voulait, tant le fracas de la bataille le grisait de sou
enivrante harmonie, mais il l'a voulu avec tant de force qu'il a
entraîné tout son siècle et, s'il a été un réactionnaire, il a été un
novateur, et c'est pour la plus grande gloire des lettres françai-
(1) Son fils. Odet de la Noue, mort en 1618, a laissé quelques pièces de vers, dont
l'une est intilulée Paradojce. Voilà bien res[irit de la race.
•l'.ii LA SCIENCE SOCIALE.
ses, contre les pédants et les iiiiioriint!?.. (jii il a pivclié comme
une croisade le retour à rantiquité.
Le xvii'' siècle Ijreton n"a laissé ([u'une faible trace dans nos
histoires littéraires. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. C'est le rè-
gne de la littérature impersonuelle, et les Bretons aiment à par-
ler d'eux — de la tra.tjédie et de réloquence, et ces genres ne leur
conviennent [)as — de la littérature laljorieusement riniée, et ils
sont de leur nature assez négligents et abandonnés — de la litté-
lalure de société, et ils vivent en sauvages — de la littérature de
cour, et ils ne vont pas à la cour. In seul écrivain a échappé à
l'oulili, grâce à Boileau. (l'est Hené Le Pays (l()V3-0(> , de Fou-
gères, ([unn des personnages du lirpas rù/icii/e i\i)pci\c unhonï-
lon [)laisant. M. Faguet est assez indulgent pour lui. Il lui re-
connaît certaines (puilités d'observateur ef de moraliste ainsi
(pie des connaissances littéraires assez rares en son temps et très
supérieures à celles de Boileau. Il montre comment Le Pays a
mérité d être appelé le singe de Voiture, en exagérant tous les
procédés de son modèle, de sorte <pi"en voulant être précieux,
il tond)e sans s'en (l(»iiler dans le burlescpie. C'est bien là ce ([ni
doit ai-riN er à un esprit sérieux, \(jlontiers eausti(pu', qui n'est
point fait pour les gentillesses galantes et force .son talent en l'en-
gageant dans cette direction. Cet auteur a mieux réussi dans ses
relations de voyage. Il a surtout nionfié beaucoup d'esprit dans
une répli(jueà Boil(>au étonnamment mesui-iV, line et modeste :
c'est (pu* là il y avait réelhMnent escrime et (pu% sur ce périlleux
champ de bataille, le Breton combatif se retrouvait tout entier.
Les autres célébrités bretonnes ne nous arrêteront pas long-
tenq)s. Nous laissons de cntv Chapelain, dont la tamille était de
Tréguier, lro[) éloigm- de son t>rigiiie pour en .noir gai'dé une
sérieuse enqu'einte. NouslaissonségahMuent Di'scartes.ipie le Poi-
tou ei la Touraine peuNcnt se disputer, mais (pii n'a rien à \oir
avec la Bretagne, et nous franchissons le seuil du \>nr siècle
avec 1(* plus grand écrivain breton de l'ancien régime, Le
Sage I 1(;()S-I7V7).
On s'(»st parfois demandé ce (piilyavait eu lui de r(>spril de sa
l'ace. .\près la (Iescri[)tion <pic iion> venons de dnmier du ty[)e.
r|0
LES NOTAUILITI'S BRinONNES. ^23
il n'est pas diflitilo fVea retrouvei' chez lui les caractères. Teni-
péranient très original ol talent indécis, il est honnête, indépen-
dant, tout d'une pièce, il n'est aux gages de personne. A la fois
railleur et résigné, satiricpie plus Apre que spirituel, ce ([ui
explique que ses pièces, malgré leur mérite, réussissent si peu
au théâtre, pour lequel elles ne sont pas faites, son esprit n'é-
tant pas un esprit de causeur, mais de penseur et d'observateur,
il dissinuile ses railleries sous une forme romanesque, et, (hms un
cadre exotique, mais d'un exotisme très superficiel (celui de Gil
Blas), ce taciturne enregistre mille petits détails réalistes qu'il
observe minutieusement, alors cpie les élégants des salons ou les
l)eaux esprits des cafés ne pensent qu'à frapper la galerie par
une jolie phrase ou un bon mot.
Nous arrivons ainsi à La Chalotais (1701-85).
Trois livres ont fondé sa réputation : le Compte rendu des
constitutions des Jésuites, l'Essai d'éducation nationale, les Mé-
moires justificatifs. Tous trois sont des œuvres de comljat, tous
trois valent surtout par le style. L'auteur, qui fut un des réfor-
mateurs de l'éloquence judiciaire, qu'il contribua à débarrasser
des formules rébarbatives et des tournures surannées, a su con-
denser dans le premier, en ([uelques pages vives, brillantes, acces-
sibles à tous, écrites d'une langue agréable, alerte, ironique et
mordante, des imputations restées jusqu'à lui dans le domaine
du vague ou de la controverse pédante. Ses Mémoires sont
écrits du style le plus vivant, le plus moderne, d'une dialectique
serrée, d'une ironie amère, d'une invective mordante que dé-
pare parfois une certaine emphase, mais qui s'élève souvent
jusqu'à la véritable éloquence. L'Essai d' éducation est lui aussi
une œuvre de polémique, dirigée à la fois contre l'éducation
classique, contre l'éducation du peuple, en faveur d'un système
d'éducation officielle et laïque, toujours dans cette langue vive
et coulante qui se lit sans effort et insinue sans peine les idées dont
elle est le véhicule. Polémiste, il l'est donc par toutes les qualités
de son style, par la netteté et la clarté de son esprit, par ce flair
précurseur de l'opinion qui, pour avoir senti un des premiers les
com'ants qui se forment, donne à l'écrivain l'apparence de les
230 LA SCIENCE SOCIALE.
avoir suscités. Poléniiste, il l'est par la nafuro de son tempéra-
ment, accessil)le à toutes les idées nouvelles auxquelles il s'ouvre
sans s'y attacher avec fanatisme, à la liberté commerciale comme
à la réforme agricole. Son défaut, c'est ([ue, sauf en ce ([ui le re-
garde personnellement, il se passionne difficilement, car il n'a
guère d'idées qui lui soient propres. Un'était pas philosophe, étant
toujours resté chrétien pratiquanl ; il n'était pas à proprement
parler janséniste, car il ne se gêne pas pour les traiter de sots et
de fous ; il a longtemps tergiversé, hésitant à attaquer les Jésui-
tes, qu'il n'aimait pas sans doute, puisf[u"il avait fait élever ses
fils chez les Oratoriens, mais (pi'il savait bien vus d'une partie de
la famille royale, et sur le comj)te desquels il s'exprime avec
une exagération qui masque la panviclé réelle des griefs qu'il
allègue. Ce causticjue était un mondain, allamé de pouvoir et de
domination, poussant à la ccmciliafion pour montrer sa puis-
sance à calmer les orages et se frayer un chemin au ministère,
personnage un peu double par conséquent, promettant plus
((u'il ne pouvait tenir, jusqu'au jour où, directement atteint, le
tempérament belliqueux se ivveilla. .Mors, sans plus regarder
autour de lui, le sanglier breton fonça droit snr ses adversaires,
fougueux, terrible, tenace, dépassant par la vi<dence de ses
conps (le boutoir et l'Apreté meurtrière de ses crocs ceux (|ui, la
veille, étaient tentés de le trouver tiède, juscpi'à ce (|n il eût jeté
sur le sol, déchirés et déshonorés pour un siècle, ceux (jni s'é-
taient atfa(|ués à lui. Il avait dès lors perdu toute chance d'être
ministi'C. Nous estimons cependant (pu* le tiionq)lie de la \ en-
geance satisfaite dut le consohu' aniplenieiil.
C-li. ni: ('vi.AN.
LA FABRIOLE LYONNAISE
LE TYPE ANCIEN
II
LA FABRIQUE SOUS LE REGIME DE LA REGLEMENTATION
DU TRAVAIL. — LA MANUFACTURE ET LE MILIEU AM
BIANT. — FORMATION DU TYPE INDUSTRIEL DE LYON.
Un groupement industriel, comme un groupement quelconque,
familial, social, intellectuel, politique, etc., subit l'influence du
milieu où il se développe, et réagit à son tour sur ce milieu. Ce
jeu d'action et de réaction, en ce qui concerne l'ancienne fabri-
que de Lyon, fera le principal objet de cet article. Examinons
d'abord le choc en retour, moins important et d'une observation
moins délicate que l'influence directe.
Que la soierie ait décuplé la prospérité de Lyon, que cette in-
dustrie reine ait assis la fortune des principaux notables de la
ville, c'est un truisme qu'on ose à peine écrire. Un fait connexe
sera d'une constatation un peu moins banale.
La « grande fabrique » a certainement contribué, autant peut-
être par les conséquences indirectes de son existence que par ses
effets directs, à doter Lyon de l'esprit marchand, au bon comme
au mauvais sens du mot.
D'Herbigny, écrit M. Godart, et tous ceux qui veulent porter
au xvU siècle un jugement sur Lyon, répètent à l'envi que seul
l'esprit marchand y règne. Cela, semble-t-il, n'est que partielle-
ment vrai. Longtemps les Lyonnais s'efforcèrent d'échapper à
une éducation strictement commerciale. Ils firent de vains efforts
'2',iH LA SCIENCE SOCIALE.
pour obtenir de la Ko vanté les moyens d'entrer dans les charges
de la judic.itnre; ils sollicitèrent sans succès la création d'une
Cniversité en droit et arts libéraux.
Kn ITOV. (fuand enfin la Rovauté se décide à fondera Lvon
1. Kl *■
une Cour des aides, elle expose la raison de ses refus antérieurs.
Si jusqu'alors le pouvoir royal n'a pas voulu établir à Lyon un
parlement, une chambre des comptes, une cour des aides, c'est
par crainte que les familles des principaux marchands et négo-
ciants, tentés d'entrer dans les charges, ne méprisent insensible-
ment le commerce et n'y causent dans la suite un préjudice
important.
Le manque d'école supérieure où les intellectuels de Lyon eus-
sent été passés au moule, semble à M. Godart la cause principale
de l'originalité de l'esprit lyonnais. Nous croyons au contraire
que les talents produits par Lyon furent ce qu'ils furent beaucoup
moins parte qu'ils furent autodidactes que parce (juils furent
lyonnais. L'absence dl niversité à Lyon reuilrait-elle compte
des deux tendances que, à la suite de M. Aynard, nous avons
relevées chez les Lyonnais de marque?
F/obligation où l'on mettait les soyeux de n'être ([iie >oyeu\,
n'eut d'aillcuis, même au point de vue professionnel, pas des
résultats complètement heureux.
« Hien de plus ignorant (]ue le fabricant de Lyon, écrit au
xvi'" siècle Grimod de la Heynière. Tirez-le de sa soie, c'est un
T<>pinambou. L'histoire, la géographie, les belles-lettres lui
sont étrangères. Il ignore et comment ou parle sa langue et
comment on l'écrit. »
Admettons (pie le portrait tracé par drimod ne soit pas une ca-
ricature, et demandons-nous ce «pie deviendrait le fabricant du
xvi'" siècle transporté à notre époque de <« struggle for life > in-
tense. Quand un gouverneuuMit autoritaire se mclc de protéger,
il arrive bien vite à comprimer.
Si la manufacture soyeuse eut probablement une action secon-
daire sur le caractèie lyonnais. iA\c eut certainement une in-
llueuce manifesl*' sur l'aspect de la ville de Lyon.
La soierie est au moins l'une des causes de cette élévation des
LA lABKIOli: LYONNAISE. 239
maisons qui impressionne désagréablement l'étranser visitant
Lyon pour la première fois. Jadis comme aujourd'hui, les perchoirs
lyonnais frai)puient les observateurs.
Un Anglais qui traversa Lvon en 1G08, Thomas Corvat. en
parle avec insistance, et lun des précurseurs du tourisme, l'Alle-
mand Abraham (iolnitz, signale la même particularité.
<( Les rues (de Lyon; sont étroites et malpropres; de là, une
odeur infecte. Les maisons qui les bordent sont très bien bâties;
on leur a donné une grande élévation pour que l'air puisse y
pénétrer. »
(( L'extension de la manufacture, observe M. (iodart, fut pour
beaucoup dans ce mode de construction (l).Les rues étaient
étroites, et cela pour des raisons de stratégie... Le rapprochement
des maisons les rendait obscures; les ateliers des maitres-ouvriers
ayant besoin de lumière, celles-ci s'élevèrent peu à peu, plaçant
leurs étages supérieurs en pleine clarté. »
L'influence de la cité sur la fabri([ue peut s'exprimer en une
phrase. « La ville, dit M. Godart, imprima à l'esprit des ouvriers
son caractère d'activité rêveuse. — Le sens artistique, cette force
de la manufacture de Lyon, est peut-être aussi partiellement ex-
plicable par l'action d'un lieu qui fut toujours un foyer d'art ori-
ginal. Mais il faut songer surtout, pour comprendre comment s'est
formé et maintenu à Lyon ce goût si fin, si classique, si snr de
lui, à l'influence persévérante d'une cause extérieure à la soierie
et à Lvon, à l'action de Paris et de la Cour.
Incessantes et éminemment variées furent, du xvi' à la fin du
xviu'' siècle, les relations de la « grande fabrique » et de Lyon
avec Paris et avec Versailles.
« Si, dit M. Stevert 2 fau xvi" siècle , Lvon demandait à la
capitale certains objets, et même, ce qui parait étonnant, l'aide
de ses ateliers de teinture 3 . la capitale ne pouvait se passer de
Lyon pour un aussi grand nombre d'articles, soit de production,
soit d'importation. »
(1; Godait, op. cit.. 55.
(i) Histoire de Lyon, \\\. 105.
(3) Le fait sest reproduit de nos jours pour V imprimé sur chaîne.
2i0 LA SCIENCE SOCIALE.
C'est ainsi qu'Henri III s'adresse à Lyon pour se procurer des
petits cliicns d'une espèce rare, qu'un négociant parisien y de-
mande un produit de minime importance, du jus de rrglisse d'Es-
pagne... On apprend par des correspondances (jue les fai)ricants
lyonnais s'cnquéraient avec soin de tout ce qui pouvait intéres-
ser la mode. Il leur importait d't-tre avertis d'avance des fêtes,
cérémonies, deuils de cour, livrées, pour être les premiers à se
procurer les étoffes nécessaires f\ ces circonstances. A rav»>nement
(lu duc d'Anjou au trône de Pologne on écrit de Paris à un né-
gociant lyonnais :
(( 11 n'est possible de savoir au certain les couleurs de .Monsieur
roy de PoxdoïKjnc. Toutefois on est d'avis que preniez de verd, de
de gris f rater et de jaune. »
Sous Louis \VI, Monsieur, (1) ayant trouvé que la teinte d'une
soie gris cendré rappelait celle des cheveux de la Heine, en-
voya par courriers spéciaux les cheveux do Marie-.Vntoincttr aux
(Jobelins et à Lyon, pour qu'on ohlhit des étoiles de même
nuance. Et pour un temps les riches tissus n'eurent de prix que
s'ils revêtaient la couleur dos cheveux de la Keiue.
Ce qui montre mieux que tout Timportance pour Lyon de la
Cour de France comme foyer de la mode et comme première
cliente de la u grande fabrique », c'est le marasme dans lequel
tombe l'industrie lyonnaise sitôt que, pour une raison ou une
autre, la Cour cesse d'être grosse consommatrice de soieries.
La coquetterie de Marie-Antoinette, et surtout son admiration
pour l'cruvre (r()l)erkanq)f ayant mis à la mode les toiles peintes
de .louy, ce fui clio/. les industriols lyonnais une explosion d(>
désespoir.
« Des députés du commerce do la villo ch^ Lyon, dit lîachau-
mont, ont fait une représentation sur le dépérissomont de la ma-
nufacture depuis (jue Leurs .Majestés ne donnaient point l'exemple
des vêtements ri<hes... Lo roi y a «ni égard; en conséquence, la
Heine a défendu qu'on parût de\ant elle en polonaise, et il a été
commandé des étoffes d'or et d'argent par la Cour. ••
(1) Goilarl, op. cil., 4S.
LA 1 ABItlort: LYONNAISE. 2il
Mais il était des heures où le patriotisme d'aucune Keiiie ne
pouvait ramener à I>yon la faveur des courtisans. C'était au mo-
ment des deuils royaux. Le dommage ([n'éprouvaient alors les
Lyonnais était d autant plus grave que. par aftliction sincère au-
tant que par devoir social ou par genre, la noblesse imitait les
usages de la Cour et la bourgeoisie ceux de l'aristocratie.
La soie noire ne semble pas avoir été. il y a deux cents ans,
comme aujourd'hui, la grande source de richesses de Lyon. Alors
que. l'année dernière, certaines maisons lyonnaises ont tiré un
profit sérieux des malheurs d'une grande nation voisine, au xvn'^
siècle. la simple annonce de la mort d'un souverain était considé-
rée par les Lyonnais comme un désastre. Un mémoire, parlant de
la cessation de travail qu'occasionne le décès imminent du roi
d'Angleterre, s'exprime ainsi : « Par ([uelle fatalité faut-il que la
mort d'un prince étranger soit pour nous une calamité, lorsque
sa vie ne nous a procuré aucun bien ! »
Les Lvonnais étaient des sujets lovaux; ils n'eussent eu ni
l'ingratitude de penser ni l'audace de laisser entendre que la
vie d'un prince français ne leur procurait aucun bien. Ils
n'en gémissaient que plus douloureusement à la mort d'un de
leurs bienfaiteurs, volontaires et involontaires, leur deuil de
cœur se doublant d'une aftliction plus prosaïque. Voici la sup-
plique qu'ils adressèrent au grand roi à la mort du Dauphin :
Al Roi 1
Six mois de deuil pour le Dauphin !
Dix ans, si Ihabit noir peut lui rendre la vie,
Mais aux pieds d'Atropos comme on gémit en vain,
Parce qu'il est mort de maladie
Faut-il que nous mourrions de faim?
Sire, du travail et du pain !
A défaut de pain quotidien assuré et d'un travail sans chômage,
la royauté et la cour procurèrent d'ailleurs à la grande fa-
brique des choses infiniment précieuses. Si le pur art lyonnais est
avant tout lyonnais, on peut dire, croyons-nous, sans paradoxe,
que l'art du tissu lyonnais est avant tout français. C'est au grand
'2'r2 LA SCIE.N'CE SOCIALK.
siècle que cft «iit s'affine, qu'il se dégage des réminiscences ita-
liennes, que d'hahiles dessinateurs donnent aux « grands façon-
nés » de Lyon la ,i:r<\cc, l'élégance, j'oserais dire le chic de bon
aloi qui sont le propre du goût français. On sent encore aujour-
d'hui dans les velours ciselés, dans les lampas brillants dont
parle M. Aynard, surtout dans ces niai:inliques ornements d'é-
glise qui attiraient tous les regards à l'Kxposition de 1900. l'in-
fluence des salons, de la cour et de l'ancienne société, et même,
si l'on veut remonter plus haut, l'influence de cet esprit classique
que les inductions lumineuses de Taine nous montrent formant
d'abord et déformant ensuite la littérature et l'àme françaises. .V
Lyon, l'action locale de la cité, foyer d'art original, compléta ou
contre-balanratoujoursheureusement l'influence des causes e.xtra-
lyonnaises.
Si, par la force des choses, la • grande fabrique » devait subir
l'action du Koi et de la cour en tant qu'aulorid' mondaine, in-
fluence heureuse malgré les revers à la médaille, elle subit tout
autant, cela va sans dire, l'action du Hoi en tant que maître.
Impossible de porter un jugement d'ensemble équitable sur
cette dernière influence; il faut faire des distinclions.
On connaît l'organisation administrative des corps de métiers
à la fin do l'ancien régime, organisation reposant j)rincipalement
sur la vénalité. Le Roi, pour remplir ses trésors, multipliait les
offices, et obligeait les communautés A se faire nyrrgor ces
charges à beaux deniers comptants, sauf, si (pielque corpora-
tion faisait la sourde oreille, à vendre les charges à des intrus qui
ruinaient les affaires de la communauté.
En HiOl. Louis XIV. suivant les néfastes conseils de l'outchar-
train, institue des offices de maîtres-gardes jurés, que la com-
nuinauté de la soierir lyonnaise rachète poui* .'18.500 livres.
Le procédé est trop fructueux pour être abandonné. Kn lODV,
un édit roval. alléguant la mauvaise gestion financière dos cor-
porations, crée des auditeurs et examinafeurs<locouqîtes. Kn 170.'»,
institution de contr«'»leurs ft inspecteurs do manufactures: on
1707, do contrôleurs de poids ot mesures; en 170Î), de maîtres-
gardes jurés.
LA l'AnitlOCi: LYd.NNAlSE. 24.'{
La fabrique lyonnaise estt\ l)out d'économies, et il faut la laisser
souffler; mais, en 17V5, nouvelle création de 150 chari:es dins-
pecteurs et de contrùleurs taxées à 318.000 livres, dette fois, l)ien
que la préférence ait été accordée à la manufacture de Lyon
pour lâchât de ces offices, la communauté décline ravantage.
Prise au dépourvu, la Royauté marchande, elle fait écrire par le
contrôleur général à la corporation que la communauté soumis-
sionne, qu'elle doit espérer une diminution des offices propor-
tionnée aux circonstances. La communauté délibère, offre
220.000 livres qui sont acceptées. Le pouvoir central devait
prendre sa revanche en 1758, en imposant la fabrique de 133.33'!.
livres pour supplément et augmentation de gages de ces mêmes
offices de contrôleurs et inspecteurs.
Fant-il ranger dans la catégorie des actes de pur arbitraire les
édits somptuaires rendus par les derniers Valois et les Bour-
bons?
Évidemment, ces ordonnances opposaient une digue à l'enva-
hissement progressif du luxe; elles n'en constituaiont pas moins
une violation flagrante de la liberté individuelle; de plus, elles
exerçaient à tous les degrés de l'échelle ouvrière la plus déplo-
rable répercussion sur les taux des salaires.
Au début de son règne, sage et pacificateur, l'un des meilleurs
denosrois, Henri IV, se montra résolu ment hostile auxédits somp-
tuaires. Malgré tout son crédit, Sully ne put obtenir du prince
qu'il mit son nom au bas d'une ordonnance de ce genre. « .fai-
merais mieux, répondit le Béarnais, combattre le roi d'Espagne en
trois batailles rangées, que tous ces gens de justice, de finance
et d'écriture, et surtout ces femmes et ces filles que vous me
mettriez sur les bras. »
Cependant, quehjues années plus tard, le roi se ravise. De sa
propre initiative, il rend une ordonnance défendant de porter ni
01", ni perles, ni diamants, excepté cependant aux filles de joie et
aux filous^ auxquels, dit Henri IV, nous ne prenons pas assez d'in-
térêt pour leur faire l'honneur de donner attention à leur con-
duite.
L'antinomie entre les deux actes royaux n'est Vju'apparente.
-2H LA SCIENCE SOCIALE.
Peu sympathique aux sollicitations de pure vanité, Henri IV
avait refusé de scugager dans la voie ouverte par ses prédé-
cesseurs et suivie par ses successeurs, d'attribuer par édit à telle
ou telle classe de la société des manjuos distinctives qui la fis-
sent immédiatement reconnaître et respecter de la foule.
Mais le Béarnais n'était pas demeuré insensil)le aux remon-
trances de Lallémas de Hautmont (jui avait attiré son attention
sur le danger présenté par Taljus croissant des ornements
d'or sur les vêtements, « abus si g-randemcnt préjudiciable,
disait Lallemas, qu'autant vaudrait-il permettre de mener les
finances de France à charretées dedans la mer » .
Kn laissant l'or aux filous et aux tilles, Henri IV remettait en
honneur les soieries et méritait ainsi cet éloge de LafFémas :
(' Vous avez commencé le premier d'embrasser les manufactures,
et de leur faire rendre la navette aux étrangers aussi préjudi-
ciable que l'épée >'.
F.aflemas loue peut-être sou n>i un peu plus que de raison ; le
Béarnais ne fut ni le seul ni le premier de nos souverains dont
la l)ienveillance active pour les fabriques nationales assura à la
manufacture lyonnaise le privilège de la perfection.
Si nous mettons de cAté certains expédients financiers dé-
plorables d'un gouvernement au\ abni^, (juehjues concessions
fâcheuses aux idées ami)iantes, il faut reconnaître que l'intluence
de la royauté sur la « grande fabrique -■ fut. nous ne disons
pas absolument heureuse, mais ab.solumenl fructueuse, qu'elle
contribua largement h faire de la soierie lyonnaise la première
industrie du monde pour le luxe et le goût.
Knvisagés au point de vue du but à atteindre, observés sous
un angle sj)éeial, la majeure partie des règlements de l'ancien
régime relatifs à la « grande fabri(|ue v. paraissent immédiate-
ment sages et efficaces.
Si une industrie de luxe est déjà une chose chanceuse, une
industrie de haut luxe devient une alfaire éminemment aléa-
toire, permettant à un nombre très restreint d'ouvriers spécia-
lisés (l(> trouver du tiav.nl eu toute saison. De plus, dans une
LA FABRIOIE LYONXAISF.. Mo
manufacture de haut luxe, et sous le régime des corporations
fermées, il est évident que le nombre des places disponi-
bles dans la communauté sera toujours plus considérable que
celui des demandes pour entrer dans la corporation. Qu'une
circonstance heureuse développe subitement l'industrie, il suf-
fira, pour faire l'ace aux nouveaux besoins do la fabrication,
d'entrouvrir temporairement les portes aux nouveaux solliciteurs.
Une limitation momentanée du nombre des bras au sein de la
corporation ne peut avoir — en supposant, comme c'était au
xvu' siècle le cas pour Lyon, la concurrence extérieure faible
et peu dangereuse — d'autre elfet que de retarder momenta-
nément l'exécution des commandes.
Accessible à tous pendant l'enfance de la fabrii|ue, quand
il s'agissait d'asseoir l'industrie, l'apprentissage de la soierie
à Lyon se ferme assez rapidement aux «■ forains ». Un arrêt de
de 1702 défend de recevoir à l'avenir aucun apprenti né hors
de la ville ou des faubourgs. Cependant, à certains moments,
les portes s'entrebAilleront pour laisser passer soit les enfants du
Forez et du Beaujolais, soit ceux de Bourbonnais, Bresse, Bugey,
Dauphiné et Bourgogne. Mais ces instants de liberté relative
sont rares. En 16iî). la sénéchaussée, pour empêcher que le
nombre des misérables n'augmente trop, interdit aux maîtres
ouvriers d'avoir plus d'un apprenti à la fois, et aux compagnons
forains reçus maîtres par franchise de faire aucun apprenti avant
d'avoir travaillé dix ans à Lyon, en qualité de maîtres.
Dans les circonstances graves, l'apprentissage pouvait même
être strictement fermé. En 1702, le consulat, sur la requête des
maîtres ouvriers, défend de faire aucun apprenti dans l'espace
de cinq ans. Des règlements sévères et généralement exécutés
fixaient en outre le nombre maximum des compagnons et des
maîtres.
Une industrie de haut luxe ne demande pas seulement, pour
être prospère, la rareté relative de la main-d'œuvre; elle
exige par-dessus tout la perfection de cette main-d'œuvre. Il
n'est guère de moyen auquel le pouvoir royal n'ait eu recours
pour maintenir à Lyon la supériorité de la fabrication. Des
T. xxxn. 17
■l'd'i LA SaE.NCE SOCULE.
ordonnances réglementaient non seulement le nombre des
apprentis, mais le mode et la durée de l'apprentissage. D'autres
iixaient la largeur des pièces d'étoffes, interdisaient de mêler
au noble lil, même pour l'exportation, du coton ou de l'or faux,
prescrivaient de lourdes amendes contre toute espèce de mal-
façon, etc.
xMais ce que l'ancien régime trouva encore de plus efficace
pour assurer la perfection du tissage lyonnais, ce fut un en-
semble de mesures destinées à constituer des familles ouvrières
d'élite, dans lesquelles se maintiendraient les traditions de
goût et de dextérité. Innombrables sont les [)rivilèges accordés
aux fils et aux tilles de maîtres. Si le nombre des apprentis
est limité, il est entendu que les fils de maîtres ne tiennent pas
lieu d'ap[)rentis. Destinés par la naissance au travail de la soie,
tout est fait pour les retenir dans la manufacture. On ne l(Mir
impose ni apprentissage, ni compagnonnage; ils n'ont à subir
aucun examen et sont dis[)ensés du chef-d'ieuvre. La fille du
maître, en se mariant avec un compagnon, lui apporte en dot
la franchise du métier, lien est de même de la veuve du maître.
Un curieux document nous est parvenu au sujet de la fran-
chise ac(|uise par le mariage (1). C'est une supplique adressée
au consulat par un com[)agnon. Le pauvre homme, ayant
amassé quelques économies, s'était établi à son compte, alors
•ju'il lui restait à faire encore un an de compagnonnage. Déféré
au consulat, le délin(|uant se vit condamné soit à finir son temps
de compagnon, soit ;\ épouser une fille de maître dans le
délai de deux mois. Malgré sa bonne volonté, le compagnon
ne fut pas heureux dans ses recherches et, les deux mois
écoulés, dut demander un sursis. « Votre (irandeur, écrit l'im-
pétrant au prévôt des marchands, aperçoit trop sensiblement
cpie le remontrant, Agé de vingt-deux ans, ne saurait assez ré-
lléchir sur un ciuiix ([ui dure aut.nit que la vie. >
H est assez délicat de démêler, d.ins les réglementations
embrouillées qui régissent la grande fabricjue à la iin de Tan-
(l) Gixliin. o/). lil.. I i7.
LA KAlUUQUi: LYO.WAISE. 247
cien régime, l'œuvre du pouvoir royal et des autorités consti-
tuées 1^1), et 1 œuvre de la fabrique elle-même. La plupart des
mesures prises par la Royauté l'ont été à la requête de lia.
communauté. Le but que poursuivaient l'autorité royale et la
manufacture n'était pas précisément le môme. La Royauté
cherchait à assurer A la bonne ville de Lyon le privilège du
tissage de luxe, la communauté entendait surtout défendre ses
membres contre les travailleurs du dehors. Mais, à cause de la
nature même de la fabrique lyonnaise, les deux buts étaient
le plus souvent atteints par le même moyen.
« Parmi les privilèges et franchises de Lyon, écrit M. Go-
dart (1), oa cite volontiers la liberté du travail, et l'on en
conclut que, pendant toute la durée de l'ancien régime, il
fut loisible aux artisans, quels qu'ils fussent, d'ouvrir boutique
à Lyon, et d'y exercer leur métier, sans être assujettis aux
maîtrises ou jurandes. Il faut distinguer. Si, en droit, la li-
berté du travail exista, en fait, elle fut bientôt restreinte, puis
annihilée. Édictée en principe pour l'individu, elle profita aux
communautés qui l'accaparèrent.
A Lyon, la nomination des maîtres des métiers n'appartint ja-
mais au roi ni aux ofliciers de la couronné. La ville libre n'eût
pas toléré pareille infraction à ses privilèges. Mais cette nomi-
nation fut promptement accaparée par le consulat, à l'électio:!
duquel les maîtres de métiers concouraient à leur tour. Ainsi
se constitua dans la cité lyonnaise une ploutocratie puissante
et fermée dont l'influence fut loin d'être toujours heureuse pour
la prospérité de la ville libre.
Seules, de toute antiquité, à Lyon, quatre professions, les bar-
biers ! chirurgiens), les orfèvres, les apothicaires et les serruriers
étaient soumises au régime des maîtrises. D'autres métiers s'étant,
à la fin du xv*" siècle, organisés en corporation à l'encontre du
consulat, le « capitaine de la ville », délégué à Paris, demanda et
obtint la suppression de leurs maîtrises et jurandes.
(1) Le consulat lyonnais, pouvoir fort et semi-imlépinJant, relevant (ont allant
des corps de métier que de lautorité royale, agit sur la fabrit[ue de Lyon à |)cu près
dans le même sens que la royauté.
'1\H LA SCIENCE SOCIALE.
Kn l(iO:j, le roi muiiitient Lyon dans l'exemption dont la ville a
Joui de tout temps, « savoir que les artisans habitués en icelle ou
(]ui viendront y résider à l'avenir ne soient tenus de faire chef-
d'u'uvie ' . Le roi révoque à cette occasion '< toutes lettres,
statuts et règlements qu'aucuns artisans autres que les quatre
métiers jurés de la ville pourront avoir obtenu par surprise ou
iiuporl unité ».
Les lettres de lOGl ne sont déjà plus aussi nettes. Les règ-le-
inents des corporations ne sont pas abolis; ils doivent être sou-
mis au prévôt des marchands et aux échevins pour être par eux
réformés ou modérés.
Les ordonnances de 1717 portent : « De la libcrWî les artisans
jouiront pourvu que loufs privilèiics n'aient point été révo-
qués, par lois, déclarations ou arrêts ».
Ainsi, comme dit M. (lodart, la liberté du travail (|ui, à l'ori-
gine, était à Lyon un fait, devient avec le temps une farade, un
décor, comme un de ces titres honoriticpies «jui ne sont plus
que le souvenir d'une réalité.
Aucune condition n'est imposée aux ouvriers apprentis ou déià
formés (jui en 153() viennent aider Turquet et Naris. Mais dès 1.'>.'»V
est promulgué un j)rcmier règlement; ce n'est encore (ju'une or-
donnance de bonne police. Peu à peu la réglementation s'en-
, chevéli-e, et nous voyons appai'aitrc dans la <• grande fabi'itjue »
tous les organes essentiels, toutes les institutionsdes corporations :
les trois grades classi(jues, apprenti, compagnon, maltr»'. la con-
frérie religieuse et ses courriers, lo chcf-d'o'uvre, le tribunal des
maîtres-gardes (pii veille ù Texécution des règlements, etc.. La
seule particularité notable de la corporation lyonnaise. c'est (ju'elle
est plus compli(]uée que les autres. Le grade de maître est de-
doublé: il y a le mnfirr otn'/irr et \v inntlrr ttinrchand.
\\\ début, des maîtres pouvaient être à la fois ouvriers et mar-
chands; ils confectionnaient eux-mêmes des étoiles dans leur bou-
li(pi(> et en faisaient fabi'iquer pai- autrui avec de la soie leur
ajipartenanf .
Maiscomme, pour tisseï' en gi'and. il tanl un train (\v capitaux
que peu de inaitres possédaient, unr tolérance s'établit A ré[)o-
LA TABRIOUK LYONNAISE. 249
(jne OÙ les règlements de la grande fabrique étaient encore lAelies.
Il fut loisible au premier venu, non pas de fabriquer lui-même,
mais de donner à des maîtres en titre un travail à façon. On eut
ainsi des exlra-pro/cssionnels, généralement de gros financiers,
dirigeant une fabrique collective « sans être assis tout le jour sur
le métier et mener la navette », comme dit l'ordonnance de 155i.
C était donner beaucoup de facilité aux profanes, aux dépens des
maitrcsde l'art. Aussi, en 1()19, un édit consulaire intervint, réser-
vant lesdroitsetle titre de marchand aux seuls maîtres en soierie.
Les marchands non maîtres protestèrent violemment contre
leur exclusion; ils tirent valoir les services qu'ils rendaient par
leurs capitaux, et s'efforcèrent de montrer qu'il n'y avait pas que
« les enfants de la navette » cap:ibles de faire travailler. Ce fut en
vain. Pour cesser leur négoce, on avait donné comme dernier délai
aux marchands non maîtres le moment où la soie qu'ils avaient sur
leurs roquets serait complètement usée. Les marchands suivirent
la lettre de Tordonnance, en ne se servant pas de la soie dont leurs
roquets étaient garnis, en la recouvrant toujours de soie nouvelle
Le règlement de 1CG7, le fameux règlement de Colbert, fit une
situation nette aux marchands non maîtres, en incorporant à la
communauté de la soierie tous ceux qui avaient travaillé ou fait
travailler. Il y a dès lors, au sein de la corporation soyeuse,
non pas encore deux classes, mais deux catégories de maîtres, le
marchand et les ouvriers.
Rapidement les premiers, grâce à leur fortune, acquièrent une
influence prépondérante. En 1707, un arrêt du conseil stipule
que les maîtres ouvriers travaillant à façon qui voudraient con-
fectionner des étoffes chez eux seront obligés de se faire inscrire
et de payer la somme de 12 livres.
Le règlement de 1712 nous apprend quelles distinctions s'é-
taient établies alors dans la manu facture lyonnaise :
« Les maîtres qui la composent ^la communauté) sont divisés en
trois classes : les maîtres marchands qui forment la première classe,
n'ont point de métiers chez eux; ils fournissent les soies, dorures et
dessins aux maîtres ouvriers qui travaillent les étoffes, moyennant
la façon que les marchands leur payent. . . A Tégard des maîtres tra-
:i30 LA SCIENCE SOCIALE.
vaillant pour leur propre compte, ils sont marchands et ouvriers
(oui cnscmljlc, parce qu'ils achètent la soie, la travaillent eux-
nirmes et en vendent l'élofie; leur nomhre varii-Journcllenient.
parce qu'au moindre fâcheux événement, ils retombent dans leur
condition de maîtres ouvriers à façon. »
La catégorie intermédiaire n'existait déjà plus au milieu du
xvm'-' siècle. Plus onapprochede la fin de l'ancien régime, plus
la distance s'accentue entre les deux classes extrêmes; il se crée
dans la manufacture une oligarchie puissante, toujours prête
à user et à abuser de ses droits et une démocratie opprimée qui
prendra sa revanche en 1789, lors delà nomination des délégués
pour les élections du Tiers. Apres la [{évolution, les deux classes
reparaîtront : le maître marchand deviendra le fabricant; le
maître ouvrier, le chef d'atelier. Ainsi l'obstination que mirent
au xvr siècle des financiers étrangers à la soierie à pénétrer dans
la manufacture exerce encore une influence sur la constitution
actuelle de la fabrique lyonnaise.
(( On ne peut nier, écritM. Godart. (|ue l'intervention des maîtres
marchands, riches et entreprenants, n'ait été pour beaucoup dans
le développement delà manufacluro. L'ne quantité de petits m;»!-
tres, fabricant pour leur compte, n'aurait pas suffisamment coor-
donné leur action pour former un corps homogène, et l'achetour
aurait été obligé d'aller de boutique en Ijoutique, tandis (]ue,chez
les maîtres marchands, il ti'ouvait réunis les produits de pins
de 100 ouvroirs. »
A la place de maîtres marchands, nietlez fabricants; à la
|)lace d'ouvroirs, mettez ateliers urbains ou ruraux, et vous aurez
une des raisons qui ont maintenu A i>yon la fabri(|ue collective.
Il est d'ailleurs intéressant de noter (jue la manufacture soyeuse
lyonnaise n'a pas été créée sous le régin)e de la l'abri(iue
collective pure, mais sous un réuimc mixte où la fabricjue collec-
tive côtoyait le petit atelier indépendant. La soierie lyonnaise offre
donc, dans un laps de temps relativement court, les trois derniers
types normaux de la labiication ( 1 ).
1' Ail ((inliaiii' (IcI.\on, il sciiililpqiio Niiiios cl Tours aioiil ^Utiits sous le iv^iinc
LA rABRIQlE LYONNAISE. -">l
La fabrique collective a d'ailleurs donné à Lyon de meilleurs
résultats, somme toute, sous le régime de la liberté du travail que
sous celui de la réglementation. M. Godart a parfaitement dé-
montré que le prétendu âge d'or de la « grande fabrique » est une
chimère. L'organisation corporative de la soierie n'épargna à la
manufacture ni les chômages, ni les crises, avec leurs accessoires
obligatoires : grèves, émeutes, mises à l'index... Des origines de
la fabrique jusqu'en 1791 il n'y eut pas moins de 17 cessations
de travail, quelques-unes de la plus terrible gravité. Telle est la
rebeijno do 17 VI, soulevée par la mise en vigueur d'un nouveau
tarif. Les chefs d'atelier se livrèrent à des excès de tout genre,
comme en témoigne la chanson des taffetatiers, placardée par
leurs soins clans tous les diltérenls quartiers de la ville...
Va lire dans los tuiiis
Grou Baboin,
Va lire dans los coins
Les Ijianx a\iots de m.... a
Que faut fairo cassa...
Un certain Vocanson 1 .
Grand garçon,
l II certain Vocassou
A reçu une paUa (2)
De los maîtres marchands...
La répression de la rebcyne fut rigoureuse : un crocheleur fut
pendu, un ouvrier en soie condamné à être étranglé jusqu'à ce
que mort s'en suivit, deux autres expédiés aux galères du roi. En
voilà assez pour permettre d'apprécier la justesse de cette phrase
que Ion a osé écrire sur le passé de la fabrique de Lyon (3) :
« Le chômage et les grèvesétaient inconnus avaut notreépoque ;
l'orsanisatioa ancienne de l'industrie rendait les conditions du
travail slables et avantageuses pour le tisseur; des tarifs garan-
tie la labiiijue colleclivcpure; les métiers y appartenaient dès le début aux fabricants
iausens lyonnais du mol), et les chefs d'atelier étaient de simples sous-ordres sans
la moindre autonomie.
(1 ) Le Vocanson dont il est ici question n'est autre que le célèbre inventeur.
(2)Palta, en patois lyonnais, morceau de chiftun, par extension argent.
(3) Phrase citée et réfutée par Bleton : l'ancienne fabrique de soieries.
2r)2 LA SCIENCE SOCIALE.
tissaient im niiiiimiiii de salaire, prévecant tout conflit rntre
fahricanls et chefs d'ateliers... »
Nous ne prétendons nullement, cela va sans dire, nier les avan-
tages moraux des anciennes corporations. Mais il est certain que
la communauté de la « grande fabriciue " fondée à l'origine dans
un Ijut de fraternité chrétienne et pour l'avantage de tous, dégé-
néra assez rapidement en un instrument de domination au service
de quelques-uns. Les réglementations corporatives de l'ancien
régime, jointes à un faisceau d'autres causes, n'assurèrent en
somme à Lyon ((u'un privilèg-e incontestable, la [)erfecti()n de la
main-d'œuvre.
Ailleurs qu'à Lyon, l'abus des règlements engendra souvent la
stagnation et le piétinement sur place. La règle était un moule
rigide, comprimant, finissant par annihiler toute initiative indi-
viduelle. Le « chff-d'd'uvre " qui «nt dû être le point de départ
des ell'orts sérieux, en était devenu le couronnement.
A Lyon, l'esprit chercheur de la population, la néces.sité de
suivre pas A pas les (luctnations et les caprices de la mode, les
relations de la « grande fabrique » avec la cour et la capitale,
foyer de vie et de progrès, préservèrent la manufacture soyeuse
d'une stagnation pernicieuse ;\ beaucoup de ses émules.
Aussi bien, à Lyon, les règlements furent toujours interprétés
dans le sens le plus large; h s édits de Colbert y trouvèrent de
nombreux tempéraments. Tantôt c'était une étoile nouvelle (pi'ou
inventait et (jui par cela même échappait aux proscriptions eu
vigueur, tantôt c'était le consulat (pii, usant de son pouvoir pres-
(jue discrétionnaire sur les corps de métiers, remaniait dans l'in-
térêt de la fal)ri(pu' certains articles des ordonnances.
I.a manufacture d(î Lyon prospéra donc et grandit jusfju'à la
fin (le rancieii régime, mais grandit dans un sens déterminé. Kllc
subissait le contre-coup de ses supériorités. « Avec vos fabricpics
(le hixe, déclare, en 17S!), un mestre de cavalerie. M. d'Albou,
vous ne pouvez pas répondre aux ouvriers de deux jours de vie.
Aujourd'hui vous les occupez, demain une recolle maïKjue, le
gniU des consommateurs change, un deuil dr cour de quelcjue
duré*' inlordit l'usage de vos fabrications: une ::uerre s'élève.
LA FABRIQUE LY0NNA1>L;. 'iolj
VOS métiers s'arrêtent, vos ouvriers n'ont plus de pain. »
Aux causes inférieures de crise se rattachant au fait que la soie-
1 ie est une industrie de luxe, s'ajouta dès le xviii" siècle le péril
(jui menace comme dune épée de Damoclès la fabrique actuelle,
la concurrence du dehors. Il fallait fermer les yeu.v quand l'étran-
ger, ayant dérobé les dessins de Lyon, introduisait en fraude des
articles de qualité inférieure, mais qui se vendaient mieux, à cause
de leur bon marché.
Un mémoire de la chambre de commerce lyonnaise du com-
mencement du xviir siècle fournit d'intéressants détails sur les
premiers Ages d'une des plus dangereuses rivales de Lyon :
« Sa Majesté a fait un établissement considérable à Turin...
elle a destiné un ile entière pour le travail de cette manufactnre,
elle l'a donnée gratuitement au directeur. C'est un espace qui
peut contenir 1000 mètres.
« Afin que les ouvriers ne soient point dissipés, on a établi dans
cet enclos une boucherie, une boulangerie et un cabaret qui
fournissent aux travailleurs tous les vivres nécessaires, sur des
marques de plomb que les entrepreneurs leur donnent. Par cette
police, on a attiré quantité d'ouvriers tant français que piémon-
tais. »
Protection intelligente des autorités, abondance et bon marché
de la main-d'œuvre, ces deux particularités constituent encore
aujourd'hui les plus notables avantages de la fabrique italienne.
La France, par une mesure néfaste, avait contribué à asseoir et
à fortifier les manufactures de l'étrang-er. La révocation de l'Edit
de Xantes, considérée par la plupart des historiens lyonnais
comme une cause de ruine momentanée pour la soierie, a été pré-
sentée de nos jours, dans un esprit un peu paradoxal, comme un
bienfait pour la « grande fabrique » que le départ des protestants
aurait délivrée despions, en relations constantes avec l'étranger.
La vérité est, croyons-nous, entre les deux opinions extrêmes. Il
est prouvé qu'à Lyon, sauf pendant une très courte période (de
1673 à 1681 . nul ne put être admis dans la communauté soyeuse
s'il ne faisait profession de catholicisme. Il n'y eut en 1685 que
173 apprentis remis.
■2o't LA SCIENCE SOCIALE.
Mais à Nimos, à Tours, aucune mesure [nt'vcûtive n'avait élé
prise contre ks Huguenots. Bon nombre de Tourans-eaux. de Ni-
mois, ainsi que quelques Lyonnais, passèrent la frontière en 1685
et dotèrent l'étranger de secrets jusqu'alors jalousement gardés
par la France. Un nommé Courtauld fonda à Londres une maison
de soieries encore existante. L'n ouvrier Ivonnais, Monceorere,
enseigna aux Anglais le tissage de certaines étotfes. A Crefeld.
à Elherfeld, beaucoup de raisons sociales sont encore sous des
noms français.
Il est d'ailleurs malaisé de distinirucr à distance. dansTémiiTra-
tion des canuts hors de France, quelle est au juste la part
de la révocation de l'Kdit de Nantes et quelle est celle de la Révo-
lution. La Révolution française força en effet, par ses persécutions
inintelligentes, beaucoup d'ouvriers lyonnais à chercher une nou-
velle patrie. Elle fit ainsi directement le jeu de l'étranger, en
même temps (jue, j)ar ses conséquences indirectes, elle démocra-
tisa la soierie et favorisa, de la sorte, les rivales de la « grande
fabrique ».
11. I»K ROISSIKU.
LE MOUVEMENT SOCIAL
L — LE METIER D ACTIONNAIRE EST-IL BIEN GAI?
A l'iieure où, dans le camp socialiste, il se débite tant d'éloquentes
imprécations contre la « richesse acquise », et où les pourvoyeurs
attitrés du fisc étudient des remaniements de taxes propres à sur-
charger les contribuables suspects de détenir des portefeuilles trop
bien garnis, il ne serait pas inutile de rechercher, chifTres en main,
quels bénéfices Tensemble de ces capitaux rapporte en France à
leurs heureux possesseurs.
Le sujet étant extrêmement vaste, on peut se l^orner a des investi-
gations partielles, tout en choisissant un terrain particulièrement
instructif. C'est ce qu'a fait M. Paul Leroy-Beaulieu, dans un travail
consacré aux sociétés par actions (1'.
Il existait en France, au 31 décembre 1898 — date de la dernière
statistique — 0.3:ii sociétés par actions, dont les actions, au nombre
de 25.793.891, représentaient une valeur nominale de 13 milliards
i()0 millions de francs.
Mais la valeur nominale n'est pas la vraie valeur. Celle-ci est indi-
quée par le cours de la Bourse pour les actions cotées, et par les éva-
luations de l'enregistrement pour les valeurs non cotées. On obtient
ainsi un total de 14 milliards 475 millions, soit, pour l'ensemble des
actions, une plus-value d'un milliard 75 millions, c'est-à-dire de
8 pour 100.
Voilà, direz-vous, d'heureux capitalistes. Ils ont cent francs, le
placent, touchent des dividendes , et il se trouve qu'au bout de
quelque temps, chaque billet de 100 francs placé par eux est devenu,
en moyenne, une somme de 108 francs. C'est une fortune qui s'ac-
croît toute seule, un gain qui vient en dormant.
Il y aurait là, malheureusement, un jugement précipité.
Observons d'abord que cette plus-value de 8 pour 100 est une
moyenne et que la réalité, parmi les sociétés existantes, nous offre un
petit nombre d'entreprises très prospères, comme le Suez et la
Banque de France, au milieu d'un grand nombre d'autres qui végè-
(1) Économiste français, 10 aoùl 1001.
-<j<j LA SCIENCE SOCIALE.
lent et voient le cours de leurs actions descendre au-dessous du pair.
Mais ce qu'il faut surtout considérer, c'est la niullilude de sociétés
qui n'ont pu être saisies par la statistique pour la bonne raison
qu'elles sont mortes, tuées par la liquidation nu par la faillite. Ni la
lioursc, ni lenregislrement ne s'occupent de ces défuntes, mais les
capitalistes s'en étaient occupés, eux; ils y avaient placé une part de
leur fortune, et cet argent s'est évanoui en fumée. Où est le capital
do rCnion générale? Où est celui du Panama? Où est celui de lant
(1 entreprises malchanceuses, (jui ne réalisèrent pas de légitimes
espérances, de lant d'entreprises téméraires, ([ui avaient pris l'essor
en dcpil des conseils prudents, do lant d'entreprises véreuses, uni-
quement lancées pour vider le porte-monnaie des « gogos »?
On voit d'ici ce que deviendraient les H pour 100 de plus-value si
ion pouvait tenir compte de tout ce que contient celle formidahle
nécropole dalTaires manciuées, si l'on pouvait Jeter dans la balance
ces liasses de litres dont chacun valut .'iOO francs à son aurore, et
devenus aujourd'liui desimpies chilVons. Les perles du seul Panama
dépassent la plus-value des actions de toutes les sociétés exislantes.
Un grand brasseur d'allaires disait qu'il faut prendre un peu de
toutes les actions parce que <> la moyenne des aflTaires esl bonne ».
-1 priori, une telle assertion choque le bon sens. Ouoi ! l'intelligence
naiirail |)lus rien à voir dans les placements, et il n'y aurait qu'à se
conlier au hasard? Cette première impression est confirmée par
l'observation des faits. M. Paul Leroy-Heaulieu. appuyé sur la statis-
tique dont nous parlons, constate que la conception de son brasseur
d alfaires — le(piel a d'ailleurs mal Uni — est (•onq)lèlemenl fausse
et (jue la moyenne des aiï'aires est mauvaise, l'rendre •« un peu de
tout », pour un capitaliste, est un lent, mais sûr moyen de se
ruiner.
« Suppose/, dit-il, une famille riche qui, dt>puis la première année
du dix-ncHivième siècle, eût souscrit aux actions de toutes lesalTaires
émises, en ])roportion du capital de chaque société, et en com-
mençant, ce qui eût été d'un bon augure, par l;i Mamiue de France :
eh bien I cette famille serait en p(>rte sensible. .
Le capital esl donc, non i»as une chose (|ui grossit loule seule,
mais une chos»* (|ui se fond, qui se ilelruil. (.'est une maison qui
s'écroule pierre à pierre, un las de blé »|ue grignotent les souris, un
vétenuMit qui s'use et qui se Iroue. C'est, en un nmt. une chose (|ui
périrait et s'anéanlirail si on n'en réparait continuellement les brè-
ches au moyen des matériaux nouveaux accumidés tous les jours
par 1(^ travail.
\oilà donc un premier enseignemeni (|ni se dégage des faits éco-
LE MOUVEMENT SOCIAL. 2d7
noiniques, une liauk' ItM'on morale que lous, richos cl pauvres,
peuvent en lirer.
Quoi qu'il en soit de certaines exceptions brillantes, la règle est
que tout homme qui s'appuie iiuiquemenl sur un capital acquis voit
diminuer peu ù peu ses ressources, si même il ne les dissipe pas,
s'il ne les « mange >> pas, pour employer l'expression énergique et
vulgaire, en dépenses de pur luxe, inspirées par la fantaisie ou par
la passion.
La règle est (|u"il l'aul du travail, et beaucoup de travail, pour res-
taurer par un côté lédilice du capital qui se démolit rapidement par
un autre. Or, quels sont ceux qui sont les plus propres à celte
besogne de restauration? Ceux (|ai ont créé par leur effort per-
sonnel de nouvelles richesses, ceux qui ont peiné, qui se sont ingé-
niés, qui ont prévu, qui ont lutté, et lutté non seulement contre les
obstacles matériels, mais encore contre la tentation de dissiper au
jour le jour le prolit de leurs peines, ceux en un mot qui ont obéi
supth'ieurement à la grande loi du travail.
Une autre leton qui se dégage du calcul de M. Paul Leroy-Heau-
lieu, c'est que les capitalistes, avant de placer leur argent dans les
atî'aires — chose excellente en soi — doivent tâcher d'acquérir quel-
que connaissance de ces affaires, ou tout au moins de se faire guider
par ceux qui s'y entendent réellement. 11 faut que les placements
soient des actes raisonnes, et non de simples mises à la loterie. 11
faut que l'actionnaire, même lorsqu'il perd, puisse se dire : « Et
pourtant, je n'avais pas tort, il y avait là quelque chose' »
De la sorte, on peut éviter, dans une large mesure, de devenir la
proie des chevaliers d'industrie ou la victime des cerveaux brûlés,
trop facilement séduits par d'irréahsables chimères. On se place
parmi les actionnaires ([ni fjagnent. Mais cela n'empêche pas que.
ilans l'ensemble, le métier d'actionnaire rapporte, comme on le voit.
plus de pertes que de profits.
Notons que, pendant ce temps, le coût de la vie s'élève, et, même
eu demeurant égal à lui-même, un revenu représente un pouvoir
d'achat de moins en moins fort, une somme de jouissances de moins
en moins grande, nouvelle infériorité du pur capitaliste comparé au
travailleur.
Il est d'usage, ou plutôt de mode, d'opposer le travail au capital,
de dire que celui-là veut tuer celui-ci, et que celui-ci se défend contre
celui-là. La vérité, c'est que le capital se suicide tous les jours, et
que tous les jours aussi, le travail le ressuscite. Le capital reconnaît
ce service en livrant de tous côtés, avec plus de chances d'y péri;-
que d'en sortir vainqueur, de nouvelles batailles, c'est-à-dire en
i>o8 LA SCIENCE SOCIALE.
créant de nouvelles entreprises, qui, heureuses ou malheureuses,
ont pour ('fret immédiat d'offrir de nouveaux salaires aux travail-
leurs. Il y a là une harmonie supérieure, où le capital agit comme
source de patronage, mais où, épuisé dans cet effort même, il suc-
comberait bien vite s'il ne reprenait sans cesse de nouvelles forces en
se relr<,'mpanl à sa propre source : le travail.
II. La BOIHDONMÈHE.
II. — LES SYNDICATS PROFESSIONNELS EN 1901
La direction du travail au njinistère du commerce vient de publier
VAiniiifiire des sijndicals professionnel>>, industriels, commerciaux cl
agricoles, constitués conformément à la loi du :2I mars IHHi.
11 est intéressant de donner, d'après cet Ainmnirc, la situation des
syndicats, des unions de syndicats et des bourses du travail ;ni
T' Janvier 11)01.
Il existait à cotte date H.O'.io syndicats se répartissant ainsi 'l.'SH-l
syndicats patronaux, ."{.SHT ouvriers, ICrimixtes et 2. :2()t agricoles. Les
syndicats formés par les ouvriers agricoles seuls, les bûcherons, les
jardiniers, .sont classés dans cette statistique avec les syndicats ou-
vriers; de même les syndicats d'éleveurs, de patrons jardiniers, hor-
ticulteurs, laitiers, marchands de bois, j)épiniéristes, sylviculteurs,
etc., ont été maintenus avec les syndicats patronaux; ce sont ceux
(|ui, recevant comme adhérents des propriétaires et quelques jour-
naliers, forment un type spéci;d et sont en réalité des syndicats
mixtes (jui sont rlassés comme syndicats agricoles.
A ces ciiiMVes, il ((mviciil (Tajouler (i'.H» sociétés ou caisses d'as-
surances niiil iiclles agricoles que la loi du i juillet lilOO a admises à
se constituer en se soumettant aux prescriptions de la loi du Jl mars
IHHî.
Au l'^janvier 11)1)0, il y avait 7. OSl, syndicats, d<tnt2.l*»7 i)atronau\.
;2 CtH.') ouvriers, 17") mixtes et l.<S:i.'> agricoles. Le nombre des syn-
dicats patronaux a tlonc augmenté l'an dernier de :J:irj, celui des syn-
dicats ouvriers de (>02, et celui des syndicats agricoles do ISO.
Au cours de raiMK'e lOlM), le nombre des nniojis de syndicats a
passé de I7;{ à ^(M), et celui des bourses du travail de (iri à 7.'j.
Les syndicats professionnels existant au I" janvier dernier com-
prenn<'nt le persoiinel suivant : i70.0."{0 personnes dans les syndicats
patronaux, ."iSS.H.'LJ dans les syndicat-^ ouvriers, 2î).()ii dans les syn-
• li'.its mixtes, ."»;].'{. i.ii danslossyndicalsagricoles ; soit un personnel
LE MOUVEMENT SOCIAL. 259
total de 1.321.."U»0 syndiqués — auxquels on pourrait ajouter i8.1o8
membres appartenant à des sociétés ou caisses d'assurances mutuel-
les agricoles.
Le nombre des patrons syndiqués était, au 1" janvier 18îll,de
!)3.ill; il a donc presque doublé dans ces dix dernières années, alors
que le nombre des ouvriers syndiqués, qui était de l.'in.(t92au l*^'' jan-
vier 1891, quadruplait pendant celte mémo période décennale.
Les femmes adhérentes aux syndicats professionnels sont au nom-
bre de 43.470, dont -2. 180 dans les syndicats patronaux, 32.0tt.^i dans
les svndicats ouvriers, i.716 dans les svndicats mixtes et 3.72.5 dans
les syndicats agricoles; de plus, les caisses d'assurances mutuelles
agricoles en comptent 784.
in. — L'ATTRAIT DE LA FOULE
Nous recevons la lettre suivante :
« Monsieur,
M Pendant touie la saison d'été, on peut lire dans les journaux,
surtout dans ceux que l'on appelle boulevardiers, des entrefilets-ré-
clames de ce genre : « II y a foule à X***..., grande aftluence à Y***....
Tout Paris sélect s'est donné rendez-vous à Z"* », X'*', Y**' et Z"*
désignant des stations balnéaires ou des villes d'eaux.
« Certaines de ces réclames font entendre que l'on « se presse »,
que Ton « s'entasse », que les salons du casino sont « trop petits » pour
contenir les étrangers. Assertions qui, en général, sont loin d'être
exactes, vu que, si elles l'étaient, les commerçants qui font insérer
ces coûteuses réclames se dispenseraient d'avoir recours à ce moyen
pour attirer le public.
u Tout cela n"a rien d'étonnant. Mais, à la lecture de cette prose
intéressée, nous nous sommes demandé quelquefois pourquoi ces
ingénieux industriels ne rédigeaient pas plutôt leurs réclames de la
manière suivante : « Il n'y a personne à X***... La plage de Y*** est dé-
serte et solitaire... On est au large et très à son aise dans le casino de
Z'** », etc. Il me semble que ce n'est pas un mince avantage, pour
quelqu'un qui va en villégiature, que de ne pas se sentir étouffé ou
écrasé par des voisins.
u Comment expliquez-vous cette invariable prédilection pour l'ar-
gument qui consiste à dire : « Venez, Parisiens qui étiez à l'étroit
-<•'> LA SCIENCE SOCIALE.
dans voire ville; nous vous en fournirons une autre où vous serez,
s'il est possible, encore plus à l'étroit »?
« Veuillez a^^réer...
1.. I).
Il y aurait beaucoup à dire pour satisfaire la curiosité de notre cor-
respondant.
Contenions-nous de lui raj)peler que les gens qui fréquentent les
villes d'eaux et les stations balnéaires à lu mndi' sont en général des
gens pour (lui le mode d'existence ne peut .se concevoir sans fêtes,
i)als, concerts, jeu, courses, représentations dramatiques, toutes choses
(lui ne sont amusantes que moyennant une nombreuse « société ».
Ces gens-là ne vont pas prendre l'air, ni se baigner, ni .se promener,
ni admirer la nature. Ils vont s'amuser dans un autre décor, dans un
antre cadre. Ils (piittent Paris à la condition d'en retrouver un autre,
artificiel sans doute, mais aussi semblable que possible à celui qu'ils
ont laissé.
Pour ces gens-là, tomber dans un endroit où il y a peu de monde
est une cruelle mésaventure. Leurs habitudes .seraient par trop dé-
sorientées, et ils devraient siniliger des privations réelles. L'endroit
fiU-il le plus beau du monde, ils auraient vile fait de le qualifier «le
<i trou ».
En second bien, i)our ees mêmes gens, toujours en vertu du même
genre de vie qui leur esl habituel, la vanité est devenue une impor-
tante source de jouis.sance. Ils veulent nvoir éli- r»/.<, car leurs faits
et gestes pendant l'été constitueront un snjel de conversation pen-
dant l'hiver. Dans un emlroil déserl. leurs allées el venues seraient
perdues poui- le monde, sans compter que c'est une « faute d'orlho-
graphe » que de fré(iuenter un endroit abandonné par la mode. Les
entrepreneurs de i)laisirs, hôteliers et fournisseurs divers ont doue
intérêt à faire croire ([ue cette mode existe lors(iu'elle n'existe pas.
ou (in'elle augmente alors f|u'elle diminue.
Kniln une foule de gens, hésitant sur le ehoi\ d'une villégiature,
se décident pour celle où d'autres vont, uni(|uemenl parce qu'ils y
vont. Ilsfoid ce raisonnement intérieur, conscient ou non : Puisque
laiil de monde va là-bas au dire des journaux , c'est que ce doit élre
bien amusant. Alhuis-y donc, el évitons les « écoles ».
C'est l'histoire de Panurge et de ses moutons. On ne fait pas au-
trement, remar(|uons-le. pour faire réussir un livre. .\u moment
même ou on le lance, I éditeur ]irend soin «le faire insérer dans les
journaux des notes où il esl dit que ce livre est entre toutes les mains.
El de même pour les nouveaux biscuits, de n»ême pour les liqueurs
LK MOUVKMENT SOCIAI-, :2(il
ot apéritifs, etc. Comparez encore, clans les foires, le procédé clas-
sique des entrepreneurs de spectacles ([ui, une fois la parade faite,
font prestement entrer quelques compères, alin de simuler un em-
pressement spontané de la foule et de décider la masse à bouger.
Si un industriel faisait publier cet avis : « La plage de X*** est
<léserle et solitaire », une foule de gens, méfiants, se diraient aus-
sitûl : « Pourquoi est-elle déserte? Il doit y avoir une raison, un
inconvi-nient. N'y allons pas. »
Maintenant, n'y aurait-il pas assez d'originaux pour penser le
contraire et pour se dire : « Nous sommes les premiers, profitons-
en? » La ([uestion est hasardeuse. Un industriel avisé ferait peut-être»
sa fortune en lançant adroitement une réclame de ce genre, à la con-
dition de rester seul de son espèce et d'avoir pour lui seul la clien-
tèle de ceux que n'entraînent pas l'élan du troupeau de Panurge.
Mais la clientèle de Panurge sera toujours cent fois plus nombreuse,
et enrichira, par suite, cent industriels au lieu d'un.
I^es rédacteurs des réclames citées plus haut peuvent donc être,
tant que l'on veut, de mauvais logiciens; mais ce sont de profonds
psychologues. Ils connaissent les secrets de rélocjuence moderne. Ils
auraient, dans le cas où une circonstance quelconque les obligerait
à cesser l'exploitation des villes d'eaux ou des plages, un débouché
tout indiqué dans le métier de politiciens.
IV. — UNE MAGNANIMITE D' " INTELLECTUELS »
M. Henri des IIoun, dans le Fi(j a m, lyàrliùl dernièrement d'un pro-
fesseur de l'Université qui, à une distribution des prix, disait avec
une nuance de pitié comique : « Si vous êtes né commerçant ou
industriel, ne rougissez pas de votre condition. »
« Il est impossible d'être plus intellectuel I
« N'est-ce pas le cas de rappeler le vers de La Fontaine :
« Votre compassion part d'un bon naliirel?
c Au collège, j'ai eu deux camarades, l'un brillant, espoir de ses
maîtres, au point d'avoir mérité, par son intelligence, ses succès et
son esprit, le nom de « bête à concours » ; l'autre, plutôt médiocre.
« Le premier, après avoir conquis les licences es lettres et en droit,
a suivi la carrière industrielle de son père, dont il a décuplé la
fortune. Il administre de nombreuses sociétés llorissantes; grâce
T. XXXH. 18
■H)-2. LA SCIENCE SOCIALE.
à son aclivilH, à son inf^éniosité, il distribue de gros dividendes à
d'innoml)ral)les aclioiinaires, il a dr-vcloppc noire commerce d'ex-
portation, et par là il apporte, chaque année, des millions à la ri-
chesse nationale. 11 entretient des légions d'ouvriers. 11 a élevé une
nombreuse famille, et chacun de ses enfants, suivant ses traces,
deviendra un citoyen laborieux et utile à la patrie.
(( Le second, après vingt-cinq ans de service, est parvenu au
grade de sous-chef dans une administration publique.
'< Dernièrement, les deux « Labadens » se rencontrent. Le fonc-
tionnaire demande au grand industriel :
« — Que lais-tu à présent?
« — Moi, je fais des compteurs à gaz.
« — C'est étonnant. Oui eût prévu, au lycée, que, de nous deux,
c'est moi qui aurais embrassé une carrière libérale?
« Le sous-chef avait le dédain de l'industriel. Il est vrai que
<< l'industriel ne rougissait pas de .sa condition I
« O nation incorrigible de fonetionnaires dans l'âme! »
Ce qu'il serait curieux de voir, c'est la mine que ferait le monde
lettré, artiste, mandarin, si un notable commerçant, à une distribu-
tion des prix, disait aux élèves, avec la même compassion alïec-
lueuse :
« Si V(uis êtes avocat, médecin, littérateur, n'en rougissez pas. »
V. — COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
La population urbaine et rurale aux États-Unis.
M. Tricoche, dans une correspondance adressée des Ltats-l'nis au
./i)uni(il (les /'Jcunninis/es, résume les résultats du recensement de lUOO.
D'après ce recensement, la population de ITuion s'élève aujourdlini
à 7(».(KH).()0n d'habitants en cliillres ronds : elb' atteignait seulemeul
G2.('t()0.0(M> âmes au début de la précédente déca<le. M. Tricoche fait
suivre ses statistiques de réllexions diverses, dont nous détachons ce
({ui suit :
1' l*our nous, le fait le plus intéressant (jui se ilégage du résultat
du dernier recensement est que, contrairement aux prévisions géné-
rales, W\ population ciUidiiif des fitats-l'nis no s'est pas accrue aussi
rapidement dans cette décade (|ue peudaut la précédente. Les deux
catégories, rurale et urbaine, ont augmenté dans les mêmes propor-
tions. Ainsi d<mc il faut en rabattre des afiirmations des pessimistes
LK MOUVKMKNT SOCIAL. lln'.i
qui nous inonlreut les éinigrants s'yri'ètanl dans les cilés du lilloral
ou il Chicago au lieu de s'établir dans les plaines de lOuest; de
même on doit reconnaître que le mouvement des champs à la ville
n'est pas aussi accentué qu'on l'avait craint : nous le constatons avec
plaisir, car, comme le dit J.-,l. Rousseau dans Y Emile, « les hommes
ne sont pas faits pour être entassés dans des fourmilières. Plus ils se
rassemblent, plus ils se corrompent ».
« Toutefois nous ne pouvons pas encore chanter très haut victoire
parce qu'il est évident ([u'une proportion des jeunes ruraux qui vont
chaque année se placer dans les manufactures citadines ou cèdent
d'une fai'on quelconque à la fascination des grands centres, est com-
pensée dans les campagnes par des immigrants. Point n'est besoin
de chercher bien loin pour s'en rendre compte. Récemment, en
pleine Nouvelle-.Vngleterre, on a pu voir 500 paysans polonais venir
remplacer dans diverses sections du Massachusetts et du Connec-
ticut les fermiers qui avaient abandonné leurs terres comme insufti-
samment rémunératrices.
(* Où vont ces ex-agriculteurs? Sans nul doute grossir le nombre
des ouvriers des villes. Les établissements manufacturiers sont au-
jourd'hui G0T.221 au lieu 350.000 en 1890: il est présumable queles
employés des deux cent cinquante et quelques mille qui forment la
dilîérence se recrutent principalement dans le contingent rural.
« C'est pourquoi, nous le répétons, les statistiques du recen-
sement — qui pourraient être plus mauvaises — ne nous satisfont
pas entièrement. Notre expérience personnelle, limitée toutefois à
certains districts ruraux des États de New-York, Xew-Jersey et de
la Nouvelle-Angleterre, ne nous montre guère de diminution dans la
fascination exercée sur les jeunes gens des campagnes par New- York,
Philadelphie ou Boston. Soit dit en paiSsant, il est indiscutable —
pour les États-Unis tout au moins — que le mouvement qui pousse
l'élément rural vers la ville n'est généralement pas autre chose qu'une
nltraction, le désir d'échapper à la monotonie de la campagne, de
jouir des mille avantages plus ou moins factices de la vie citadine.
Sur ce point, nous nous permettons de ditïérer d'opinion avec
M. Vandervelde, l'éloquent économiste belge, dont les récentes con-
férences sur les Villes Tentaculaires ont attiré l'attention générale.
M. Vandervelde, à notre humble avis, fait la part trop grande à
« l'impossibilité matérielle », pour les paysans, de se procurer leur
subsistance aux champs. C'est là, dit-il, la principale, sinon la seule
cause de l'exode vers les villes. Peut-être est-ce une théorie vraie
pour certaines régions d'Europe: à coup sûr. il serait téméraire de
l'appliquer aux États-Unis. »
-<"•'♦ LA SCIENCE SOCIALE.
M. Tricoclie ajoute que certains publirisles américains ont soutenu
à ce propos une thèse originale :
<« S'appuyant sur des faits, ils font ressortir combien il y a peu
d'exemples d'enfants dune condition quelconque, élevés à New-
York, qui soient i)arveniis à un retentissant succès en alTain-s par
leur propre industrie. Kt les raisons données sont dignes de remarque.
La plus importante, sur laquelle tous les auteurs s'accordent, et que
dès son plus. jeune ;\ge le petit New-Yorkais n'apprend pas à appré-
cier toute la valeur de l'argent. Il voit df-penser constamment au-
tour de lui des sommes qui paraîtraient fantastiques à l'enfant des
campagnes ou des villes de province; la menue monnaie même
qu'il a à sa disposition par la force des choses, ne fût-ce que pour
ses frais journaliers d'écolier citadin, et à laquelle, par suite, il n'at-
tache |)as d'importance, représente au jeune provincial un petit
capital dont l'ohtcntioii nécessite toujours un eirorl. cl cjui ne doit
pas être traité à la légère. Un des « vieux boulevardiers » de New-
York (lisait à ce sujet : ■ Quel est l'enfant de cette ville qui, dépensant
cinquante centimes par jour pour aller à l'école et en revenir, ne
perde pas au bout de très peu de temps la notion do la valeur de celle
somme? » Sous une apparence un peu puérile et méticuleuse se
cache une observation d'une grande profondeur. 1,'enlanl citadin
qui n'apprend à compter (jue par dollars, fait un jeune homme qui
ne compte plus que par centaines et milliers de dollars, n'attache
aucun intérêt aux petits profits, à ces économies de tous les instants
aussi nécessaires dans les plus grandes (entreprises que dans le budget
d'un humbleménage; et le plus souvent il sera battu sur le terrain îles
affaires par un honmie qui aura apprécié de bonne heure l'immense
importance des petites choses — ou plus exactement de ce qu'on ap-
pelle jji bien llir smnll hri/innings, les modestes commencements. »
L'opinion d'un Belge sur une colonie française.
La /{riiir iiriiriiih' i{elgi(|ue |uiltlie des imprt>ssions de voyage île
M. Carton de W'iart, frère du depuli- de Hruxelles. V(tici la façon
dont l'écriv.iin belge juge noire colonie de hakar :
«« Nous arrivons devant Dakar du Sénégal, ('."est la première
escale hors d'Kurope (>l le débarquement dans ce coin brùh' d'.Xfri-
<|ue nous transporte brusquenuMit dans un monde tout nouveau.
La ville est bâtie sur un priuiionloirc <|ui s'avance «laus l'Océan
rutilant sous les feux d'un soleil i»res(|ue é(juatorial vers l'ilol de
(îorée «jui semble un bloc de métal en fusion. Les maisons bassesse
LE MOLVKMENT SOCIAL. ^()5
fonfondont avec le sol, la végétation est grillée et l'ensemble est
d'une couleur khaki très terne, si dilTérente de la blancheur gaie
et pimpante des villes arabes. C'est une occasion rare de jeter un
coup d'œil sur un échantillon de ville coloniale française, et cédant à
l'invitation du président du tribunal ({ui moirre daller faire avec lui
la connaissance du chef-lieu de son nouveau ressort, je débarque et
vais passer la journée à Dakar. Avant que de mettre pied à terre, on
se fait quelque idée des procédés de colonisation française rien qu'à
observer les noirs qui nous entourent dans leurs pirogues. Nous
sommes loin de la déférence do liniligène à l'égard du blanc qui
existe dans les colonies anglaises. Ce sont ici des gamins insolents
qui vous toisent de très haut, vous bousculent sans vergogne, et
vous répondent impudemment si vous élevez une timide protesta-
lion : « Moi électeur, Mossoul » C'est qu'ils le sont, les pendards, et
l'on reste abasourdi en songeant qu'ils envoient un représentant au
Parlement français, au même titre que les bons bourgeois de Paris
ou de Lyon. Un de ces électeurs s'était accroché aux flancs du navire
et avait entrepris la conquête d'une passagère déjà mûre appuyée
au bastingage, à quelques mètres au-dessus de lui. Il appelait à son
aide les vocables les plus séducteurs de son baragouin franco-nègre,
aux seules fins de lui extorquer quelques petits sous : « Jolie petite
dame! « « Petite mignonne I », alternaient avec des œillades assas-
sines, jusqu'à ce que, voyant la digne matrone insensible à ses appels,
il usa envers elle d'un vocabulaire si épouvantablement ordurier,
qu'un passager ne trousa d'autre moyen de faire lâcher prise à notre
électeur que de lui vider sur la tète un siphon d'eau gazeuse. Vouloir
conférer à un peuple enfant des droits politiques que ne savent pas
toujours exercer des peuples adultes est une étrange utopie, et l'on
se prend, devant des traits de ce genre, à songer avec quelque ironie
aux avantages de la politique d'assimilation chère à certains idéolo-
gues coloniaux. Il règne à Dakar une activité que je me plais du reste
à reconnaître, et la France y possède une situation commerciale qui
donne les plus belles espérances. La ville européenne est bien bâtie
avec des rues ombragées pleines d'animation.
« On sent que la ville vit : ce n'est point la torpeur paresseuse de
tant de villes coloniales, et les colons européens, français presque tous,
semblent des gens travailleurs et actifs. Les fonctionnaires, officiers
et magistrats, naturellement très nombreux, se tiennent bien. Pour
tout dire, les rapports fréquents que Dakar entretient avec l'Europe
par les lignes de navires qui y font escale, les empêchent de s'aban-
donner autant qu'ailleurs à eux-mêmes, aux habitudes d'absinthe et
de débraillement assez pardonnables dans de telles géhennes, où la
-1\{\ LA SCIENCE SOCIALE.
vie est chère el où on est cliieliement payé, un jiige-présidont do tri-
bunal y recevant environ... rt.OOO fiîincs de traileuu/nt I
« L'iuif r.'ssion générale est donc favorable, et un compagnon de
voyage anglais, avec lequel je me trouvais, la ressentait connue moi.
Pourtant la méthode de vie du colon français est à l'opposé même de
celle du colon anglais. Le premier semble toujours être là en passant :
il se préoccupe peu de se créer un « home ■> : il garde, et ces petits
détails ont leur valeur démonstrative, des habitudes sociales qui sont
déplacées dans une colonie.
« Je me souviens avoir vu, à huit heures du matin, un conseiller
à la cour d'appel de Saint-Louis, venu pour présider les assises de
Dakar, faire ses visites ofMcielles dans une guimbarde attelée d'un
âne, revêtu de l'habit noir et coiffé d'un casque colonial. C'était par-
faitement ridicule. D'autre part, sous ce soleil de feu, les colons
croient nécessaire de tirer leur casque pour se saluer chaque fois
(juils se rencontrent, au lieu de se contenter d'un simiile signe de la
main.
« Le !• ranrais aux colonies n'y crée pas un nouveau centre de vie ;
il considère la colonie seulement connue un département plus éloi-
gné, non connue une entité distincte, et cette conception se retrouve
dans le régime politique, dans les traditions commerciales et dans la
vie sociale. L'Anglais qui va aux colonies s'y crée, au contraire, tout
de suite, un //"//(e au^iuel il s'attache, vécùt-ilen garçon. 11 y ins-
taure des habitudes el des tratlitions, et c'est pourquoi l'on peut
compter une lilléralure coloniale déjà très riche en Angleterre, tan-
dis ([u'ellc n'existe pour ainsi dire pas en France. »
VI. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
En France. — Les graixles lignes du rocensenienl. — La ci>n$iil(ali<>n sur les relralles
oiivriiTis. — l'iu' interpollalixii sur le «'luMuaKo. — Les manifestations p<>ur le repos
ilu (liinanclir.
Dans les colonies. — A propos du printo Henri li'orlôans. — Les musées commerciaux
à MnihiKiisrar.
A l'étranger. — Li-s progn's de l'industrie allemande. — Ine ligue contre le duel eu
Autriche. — Le trust de l'acier el les symlicats aux Ktnis-l'nis. — Le conflit colomlH»-
vcné/uclieii.
En France.
Les résultats ofliciels du recensement ont été publiés il y a quel-
ques semaines. D'après ce document, la population de la France est
lie .'{S OiL. ■{.'{.■{ habitants. L'augmentation en cimi '"^"^ " •'* '''•' H"*^ *'^
ILi.-'Hiî unités, ce qui est bien peu si on le compareà celle des autres
I.I-: MOI \ IIME.NT SOCIAL. 2«"t7
nations. La population a augmenté dans 2S départements ei diminué
dans 59. Le déparlement de la Seine absorbe à lui seul la plus
grande partie de Taccroissement total. Il gagne 2S9.()(r2 habitants, et
le département do Seine-et-(»iso qui prolonge la banlieue de Paris*
3.'L0()0 environ. Parmi les 28 départements qui gagnent des habitants,
se trouve une proportion relativement élevée de départements fron-
tières, ce qui semble indiquer l'appoint fourni par Témigralion étran-
gère à cette augmentation.
Comme toujours, la dépopulation porte sur les campagnes, et l'ac-
croissement sur les grandes villes, mais pas sur toutes les grandes
villef . Les deux qui gagnent le plus, après Paris, sont Marseille, qui
passe de -iiT.UOU habitants à i!>6.0()() et Nice, qui passe de lUC.OOO à
125, OUU. Nice est une colonie mondaine de Paris. Un des faits les
plus remarqués du recensement, c'est que Lyon perd son rang de
seconde ville de France. Cette ville perd sept mille habitants, et passe
de 4(>6.()00 âmes à 453.000. Les Lyonnais font observer, il est vrai.
que la commune de Lyon est beaucoup plus petite que celle de Mar-
seille, et quil faudrait, pour connaître la population du vrai Lyon,
tenir compte de toute l'agglomération lyonnaise, ils ajoutent que bien
des Lyonnais, prolitant des facilités nouvelles de communication,
vont se loger dans la banlieue, hors des limites officielles de la com-
mune. C'est exact. Pourtant, la statistique n'accuse aucune augmen-
tation pour le département du Rhône, qui perd au contraire 2.000
habitants, au lieu que le département des Bouches-du-Rhùne en
gagne 57.000.
La dépopulation continue à sévir dans certaines régions du sud-
ouest Lot, ders, Lot-et-Garonne, de la Normandie Orne . Elle se
manifeste dans le centre Nièvre, Yonne. L'émigration des travail-
leurs des champs vers les villes prend le caractère d'un phénomène
constant. En outre, la stérilité systématique se développe notoire-
ment dans les départements qui perdent le plus, au détriment des
bonnes mœurs et de la véritable prévoyance.
Notons une exception intéressante. Il résulte d'un travail de M. De-
nizet sur la Sologne que la population agricole de cette région qui
comprend des parties du Loiret, du Cher et du Loir-et-Cher a aug-
menté en cinquante ans de 29 pour 100, ce qui est assez extraordi-
naire. La natalité, en Sologne, dépasse la moyenne de la France.
M. Denizet attribue ce fait aux améliorations provoquées par le
Coaiité central de la Sologne et par les exemples des propriétaires qui
ont eu à cœur de relever la valeur de leurs terres en faisant de la
culture perfectionnée.
208 LA SCIENCE SOClALi:,
Un autre genre d'enquête vient de se dérouler au sujet du proJL-l
de loi sur les retraites ouvrières, formées de contributions oblij^a-
toires des ouvriers, des patrons et de l'Rtat.
Les syndicats patronaux repoussent l'oldigation qui serait une gène
et une entrave pour lèpargne. Plusieurs demandent, en matière de
retraites, la liberté sous forme de mutualité, avec le concours de
l'Ktat.
Les syndicats agricoles acceptent la contrainte légale des verse-
ments ellectués par les ouvriers et les patrons, mais ù condition que
le maniement en soit confié par la loi à des groupements corporatifs,
que les ouvriers organisés aient l'administration de leurs capitaux.
Cela serait de nature, pense-ton, à les réconcilier avec le capital, et
à les éloigner du socialisme. Ce serait en outre, pour l'FUat, une grande
économie de fonctionnaires.
Les syndicats ouvriers, en général, se montrent en tous points
hostiles au projet gouvernemental, et sont d'accord avec .M. Paul La-
forgue, qui présente les retraites ouvrières de M. Millerand comme
une colossale escroquerie.
L'union de ces syndicats, réunie à la Hoursc du Travail, a voté
l'ordre du jour suivant :
« Les syndiqués, réunis à l'appel de l'Union des Syndicats, le
iil) août 101)1, dans la grande salle de la Bourse du Travail, déclarent
ne pouvoir accepter un projet qui comporte trop d'exceptions.
« Ils considèrent que les salaires étant déjà très faibles, aucun pré-
lèvement ne peut être fait sur eux. En outre, par les impôts et les di-
minutions de salaires, les parts gouvernementales et patronales re-
tomberaient à leur charge.
« Les syndi<iués déclarent qu'ils n'accepteront (junne caisse de
retraite ne faisant aucun prélèvement sur les salaires et assurant tous
ses bénélices à tous les travailleurs sans exception. »
Les b'oriélés de secours mutuels ne sont pas moins mécontentes.
La loi des retraites marche en elTet sur leurs brisées et leur fait con-
currence. M. 11. Vermont, membre du Conseil supérieur de la mu-
tuiililé, dans une lettre adressée à M. .Millerand, s«' plaint avec amer-
tume de ce (jue les l.*i.()(M) Sociétés de secours mutuels ayant une
existence légale n'aient jias été consultées, et ([u'on n'ait même pas
appelé ù celte enquête les .'{.(HK) mutualités ayant un caractère pro-
fessionnel, cl qui comptent plus de r>00.(MM) ouvriers. Les sociétés
seront obligées ou de tlisparaitre (»u de sacrifier leur indépen-
dance.
LE MOUVEMIÎNT SOCIAL. "200
En définitive, la consultation provoquée par M. de Gailhard-Bancel
n'est pas favorable au projet de M. Millerand, qui n'est soutenu que
par la fraction ministérielle du parti socialiste, notamment par
M. Jaurès, et aussi par le parti de ceux que l'on appelle les « démo-
crates chrétiens ».
*
♦ »
Pour contril)uer, par un prélèvement sur ses salaires, à la constitu-
tion d'une retraite, il faut (ju'un ouvrier travaille. Or, ce n'est pas le
cas de tous. Il faut compter avec le chômage. Tout dernièrement
encore, M. Poulain, député des Ardennes, écrivait au président du
conseil pour lui annoncer qu'il comptait interpeller le gouvernement,
à la rentrée des Giambres, « sur le chômage qui sévit dans l'indus-
trie et frappe un grand nombre de travailleurs, et sur les mesures
que compte prendre le gouvernement pour parer à cette calamité pu-
blique ».
M. Poidain, avec beaucoup d'autres, est donc persuadé qu'il ap-
partient au gouvernement u de prendre des mesures » pour procurer
du travail à ceux qui chôment. Désire-t-il voir se renouveler la dé-
sastreuse expérience des ateliers nationaux? Ignore-t-il (jue le chô-
mage résulte d'un ralentissement de l'activité industrielle, et com-
ment ordonnera l'industrie de ne pas subir de ralentissements? Le
gouvernement ne peut pas forcer les particuliers à créer des entre-
prises, quand ils ne jugent pas celles-ci avantageuses, ni à fabriquer
deux fois plus de marchandises qu'ils ne peuvent en écouler. C'est à
l'initiative privée qu'il appartient de rendre l'industrie plus active.
Or, il est une chose qui paralyse précisément cette initiative privée,
à savoir la perspective des grèves, ou chômages volontaires, qu'un
industriel, parle temps qui court, a de plus en plus la chance de voir
éclater dans son personnel.
C'est par crainte du chômage volontaire, en un mot, que des
hommes naturellement portés vers l'industrie s'abstiennent de suivre
leur vocation, et déterminent ainsi des chômages involontaires, en
n'ouvrant pas les sources de travail que, sa)ts cette préviaion, ils au-
raient ouvertes. Plus se multiplient les grèves inconsidérées, plus se
propage le découragement des directeurs ou des créateurs d'entre-
prises. L'état social le plus favorable à la réduction efficace du chô-
mage serait celui où le métier de patron, offrant de séduisantes pers-
pectives, attirerait le plus de gens possibles et où, de tous les côtés, il
se créerait audacieusement une foule d'industries. Il y aurait alors,
sauf quelques exceptions inévitables, du travail pour tous les bras,
comme cela se voit dans certaines villes au moment où des travaux
extraordinaires sont poussés avec une fébrile activité. Si au con-
270 LA SCIENCE SOCIALE.
I luire celle idée : <■ J'aurai sùremenl des grèves » entre de plus en
l»lus comme élémenl essenliel dans les données du ]irol)lème que se
pose un homme avanl de mouler une alïaire, il est Lien clair que le
nombre des capilalisles décidés à aller de Tavant quand même lendra
forcémenl à se réduire, surtoul dans un milieu porlé à la prudence
cl à l'économie.
II est un jour que lous devraient cliûmer, et que Ton ne chôme pas
assez en France : c'est le dimanche. Que de houliquiers voudraient,
ce jour-là, fermer leur bouticiue, et ne s'y résolvent pas, parce qu'ils
ont peur de voir la clientèle aller chez le voisin qui, lui, spéculant
sur la situation, ne fermerait pas. Il importe donc d'arriver à une
enlente. C'est là un terrain où l'initiative privt'-e a lieu d'exercer une
sorte de « contrainte », de >• pression morale », pour obtenir l'adhésion
des récalcitrants.
C'est ce qui s'est passé à Nîmes le mois dernier. A i)lusieurs re-
j)rises, le dimanche, une foule d'employés de commerce a parcouru
la ville. ]»ortanl des pancartes où on lisait celte inscription : « .N'a-
chetez rien le dimanche ». La manifeslalion s'arrêtait devant les
maf^asins ouverts, et une délégation s'en détachait pour inviter les
commerçants à fermer leurs boutiques. Presque tous ont obéi à
celle invitation.
Voilà des cas où les manifcslalions peuvent être utiles. Mais,
comme on le sait, le droit de manifestation n'existe pas en France.
C'est par pure tolérance (ju'on le laisse quehjuefois s'exercer. Il est
vrai que ceux (|iii manifestent quand même prolitent généralement
de l'occasion pour se livrer à ilu tapage et à des cris séditieux, ce
(jui conlirme l'aulorité dans .son habituile de voir d'un mauvais u'il
toute espèce de cortège. Dans le cas dont nous jiarlons, les manifes-
tants n'ont pas joui dune liberté complète, bien «|u'ils eussent trouvé
des approbateurs dans lous les partis.
Au sujet du repos dominic;\l, on a fait observer que, «l'après de
curieuses expériences, les (ils télégraphiques ont besoin parfois
d'un certain repos, et qu'ils transmettent mieux les courants élec-
triques lorsijue, jiendant quelque temps, ils ont cessé de les trans-
mettre. Ce serait donc une chose deux fois ulile (\uo de donner, le
dimanche. ])lus de repos aux télégraphistes, et de >• jirendre des
mesures > pour n'expédier ce jour-là. h des heures déterminées,
(pie les dépèches vraiment urgentes. Il y aurait aussi, dans ce même
ordr(> didees, et eu ce «pii concerne la correspondance, le procédé
du timbre dominical, usité en |{e|gi(|ue. et applicable aux lettres
(pie Ton lient essentiellement à faire dislribuer le dimanche. Le
LE MOUVEMENT SOCIAL. ^271
Iravail des facteurs s'en trouverait notablement diminué. Mais c'est
un peu le sort des réformes utiles et modestes que de céder le pas
aux réformes tapaj^euses, plus propres à donner aux ambitions
l'occasion de se produire, et aux ])lirases sonores celle de se placer.
Dans les colonies.
La mort du prince Henri d'Orléans à Saigon a donné lieu à plus
d'une réllexion intéressante sur la mission que peuvent se donner
tlésormais les princes dont la famille a été détrônée.
C'est une situation singulièrement délicate que celle de ces familles.
Une certaine dignité de vie leur est évidemment imposée. Leurs
membres ne peuvent pas embrasser des professions quelconques.
Élevés de génération en génération en vue d'être des conducteurs
d'honunes, d'occuper les plus hautes charges de l'État, ces hommes
ne peuvent, sans transition, aborder les professions usuelles. 11 y a
bien l'armée, où l'on ne « déroge » pas ; mais le pays qui a renversé
une monarchie se méfie en général de tout ce qui tient aux monarques
déchus par les liens du sang, et ne permet pas aux princes du sang
d'exercer des fonctions civiles ou militaires dans leur patrie. Ainsi, à
Rome, Collatin ne put rester longtemps consul, parce qu'il était pa-
rent des Tarquins.
Le prince Henri d'Orléans eut une idée géniale. 11 comprit l'impor-
tance du mouvement colonial qui se produit à notre époque etdurùle
que jou3nt les explorateurs comme pionniers, comme précurseurs,
comme déblayeurs de chemins aux autres hommes. Un explorateur est
un petit roi. 11 est général, administrateur, juge, diplomate. 11 mène
une vie indépendante, héroïque, brillante, fertile en conséquences po-
litiques comme le sont les batailles et les négociations. C'est cette vie
que vou'ul mener le prince, et il la mena supérieurement. Privé,
comme prince français, d'une partie des droits qu'avaient les simples
citoyens, il sut contribuer, par la profession qu'il avait choisie, à re-
hausser le prestige extérieur de la France et à procurer son extension
au dehors.
Une comparaison, fondée peut-être sur la ressemblance des noms,
vient naturellement à l'idée en évoquant cette destinée courte, mais
bien remplie. Il y a quatre cents ans, un autre prince Henri, frère
d'un roi de Portugal, s'était voué, lui aussi, à l'exploration des terres
lointaines. Il avait commencé par payer de sa personne, et s'était mis
à étudier, à combiner, à soutenir les explorations qu'il confiait à des
homme.S choisis. Sans lui, Vasco de Gama n'eût pas trouvé la route
des Indes.
il-1 LA SCIENCE SOCIALE.
l'n largo (](''l)Ouché est ouvert à notre commerce dans celle même
mer des Indes où trafiquaient il y a quatre cents ans les seuls Portu-
gais. Pour favoriser celle expansion commerciale dans notre jeune
colonie de Madagascar, le général (ialliéni, gouverneur de cette île,
vient dinslituer trois musées commerciaux, l'un à Tananarive, l'autre
à Tiimatave, l'autre à Majunga. Ce seront des musées à but pratique.
On y exposera des échantillons de tous les articles susceptibles d'être
vendus facilement aux indigènes. In double de cette collection sera
exposé à ronice Colonial de Paris, au Palais-Roya!.
il esten efTet très important, pour nos industriels, de savoir le genre
d'objets qui plait aux Malgaches et la façon dont il convient d'apprê-
ter pour eux les marcliandises. Une des choses qui expliquent les
succès commerciaux de rAlIcmagne depuis quelques années, c'est
précisément l'aptitude des .Mlcmands à s'adapter aux nui'urs et aux
l'xigences des peuples chez lesquels ils désirent exporter. Nous avons
rarement la même souplesse. Pour bien faire, il faudrait cependant
racijuérir.
Les tissus el les ouvrages en métaux sont les articles que 1 ile de
Madiig.iscar consoumie le plus en ce iiiomumiI. Nous ne parlons pas
de l'alcool, dont il n'est pas à désirer que la consommation s'accroisse.
A mesure que la colonisation se déveloi)pe et (jue les besoins des in-
digènes se compliquent au contact des Kuropéens, ces articles sont
demandés en (juantité de plus en plus considérable. On voit donc l'in-
térêt qui s'attache à ces « musées ». guide précieux de l'exportateur
en France et de l'importateur à Madagascar.
A l'étranger.
Nous parlions plus haut des .Mlemauils. On sait le succès ([wo leurs
fabricants ont obtenu l'an dernier à notre Exposition universelle. Il
I)arait que ces progrès dans la fabrication sont poursuivis, chez nos
voisins d'(Milre-Uhin, avec patience el persévérance. I.a chose est sur-
tout frappanb' dans les diverses industries ({ui se rattachent à l'ameu-
blement. ConstanunenI des missions d'études artistiques sont confiées
aux directeurs el aux professeurs des écoles industrielles. Lorsqu'on
fait appel aux conctuirs de lechniciens étrangers, (Ui les contraint
d'aller tous les dix-huit mois ou tous les deux ans |)asser un congé de
six mois dans leur patrie, pour conserver inlact<> leur valeur profes-
si(»iinelle et p(»iir empêcher qu'elle se modilie trop sous linlluence .In
milieu allemaïul.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 'llli
Car l'action du milieu modifie l'ouvrier. C'est ce que remarquait
dernièrement M. (Jeorges Villain dans un article documenté, publié
par le Temps :
« Un fabricant de moublos de l'Allemagne du Sud, voulant déve-
lopper sa maison et améliorer sa production, avait fait venir du fau-
bourg Saint-Antoine d'excellents ouvriers ébénistes d'origine alle-
mande. Au bout de quelques mois, il s'aperçut que le travail produit
n'avait plus les (inalités de « fini » qui marquent la belle ébénisterio
parisienne : une dépréciation de 10 à 1.% 0() apparaissait dans l'ofTet
utile de la main-d'œuvre. C'est que dans le milieu allemand la perfec-
tion de l'exécution s'était peu à peu alropbiée, la clientèle habituée
à l'à-peu-près de la production courante n'étant pas susceptible d'ap-
précier la finesse, l'œuvre nouvelle, et de prévenir par ses exigences
l'alTaiblissemenl progressif du travail. »
En un mot, comme le remarque l'auteur du même article, « les
qualités d'observation et d'adaptation de l'Allemand ont suppléé au
défaut d'initiative de l'esprit, et, sous l'influence dune volonté col-
lective d'autant plus inlassable que l'œuvre était plus féconde, la
force économique de l'Allemagne a grandi dans ces cinq dernières
années au point de surprendre ceux-là mêmes qui en ont le plus
profité ».
Sans doute, ce bel horizon industriel n'est pas sans point noir ;
mais nous aurons l'occasion de revenir, à d'autres moments, sur les
fâcheuses particularités qui forment le revers d'une si brillante mé-
daille.
*
Entre autres analogies avec l'Allemagne, l'Autriche offre celle
d'un culte intense de la discipline militaire, et une conséquence fâ-
cheuse de cette discipline, c'est l'obligation où se trouvent les mili-
taires de sacrifier, par ordre, au préjugé du duel. Nous avons dit jadis
comment le prince Tacoli fut rayé des cadres de l'armée austro-hon-
groise pour avoir dédaigné un cartel, et comment le comte Ledo-
chowski, son supérieur, en fut rayé également pour avoir osé ap-
prouver l'attitude du jeune officier.
Ces mesures draconiennes ont été le point de départ d'un mouve-
ment d'opinion contre cet abus. Le prince Charles de Lœwenstein
a pris l'initiative dune grande protestation contre le duel obliga-
toire, et cette protestation a reçu G47 adhésions, dont 111 de la no-
blesse et o3t> du monde parlementaire et des corps savants.
Prochainement, le prince doit convoquer les signataires à une réu-
nion en vue d'arrêter les moyens d'action effectifs. Il invite à se
joindre à lui, non seulement les députés, savants, professeurs et
■Il't LA SCIENCE SOCIALE.
nobles do conlession catlioliquc, mais lou^ ceux qui, par raisons
(riiumanilé ou de pliilosoj)lii(', réprouvent la coulunic barbare des
combats singuliers prescrits par les supérieurs.
A lorigine, les adhésions étaient venues presque exclusivement
d'Aulriclie-llongrie et d'Allemagne: actuellement, de hautes person-
nalités civiles cl militaires françaises se joignent au mouvement,
(|ui prend une physionomie internationale.
l'ne ligue plus bruyante, de laulre coté de l'.Vtlantique, est celle
qui commence à unir entre eux les ouvriers de l'acier contre le fa-
meux Slrcl Trust, une des plus puissantes combinaisons industrielles
qui aient jamais été imaginées.
Une grande maison de banque de New- York — celle de M. Pier-
pont-Morgan — avait pris riiiitialive de groui)er trois grandes Com-
pagnies sidérurgiques des États-Unis. Un grand nombre (rétablis-
sements du même ordre se sont aggrégés à cette gigantesque
entreprise. M. .\ndre\v Carnegie lui-même, après avoir manifesti'
l'intention de concurrencer, seul, le Tivsl de l^ierpont-.Morgan, a
lini par s'entendre avec lui. A l'heure présente, la Corporation amé-
ricaine de l'acier — c'est le titre ofliciel de la (Oalition — com-
prend la presque totalité des grands établissements siilérurgi(|ues
de l'Union.
Devant celte organisation formidable, les ouvriers ont senti la
nécessité de se grouper, eux aussi. Les grévistes de Pittsburg ont
donc réclamé la reconnaissance oflicielle de leur syndical par le
Trust avec lequel ils entendent désormais traiter de puissance à
puissance.
C'est, en défmitive, une lutte engagée entre deux organismes
monstres. Iim de patrons, l'autre d'ouvriers, les deux plus vastes
l)robablement qu'on ail jamais vus en pré.sence. Il semble que l'.Vmé-
ri(|ue soit faite pour décupler, pour porter à la j^lus haute puissance
les ph(''nomcnesdont nous sommes (h'-jà témoins en Kurope. Ues/r»/v/s
e! les coalitions ouvrières de lii-bas sont à nos compagnies et à nos
syndicats ce que le Mississiiti est à nos ileuves. .\ussi le dénouement
de ce conllil, que nous ne connai.s.sons pas encore, sera .sans doute
particulièrement instructif.
(îuerre de classes au nord, guerre de peuples au sud. Ua Co-
lombie et le Venezuela sont, sinon en guerre oflicielle, du moins
en état dhosliliir's. Dans ces petites républiques sud-américaines,
il y a toujours, ou presque toujours, deux partis dans rP.tat : le
LE MOUVEMENT SOCIAL. ^75
parti pjouvernomonlal, et le parti insurrectionnel. Le Venezuela et
la Colombie sont justement, parmi ces rc[)ubli«iues, celles qui ont
été le plus fréquemment désolées par des guerres civiles. Kn ce mo-
ment, les insurgés colombiens s'entendent avec le Venezuela, et les
insurgés vénézuéliens s'entendent avec la Colombie. Le gouverne-
ment vénézuélien reproche au gouvernement colombien de laisser
s'organiser sur son territoire des expéditions de « bannis » véné-
zuéliens. Le gouvernement colombien répond qu'il n'en peut mais.
En efl'et, il a assez à faire à se défendre contre ses propres insurgés.
Une chose contribue à faire de la Colombie, en ce moment, la « bète
noire « du Venezuela, de l'Equateur et peut-être aussi de certaines
agences tendancieuses, à savoir la présence au pouvoir, à Bogota,
du parti ((conservateur », alors que les gouvernements voisins sont
dits « libéraux ». Les deux partis ont d'ailleurs des procédés ana-
logues, et la dictature fleurit, quel ({ue soit le parti auquel appar-
tient le dictateur. Toutefois, au point de vue religieux, il y a quel-
que différence, et les vieilles déclamations anticléricales trouvent
en la circonstance une excellente occasion de se faire entendre une
fois de plus.
Pendant ce temps, les Étals-Unis surveillent Tistlime de Panama,
qui forme une portion du territoire colombien. A chaque instant,
des dépêches nous apprennent que l'isthme est tranquille, qu'on v
circule avec sécurité , et que de vaisseaux de guerre sont prêts à
intervenir si cette langue de terre se transformait en champ de ba-
taille. C'est que ce ^ lieu » n'est pas un lieu comme un autre. Il
n'a pas seulement une importance locale: il aune importance inter-
nationale. Les États-Unis — et l'Europe non plus du reste — n'en-
tendent pas que les batailles entre gouvernementaux et insurgés,
conservateurs et libéraux, vénézuéliens et colombiens, empéciient
le mouvement des affaires. Battez-vous, mais laissez-nous gagner de
l'argent !
Si l'on se bat quand même à Vendroit défendu, la propriété de cet
endroit défendu passera en fait de la Colombie à des protecteurs
officieux, qui interviendront sans avoir été appelés. Ces protecteurs
seront probablement les Américains du Nord, qui continueront ainsi
à étendre leur protectorat moitié matériel, moitié moral, sur l'an-
cienne Amérique espagnole. La devise « l'Amérique aux Américains »
n'est qu'un calembour sans doute; mais le jeu des choses est quel-
quefois complice des jeux de mots.
G. d'Azambuj.4.
2T(» LA SCIENCE SOCIALE.
VII. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Le Droit populaire avant 1789 et aujourd'hui, par M. Hkvknot DES
Halsxiis. Taris, Gahrit'l HLArciitsNE e( (/ , S.{, rue de Uenne.'^.
Cet ouvrage est une revue des travaux des lîltats généraux de-
puis leur origine. L'auteur veut prouver que le concours du peuple,
c'est-à-dire de tous les Français à quel<iue rang social qu'ils appar-
tiennent, était indispensable au Roi poui- la levée des subsides,
le contrôle des finances et la direction générale des aflaires con-
cernant la chose publique.
1/auleur parle aussi du rôle que les Élats yritrrau.r ont joué à
l)i'opos de l'application de la loi salique, notainnienl en l.'U() et
I32S, épo<|ues où ils out constaté et déclaré (jue l'accès au tr«'ine
aj>partcnait exclusivement à l'aîné par les inàles. Il s'appuie là-des-
sus pour développer une thèse politique particulière, 'que nous
n'avons pas à apprécier. \u seul point de vue de la documentation
historifjue, l'ouvrage ofTre un réel intérêt, indépendant de toute con-
clusion.
Les Superstitions politiques et les Phénomènes sociaux. ]»ar
lli'nri Daiia.n Stock, Paris . — L'autour, ilonl les iilées paraissent se
rattacher au positivisme, examine à son point do vue, qui n'est pas
le nôtre, le contenu des idées de .Justice, Liberté, lîatrie. Révolu-
tion et Césarisme, qui sont le jirétexte de tant de déclamations
sonores. Mais, au li<ni de se borner à critiquer ces déclamations, il
nie la réalité que recouvrent certaines grandes idées dont on
abuse, ou donne de ces idées une explication matérialiste. Il étudie
ensuite les divers él(''ments de la crise sociale qut^ nous traverson.s:
c!i('iiiiage universel, crise des agriculteurs, décrois-enjonl do la na-
talité, imj)uissanco de l'anli-alcoolisme , signilieation des grèves
actuelles, etc. L'auteur pense qu'avec le progrès du machinisme,
on marche vers un accroissement inévitable du chômage. Ses ten-
dances paraissent |)lutôl |)essimisles. I!n outre, tout on blâmant
avec raison les faiseurs de phrases, il nous semble (ju'il n'a pas
su toujours se défondre dune certaine rhétorique et d'une rogrel-
lablo confusion. Il y a pourtant de la jn->tess(^ dans bieu des obser-
vations de détails.
Lr hirccleur (icrant : Edmond Dkmoli.ns.
l^PJGKv^ulr. FiRMlSDiniir jt i". — iv\nis
QUESTIONS DU JOUR
¥
LES GRANDS MAGASINS
DOIVENT-ILS TIER LES PETITS?
Les petits magasins sont pris de nos jours entre deux feux.
D'un côté le grand magasin, monté par des capitalistes, leur fait
une concurrence dont ils se plaignent bruyanmient. De l'autre,
les socialistes voient d'un œil de plus en plus hostile le monde des
petits boutiquiers et les accusent de pactiser avec la « société
bourgeoise ». Dernièrement encore, à la suite des élections
municipales de Paris, fm'ieux d'avoir vu leurs partisans perdre
plusieurs sièges dans des quartiers où les voix des magasiniers
donnent la victoire au scrutin, les socialistes se sont écriés :
« Fondons des coopératives ». Ils n'en ont pas fondé beaucoup,
mais enfin, le courant existe. Pendant que le bouticpiier maudit
le grand magasin, le socialiste maudit le boutiquier, sauf pour-
tant le marchand de vin. qui jouit d'une immunité particulière.
Or, au pomt de vue pratique, c'est-à-dire au point de vue de
l'organisation matérielle et des avantages procurés aux consom-
mateurs, la coopérative de consommation présente des analogies
frappantes avec le grand magasin. Laissons donc pour le moment
les coopératives, et occupons-nous du duel qui s'établit entre le
grand magasin et le petit, duel qui risque de se terminer, si
nous en croyons certaines doléances, par l'extermination com-
plète de ce dernier.
T. iSXU. 19
2TH LA SCIENCE SOCIALE.
(Ml a étudié, dans cette revue, les causes qui ont amené le
succès des eraiids niatrasins ( 1 Ce succès doit-il avoir pour corol-
laire la déroute complète de la houli(jue? Parce (|ut' le Louvre,
le lion Marché, la Belle Jardinière, le Printemps, la Samaritaine,
le Petit-Saint-Tliomas, la maison Potin et tant d'autres se sont
fait une lariie place au soleil, s'ensuit-il que le champ du petit
commerce ait été réellement rétréci dans l'ensemble ?
L'observation des faits ne permet pas de 1 affirmer. Elle nous
conduit au contraire à trois conclusions, que nous expi-imerons
par les formules suivantes :
J' Beaucoup des petits magasins anciens se maintiennent:
2" 11 se crée des petits magasins nouveaux ;
3" Le grand magasin suscite l'ouverture de j)etitsma,£rasins.
I. (.O.MIIENT LES PETITS MACASINS SE MAINTIENNENT.
Les gi-ands magasins se trouvent dans les gramles villes. Or,
un lait frappe les veux ([uand on se promène dans une grande
^ ille : c'est (ju On y hAtit des maisons neuves et (jue, très souvent,
le i-ez-(h'-chaussée de ces maisons neuves est aménairé de façon
à pouNoir former des lioutiques. C^'st d«tne (pie les houti(pH>s
existantes ne suffisent pas.
iMais le promeneur, dira-t-on , ne se transportant (jue sur cer-
tains points. |)eut être (ln|)e dune exce[)tion. Soit, mais alors les
slatisticpies du niiiiistèic des linances viennent à rap|)ui de cette
impression j)remière et u<»ns ajiprennent <pie le mmibre des com-
merrants patentés, depuis tjuc les ijrands mar/asi/is existent, a
augmenté constamment ^i. L'augmentation subsiste mèmesiloii
défahpie de la masse les débitants de ixtissous, dont les boutiipu's
se sont mullipliéesdansla seconde nioilic' dudix-neuvièm<* siècle
(I) V. Science Sociale, livraison d avril l.sno, t. I\. [>. :>M : La question dts
grands magasins, par .M*".
('.!> En is:li>, il y avait 1.163. '_>.■>.". palentes; en IH.Vt, malgré l'excmplion accordée à
certaines catégories di> |)etits artisans, on en (oinplait 1.137.137. En 1880, le (liillre
passe À l.tiil.âiC», et. t-n inoo. à l.".'>2.:ri.').
LES GRANDS MAGASINS DOIVENT-ILS TL'EH LES PETITS? 279
av<'c uno ofirayanto rapidité (1). Goniiiie les grands magasins,
au point do vuo du noml)ro, constituent une quantité négligeable,
le sérieux accroissement du total des mag^asins de toute espèce
signifie évideinuient ([ue les petits sont devenus plus noinhreux.
Mais il serait peu intéressant de connaître le fait si l'on ne
cherchait à en pénétrer la cause, ou plutôt les causes. C'est ce
que nous allons essayer de faire, en considérant tout d abord,
parmi les petits magasins, ceux qui existent depuis longtemps,
et ([ui, par consécpient, ont supporté vaillamment le choc de la
concurrence.
Le premier auxiliaire du petit magasin, c'est le lieu. Il existe,
tout autour de lui, un certain nombre dhabitationssur lesquelles
il agit \)i\r proximité. Pas de quartier, pas de fraction de quartier
qui n'ait son boulanger, son boucher, son épicier, son coiffeur.
Souvent même la clientèle est assez abondante pour que plu-
sieurs fournisseurs de même espèce puissent prospérer presque
en face ou presque à côté. Et la chose n'a rien d'étonnant. Pour
certaines denrées d'usage habituel, on va au plus près, jO«/'ce que
c'est le plus près. Cette nécessité daller au plus près s'impose
d'autant plus que l'on est plus occupé et que l'on a moins de
domestiques. On sent alors que le temps, c'est véritablement
de l'argent, et cpi'il vaut mieux payer quelques sous plus chei',
près de chez soi. ce qui serait moins cher, à un quart d'heure
de distance. A Paris, le pain ordinaire se vend souvent un ou
deux sous de moins dans les quartiers populaires que dans les
quartiers luxueux. Pourtant, de ceux-ci, on ne va pas l'acheter
dans ceux-là. Pourquoi n'y va-t-ou pas? Parce que c'est trop
loin.
Les petits magasins sont dispersés, et forment une sorte de ré-
seau. On les rencontre sans le faire exprès, alors qu'il faut aller
exprès au grand magasin. En outre, ils offrent, dansl'ensendile.
une surface d'étalage infiniment plus considérable cjue celle des
n ) En 70 ans, le nombre des débits de boisson a augmenté de 250.000 environ, mais
le nombre des patentés a augmenté de plus de GOO.OOO.
>ous empruntons ces statistiques à \ Économiste Français (livraison du 28 sep-
tembre 1901).
280 LA SCIENCE SOCIALE.
i:raiids magasins. Mesurez, à Paris, en les ajoutant bout à bout,
les étalages de tous les cordonniers et bottiers, et comparez la
longueur ainsi obtenue au développement que représente, dans
les grands magasins, le « rayon » de la chaussure. Or, nul n'ignore
la puissance d'attraction qui réside dans un étalage. Combien de
gens achètent, parce (ju'ils l'ont vu, un objet (ju'ils n'auraient
pas acheté s'ils ne l'avaient pas vu ! Le [)etit magasin, quelle
que soit la concurrence du grand, a dont toujours la chance de
vendre à unyva.v.sYm/ un objet contenu dans sa vitrine, unicjue-
inent parce que cet objet aura plu.
Un grand magasin ne déménage pas facilement. L'immeuble
<[u'il occupe est aménagé coùteusement. et il faut proliter de ces
énormes dépenses. Le petit magasin, lui. peut s'en aller, suivre
les mouvements de la population, délaisser au besoin les (juar-
liers ([ue le « monde » délaisse, s'implanter au bon moment
dans les nouvelles rues <jui se percent, dans celles (jui se rajeu-
nissent, dans celles où de petites maisons tout place à de grands
immeubles contenant beaucoup plus de locataires. Ce sont des
petits magasins ([ui s'étai)lissent dans les villes d'eaux, dans les
stations balnéaires, à tous les endi-oits où naissent des agglomé-
rations, et ces petits magasins savent s'adapter ingénieusement
aux besoins spéciaux <le ces localités spéciales. Ce n'est pas du
Louvre (|u'uu touriste fait venir un nlpcnstoch., ni du Hou Marché
(jue le baigneur se fait expédier les « souvenirs •• destinés à ses
amis ouàsa famille. Cesobjets ont bien pu être fabriqués à Paris,
mais c'est sur les lieux mêmes, nécessairement, i[u ils sont ven-
dus.
Lesj)elils magasins, dans leur lulle coniro les gi-ands. tirent
donc une force spéciale tie Vrinplacrmcnt même qu'ils occupent
et de la suiface d'atti'action ([u'ils olIVenl au public. Ils en tirent
une autre de \{'nv orf/dnisafion, lors(|ue la chose vendue su})[)ose
(le la pari du vendeur une certaine compétence ou lors(pie
lacheliMir. parla natuie même de c«'tte chose, attache une im-
portance loule particulière à la t[\\cs{'um (Vassor/imcni .
Tel est le cas de cei-tains niaL:asiusà spécialité bien n^streinte
LES GRANPS MAGASINS HOIVENT-ILS ÏIER LES PETIT?? !2S1
et l)ieii déterminée : les )>oiiti(jues d'opticiens, par exemple. In
o})ticien, c'est la moitié dnn oculiste. Ne parlons pas de la
pharmacie, (jni possède une organisation spéciale, mais citons
lesbandagistes, les armuriers, les tapissiers, les chapeliers, les
marchands de couleurs, les araveurs, les marbriers, les mar-
chands d'articles funéraires ou d'objets religieux, les marchands
de denrées provenant de monastères, les bijoutiers, les maisons
de deuil, les ébénistes, les brocanteurs, les marchands de tableaux,
les libraires, les luthiers. Tel magasin ne vendra que des verres
de Bohème, tel autre se bornera aux chinoiseries. Certes, on
trouve dans le grand mag-asin des livres, des tableaux, des
crucifix» des bijoux, des objets d'art, des lorgnettes; mais
quel pauvre assortiment I 11 est des sortes d'achats pour lesquels
le vendeur doit être, non point un commis quelconque, ou
même un « chef de rayon ». mais un spécialiste, un homme qui
« n'a fait que ça toute sa vie ». D'autre part, à moins de s'en-
combrer démesurément, le grand mag-asin ne peut pas entasser,
dans le même ordre de marchandises, une variété infinie d'ob-
jets. L'administration prend quelques échantillons courants :
pour la peinture, quelques médiocres paysages; pour la librai-
rie, quelques romans, livres d'étrennes, alphabets illustrés
pour enfants. Mais elle ne s'embarrasse pas de marchandises trop
spéciales, c[ui moisiraient longtemps avant de se vendre et empê-
cheraient le capital de se renouveler rapidement, condition
essentielle du succès dans ces organisations colossales.
Or les « spécialités » vont en se multipliant, comme nous
allons le voir tout à l'heure. Mais celles de ces spécialités qui
sont anciennes, constituent déjà un fonds solide et résistant. La
concentration de la vente, dont le srrand maaasin nous offre
l'exemple, nempèche pas la division de latente de continuer à
se produire ailleurs et de constituer un des aspects de la division
du travail. A deux pas de l'épicerie où l'on vend toute espèce
de comestibles, se rencontrent des étalages où l'on ne voit que
des huiles, ou que du thé, ou que des volailles, ou que des fro-
mages. Parmi ces spécialités figurent au premier rang les ma-
gasins ayant quelque prétention artistique : serrurerie d'art.
282 LA SCIENCE SOCIALE.
feiTonnerio d'art. onipaillai:e «raniniaux, <»uvra£res do dames,
liibelots de qualité supérieuie, les inai:asiiis où Ton s'a«loinie
sui'toiit aux réparations, coiuino ceux du savrtior, du stoppeui'.
du reiupailleui' de chaises, du raccoiumodeur de poupées. Le
<( stoppeur », en particulier, constitue une résurrection ])ieu cu-
rieuse du tisserand, mais c'est un tisserand adonné à un tra-
vail particulièrement délicat et méticuleux. Aussi n'hésite-t-il
pas à inscrire sur sa boutique : « Artiste stoppeur ».
C'est une raison semblable (jui continue à favoriser le petit
magasin en ce qui concerne la confection des vêtements sur
mesure. On peut bien se faire faire un vêtement dans un irraml
magasin, mais il est plus commode d'avoir un tailleur, et, une
fois celui-ci choisi, on a en lui une plus lirande contiance. On
est moins exposé à attendre lonutemjjs, et puis, comme nous
le verrons tout à llieure. la //lot/r s'cu mêle et dit sou mut, ([ui
n'ot pas» le moins écouté.
Le petit magasin est [)articnlièrement tort contre le grand,
lors(pi il se trouve répondre à des besoins journaliei-s et urgents.
Tel est le cas du commerce de l'alimentation et de <pielques
autres destinés à satisfaire les exig-ences fréquemment répétées
de la vie. bi. 1(> succès de la maison Potin, par exenipb\ uo
constitue pas nnegrand»' objection, bc tri»inq»lie du grand ma-
g-asin lie (If'iirces alimentaires, ee sont les //rorisions, c'est-à-
dire les denrées cpii se conseivent. mais le pain, la viande, les
légumes fi'ais, les fruits, les œufs, le benne, continuent à être
vendus ])res(pie (^xclusivfMuent par de p»>tits mag-asius à pmxi-
mit«'; (le lacheteiir. Ce n es| |»;is (pi(> l'on ne j)uisse essayer d un
autre svstème. et nous voNoiis (lue ceitaines grandes boulaufft'-
l'ies cooj>erati\ es ne fonctionnent pa> trop mal. Mais, juscpi'à
présent, le grand magasin n'a pas su égraler, en ce (|ui concerne
la distribution de ces denrées alimentaires b-aicbes, la souplesse
et la commodité du j)etit conunerce ti-aditionmd. I.,a consoinma-
tion des aliments est chose inégale et capricieuse. (h\ mang"«*
tantôt plus, tantôt moins: on aime à varier ses menus; on a des
convives en plus on en moins; un jour, on aura trop de [>aiii et
LES GRANDS MAGASINS DOIVENT-ILS TUER LES l'ETITS? '1H3
lo loiulomaiii pas assez. La viande comporte une foule de cpia-
lités et de « morceaux » diiléi'eiits. On veut pouvoir parlementer
avec le Ijouclier pour se faire donner ceci ou cela. Toutes ces
exigences sont incompatibles, ou bien difficilement conn)atil)les,
avec la distribution en grand de denrées fraîches, opérées par
une sorte de machine administrative. Si les l)()ulan§eries coopé-
ratives réussissent — (juelquefois — dans la classe ouvrière,
c'est que le pain y prend le caractère d'une substance homo-
gène, toujours send)Iahle à elle-même, et que la perspective
d'un bénétice pécuniaire décide certains consonmiateurs — la
minorité — à sacritier les connnodités offertes par le petit 1)0U-
langer du coin.
D'autres commerces participent visiblement à la nature des
commerces de comestil>les : boutiques de combustil)les, dél»its de
tabac, salons de coitïure, papeteries (dont beaucoup vendent des
journaux). Joignons-y, parmi les petites industries qui sont en
même temps de petits commerces, la menuiserie et la serru-
rerie, deux métiers particulièrement réfractaires à l'organisa-
tion en grand atelier, bref, tout ce que l'on appelle, dans le lan-
gage domestique, les « fournisseurs ». Même dans les familles
les plus engouées de tel ou tel grand magasin, ces fournis-
seurs sont nombreux, et l'on a beaucoup plus souvent aifaire
à eux qu'à leurs grandioses, mais lourdes et lointaines concur-
rences.
A ces avantages tirés du lieu, de l'organisation et de la nature
des besoins que satisfait la chose vendue, les petits magasins en
joignent un autre : celui qui résulte de causes se rattachant à
l'ordre moral. Après les ([uestions de commodité, il y a les ques-
tions de personnes, c'est-à-dire les rapports personnels entre
acheteurs et vendeurs, ainsi que les rapports entre acheteurs
et autres personnes. Ces deux genres de phénomènes sociaux
influent grandement sur les conditions de la lutte. Ils sont de
ceux c[ui échappent aux calculs de l'économie politique pure, et
dont il faut tenir compte cependant si l'on veut avoir une idée
juste des ressources dont dispose le petit magasin pour se main-
tenir à côté du STand.
•2di LA SCIENCE SOCIALE.
Combien de fois, eu conversation, na-t-oii pas entendu des
bouts de dialogue de ce genre :
— Pourquoi donc continuez-vous à vous servir chez X...?
— Bahl parce que je le connais, parce <ju"il est complaisant,
serviable. ijon enfant.
Ou encore : « Parce que c'est la crème des honnêtes crcns, et
qu'il est incapable de me tromper ».
Ou encore : « Parce qu'il c<»nnait mes g-oûts, mes habitudes,
et qu'il a le talent de me trouver tout de suite ce que je veux ».
Ces réponses, et d'autres seml)lal)les, sont fré([uontes. Les
commerçants avisés savent très bien, d'ailleurs, de (pielle utilité
sont pour eux les « talents de société », la causerie <« à la papa >'.
et aussi la politesse, la giAce avenante, le sourire même de
leurs commis ou de leurs commises. C'est un fait constaté que
les aerréments du visape ne sont pas non plus, en cette matière,
chose in<lill"éront«'. Le ton seul dont une chose est offerte, s'il
est déplaisant, peut porter le client à s'adresser ;\ un autre ma-
gasin. Lue personne à ((ui, i)ar hasard, un employé de grand
magasin aura [)arlé dune façon un [)eu sèche et qui connaitra
une lioutique où les employés sont aimables, retournera délini-
tivement à celle-ci, à moins que la dill'érenrc^ de i)rix ne soit très
appréciable, et elle ne l'est pas toujours.
Une fois le petit magasin à la tète d'un bon noyau de clients
fidèles, il bénéficie en bien des cas — c'est encore une vérité d'ex-
périence — du prosélytisme bénévole de ces clients. Les femmes
surtout aiment à parler de leurs emplettes, à dire si elles en ont
été contentes ou mécontentes, et à recommntulrr le magasin où
elles se s(Uit servies. Sans doute, c'est {)urfois le grand magasin
([u'elles recommandent, mais celui-ci est déjà suffisamment
connu. Au contraire, lors(ju'elles donnent 1 adresse d'un petit
magasin (|ui les a satisfait(>s, elles révèlent à leur interlocutrice
1 r\ist«Mi<"e de ce petit magasin. <d lui font une réclame relative-
ment précieuse. Ces recommandations sont pai-ficulièi-ement
puissantes auprès des personnes nouvellement installées dans
une ville, ou dans un nouveau «piartier d'une grande ville, et
(jui, naturellement, cherchent ;\ s'informer. L'amitié, l'admira-
LES GRA.vnS MAGASI.NS DOI VEM-ILS TUER LES l'ETlTS? 285
tion, reiivie, la coiii[)laisance, la timidité même servent d'agents
recruteurs à des magasiniers dont la clientèle diminuerait peut-
être, si elle ne se renouvelait heureusement de cette faeon. Nous
connaissons dans lilo Saint-Louis — un des endroits de Paris
où Ton passe le moins — tel magasin sans bouticpie, situé à un
premier étage, devant lequel stationnent souvent des équipages
venus de divers quartiers. Ce magasin débite des chaussures
d'enfants. Sa vogue tient uni([uomcnt à ce que des mères de
t'aniille satisfaites en ont parlé à d'autres, qui, dès lors, se dé-
rangent tout exprès pour aller faire leurs emplettes dans ce coin
reculé et perchi.
Il y a entin la inode, l'omnipotente mode. Bien des gens, dans
un certain monde, n'osent pas se servir dans les grands maga-
sins, au moins pour certains articles, parce que cela nest pas
distingué. C'est surtout en matière de cadeaux que ce senti-
ment se fait jour. On tient à donner, non pas ({uehjue chose,
mais quelque chose de chez X***. de chez Y***. On achète chez
un spéciahste connu, quoiqu'il soit plus cher, et quelquefois
jmrce qu'û est plus cher. C'est un sacrifice à Topimon d'au-
trui, et un mondain se disqualifierait si, même en offrant de
beaux objets ou d'excellentes friandises, il s'afiranchissait de
cette tyrannie consacrée par le consentement de ceux qu'elle
opprime.
II. COMMENT LES PETITS MAGASINS SE MULTIPLIENT.
Tout ce que nous venons d'observer explique pourquoi tant
de petits magasins existants se maintiennent. 11 nous faut voir
maintenant comment il en naît de nouveaux.
Nous avons dit, à propos du lieu, que les villes nouvelles et
les quartiers nouveaux voient apparaître forcément de nouveaux
magasins. La chose va de soi, et nous n'avons pas besoin d'in-
sister. Mais, en dehors de cette cause spéciale et exceptionnelle,
des phénomènes bienmodernes déterminent, nonobstant le succès
des grands mag-asins, la multiplication des petits. Ces phéno-
•IHC) LA SCIENCE SOCIALE.
mciios, ce sont : 1" le progrès du l)ion-ètre; 2° les inventions.
Nous n'avons pas à prouver ici le piog-rès du bien-être géné-
ral. La preuve en a riv faite, et, du reste, il se révèle suffisani-
nicut ;iux yeux par les conséquences mêmes «pie nous avons à
considérer ici, et au premier rane- desquelles il nous faut jdacer
le développement de la consommation des denrées alimentaires
réservées jadis t\ une partie restreinte de la population.
On consomme aujourdhui incomparahlemeiit [)lus de viande,
plus de sucre, plus de café, plus de llié. plus de chocolat, plus
de pâtisserie, plus de charcuterie, plus de viu, [)lus de licpieurs,
plus de friandises de toute espèce que Ton n'en consommait il y a
cin([uaute aus. Or, nous avons vu que le commerce de lalimen-
tation, en raison du caractère quotidien et varié des besoins (juil
doit satisfaire, oj)pose une résistance toute spéciale à l'invasion
du lirand magasin. H en résulte que, malgré celui-ci. de non-
veaux petits magasins sont nécessaii'es poui* aj)pI■o^isionner une
populalion (pii mange plus et qui mange mieux. A ciia([ue ins-
tant, dans Pai'is, ou renconlie des maeasins portant cette eusei-
gne : « Cafés, Hk's, chocolats ». Les mêmes denrées se débitent
chez Potin. Pourtant, si ces [)elits magasins existent et se mul-
tiplient, c'est ({u'ils font leurs affaires, l'n autre trait de la physio-
nomie de Paris, c'est la multiplicité des charcuteries, même
dans les ([uartiers les plus jxiuvri^s. lue fouh^ d ouvriei^s prolifent
des hauts salaires (|u"ils gagnent poui- y acheter leui"s repas.
Kappidons pour mémoire In foi-midalde multiplication des mai'-
chandsde\in. Ajoutons-y les petits rest.iurauls. les crènuM'ies.
les salons de liv»* o'clock, etc. Il y a des pAti^sel•ics i\o lou> les
genres. Ici l'on ne xeiid (jue des gah^tles liretonues; là, ce sont
<les biscuits milanais. Ou lit, au-dessus des boutiipies. des ins-
cri|)lioiis dece g<'ure : *■ Produits d'Italie Produits delà Mar-
tiuicpie Huiles d'oliv»' de Tunisie Kaux minéi'ales
Knf/liah (/roccrt/ ». (>es spécialisations à outrance^ U(> ponri-aienl
exister sans un accroissement cuoiini'ch' la consommation géné-
rale. Dans h«s (juarticM's riches, ce sont les magasins de primeni's,
de fruits forcés, de fruits e\oti<jues, de gibier. Kn face d'un des
magasins de la maison Potin, nous avons pu voir une boulitpie
LES GRAMi> MAGASIN^ DnIVENT-lLS TUER LES PETITS? '287
do comestibles clans la devanture de laquelle saliunent des
pommes et (le> poires superbes, étiquetées 1 franc 1 fr. ôO
et jusqu'à deux 2 francs la pièce. Tout cela se vend, parait-il.
Pendant que le peuple monte vers ce qui était le luxe de nos an-
cêtres, les riches imaginent des raffinements nouveaux. Pour sa-
tisfaire les exigences d'en haut et d'en bas, de nouveaux maga-
sins sont nécessaires, et il s'en ouvre tous les jours.
M. Paul Leroy-Beaulieu (1) observe que certaines opérations
autrefois considérées comme domestiques passent à des spécialis-
tes qui l'exercent en magasin. Tel est, dans certaines régions, le
cas de la boulangerie. Tel est, dans ]es villes, celui du blanchis-
sas"e. Rattachons-v la teinturerie Qes teinturiers font surtout des
nettoyages). Au lieu de « faire chez soi », on « donne dehors »,
comme disent les ménagères, et la chose est possil^le parce que
l'on a plus d'argent à dépenser qu'autrefois. Aussi voit-on le
progrès du bien-être intluer non seulement sur la consomnui-
tion des denrées alimentaii'es, mais sur celle des vêtements, qu'on
fait durer moins longtemps que par le passé, et qu'on enjolive
— nous parlons du cùté féminin — de rubans, de garnitures,
de falbalas variés. Bien des lîlles connaissent, à ce point de Mie,
des raffinements que n'ont point connus leurs mères. On vend
des chapeaux de dames dans les grands magasins, et pourtant
que de modistes! C'est que bien des femmes du peuple, (pii
jadis n'auraient pas porté de chapeaux, en portent aujourd'hui.
Et de même pour le mobilier, pour une foule d'accessoires et de
« petits riens ». oml^relles, éventails, argenterie, bibelots, vais-
selle de luxe, jouets, fleurs, etc. On se parfume davantage : ins-
tallation de nouveaux parfumeurs. On se fait coiffer davantage :
installation de nouveaux coiffeurs. On voyage plus que par le
passé : installation de nouveaux emballeurs, marchands de mal-
les ou de paniers. On veut imiter le luxe des hautes classes :
installation de commerçants en J^ijouterie fausse, en bronzes
d'imitation, etc. Ces diverses marchandises — ou ces divers ser-
vices — se débitent en quantités de plus en plus importantes, et,
(1) Article cité.
2SH LA SCIENCE SOCIALE.
bion que les grands magasins en écoulent des stocks considéra-
bles, la demande est assez forte pour que les potits magasins
préexistants ne puissent eux-mêmes suflire à 1 auunieutation de
leur clientèle et (pi'il y ait des places à prendre pour de nouveaux
détaillants.
Ce même progrès du bien-être rend le puljlic plus exigeant
en ce qui concerne la manière dont les choses lui sont présen-
tées. Pour le combustible, ])ar exemple, il suffirait théori({uement
(ju il existe dans les faubourgs do vastes entrepôts. Mais il faut
mAcher la besogne aux personnes qui commandent leur provi-
sion de bois ou de charbon pour l'hiver. On rencontre donc dans
Paris des boutiques où sont exposés sur des coupes, dans les
vitrines, des fragments de charbon, des échantillons de bûches
et de petits fagots allume-feux. Là se trouvent des préposés aux
conunandes. dont le rôle est fort analogue à celui du petit maga-
sinier, he même pour le> blanchisseries, réj)andues maintenant
partout, pour les bureaux de dénn'nagement, bureaux déplace-
ment et autres organisations (jui ont pour but de distribuer des
services comme les magasins ordinaires distribuent les denrées.
Si le j)rogrès du l)ien-être fait ouvrir de nouvelles bouticpu^s,
analogues par leur naturt' à celles (jui existent déj;\, lo inven-
tions [Vj — dont rap[)arition est liée d ailleurs au prt)grès du
bien-être — font surgir dt-s commerces tout à fait modernes, ([ui
se logent également dans de petits magasins. Le gaz, l'électri-
cité, la photographie, le caoutchouc, la chirurgie, l'installation
moderne des aj)[)artements. les nouvi'aux appareils de chauf-
fage, la \ ulgaiisation de la bancjuc : \ oil;\ autant de choses ou
de phénomènes non\eaux i\\\\ s(> traduisent en enseignes et en
de\antnre> >nr la \nie publique. Ici ee sont des machines à
coudre, li^-b,•|^ des jnachines à écrire, plus loin des phonogra-
phes, ailhuiis des store> d un système spécial, <»u des boui'rc-
lels absolument nouveaux pour fenêtres, ou des roj)inets à
fermeture inédite. Ce sont des lanq)es brevetées, des becs, des
brûleurs, des poêles, des réchauds, des voitures pour malades,
(1) C'pst enc<»rc M. Paul Leroy-Bcaulieii <ini. le premier, en divers ur(icle«, a nolé
teUe conséquence économique des invenlions.
LES GRANDS MAGASINS nOIVENT-lLS TIER LES PETITS? '289
dos l)icvclcttes, dos autoiiiohiles, des substances servant adorer,
uuc peinture merveilleuse débitée en petits pots, des appareils
ortliopédi(|ues confectionnés d'après les dernières découvertes
de la science, un « bi-inétal ». des objets en aluminium, un
corset merveilleux, une laine hygiénique , des stylographes.
des autocopistes, des baignoires mobiles se renfermant dans
une armoire, des bibliothèc[ues à rayons métalliques se repliant
à volonté. Ce sont encore des commerces correspondant à dçs
modes nouvelles, à des « idées » récentes : statuettes genre Ta-
nag-ra, affiches illustrées, timbres-poste pour collections. Nous
avons vu s'établir, il y a peu de temps, près de Saint-Germahi
des Prés, une boutique où l'on vend toutes sortes d'objets re-
latifs à Jeanne d'Arc. Ce sont encore des organismes commer-
ciaux dus à de nouvelles combinaisons propres à faciliter la vie,
comme agences de locations, de renseignements, de voyag-os,
de théâtres, ventes de fonds de commerce. Nous nous deman-
dons s'il ne conviendrait pas d'y joindre les succursales des
g-randes banques, dépendantes sans doute d'un grand orga-
nisme, mais qui fonctionnent, en définitive, à la manière d'un
petit magasin, avec enseigne, vitrine, comptoir, clientèle de
quartier. Bref, les progrès de la science appHquée à l'industrie
et de l'ingéniosité pure et simple appliquée à la simplitication
des affaires, fournissent actuellement une foule d'occasions
d' « ouvrir boutique ». occasions inconnues encore il n'y a pas
très longtemps, et offrent à l'ensemble des hommes plus de
moyens que jamais de fjarjncr de l'argent en vendant quelque
chose aie public, dans une salle de dimension restreinte ouverte
sur la rue. Beaucoup de ces moyens de gagner de l'argent
n'existaient pas pour nos pères. Ils existent aujourd'hui, et
des milliers de familles s'en trouvent bien.
III. COMMENT LES GRANDS MAGASINS EX FONT NAITRE
DES PETITS.
Il y a plus, et l'on peut prouver que le- grand magasin favo-
rise parfois les petits et en fait naître.
•>'.)() LA SCIENCE SOCIALE.
KappoloDS tout (l'ai)or(l que certains détaillants s'approvi-
sionnent au Louvre ou au Bon Marché comme dans des maisons
de g-ros. Nous avons été nous-mêmes en rapport avec l'un d'eux.
(jiii venait de province à Paris pour se réassortir, et (pii faisait
une partie de ses emplettes au Bon Marché, comptant hien,
sans doute, se rattraper sur ses acheteurs et leur faire payer
Iff commodité de trouver sans déraneement des marchandises
adaptées à leur goût. Nous croyons, du reste, <[ue \rs
glands magasins font hénéticier d'un sérieux escompte les au-
tres commerrauts (|ui leur font en hloc de gros achats. C'est
sans (joule un tyi)e (h> commerce assez vicieux, car il nudti[)lie
les intermédiaires. 11 laut observer toutefois cpie les marchan-
dises, en passant de chez le fabricant au grand magasin, ont
<léjà suhi un premier triage, qui épargne au détaillant la peine
de leur faire subir un trop minutieux examen.
Mais, ce ([u il y a de curieux A noter, c'est léclosion de petits
commerces de détail ([ui doiveiil la vie aux grands magasins
et n'existeraient i)as sans eux. La logicjne absolue, a priori,
voudrait (|ue la concurrence des grands magasins se fit sentir
dune façon particulièrement désastreuse dans le voisinage
immédial de ces (hM'uieis. L'attraction des corps célestes aug-
mente à mesun^ ([ue la distance diminue. De même, tout près
d'mi urand magasin, c<'tte iidluence du Uni, de la pro.rimitr
agréable el commode, <(ue nous aNons leconnue favorable au
petit magasin, c«*sse forcéineiil de se faire sentir. LogifpuMnent.
un i:raiid magasin devrait donc tuer toutes les bouticpies dans
un ('(M'tain rayon autour de lui. (b-. il u'tMi ("«t rien, et c est
le contraire ([ui arrive.
liieii iliiisduefif. à «•<*t éuard. comme une promenade autour
(hi l»ou Marcbé, principalement dans la rue du Bac et la rue de
Sè\ ces. Il iTest prescpie pas une maison ([ui n ait son rez-de-
cbaussée occupé par des magasins, lestpnds n'ont pas l'air mi-
sérables. O sont d'aboicL l>ieii entendu, des commerces relatifs
à ralimenlafioii : [);Uisseries, conliseries, crènnuMes, cliocolate-
ries, « vacberies ». Mais ce sont encore des tailleurs, «les
papetiers, un facteur de pianos, nu marchand de Ibnus artiti-
LE> GRANDS MA(;AMNS DOIVENT-II.S TLLK Lk-S PETITS? ±)l
cielles, un horloger, un opticion, un marchand d'oiseaux, un
encadrcui'. un marchand de faïences et de j)orcelaines, etc. Tout
près de hi, dans la partie de la rur de Sèvres qui remonte vers
le Jjoulevard Montparnasse . ce sont de copieux étalages (h'
chaussures, d'articles de literie et même de « nouveautés ». Deux
merceries vivent à l'ombre du redoutable établissement (jui
fait la terreur des mercière. Les seules maisons qui tranchent
sur cette uniforme liordure de magasins sont des inmieubles
occupés de longue date par des communautés religieuses, les-
quelles, si elles suivaient l'instinct de spéculation cjpie des po-
liticiens leur attribuent , auraient depuis longtemps transformé
en petits magasins la partie de ces immeubles qui donne inmié-
diatement sur la rue. Mais telle n'est pas leur tournure d'esprit,
et ces exceptions subsistent précisément connue un témoin de la
physionomie que ces rues présentaient jadis, ([uand le Bon Mar-
ché n'existait pas.
Ce phénomène, illogique au premier abord, est facile à expli-
quer. Le grand magasin suscite Xaffluence. Il passe donc beau-
coup de monde dans les rues qui y conduisent. Parmi ces
nombreux passants, il en est qui peuvent être frappés par
l'étalage d'un petit magasin, et. trouvant l'idjjet qu'ds cher-
chent, le prennent là et ne vont pas plus loin. Il y a ceux qui
sont bien entrés dans le grand magasin, mais qui y ont rencontré
de l'encombrement, ce qui leur a déplu. On est pressé, on se
dépite de ne pas avoii' immédiatement un vendeur, on sort, et
l'on va acheter l'objet en face. Il y a ceux cpii ont une idée bien
précise de l'emplette qu ils veulent faire et n'ont pas trouvé leur
idéal dans le g-rand magasin. Or, cet idéal, ils peuvent le cher-
cher ensuite et le rencontrer au dehors, car l'assortiment du
, grand magasin n'est pas inlini. et la boutique d'en face, n'ayant
cpi'une spécialité, peut renfermer l'objet cpie le client réclamait
vainement au « rayon » correspondant du grand magasin. « La
première fois que je fus au Bon Marché, nous racontait un de
nos amis, c'était pour acheter une lampe. Descendu dans un
hôtel voisin, j'avais à écrire le soir. et. ne comptant rester que
peu de temps à Paris, je tenais à n'acquérir qu'une lampe bon
292 LA SCIENCE SOCIALE.
marché, dont j aurais fait cadeau à lliùtcl en m'en allant pour
ne pas encondjrer ma malle. (Ir, je ne trouvai pas au lîon Marché
de lam[)es « hon marché ». Il n y avait que <les articles jolis et
relativement coûteux. C'est à une houti(jue voisine (]ue je lis
mon emplette. Le grand magasin m'avait envoyé au |)etit. »
On \end autour du Hon Marché, avijus-nous dit, des pianos et
des oiseaux. Ce sont des « articles » trop hruyants ou trop cn-
eomhrants pour que le grand magasin les vende. Loiselier et le
facteur de pianos n'ont donc rien à perdre à l'attraction qu'exerce
la pui.ssante maison Boucicaut. Ils ont, au contraire, tout à y
gagner, etl)énéficient,sans aucune crainte, du surcroit de valeur
tentatrice que donne à leur étalag-e la multiplication <les yeux
qui peuvent le voir. Les pAtisseries sont littéralement envahies
par les dames (jui viennent de faire leurs emplettes et qui, après
cette opération fatigante, éprouvent le besoin de se réconfoiter.
Bref, c'est l'histoire du « Repas du lion ■ qui, une fois le roi des
animaux suf'lisamment repu, nourrit encoi-e la hande all'amée
des chacals. Si le lion n'avait pas abattu son buffle ou son anti-
lope, les chacals ne dîneraient pas.
Tout c(da n'empêche pas, évidemment, que ccrfains pcti'fs ma-
r/asins soutirent de la concurrence des g-rands et que certains,
devant cette concurrence, se voient obligés de disparaître. Mais
c'est là une des grandes conditions du progrès, cpii ne s'opère
jamais sans porter tort à (piehjn un. Toute invention, toute com-
binaison, tctiile oi'ganisation nouvelle nnif aux gens qui, avant
elle, satisfaisaient 77ioins hini les besoins (|ue dé.sormais elle sa-
tisfera ttiieur. C'est l'éternidle histoire du tisserand ruiné par la
machine à tisser, de la diligence évincée par le chemin <le fei\
des porteurs d'eau inutilisés par la canalisation jus(|u"à domi-
cile, des marchands dhuih'à brnler et de lampes carcels conti-a-
riés |)ar le developjxMuent île la consommation du gaz. la
diirnsi(»n du pétnilc el lavènenuMit de l'électricité. Ni les récri-
minations, ni les c(»ni;rès, ni les « liirues «>, ni les lois n*v feront
rien. On n a jias le dioil de jumir les hommes d«> génie d avoir
trouvé de nouvelles combinaisons comnuM'cialestjai les enrichis-
sent tout en contribuant au bien-être général. On peut momen-
LES GRANDS MAGASINS DOIVENT-ILS TUER LES PETITS? 293
taiiriiicnt les surcharger (riiiipùls, puur complaire à certaines
iiifliKMiccs p()liti(juos, mais, si Ton appuyait trop fort sur cette
corde, c'est la masse des consommateurs qui s'insurgerait tout
entière, car le grand magasin est pour eux, non seulement une
ressource précieuse dont l'absence gênerait fort leurs habitudes,
mais encore un régulateur impérieux ([ui oblige les petits ma-
gasins à ne pas exagérer leurs prix.
Du reste, il résulte de tout ce que nous avons dit que le
petit magasin n'est nullement en traii) de mourir. La vérité,
c'est (jue certaines catégories des petits magasins sont en fâ-
cheuse posture, mais que certaines autres sont en pleine
prospérité, et qu'il éclot tous les jours des catégories nouvelles.
Tout compte fait, nous l'avons vu par la statistique des patentes,
l'armée des petits magasins compte plus de recrues que de
morts, et les architectes peuvent répondre que, pour cette fois,
la statisti([ue a raison. On peut donc comparer le commerce de
détail à un grand arbre dont certaines branches s'atrophient
et meurent, mais dont certaines autres grossissent et poussent
de jeunes rameaux. Ceci étant, n'y a-t-il pas mieux à faire, pour
les petits magasiniers, que de récriminer et d'invoquer, contre
la force des choses, le secours dangereux des législateurs?
Certes, il y a « quelque chose à faire » ; mais ce quelque
chose, c'est une évolution. Puisque certains commerces pro-
gressent, et que certains autres reculent, l'habileté consiste
à en prendre son parti, et à se mettre, comme les politiciens
avisés dans les coups d'État, du côté du manche. Pour cela, il
faudrait faire preuve d'une certaine souplesse, d'une faculté
d'adaptation à diverses besognes, ou, si l'on est trop âgé pour
évoluer soi-même, préparer à cette transformation nécessaire ses
enfants ou ceux à qui on destine sa succession. Nous ne sommes
plus au temps où une boutique se transmettait tranquillement
de père en fils, comme un patrimoine, et où des règlements
jaloux veillaient à ce qu'aucune ne pût s'emparer de la su-
prématie au détriment des autres. La rapidité des transports,
l'extension des grands centres, le triomphe de la l'éclame s'op-
posent absolument à ce retour vers un passé né de l'isole-
T. XXXII. 20
V'Ji LA SCIENCE SOCIALE.
mont féodal ft de la stabilité forcée des clientèles locales.
L'habileté ne consiste pas à solliciter une [)rolonij;ation de
vie artilicielle pour un commerce qui meurt, mais à se trans-
porter carrément dans les commerces (pii vivent.
Si, par suite dun phénomène cosmique, le (inlf-Stream cessait
de baiiiner les rivages de l'Europe occidentale et se mettait
à réchaullrr les côtes iilacées du (iroi^nland, il y a ( <>rtain<Mn«'nt
des gens ([ui feraient demaiidei-, par un député. - (pndles me-
sures le gouvernement coMq)le })i'endi-e " pour obligei* le (iulf-
Stream à reprendre son ancien cours. Mais il y aurait, pour les
malins, im parti plus sage : s'endiarcjuer pour le Groenland.
La solution est là, et non ailleurs. On ne violente pas plus
les lois sociales que les lois physiques. La liberté consiste à se
l)lacer de manière à bénéficier de ces lois au lieu d'en éprouver
du dommage. Voire nuHier ne paye pas; prenez-en un (jui
paye. Votre ganterie perd des chalands tous les jours; liipiide/.
vos gants et vendez des foiunifures de photographies, t»n
des bicyclettes, ou encore moulez une [)àtisserie nouvelle,
car C(dle de la rue voisine commence peut-être à ne plus suf-
lire à la cons<unmafion du (piarti<M'. En un mot, ayez une \ ne
nette de ce (pi'exige la marche des choses. Sans do«de il y aura
des victimes. Il y en a toujours et partout. La grêle, les inon-
dations, les éruptions, les naufrages, les faillites, les vols, les
crimes en font. La transfoi'mation d<^ nneurs conunerciales
en fait aussi. Mais, au bout diui (piart de siècle, ou s'ai)ereoi(
que l'humanité, prise dans son ensendde. a Irousé tlans cette
transformation nn accroissement de bien-être, el <pie la mul-
titude des consommateurs, soif dans le petit magasin, soit
dans le grand, jx-ul acheter beam^onp plus, ce qui est indis-
cutablement un progrès.
{,. I) .\/.AMIU .1 \.
HISTOIRE
DE LA FOHMATION PAUTICLLAUISTE
XIV
PRÉDOMINANCE DES SAXONS SUR LES CELTES ET SUR
LES JUTES EN GRANDE-BRETAGNE 1
J'ai dit comment les Saxons, mêlés aux Jutes que conduisaient
les chefs odiniques Ilengist et Horsa, avaient été introduits on
(irande-Bretagne, et comment, dans ce pays à sol riche et à po-
pulation turbulente, la nature du lieu et les dispositions intéres-
sées des Jutes concouraient à attirer, après cette première
expédition, une colonisation saxonne plus nombreuse et plus
homosène.
Une bande de purs Saxons arriva en V77, vingt-deux ans après
que la victoire d'Ailsford avait assuré à la troupe d'Hengist la
possession du Kent.
Le terrain que choisirent les nouveaux venus pour s'y installer
otTre un contraste caractéristique avec celui qu'avaient choisi les
Jutes.
C'est une partie de la côte méridionale de lAngieterre impro-
pre aux établissements maritimes. Bien qu'elle s'intercale exac-
tement entre le Kent et la baie de \Yieht, entre la rés'ion de
Douvres et des petits ports avoisinants et celle de Portsmonth et
de Southampton, les Jutes n'avaient eu garde de l'occuper. En
l'annexant, ils auraient cependant rattaché l'une à l'autre les
(Il Voir l'arlide précédent, septembre 190l : Science Sociale, t. XXXIl. p. 20ii.
290 LA SCIENCE SOCIALE.
deux [xjsitions navales qu'ils avaient acquises. Mais le rivage est,
en cet endroit, difficileiuent accessible aux vaisseaux. On en peut
juger par les deux villes qui sont le plus en évidence sur le litto-
ral : Brighton et Nevvhaven. Briglitoii est sans port, ^t l'on n'y
aborde qu'à l'extrémité de longues jetées. Newhaven nest qu'un
port très petit, auquel le service dos paquebots de Dieppe donne
seul, chaque jour, une animation momentanée.
Ce pays se trouvait, au contraire, admirablement disposé pour
loger une colonie agricole, au temps de la venue des Saxons. Et
voici par quelles raisons.
Le rivage, par son incommodité même, éloignait autant que
possible les pirates, tout en laissant aux colons la ressource de
la mer en cas de bosoin. Il est d'ailleurs accompagné d'un re-
Iranchement naturel, hes collines s'élèvent le long de la côte :
(|uelque peu distantes du bord à l'ouest, elles s'en rapprochent
graduellement jusrpi'à y afileuror à l'est; elles dominent ainsi
tout le littoral entre les pointes de Selsea-Hill et de lieachy-Head,
entre Chichester et Pevensey. On leur a donné le nom de South-
downs, c'est-à-dire dunes ou étendues stériles du sud. Elles sont
en elfet crayeuses et ne produisent guère qu'une herbe courte,
(^est dans ces derniers temps seulement qu'elles ont acquis une
renommée pour l'élevage du mouton. .Mais, [)areilles aux talus
dune forteresse, elles présentaient autrefois contre les envahis-
seurs une liiiuc de défense, accu.sée par les restes très considé-
lablesdc retranchemenis dont leurs croupes sont encore garnies.
Derrière ces hauteurs [)rotectrices s'abrite un plateau, ou plu-
tôt une plaine haute, qui s'étend à l'intérieur ju.s(pi'à la vallée
de la Tamise. Là, elle est bordée, comme du coté de la mer, par
des collines appelées .N'orlh-downs, parallèles et analogues au\
Soutli-(l(»\\ns. Sa ligne de milieu est le laite de partage des
eaux entre la Manche et la Tamise. Ses principaux cours d'eaux
sont lArun et l'Ouse, qui se jettent dans la Manche, l'un près
d'Arundel, l'autre à Newhaven, et la Wey et la .Mole, tjui s'en
\ont il la grande boucle de la Tamise entre NVindsor et Londres.
.\ Touest et à l'est, les eaux s'écoulent, dune part dans les rami-
lica lions de la baie de Wiglit. d'autre part dans la Medway et
IIISTÛIKK Dli L\ FORMATION l'ARTICL'LAHISTE. :2!>7
les petites rivières limitrophes du Kent. Cette plaine liaute rornie
ainsi entre la Manche, la Tamise, les tributaires de la baie de
Wiiiht et les rivières du Kent, un quadrilatère bien déterminé,
un pays nettement distinct du reste des terres. Elle est, on vient
de le voir, largement arrosée. Quoiqu'elle soit enclose de collines
crayeuses, elle est faite d'un sol fécond, d'un terrain argileux,
sablonneux et calcaire, alluvion déposée dans cette vaste en-
ceinte, avec un nombre prodigieux de fossiles végétaux et ani-
maux, par quelque fleuve géant des anciens âges géologiques.
Sa fertilité, comme celle d'une oasis, se manifestait, à l'époque de
l'invasion saxonne, par une splendide production forestière. H
lui en est resté par excellence le nom de Weald, c'est-à-dire
« Forêt », d'un vieux mot saxon identique à l'allemand Wald.
A la fin du W siècle encore, sa superficie boisée ne mesurait pas
moins de cent soixante kilomètres de l'ouest à l'est sur quarante
du sud au nord. (V. Arthur de la Borderie : Les Bretons insu-
laires, p. iO; — Atlas Vidal-Lablache, p. lOG : Carte physique des
Iles Britanniques; — Atlas général de Foncin, p. 25 : Grande^
Bretagne du vi* au xu" siècle.)
Tels sont les traits bien marcpiés de la composition de ce
lieu.
On comprend sans peine qu'un territoire ainsi constitué se soit
présenté à des émigrants saxons comme un magnifique champ
de défrichement. Séparé, enfermé par une côte inhospitalière,
par des pentes répulsives, et couvert d'une forêt vierge, il ne
pouvait servir de marché à des trafiquants, tels qu'étaient les
Jutes, mais il offrait bien aux purs paysans de la Plaine Saxonne
cette terre féconde, en même temps qu'isolée et libre, où ils rê-
vaient de se tailler des domaines à leur guise.
Rien n'est signiticatif, en science sociale, comme la nature du
lieu où s'implante un peuple. On y voit se révéler immédiatement
les caractères essentiels de la constitution de la race. Comme les
espèces végétales et animales, les espèces sociales trahissent
leurs aptitudes par les conditions des habitats où elles se plai-
sent. Nous venons de le voir par l'exemple comparatif des Jutes
et des Saxons. N'y eût-il, pour nous éclairer à leur sujet, que la
298 LA SCIENCE SOCIALE.
difl'érencc des établissements qu'ils ont choisis dans la Grande-
Bretagne, nous pourrions juger de la difterence fondamentale
de leurs occupations et de leurs préoccupations.
Les Jutes avaient conservé à leur conquête le nom de Kent.
Il était antérieurement connu par le commerce et la navigati<jn.
Les Savons donnèrent leur nom au pays qu'ils venaient créer.
ils rappelèrent Saxe du Sud, Sus.^c./ . Par cette désignation du
Sud, ils manpiaient leur autonomie à l'égard des Saxons qui
s'étaient trouvés mêlés à la conquête du Kent. D'ailleurs, d'au-
tres bandes saxonnes ne tardèrent pas à arriver, et elles se dis-
tinguèrent toutes entre elles par l'orientation des territoires
(ju'clles occupèrent : Sussex, Esscx, Wessex, Middlesex, c'est-à-
dire Saxe du Sud, Saxe de l'Est, Saxe de l'Ouest, Sa.ve du Centre.
La plaine haute que nous avons décrite tout à l'heure, et que la
colonie saxonne dont nous parlons occupa peu à peu tout
entière, porte encore aujourd'hui le nom de Sussex, sur le ver-
sant de la Manche, et le nom analogue de Surrrj/, c'est-à-
dire lloyaume du Sud, Su/h Ricc en sa.xon, sur le versant do la
Tamise.
L'installation des Saxons dans le Sussex présente, si on s'en
tient aux traits londamcntaux et essentiels, le spectacle ipii
s'est reproduit douze cents ans après dans l'occupation première
(if rAniéri(]ue [»ar la même race. Aux Ltats-l'nis comme au
Sussex, des colons de formation particulariste sont venus, après
les marchands, établir de libres domaines sur la c<^te forestière,
dans im pays occupé par des peuplades (jui vivaient, mol)iles
et batailleuses, sous le régime du clan, et <pii ont été éliminées
malg-ré leur vaillance naturelle, ou se sont retirées (relles-mènies
par une invincible répulsion pour la vie sédentaire et laborieuse.
I^es nouveaux venus n'ont guère tardé à s'étendre à travere
l'immense continent justpi'au versant des grands massifs mon-
tagneux (le l'Extrême Ouest, faisant partout reculer les indi-
gènes, comme sui* le petit continent bi'etou les Saxons oui ra-
pidemenl n^poussé les ('.elles jusipi'au pied des hautes montagnes
I1IST01HI-: Di; LA FoHiMATlON l'AllTlCULAKlSTE. -i!»'.'
occidentales. Et , l)ieii que le nouveau peuplement américain
se soit composé de diverses populations européennes, le groupe
particulariste a fini par prédominer et par donner sa forme à
tout le reste. C'est exactement ce qui s'est produit en (irande-
Bretagne, où d'autres sont survenus après les Saxons, comme
nous le verrons, mais n'ont pu prévaloir contre la formation
saxonne .
Ainsi, la même race a recommencé, à plus de mille ans de
distance, la même entreprise. Elle Ta recommencée seulement
sur un plus vaste théâtre, en masse plus considérable et avec
un outillage plus puissant. C'est pourquoi les événements ont
pris en Amérique une étendue plus formidable et une marche
plus précipitée. Mais, de part et d'autre, les résultats ont été
les mêmes, en ce sens qu'ils sont de même nature et attestent
les mêmes forces sociales.
Si nous voulons comprendre l'histoire de l'Angleterre, re-
présentons-nous donc ce petit continent comme « une Amérique
d'essai », que la Providence a taillée dans des proportions ré-
duites et qu'elle a rapprochée de l'ancien Monde, de sorte que
la race saxonne y a trouvé un premier champ de développe-
ment, mesuré à la faiblesse de ses commencements.
Voyons d'abord l'installation de la première colonie pure-
ment saxonne dans le Sussex. Nous avons décrit le territoire.
Elle aborda à Cymenshore, du côté de la baie de Wighit, « tout
près d'une bourg-ade appelée aujourd'hui ^Yitte^ing• (V, Reclus,
t. IV. p. i72, carte 103), dans l'angle sud-ouest du présent comté
de Sussex. Le bruit de ce débarquement s'étant répandu, les
Bretons d'alentour vinrent aussitôt charg-er les Saxons. Il v
avait là plusieurs chefs bretons. Au lieu de combiner leurs
mouvements et de se prêter mutuellement appui, ils s'en ve-
naient successivement et séparément se ruer sur les Saxons,
qui, eux au contraire, formés en phalange serrée, n'eurent pas
de peine à triompher de ces bandes sans discipline. Ainsi,
tous les Bretons furent vaincus les uns après les autres [Chro-
iiicon Saxonicum, Henri de Huntindgon). Et, non seulement re-
.'{00 LA SCIENCE SOCIALE.
poussés, mais fort maltraités, puis attaqués à leur tour, ils
n'eurent bientôt plus de refuge que la « Forêt », le Wcald. der-
rière les South-downs. A. de la Borderie, p. VO.)
« Ils s'y rassemblèrent comme un essaim d'abeilles : confjrerjali
simt itjitur Britanni fjuasi apes, » dit Henri de Ihinting-don. Ne
semble-t-il pas qu'on entende le bourdonnement de cette cohu»-
dans la profondeur dos bois?
F^es Saxons firent une battue en bon ordre, et les Bretons, jetés
probablement du côté du Kent, qui ne trouvait pas bonde les rece-
voir quand ils se présentaient en nombre, s'enfermèrent dans une
ancienne citadelle romaine aux confins de la Forêt : la citadelle
d'Andérida, Anderidu' ca-itritm, en saxon Andrrdrs cea.ster. Le
])locus commença. Il amena la famine. Quand les Bretons furent
à demi morts do faim, les Saxons donnèrent l'assaut. La place ne
fut prise que de vive force. Tous ceux qui y étaient, périrent, et
il n'y re.sta pas un Breton vivant : « interfecerunt oinnes qui ni
incolerent, adro ut ne unus lirifo ibi sujtcrstes fticrit. {Chronicoii
Sa.roniciini).
Voilà comment le pays de Sussox fut rendu vacant. Les Saxons
ruinèrent .Vndérida de fond en comble. .Vu \ii siècle, les ruines
s'en voyaient encore, parait-il, dans un lieu désolé. Mais la situa-
tion précise de ce lieu est devenue aujourd'hui un problème pour
les savants.
La j)ctitc colonie du Siissex, si bien campée dans son repaire,
n'était qu'une avant-garde. Klle avait recruté dans la Plaine
Saxonne les émigrants les plus pressés ot les plus aventureux.
Mais, le mouvement étant donné, la grande émigration prit cours :
ot. an lion d'aller cliorchor nu endroit i)ion formé comme le
Sussox, elle alla au delà, à l'onost. sur la môme côte, où le pays
s'ouvre et s'étend, do l;i baio de Wight au\ montagnes de Cor-
nouaillos, en une plus laige plaine entre la Manche et la Tamise
(jui s'écartent l'une dclautro. Ce tei'ritoire, qui comprend aujour-
d'hui les comtés de liants, Borks. Wilfs. Dorsct et Somerset, prit
le nom de ]Vessrx. c'est-:\-diroSaxe do l'Ouest. i.\tlas srénéral ilc
Foncin, -i.").)
HISTOIRE DE LA FOHMATION l'AUTICULARISTE. 301
Cette seconde expédition de purs Savons, (pii reçut pendant
plus de trente ans des arrivées nouvelles, fut dirigée par Ccrdic.
Encore un chef otliniquc! Il a, de par la tradition saxonne, sa
généalogie en règle, qui \o fait descendre d'Odin en personne,
au neuvième degré.
C'est en 495 qu'il aborda, lui aussi, dans la baie de Wiglit, à
Caldshot, ou Caldshore {c'est-à-dire rivage de Cerdic). Il fut reçu
par les Bretons exactement comme avait été reçue la colonie du
Sussex et il les refoula de même. Il occupa d'abord le Hampshire
ou liants, au nord de Southampton (dont le nom signifie : Ville du
sud du liants). Il s'établit ainsi entre le Sussex et la vallée deTAvon,
où est Salisbury. De là la colonie, en une trentaine d'années,
s'étendit, à l'ouest, jusqu'à la Severn inférieure et jusqu'à l'isthme
de la Cornouaillcs, et, au nord, jusqu'à la boucle la plus septen-
trionale de la Tamise, ouest Oxford. Ce futunbel épanouissement.
On mesure assez la dill'érence qu il y avait entre cette large
colonie, qui occupait une des plus notables parties de l'Angle-
terre, et la petite colonie du Sussex ou le petit établissement du
Kent. Aussi conçoit-on aisément que le Sussex en soit venu à se
fondre avec le Wessex. C'est ce qui se fit presque aussitôt et sans
bruit. Quant au royaume de Kent, ses destinées, d'après ce que
nous avons vu de la manière d'être des Jutes, étaient évidemment
bornées et, cent dix ans environ après la mort de Cerdic, il était
réuni, lui aussi, au Wessex, à travers quelques péripéties (645;
réunion définitive en 823). De plus, Cerdic avant de mourir (534)
avait assuré la mer libre à sa colonie, en reprenant l'île de Wight
(530), probablement sur les Bretons qui, semblerait-il, y étaient
rentrés. Il y extermina, dit Bède, tout ce qui s'y trouvait d'indi-
gènes.
Par ces décisives extensions, Cerdic, contemporain et, à plus
d'un égard, émule de Clovis, est bien le chef odinique duquel
date véritablement la prise de possession de l'Angleterre par les
Saxons. Ce n'est, à vrai dire, ni d'IIengist, ni des Jutes du Kent,
ni des Saxons du Sussex, mais de ceux du Wessex que nous allons
voir descendre, comme de sa source, toute l'histoire sociale des
Anglais.
■{0:2 LA SCIENCE SOCIALE.
Cette colonie du Wessex eut pourtant ali'aire à forte partie.
C'est contre elle que s'exer(;a la prouesse du fameux roi Arthur,
le héros celte, et celle de ses chevaliers de la Tahlc Konde. On
comprend que la grandeur de l'attaque poussée par ces vigou-
reux Saxons du Wessex ait exalté le mérite de ceux qui ont
essayé, quoicpic en vain, d'y résister. De là ce qu'a d"épi<[ue la
légende d'Arthur. C'est peut-être ce dont ou ne s'est pas assez
rendu compte, quand on s'est étonné des proportions que les
Bretons ont réussi à donner à ce personnage, homme de génie
peut-être en son genre, mais d'un génie terriblemenf celtique.
Il est clair que la perte du vaste territoire du Wessex était pour
les Bretons un désastre autrement décisif et solennel (pie n'avait
pu l'être celle de la pointe du Kent ou de la plaine fermée du
Sussex. Ce fut pour eux l'angoisse suprême, comme pour les
Troyensla chute d'Ilion; et cette angoisse se traduisit par une
épopée nationale, tout ensemble pathéti([ue et h;\hleuse, comme
est parfois l'héroïsme des races inférieures, touchant en même
temj)s <(ue vaniteux. Ouiconquo voudra bien lire les chants dos
Bardes de cette époque, y trouvera un lyrisme qui s'ada[)tcrait
sans trop de peine X la guerre d'indépendance de quol(]ue noble
et vaillante tribu des Indiens d'Améri([ue.
En dépit des prouesses d'.\rtiuir et de ses chevaliers, le Wes-
sex fut complètement vidé de Bretons, be procédé d'élimination
fut très simple. A mesure que les Saxons avaient besoin de terre
cultivable, ils entamaient le territoire ennemi. Les Bretons fai-
saient d'eux-mêmes le vide. S(don leur manière de combattre,
la manière nomade. Par un retour olfensil", ils fondaient ensuit»^
à l'improviste sur les Saxons, qui se contentaient de leur résister
sur |)lace et de garder le sol conquis. Très sur[)ris de voir (pu-
ces gens, (|u'ils n'avaient pu faire reculer, ne couraient pas A
leur tour sur eux, ils enregistraient l'atlaire comme incertaine
ou, plus souvent, comme une victoire. Cette illusion de leurs
Bardes a fait une grande partie de la gloire d'Arthur. Kt cette
illusion n'est pas .sans persister. lU Breton de ces temps-ci. un
historien distingué, M. Arthur de la Borderie. ne mauqu(> pas,
toutes les fois (pi'il voit les Saxons s'arrêter dans leur marehe
UISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. .'i03
à une nouvelle limite, de rattribiier au succès pei'sistaut des
armes celtiques. Mais, de succès en succès, il constate (|ue les
Bretons vident le terrain .
Les Bretons évincés ne se réfugièrent pas seulement dans les
Hiontacnes de la Cornouailles ou du pays de Galles, au delà de
la Severn : ils passèrent en masse de l'autre côté de la Manche,
dans r.\rmori(jue. et c'est de cette célèbre exode qu'est venu à
cette partie de la T.aule le nom de Bretagne qu'elle porte encore.
Le territoire entier du Wessex fut ainsi rendu vacant. Des his-
toriens récents, très intrigués do ne pas trouver trace d'une
population celtique demeurée au milieu des Saxons, ont imaginé
([uelle avait disparu de l'histoire parce qu'elle s'était fondue
avec les vainqueui's en retournant au culte païen, ce (]ui est de
toute invraisemblance pour qui connaît l'état social et religieux
de ces Celtes. Mais les mêmes auteurs sont obligés d'avouer qu'il
ne reste de pareille chose aucun vestige. Un peu de science so-
ciale leur aurait fait voir qu'il n'y a pas lieu de suppléer ici aux
témoisnages de l'histoire.
Le territoire saxon, en Angleterre, s'accrut à la même épo-
que 530 i par l'arrivée d'une troisième colonie qui alla se poser
au nord du Kent, au delà do la Tamise. Cette colonie addition-
nelle, peu considérable et que le Wessex absorba comme les
autres, donna au pays les deux noms d'Essex, c'est-à-dire Saxe
de l'Est, et de Middlesex, c'est-à-dire Saxe du Centre, qui cor-
respondent l'un aux bassins des petites rivières cùtières au nord
de la Tamise, l'autre à la région de Londres, au nord de la
Tamise aussi.
Maintenant que nous connaissons l'ensemble des territoires
occupés à l'origine par les Saxons en Grande-Bretagne et le
mode de cette occupation, il nous faut voir les institutions
qu'établirent les conquérants sur ces terres riches et vacantes.
Elles sont d'une simplicité extrême. Elles se réduisent, comme
on doit le prévoir, 3l\\ domaine iwivé indépendant.
Le sol était dégarni de possesseurs : les colons se créèrent.
."{04 LA SCIENCE SOQALE.
comme dans la Plaine Saxonne, des domaines à leur guise. Us
n'eurent pas de difficulté à se maintenir indépendants chacun
sur sa terre : le chef odiiiiquo (jiii les avait conduits n'avait de
soutiens qu'eux-mêmes; il ne trouvait pas, auprès de lui, pour
les dominer en s'appuyant sur elle, une population faite au
réerime communautaire. Aussi, son rôle fut-il siiiiruliérement
précaire et restreint, et nous verrons que c'est le rùle au(piel
la race saxonne demeurée pure a sans cesse ramené le pouvoir
souverain chez elle. Le chef odini(jue était simplement considéré
comme un « spécialiste », qui prenait spontanément la sollici-
tude, d'ailleurs intéressée, de provoquer une action commune
dans ce qui, ;"> un moment donné, pouvait requérir le concours
de tous. On était tout d'sposé à répondre à cet appel lorsqu'il
paraissait justifié. On faisait en cela conmie des irens désireux
d'hyeiéne publique, (jui écouteraient volontiers un chimiste
e\[»ert et se conformeraient par un libre acquiescement indivi-
duel aux mesures générales qu'il proposerait.
Ceci est si vrai, qu'il n'en allait pas autrement alors même
(ju'il s'agissait de la guerre, qui était la spécialité fondamentale
du chef ()dini([ue : « Quand la nécessité de la défense ou le désir
de l'attaque poussaient le souverain, dit (iuizot, il envoyait dans
les bourgs et dans les campagnes un messager portant une épée
nue qui criait : Quiconipie ne veut pas être tenu pour un homme
de rien, (piil sorte de sa maison et vienne combattre! » i //i>7.
(IWnf/lcln'rr, p. 30.) Et sortait (jui voulait, Kt, plus d'une fois,
l'histoire en témoigne, personne ne sortit. C'est ce (jui arriva,
entre autres, au fameux Alfred le (irand, la première fois qu'il
essaya de marcher conlic les Danois envahisseurs.
Le meilleur moyen pour le chef d'arriver à une action com-
mune était de convoqu(M- à une réunion générale, comme on
<(>nvo(pie aujourd'hui un i/ifrft'/n/, cl de (hdibérer avec les
assistants sur l'entreprise en <piestion. .Mais là, comme tout
A l'heure, venait <jui voulail bien. Kt, i\ la grande dill'érence
tics Celtes, hommes de clan, a (|ui la lidélité communautaire
faisait un devoir ù chacun de répondre avec euqjressement,
j'all;iis (lire avec acharntMnenl. à l'appel du clief. les Saxons ne
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 305
se dérangeaient pour aller à rassemblée qu'à raison de Tintérèt
que chacun d'eu.v pensait y avoir. Celait ainsi une convocation
non de sujets ou de fidèles, mais de libres intéressés.
Et, comme le domaine sur lequel chacun comptait unique-
ment était (le beaucou[) rintérèt majeur, il arriva très rapidement
que ceux dont le domaine réclamait le travail personnel et la
surveillance exacte, se dispensèrent d'aller perdre leur temps
aux réunions nationales. J'ai vu, en Suisse, le même sentiment
dissuader beaucoup de paysans de se rendre à la Landseemeinde.
au champ de mai. Les historiens signalent cette indiflférence bien
caractéristique. Elle fut telle que l'assemblée qui s'appelait
d'abord Fo//»7?jo/, c'est-à-dire réunion du peuple, prit peu à peu
le nom de Witenagemot, c'est-à-dire réunion des prud'hommes,
des sages, de ceux qui ont une compétence spéciale et qui sont
les représentants naturels de leurs pareils.
Le Witenagemot fut ainsi composé, pour une part, des pro-
priétaires riches, gens de plus de loisirs et plus intéressés dans
les événements à raison même de l'importance de leurs affaires,
et, pour l'autre part, des notables, des plus sages, des plus
prud'hommes parmi les petits propriétaires. C'est de cette der-
nière catégorie, soutenue tacitement par le suffrage public, que
l'assemblée tirait son nom de Witenagemot. L'appellation cou-
rante de ces prud'hommes non officiels était icitan, vieux mot
analogue à icheman. Quant aux riches propriétaires, on les appe-
lait, suivant l'importance de leur propriété, thanes ou aldermen.
L'alderman était plus riche que le thane. qui déjà était un pro-
priétaire important.
Les \vitans. thanes et aldermans composaient donc, en fait, la
réunion publique et nationale. D'ailleurs tout Saxon avait le droit
d'y venir.
Ou le voit, il n'v a ici ni aristocratie militaire, ni aristocratie
de naissance ; il n'y a que des propriétaires tous égaux endroit,
mais s'en remettant spontanément et librement à la sollicitude
des plus intéressés, des plus riches et des plus entendus dans les
affaires d'intérêt commun, préférant d'ailleurs de beaucoup
;>06 LA SCIENCE SOCIALE.
s'occupei" de leurs affaires personnelles, de Ifur domaine, lors-
qu'il rcclainait tous leurs soins. Pas trace quelconque de féoda-
lité, de subordination d'un propriétaire à un autre, d'un do-
maine à un autre. Et ceci n'a rien de surprenant, car il n'y avait
aucune raison, aucun besoin de créer ce système féodal chez les
Saxons d'Angleterre que rien n'empêchait d'<Mre libres, que
leur souverain dominait si peu.
Par une entente commune résultant des délibérations succes-
sives du Witenaizemot, l'usage de trois contributions aux néces-
sités publiques s'était établi. On contribuait : 1" pour la création
et l'entrclien des citadelles; 2° pour la création et l'entretien
des ponts; 3" pour le logement et l'alimentation des hommes
faisant la guerre, quand il y avait lieu.
Le chef odinique, le souverain, désignait dans chaque localité
d'une certaine étendue un grand propriétaire qui veillait à la ré-
colte des subsides accordés : c'était le Slieri/f. Son nom vient de
shin-, c'esf-c\-dire part, portion, division. api>ellation donnée à
la portion du pays où il avait à rcnq^lir sa mission.
<Juant à la justice, c'étaient les voisins qui se chargeaient de
l'assurer. On se comptait donc par dix e( par cent domaines, dans
chaque shire, pour se rendre responsable de la justice. Klle élait
due par les groupes de dix ou de cenf, suivant rinq)orlanco du
cas. Dans chaque groupe, l'entente commune désignait le [wo-
priétaire (jui devait s'occuper d<^ diriger les aifairos, eu recevant
les plaintes, et en prenant [)armi les autres propriétaires des
jurés pour juger le cas sous sa direction. Si le uroupe ne réus-
sissait pas à mettre la main sur le coupable en fuile, le groupe
indemnisait la victime du méfait, par la raison <|ue le coupable,
appartenant au i^roupc, faisait partie de la di/.aine ou de la cen-
taine (jui (levait la justice.
Mais il en était ici comme pour le W itenauemot : les Saxons
avaient si peu de goAt pour les all'aires pnblifjucs, qn ils lais-
sèrent bien vile le pro[)riétaire élu juger seul, ce dont on le sa-
vait très capable, puis(|u'il était désigné par l'opinion pnbli(|ue.
Il arriva même souvent cpiils néuligèrent d'élire un d'entre eux
à cet ell'et. n(^ sentant pas vivement la nécessité <r»ine organisa-
HISTOIRE DE LA FOKMATIÛN PARTICULARISTE. .')07
tiou de justice : los méfaits sans doute n'étaient pas communs
ou s'arrangeaient à l'amiable entre les intéressés, selon la ten-
dance saxonne.
C'est ce qui fit que peu à peu le souverain désigna d'oilice le
propriétaire capable de rendre justice à la satisfaction" du voi-
sinase.
Tels sont les McKjistrutcs, choisis sur la désignation de l'opinion
publique par le souverain parmi les propriétaires de la loca-
lité.
Nous voilà terriblement loin, et de la Féodalilé, et de la
Truste !
Eh bien, ce sont là les institutions que nous allons voir traver-
ser tous les temps et toutes les crises en Angleterre, parce que,
alors même que quelque souverain fera effort pour les sup-
primer, elles renaîtront comme la seule combinaison de pouvoir
public conciliable avec la pleine indépendance de chaque par-
ticulier se suffisant spontanément par son domaine, sans le
secours ni du suzerain, ni d'administration royale : sans Féo-
dalité et sans Truste.
Cette combinaison, nous venons de le voir, naît en ellet natu-
rellement de la condition fondamentale du Saxon, indépendant
dans son domaine : il n'a pas besoin de quelque chose de plus
compliqué, ni de plus puissant, qui ne ferait que le gêner et
l'importuner.
Ces institutions étant données, ce que les Saxons trouvèrent
dans la richesse du sol de l'Angleterre, ce fut d'avoir toujours
parmi eux des propriétaires qui s'élevassent assez haut dans le
développement de leurs propriétés pour fournir des hommes
capables de concevoir et de soutenir les intérêts publics et na-
tionaux, qui requièrent des aptitudes supérieures formées dans
la vie privée.
C'est ainsi que le gouvernement du pays, alors même que les
intérêts ont pris un développement immense et ont embrassé les
Deux-Mondes, n'a point échappé à la classe des libres proprié-
taires de domaines, agissant tous par l'initiative propre et non
30S LA SCIENCE SOCIALE.
par les obligations de la F«''odalité ou par la domination de
TAdministralion publicjue : La propriété individuelle libre a
gouverné spontanément sans Féodalité et sans Truste I
Mais ce qui est intéressant à voir, ce n'est pas seulement l'ins-
tallatiou de ce type saxon pur et son dévelop[)ement sur un sol
ricbe et vacant : c'est encore et surtout la manière dont il a
triompbé de tous les obstacles que les événements sont venus
lui apporter.
C'est ce que nous verrons en étudiant la rencontre successive
des Sa.\ons sur le sol même de l'Aniflelerre avec les Angles, les
Danois et les Xormands.
Henri de Tocrvillk.
[La sitifr au in'ocliain numcro.)
ESSAI SUR LE TYPE GASCON
LA LANDE ET LA VALLEE
On s'accorde pour désigner sous le nom de Gascogne le pays
situé au sud de la Garonne, et qui s'étend jusqu'aux Pyrénées. Ce
mot de Gascogne doit éveiller certainement dans l'esprit de beau-
coup de lecteurs, l'idée d'une région produisant une population
à caractère bien déterminé. Ce type est devenu classique et l'on
en a même exagéré parfois les caractères réels au point d'en faire
des caractères conventionnels. En fait, ceux qui ont affaire à des
Gascons sont généralement frappés par un je ne sais quoi de parti-
culier dans leurs manières, leur langage et leurs procédés. La pro-
vince a donc bien sa marque de fabrique. Souvent on entend parler
de Gascons qui arrivent avec peu d'efforts en apparence à se faire
des situations brillantes danslindustrie, le commerce, les profes-
sions libérales, la politique, et l'on est tout étonné d'apprendre que
des gens réputés plus travailleurs et plus sérieux restent dans des
situations secondaires. Les littérateurs, mainte et mainte fois, et à
diverses époques, se sont fait l'écho de ce sentiment du public. Il
y a peu de temps, un poète provençal mettait sur la scène un
aventurier du xvii® siècle qu'il croyait Gascon et qui ne l'était pas,
et l'on sait quel succès le public parisien, qui n'y regardait pas
de si près, fit à ce « cadet de Gascogne ».
Le lecteur de la Science sociale^ pénétré de cette idée que
l'homme est en grande partie le produit de son milieu, pour-
T. iXXII. 21
310 LA SCIENCE SOCIALE.
rait iinag-iner (jiic le type gascon est le produit (Funo région
naturelle parl'aitement homogène, et comportant un genre de
travail caractéristique tout comme le Tartare est le produit de
la steppe, le Norvégien celui des liords, le Touareg celui des oasis
du Sahara, etc.
Or, si l'on examine, sur ime carte de France, la partie de notre
pays qu on désigne sous le nom de Gascogne, au lieu d'une seule
région naturelle, on en trouve deux ahsolument dissemhlahles :
d'une part une plaine sablonneuse, la Lande, et d'autre part un
éventail de vallées séparées par des coteaux. Le point d'ouverture
de cet éventail se trouve à lest de Béam, aux environs de Tarhes.
Dans ces vallées courent divers cours d'eau aftluents de la Garonne,
ou tributaires de FAdour. Les coteaux qui les séparent, n'ayant
(pi'unc médiocre élévation, permettent de faciles communications
entre les vallées.
Et pourtant, il sort des Gascons de ces deux régions. Voilà un
fait qui parait bien étrange. La science sociale pourtant est eu
droit de chercher à l'expliquer. Oi'. elle ne peut le faire qu'en
ayant recours à la méthode analytitjue. Il nous faut donc étudier
séparément ces deux régions pour chercher <i voir si l'une d'elles
ne réagit [)assui- l'autre de façon ;\ produire un ellcl commun, et
même si un troisième facteur d'une autre nature n'est pas venu
s'ajouter à l'influence propre du Lieu.
Kn sciencesocialc, comme en toute autre science, il faut procéder
en allant du simple au complexe. Si on se trouve en présence d'un
fait composé d'éléments divei-s, on doit, pour en faire l'analyse,
s'attacher d'abord à considérer les éléments les plus simples. Dans
le cas qui nous occupe, IT'lément le plus sinqde n'est pas difficile
à distinguer; c'est la Laiid(>. G CnI donc [)ar la Lande (jue nous
devons commencer notre étude. Nous allons donc énumérer rapi-
dement les particularités locales que nous oll're cette région. iMu-
sieui's des traits (pie nous allons signaler peu\ent se rencontrer
ailleurs, mais cm'tains d'entre eux sont absolument distinctifs. «t
l'ensemble de ces petits détails nous fera comprendre, au moins
dans ses grandes lignes, (juelle variété sociale la partie orri-
diMitale de la (iascogne était su.sceptible de donnei".
ESSAI Srn LE TYPE GASCON. 311
I. IIOMMK DE LA LANDK,
La Lande est oiiginairement une immense plaine sablonneuse
et infertile, une steppe pauvre. Aujourd'hui, elle est plantée de
pins dans presque toute sa surface ; mais autrefois, c'est-à-dire
dans le milieu du siècle dernier, elle présentait d'immenses
étendues de bruyères et d'ajonc. Dans certains lieux spécialement
favorisés se trouvaient des bois de pins qui prenaient quelquefois
les proportions de forêts immenses.
La steppe landaise était l'ancien lit de la mer à l'époque plio-
cène. A une profondeur variable qui parfois atteint un mètre,
parfois même à effleurement, se trouve lalios, grès composé de
matières organiques, d'alumine, de silice, de potasse et de fer.
L'épaisseur de la couche varie entre 0"\10 et 0"',50. L'aliosest
parfaitement perméable; c'est un fait aujourd'hui définitivement
établi grâce aux expériences de MM. Lalesque, Pallas et Fréchou.
Une particularité curieuse de l'aliosest sa capillarité: à une épais-
seur de 0™,50, les plantes peuvent recevoir l'humidité du dessous.
La couche sous-sablonneuse arg-ileuse est imperméable. Elle est
à peu de distance du sol. De là vient que, pendant l'hiver, une
grande masse d'eau est retenue au travers du sable, et fait du
pays tout entier un vaste marécage. Pendant l'été, particulière-
ment sec dans ce pays éloigné des chaînes de montagnes, une par-
tie de cette eau est absorbée par l'évaporation, l'autre partie a
traversé l'alios par suite de sa perméabilité. Il en résulte une
sécheresse absolue à la surface du sol.
Par suite de ces conditions naturelles, la Lande a été dans sa
plus grande étendue, et jusqu'au milieu du siècle dernier, un
pays affreusement malsain et inculte. Après diverses tentatives
infructueuses pour arriver à l'assainir et à le mettre en valeur.
M. Chambrelent eut l'idée de faire creuser des fossés d'écoule-
ment appelés crastes. Sur ce sol ainsi amélioré, on planta des
pins, ce qui l'assainit encore davantage. Une loi de 1832 vint
obliger les communes à planter de pins leurs parties stériles.
A défaut des communes, l'État devait faire les plantations à ses
."{12 LA SCIENCE SOCIALE.
frais, et percevoir les produits jusqu'à complet remboursement.
Il y a cepeiulant çà et là. dans la Lande, des lieux qui ont une
constitution idéologique dili'érenlc. Ce sont des mamelons ar-
gileux ou calcaires d'environ 10 mètres do hauteur, et qui
('•talent comme des îlots à Tépoque pliocène, alors que l'ensemble
du pays était submergé. 11 conviendra même de signaler un
soulèvement de nature calcaire oi)liitique parallèle à larèle des
Pyrénées, qui va de Mimizan à Roquefort, se prolongeant en-
suite jusqu'à Barbotan.
Le pâturage de la l^nde est pauvre. S'il est une espèce d'ani-
maux susceptible de se contenter d'un pâturage pauvre, c'est bien
l'espèce ovine. Et cependant les brebis delà Lande sont des brebis
Ijien dégénérées. Klles fouruisseut une laine peu abondante et de
qualité médiocre. Il arrivait autrefois, dans les endroits les
plus pauvres, qu'on supprimait un agneau sur deux alin de
réserver au survivant le lait des deux mères.
Les vaches landaises, élevées en troupeaux appelés dans le
pays « baccades », sont, comme les brebis, d'une qualité très
médiocre. Elles ne produisent pas de lait, et sont élevées uni-
(luemcnt pour la boucherie. A l'heure actuelle, les Landais, qui
font quotidiennement usage de lait, out des vaches bretonnes; ils
n'ont jamais songé à améliorer les races de leur pays.
Les voyageurs ont de tout temps remarqué dans la Lande des
troupeaux de vaches et de brebis rachitiques et très maigres.
Il y a peu de temps, pour les travaux de culture et de trans-
port, les Landais avaient une paire de vaches. Comme le four-
rage était peu abondant, ils leur présentaient la nourritun' à la
main pour que rien ne s'en perdit. Ils leur donnaient même
une sorte de l)ouillie faite avec des noi\. lorsqu'ils avaient des
noyers autour de leur demeure.
Aujourd'hui, dans la Lande, les vaches de travail ont été
presque partout reuij)laeées pai- des mules. La nourriture de ces
animaux est plus éeoiiomi(]ue et le travail se l'ail plus vile.
Les Landais élevaient autrefois des chevaux. Ils avaient par-
fois à leur disposition des endroits particulièrement marécageux,
ou i)ien situés sur les bords des ruisseaux, et dans lesquels,
ESSAI SIR LE TYPE GASCON. 313
gTAce à la fraicheur qui s'y maintenait toute l'année, poussait
une herbe line propre au pâturage du cheval. Quand celte herbe
n'était pas suliisamnient abondante, les Landais pratiquaient
l'écobuage et, sur le sol ainsi amélioré, les pluies d'été faisaient
pousser un peu d'herbe.
Les chevaux des Landais sont élevés sans soin et avec des pro-
cédés routiniers. Leur nourriture est souvent insuffisante, et on a
la mauvaise habitude de les laisser dehors exposés à toutes les in-
tempéries. Ce sont en somme des animaux de médiocre valeur,
et pourtant ils sont appréciés, ainsi d'ailleurs que les vaches, à
cause de leurs habitudes de sobriété et d'endurance.
L'art pastoral était autrefois rendu plus difficile par la pré-
sence dans les bois de pins dinsectes connus sous le nom de
taons. B. de Saint-Amans (1), qui voyageait dans le pays à la fin
du xviii' siècle, nous apprend que, dès le commencement de
l'été, on faisait sortir les troupeaux de vaches des taillis pour les
conduire dans la rase lande. Depuis l'assainissement du pays,
cet inconvénient est devenu moindre.
Il convient d'ajouter que, pendant l'été, le séjour de la rase
lande est rendu très pénible par suite de la réverbération du
sol. Les bergers sont obligés de faire paître leurs troupeaux
pendant la nuit.
Les vastes étendues de bruyères ont rendu avantageuse l'in-
dustrie des abeilles. L'auteur du Codex de Saint-Jacques de Gom-
postelle et les Mémoires du président de Thou s'accordent à
reconnaître dans le miel une des principales richesses de la
Lande. Le miel de la Lande est bon. mais il serait au moins égal
à celui de Xarbonne, prétendait le baron d'Haussez (2), si l'on
avait la précaution de tenir les ruches un peu élevées au-dessus
du sol et si on les entourait de plantes odoriférantes. Or, les
Landais laissent malheureusement leurs ruches posées à terre,
exposées à l'humidité et au milieu de plantes de toute espèce.
Ils n'ont même pas renoncé à lusage barbare de faire périr les
abeilles pour avoir le miel.
(1 B. de Saint-Amans, Voyage pittoresque dans les Landes.
(2) Voy. Baron d'Haussez. Études administratives sur les Landes.
31'» LA SCIENCE SOCIALE.
Les seules céréales cultivées sont le seiirle et le mil il v a
lieu de distinguer entre le mil proprement dit et le panis qui
est plus petit I. On trouve du l)lé dans les parties calcaires que
nous avons indiquées.
Le seigle et le mil sont cultivés selon le mode traditionnel,
c'est-à-dire dans les mêmes pièces et par rangs alternatifs. En
octobre, après avoir ouvert le sol, « piqué », comme on dit dans
le pays, avec une charrue de bois dont la pointe seule est en fer,
on dépose le fuuiier sur lequel on répand la graine de seigle. Un
recouvre le tout de sable, et l'on obtient ainsi des billons que
l'on sarcle quelque temps après pour empêcher les mauvaises
herbes de pousser. Le dépi([uage, ({ui se fait aujourd'hui à la
machine à vapeur, se faisait autrefois au fléau et deman<lait
beaucoup de temps. Après les travaux de la moisson et du dépi-
quage, on laboure de nouveau pour remuer le sable.
Le mil est semé en mai entre les rangs du seigle. En juillet,
après la moisson, on sarcle les pieds de mil avec la bêche, on les
chausse, et la récolte se fait en octobi-e. On sème un hectolitre de
seigle et on obtient douze ou treize pour un en moyenne. Le
rendement du mil est à peu près le même. En octobre, on picpu*
de nouveau la terre pour semer le seigle à la place où l'on vient
de récolter le mil.
Il est à remarquer que dans cette culture les travaux à la
bêche sont très nombreux. Les pièces de terre paraissent tra-
vaillées c«mimc des jardins; c'est ce qui faisait dire au président
de Thon à la lin du seizième siècle que les Landais travaillaient
mieux leurs terres que les pavî^ans du reste de la tiascogne. La
culture du mil et du seigle occupant la [)lus grande partie de
rex[)l«>itation en moyenne cinq hectares sur six), l'assolement
consiste à mettre chaque année le mil au rani: (pi'oecupait le
seigle l'année précédente, et récipro(juemenl.
L'abondance du fumier ijui provient du troupeau, et qu'on
augmente avec de la bruyère coupée dans la Lande, vient remé-
dier à la pauvreté du sol.
Il convient de signaler la eh.in\ rière, pièce de terre où l'on ré-
colte du ciianvre que l'on lile et (|ue l'on fait tisser par un tisse-
ESSAI SDR LE TVI'E GASCON. 31"»
rand du voisinage. On a ainsi de la toile pour des draps et des
serviettes.
on fait aussi (juelques cultures accessoires, des haricots, des
pommes de terre, des topinambours.
Dans cette culture, les travaux à la bêche sont encore les plus
nondjreux. Autrefois, quand lescommunautésétaicntnombreuscs,
les femmes en avaient toute lacharse. Les hommes se réservaient
le travail attrayant de la conduite des troupeaux, et, lorsque l'oc-
casion se présentait, les travaux de transport avec le vieux char
à quatre roues traîné par les vaches de travail. Aujourd'hui en-
core, les femmes ne savent pas tricoter; ce sont les hommes qui
remplissent cet office en gardant les troupeaux.
Les surfaces cultivées sont de 5 à 10 hectares. Autrefois, on
ne cultivait guère que pour les besoins de la famille, et pour
faire la part du propriétaire du sol dont on était le tenancier ou
le métayer. Cette part, qui varie selon les régions, est le plus sou-
vent du tiers de la récolte.
Il y a peu de temps, il existait dans la Lande, et aujourd'hui
encore il existe, dans quelques parties reculées de cette région,
des communautéspastoralescomprenant jusqu'à trente personnes.
Dans ces anciennes communautés, le père était le chef, et à sa
mort, c'était sa veuve, la daoumne domina , ([ui prenait la direc-
tion. Le chef de famille ne travaillait point, il se contentait de
diriger. C'était lui qui entrait en relation avec les étrangers. 11
tenait la bourse commune et prenait part aux repas.
Les enfants restaient au foyer et s'y mariaient, quand toutefois
ils n'entraient pas comme gendres ou belles- filles dans une com-
munauté voisine. Ils ne restaient point célibataires comme dans
les régions à pâturages restreints des Pyrénées telles que la vallée
d'Ossau, décrite ici même par M. Butel. Il faut en chercher la
raison dans l'étendue du sol disponible et dans la multiplicité des
travaux auxquels il était possible de se livrer : exploitation du bois
de pin, industries diverses, ainsi qu'il sera dit dans la suite de
cette étude.
La plupart des ménages dans la Lande ont de quatre à sLx en-
."{16 LA SCIENCE SOCIALE.
fants. Les Landes sont, après la Bretagne, une des régions de la
France où le nombre des naissances l'emporte le plus sur le
nombre des décès. C'est un phénomène propre aux régions où la
communauté de famille s'est le plus longtemps maintenue. Des
voyageurs qui visitaient le pays à la fin du dix-huitième siècle
faisaient cette remarque, que plus on avait d'enfants, plus on
était riche.
Les enfants sont élevés dans un esprit d'obéissance sans bornes
nu chef de la famille. Cette habitude de l'obéissance persiste na-
turellement lorscjue l'enfant, devenu jeune homme, vient à quitter
le foyer. Si l'on ne suit plus la direction du patriarche, on suit
celle du maître ou du chef d'atelier qui, somme toute, détient les
moyens d'existence. Les Landais sont appréciés à cause de leur
docilité.
Cette éducation a toutefois pour elfet. et c'est là le revers de
la médaille, d'anéantir chez les Landais tout esprit d'initiative.
Nous avons déjà vu qu'ils n'avaient tenté aucun ell'ort pour amé-
liorer les races d'animaux. On a eu toutes les peines du monde
à introduire chez eux dans le cours du dernier siècle des cultures
tellesque le maïs, la pomme de terre, le topinambour, susce[)tibles
d'améliorer leur nourriture ou l'alimentation de leurs animaux.
Dans le pays même, ils ont besoin d'être dirigés pour les travaux
tin peu difficiles aux(jucls on les emploie. Dans la minière de
Saint-I'aul-lès-Da\, les paysansqui travaillent sous les ordres dun
spécialiste seraient incapables d'entreprendre eux-mêmes la re-
cherche du minerai. Ils ne savent distinguer si telle partie de la
couche serait plus avantageuse à exploiter ([ue telle autre. Ils se-
raient aussi absolument incapables de parer ;\ l'envahissement
du chantier par les eaux. Apiès la mort du père et de la mère,
c'était le fils aîné qui prenait la direction de la communauté.
Toutefois, en cas de dissolution, les biens des parents défunts
étaient partagés entre les enfants par parties égales. Tous en
etfet appartiennent à la communauté A un égal titre. De plus, les
biens, étant mobilière, sont aisément partageables.
Le sol était considéré autrefois comme propriété collective de
la communauté publique, l'ancienne paroisse. .Vussi les anciennes
ESSAI SUR LE TYPE GASCON. 317
coutumes de la Lande comportaient-elles toutes le partage égal.
« Si, disaient-elles, le défunt laisse des males e( des filles, les
mâles se partagent la succession à charge par eux d'approprier
les filles. S'il n'y a que des filles, elles se partagent entre elles la
succession. » Cette différence si bien caractérisée entre les mâles
et les filles au point de vue des successions, provient de l'antique
séparation du patrimoine de l'homme et de celui de la femme,
séparation dont l'origine remonte sans doute à la lointaine époque
où la race ibère habitait les oasis et les confins agricoles du Sahara.
La femme, dansées régions, a la direction de l'atelier sédentaire
de culture et d'industrie, tandis que l'homme se réserve pour les
courses entreprises à travers le désert dans un but, soit de com-
merce, soit de pillage. Cette séparation des patrimoines s'est
maintenue chez les races ibères dans leur marche à travers l'Es-
pagne. En effet, la culture se faisant surtout à la bêche, c'étaient
les femmes qui en étaient chargées, tandis que les hommes, en
vertu de l'habitude acquise, se livraient à la conduite des trou-
peaux, aux transports ou aux expéditions guerrières.
La coutume de Cartas est particulièrement caractéristique à ce
sujet. D'après cette coutume, lesbiensde la mère étaient partagés
intégralement entre les enfants et les biens du père entre les
mâles seulement.
Quand les membres de la Communauté ne peuvent suffire aux
divers travaux de l'exploitation agricole, on a recours à la main-
d'œuvre étrangère d'après un contrat de travail bien caracté-
ristique. On installe une femme (une hemnote, comme on dit
dans le Marensin) dans une petite maison située à proximité de
la métairie, et qu'on nomme la brasserie. La femme, appelée
brassière, s'engage à fournir un certain nombre de journées,
moyennant (juoi elle a le droit de cultiver le mil dans une pièce
de terre autour de la brasserie, et le chef de l'exploitation lui
donne sa provision de seigle. Le plus souvent, la brassière est
mariée à un résinier qui entreprend l'extraction de la résine
dans les bois du voisinage, ou même va parfois fort loin exercer
sa profession. Des liaisons illégitimes s'établissent trop souvent
entre la brassière et tel membre de la famille qu'elle sert.
.■{|S LA SCIKNCE SOCIALE.
Souvent autrefois les pères de famille eni^agcaient louis lils à
se marier très jeunes, afin que la communauté fût plus nom-
breuse. Hn avait tout à gagner à compter chez soi une femme
de plus. Les pères [)oussaient même au mariage des adolescents,
ce qui a été une cause de dégénérescence pour la race.
Dans le Marensin, il s'est conservé au sujet des liançailles un
usage curieux et caractéristique. Lorsque un jeune homme a
l'intention d'épouser une jeune fille et qu'il a obtenu l'autorisa-
tion de lui faii'e la cour, il se rend chez elle, non pas seul, mais
accompagné par ses plus proches parents voilà qui est bien
communautaire . Si la jeune lille refuse le prétendant, elle place
devant lui un plat de noix.
Le Landais, dit Thore (1), est ardent pour les femmes, jaloux
jusqu'à la cruauté.
Le Landais tient peu à la vie. Lorsqu'il est dangereusement
malade, un de ses parents est chargé de l'inviter à mettre de
l'ordre dans ses ailaires. H reçoit la nouvelle de la mort pro-
chaine avec beaucoup de calme. Pendant la vie, il soigne ses
animaux nii(!ux (jue lui-même et que les membres de sa famille.
Si les animaux venaient à mourir, il ne pourrait s'en procurer
d'autres, surtout des vaches de travail, (juà de très grands frais.
C'est qu'il appartient avant tout à sa commimauté familiale. La
conservation de cette communauté, c'est pour lui la grande
a Maire, et les animaux sont absolument nécessaires au maintien
du groupement familial.
Les funérailles sont accom[)agnées de beaucoup de pleurs, de
cris etde sanglots. Dans les églises, on j)rie continuellement pour
les morts. Tous les ans, chaipie famille fait célébrer un service
[)(tuf s(;sdéfunfs. Dans le .Mareu>in, toute l'année (piisuit le ilécès
du [)ère »»u de la mère, les vases de la cuisine sont voilés, et la
vaisselle placée dans un ordre opposé à celui (ju on avait étal)!i.
In usage caractéristitpie au sujet des funérailles et qui s'est
conservé dans le Mareusin est le suivant : Aussitôt après la sépul-
ture, les hommes et les femmes de la familh^ du défunt tpii
,1} Thore, Promenade autour il h yolfc de Lasro'jnc.
ESSAI SUK LE TYPE (GASCON. 319
sont allés à l'église, niais non au cimetière, vont se coucher. Un
tel usage est à rapprocher de la fameuse couvade qui existe chez
les Basques.
La base de la nourriture se compose de pain de seigle et de
millade. On boit rarement du vin. La boisson ordinaire est le
vinaigre, ou bien la piquette, ou bien encore la liqueur que
l'on obtient en faisant macérer le jus des arbouses. Le Landais
fait trois repas par jour. Voici, d'après Thore (1), quelle était
autrefois la composition de ces repas quand le pays était pauvre :
« Les repas du Landais, dit-il, se composent le plus souvent
d'une soupe préparée avec des raves ou des semences de lin, le
tout assaisonné avec du lard rance, beaucoup de poivre ou de
piment, de bouillie de mil ou de seigle, dont on trempe les
morceaux dans de la graisse fondue. Les Landais aiguillonnent
leur appétit avec de l'ail, du lard ou du jambon. » Tout cela dénote
une race sobre, mais ne dédaignant pas les plaisirs du goût. Les
dimanches et les jours de fête, les Landais mangent la viande
des bêtes de leur troupeau. i< Quand, dit Thore, le Landais
voyage pour les transports, il emporte avec lui du pain de seigle
et des sardines, il emporte pour ses bœufs des tiges de panis et
les leur fait manger après y avoir ajouté un peu de son et de sel,
puis les lâche dans la Lande. Il se couche sur sa charrette qui
est recouverte d'une toile afin de le garantir des intempéries,
dort trois heures au plus et repart. »
Aujourd'hui, les Landais ont amélioré leur nourriture. Ils
boivent plus souvent du vin, ils ont des vaches bretonnes qui
leur fournissent du lait dont ils font grand usage au repas du
matin, parfois même avec du café. Avant qu'ils eussent apporté
ces améliorations à leur ordinaii'e, leur nourriture était plutôjt
médiocrement réconfortante. Le pain de seigle est par lui-même
peu nourrissant. Ce n'était pas tout. L'eau que l'on buvait était
recueillie dans des trous peu profonds (on n'avait pas l'initiative
de creuser de véritables puits), et elle était chargée de matières
organiques.
(1) Voyez sur tous ces détails l'ouvrage de Thore. Promenade autour du
(jolfe de Cascogae.
:i-2i) LA SCIENCE SOCIALE.
Cette mauvaise alimentation, jointe à linsalubrité naturelle
du lieu qui occasionnait de fréquentes maladies, comme la pel-
lagre et la pierre des marais, a eu pour résultat de faire des
Landais une race très faiblement constituée au point de vue
physique. Autrefois on ne vivait guère au delà de la soixantaine.
Thore dé[)eint ainsi le Landais : « teint hAve et décoloré, che-
veux lisses et non débourrés, stature au-dessous de la moyenne,
aptitude générale au marasme, défaut de souplesse et de flexi-
bilité dans les membres », Aujourd'hui encore le Landais se
fait remarquer par sa maigreur et son aspect rachitiqne. Dans
les foires, on le distingue facilement des gens des régions voisines.
Depuis quelque temps, grâce aux travaux d'assainissement et i\
l'alimentation plus substantielle, cet état de choses s'est amélioré;
et la vie moyenne est passée de trente-quatre ;\ trente-huit ans.
L'habitation des Landais n'a qu'un rez-de-chaussée et un
grenier. Elle est généralement construite avec des poteaux entre
lesquels on a intercalé de la terre glaise; et le tout est blanchi
à la chaux. Ce type de maison comprend de trois à quatre
chambres sans plancher. La porte est tournée vers l'est. Sur le
devant, le toit fait une saillie d'un mètre environ entre deux pro-
longements du bâtiment principal, de façon à former un cou-
vert. Ce mode de construction provient de ce fait qu'avant le
milieu du siècle dernier, la plus grande partie du pays étant
déboisée, les habitations étaient exposées aux vents froids du
nord ou pluvieux de l'ouest et du sud-ouest, et les Landais
tenaient à pouvoir prendre l'aii- devant leur porte, tout eu étant
protégés.
Il convient de signaler ce (ju'«»n api)elle la pièee de rassem-
blement où se trouve le feu commun. Les besoins du ménage
ne permettent pas d'éteindre ce feu pendant l'été, ce (pii rend
le séjour dans cette pièce insupportable pour quiconcpie n'y est
pas habitué. Il n'y a ni carrelage, ni plancher. Les autres cham-
bres sont étroites, basses, humides; elles sont séparées par des
madriers mal joints ou des torchis. Des lucarnes y tiennent lieu
de fenêtres, la lumière du j(Mir n'y pénèti-e jamais, et le fr<iid
et le chaud s'v l'ont sentir avec une éijale intensité.
ESSAI SUR LE TYI'E GASCON. .'321
Les étables se trouvent en dehors de la maison d'habitation.
Elles sont construites avec des poteaux et des l)arres transver-
sales formant des intervalles qu'on garnit de bruyère.
Les toitures à deux eaux sont en chaume et quekiuefois en
tuiles.
Les matériaux servant à ces constructions (bois de pins,
bruyères, terre glaise), sont très abondants, et le travail est très
sommaire. BAtir dans ces conditions ne coûte pas cher. C'est ce
qui explique pourquoi les étables sont séparées de la maison
d'habitation. Aujourd'hui que les briqueteries sont assez nom-
breuses, les anciennes chaumières font place à de coquettes
petites maisons en briques.
Le mobilier est réduit au strict nécessaire. Un des traits ca-
ractéristiques du Landais, est d'être avarfi chez lui et très dé-
pensier au dehors. Cette manière de faire est tout à l'opposé de
celle du particularistc qui se préoccupe surtout de la bonne
installation de son foyer. ïhore nous raconte qu'à l'époque de
son voyage, c'est-à-dire au commencement du siècle, on cou-
chait sur de mauvais grabats entre deux lits de plumes, ou entre
un lit de plumes et une couverture grossière.
Le costume traditionnel des Landais se compose pendant
l'hiver d'une dalmatique faite d'une étoffe brune ou d'un gilet
fait de peau de mouton, et de guêtres également en peau de
mouton. Pendant l'été, ils sont vêtus de même, surtout afin de
se préserver des intempéries, ce qui les fait soutl'rir de la
chaleur, ou bien remplacent ce costume par une toile grossière
de lin. Parfois même ils vont en chemises, pieds nus ou avec
des sabots sans bas.
L'hiver, le berger landais s'enveloppe d'un manteau de laine
blanche surmonté d'un capuchon; souvent même ce manteau
est fabriqué de peaux de mouton, ce qui donne au berger l'as-
pect des animaux dont il a la garde.
Le béret est porté par les hommes en toute saison. Dans la
partie orientale de la Lande, on voit cependant des hommes
coiffés pendant l'été de chapeaux fabriqués avec de la paille de
seigle.
•i21 LA SCIENCE SOCIALE.
Le costume des femmes n'est pas plus élégaut. Leur coill'uro
caractéristique, dans le .Marensin, consiste dans un chapeau blanc
et rond, entouré d'un ruban noir. KUes ne le quittent que pour
se coucher.
Des voyageurs, entre autres la comtesse d'Aulnov , qui traversa
le pays vers le milieu du dix-septième siècle, ont été fort
étonnés de trouver du linge blanc dans les pauvres chaumières
de Landais. Nous avons déjà constaté la présence dans leur ex-
ploitation dune pièce de terre où l'on cultive de lin ou du
chanvre. Les tisserands ont toujoui-s été très nombreux, aussi
bien dans la Lande que dans le reste de la (iascogne. Dans cha-
que village, il s'en trouvait au moins un. Aujourd'hui, cette in-
dustrie du tisserand du village tend à péricliter par ^uite de la
concurrence des étoiles fabriquées à la machine.
Le Landais trouve dans les forêts de pins de son voisinage la
résine avec laquelle il fabrique des chandelles qui constituent
son mode d'éclairage. Il y trouve aussi son bois do chaulfiige
et le bois destiné au\ réparations de sa demeure.
La chasse fournit au Landais une distraction particulière-
ment attravante, étant donnée la i;rande abondance du sribier.
Autrefois dîuis le pays, la chasse était une nécessité, car il fallait
se défendre contre les loups et les sangliers. Les loups étaient
autrefois très nombreux <'f très redoutables. (On dit mèm<*
qu'ils sont outrés dans liordeaux.) Les sangliers se multiplient
dans de grandes proportions. Le Landais avait un i:enre de
chasse assez communautuiro, (juanil nu loup était signalé, on
sonnait le tocsin et la [)opulation accourait de deux ou trois
lieues à la ronde.
Le petit gibier est aussi très abondant, surtout la pah^mbe et
la bécasse. Il n'est pas rare de rencontrer des bergers condui-
sant leurs troupeaux, ou même des laboureurs ;\ la charrue
avec un liisil en bandoulière. Des proprit'faires, ponr avoir Ir
monopole du gibier, défendent à leurs métayers tle tirer des
coups de iusil. Les paysans obéissent, niais à contre-conir. et
il en est qui courent le risque de se faire renvoyer {)lutôt (jue
d'observer la défense.
ESSAI SUH I.K TYPE GASCO.V. li'l'A
Les terroirs de la Lande susceptililes d'être cultivés et habités
étaient très clairsemés avant l'assainissement du pnys et la plan-
tation des pins. Comme le pays était pauvre et les commu-
nautés familiales nombreuses, les groupements d"hal)itation
étaient d'ordinaires assez restreints. Aujourd'hui mrnie, il n'est
pas rare de rencontrer une métairie isolée au milieu d'une
étendue de bois de pins ou de rase lande. Le groupement le
j)lus fréquent est le qiiarlicr. On désigne sous ce nom une éten-
due de terre cultivée avec quatre ou cinq métairies, quelquefois
davantage. Le bourg comprend généralement l'église, le pres-
bytère, l'école où se trouve la salle de la mairie, une ou deux
auberges et les habitations de quelques marchands ou artisans.
L'habitation isolée en pays pauvre et le manque d'initiative
produisent chez le Landais les mêmes effets que chez le Breton.
Comme le Breton, le Landais se fait remarquer par son aspect
mélancolique. Il dill'ère complètement, à ce point de vue, du
Méridional des pays à productions arborescentes et des pays à
vigne. Encore un trait qu'on ne s'attend guère à trouver chez un
Gascon.
Toutefois, en vrai communautaire, le Landais aime la société et
recherche les occasions où l'on se réunit. La journée finie, de
nombreux eroupes d'hommes vont ensemble à l'auberee. Le
dimanche, on parcourt des distances énormes pour se rendre à
l'église, et l'on est heureux de pouvoir ensuite se réunir à l'au-
berge. A la foire de Saint-Justin, des gens viennent de très loin,
uniquement pour échanger les sonnettes de leurs vaches. Il faut
aussi noter, comme manifestations de ce besoin de réunion, les
fêtes locales où la jeunesse se rend en foule. Les jeunes gens y
font l'échans'e de sonnettes avec les ieunes filles. On v danse, au
son des instruments du pays, des danses qui rappellent la bour-
rée bretonne. Malheur à l'étranger qui s'aventure dans ces fêtes I
Il court grand risque d'être assommé. Et cependant le Landais
est très hospitalier. L'étranger qui vient le voir dans sa chau-
mière est le bienvenu. Quand un Landais rencontre un étranger,
soit sur une route, soit au village, il se fait un devoir de le
saluer.
^24 LA SCIENCE SOCIALE.
Dans la Lande. J>eaucoup de super.stitions se sont maintenues
jusqu'à nos jours. Les devins et les sorcières avaient, il y a peu
de temps encore, une influence énorme. Les Landais honoraient
particulièrement certaines divinités bienfaisantes appelées blan-
quettes. Pendant tout le mois de mai, on faisait des jonchées de
fleurs, toute la famille y i)renait place, et le père racontait aux
enfants des histoires tirées de vieilles légendes.
Le Landais ne possède généralement qu'à un degré assez faible
le sentiment de la religion chrétienne. Ce qui tient le plus de
place pour lui dans les pratiques religieuses, c'est le culte rendu
aux membres de sa fauiille disparus. C'est bien là le caractère
d'une société essenliellement communautaire de famille, il faut
aussi tenir compte de ce fait que, jusqu'à ces derniers temps, le
clergé se trouvait gêné dans Taccomplissement de son ministère
par la difficulté des communications.
Les communautés familiales occu[)ant une surface plus ou
moins considérable, d'ordinaire ciiKj ou six mille hectares,
formaient une communauté locale appelée jadis u paroisse •>,
Cettecommunauté était administrée par des syndics très souvent
héréditaires. Nous avons vu à Ponteux, dans les papiers de la
(Compagnie des Landes, des mentions de veuves exerçant la charge
de syndic pour le compte de leui-s enfants. Les syndics, en pre-
nant des engagemenls, se déclaraient responsables de leurs com-
mettants.
La conmuinauté paroissiale prétendait avoir sur le sol un di-oit
de propriété collective. La mission des syndics consistait surtout
dans la défense de ce droit de propriété qui. pour chaque famille,
se traduisait par le droit de liiu-e parcours avec les troupeaux, et
aussi par le droit de premh'e du bois mori pour le chauffage, et
du bois vif pour les divers besoins. Les syndics avaient parfois à
lutter contre les prétentions des seigneurs ipii croyaient être les
seuls propriétaires du sol. Le droit acquitté par celui qui prenait
du minerai était contesté aux seigneui^s par les communautés (1|.
(1) Voyez l'ouvrage du baron de Diélricli sur les horycs <lr la région pyrcmeni-e.
ESSAI SUR LE TYPE GaSCOX. 'i'io
On reconnaît ici la lutte de deux formations sociales, engendrant
deux concepts diil'érenls de la propriété.
La Lande fournit une émigration temporaire. Les émigrants se
rendent dans les régions voisines pour participer aux travaux de
la moisson ou des vendanges. Us rentrent ensuite dans leur fa-
mille, aussitôt que ces travaux sont terminés.
Des familles quittent (|uelquefois la Lande pour essayer de
prendre une métairie dans une région voisine. Pour que l'entre-
prise réussisse, il faut que la métairie se trouve sur un terrain sa-
blonneux. Les Landais sont en etlet incapables d'entreprendre les
labours profonds qu'exigent les « terres fortes ». Ils ne peuvent
non plus s'astreindre à faire les façons au moment opportun. A
Uza, quand M. de Lur-Saluces fit dessécher des marais, il obtint
une surface de terre argileuse propre à être mise en culture. Il
ne put y établir des métayers landais, et fît venir des gens d'une
autre région.
L'émigration individuelle est représentée par des gens qui
quittent leur famille et qui vont se placer comme manœuvres ou
comme domestiques. Il convient aussi de noter, comme un fait
saillant, l'aptitude des Landais à faire de bons soldats. Us sont
dès leur jeunesse habitués aux longues marches par la nécessité
de parcourir de vastes espaces. La pratique de la chasse fait
de beaucoup d'entre eux de bons tireurs. Leur éducation les a
rendus parfaitement obéissants, et ils ont pris dans leur famille
des habitudes de sobriété. Aussi sont-ils estimés des officiers
chargés de les commander. Toutefois, quand il s'agit de passer
le conseil de revision, il arrive souvent que l'attachement au mi-
lieu familial est plus fort que l'attrait de la vie militaire. Nom-
breux sont les jeunes gens qui se créent des infirmités pour
échapper au service.
En somme, la Lande fournit une émigration de gens recrutant
les professions qui exigent la docilité et l'obéissance, et qui ne
demandent aucun esprit d'initiative.
On peut maintenant définir la famille landaise de la manière
suivante : Famille communautaire vivant dans un pays pauvre.
T. .wxii. 22
32C LA SCIENCE SOCIALE.
Klle tire ses moyens d'existence d'un <>u plusieurs troupeaux de
vaches et de brebis, ainsi que de la culture d'un tout petit do-
maine. Les bois de pins lui fournissent des subventions abon-
dantes en bois et en résine. Au siècle dernier encore, les Landais
en étaient restés à la conception de la propriété collective du
sol.
L'éducation au sein de la lamille ayant pour effet d'étouU'er
toute initiative, les jeunes gens sont incapables de se tirer d'af-
faire par eux-mêmes, ot sont obligés ou de rester dans leur
famille, et d'émigrer dans des professions tout à fait subal-
ternes.
Voilà donc le type de famille ([ua produit la Lande. Il rst im-
possible de reconnaître dans ce type le véritable (iascon. (hi n'en
démêle tout au plus que quebpies traits. C'est donc ailleurs qu'il
faut le chercher. C'est pourquoi, après avoir jeté un coup d'n-il
sur le type de la Lande, il nous faut faire de même pour celui
de la vallée.
II. LUOMMK 1>K LA VALLKK.
Il re[)résente le type social de la seconde région de la Gascogne.
.Nous l'appellerons ainsi, bien (pi'il existe à la fois sur les coteaux
et dans les vallées, et cela parce (pie le peuplement d'un pays
se fait par les vallées. C est un fait aujourd'hui ac(juis à la
Science sociale, et que .M. Demolins a bien mis en lumière dans
les Frcinrais (/'(injourd'/tui. Lorsqu'en ell'et les coteaux étaient
tout entiers couverts de bois impénétrables, les vallées présen-
taient leurs rubans de verdure et fournissaient aux p.jsteurs
l'herbe dont ils avaient besoin [»our leurs troupeaux. C'est .seu-
lement lorsqu'on s'est senti à l'étroit dans les vallées (jue l'on
a entrepris le travail ingrat du défrichement des coteaux, lue
vieille charte citée par .Marca Jlistoirv du lU'unn, p. \'1{\ est parti-
culièrement slgnilicative. Voici en ell'et, entre autres choses, ce
(jui y est stipulé : « Scd ibi habitnnirs habrant omnia sua, in itacr,
lurgatn vl /ibrruni //rrnfiaui auijtlificandi agrkulturna et plunta-
finnf.'i a dccursu ui^u.r Hff>\i\ ust^ur ud summn lunufls. »
ESSAI SUH LE TVI'E GASCON. .'i27
Les vallées qui forment réveûlail si caractéristique dont nous
avons parlé plus haut sont les vallées des cours d'eau alimentés
directement ou indirectement par les glaciers de la cliainc des
Pyrénées. Parmi ces coursd'eau, en etiet, les uns, comme TAdour
et les dilïérents gaves, viennent directement des Pyrénées, et
leurs vallées supérieures, se confondant presque, forment la
magnifique plaine de Tarbes. Au contraire, la Baïse, le Gers, la
Save et d'autres cours d'eau moins importants descendent du
plateau de Lannemezan qui est comme un amas de graviers sté-
riles formant un éventail à l'est de la plaine de Tarbes.
Ces vallées sont séparées les unes des autres par des coteaux de
faible hauteur et donnant eux-mêmes naissance à d'autres cours
d'eau qui viennent naturellement se déverser dans les rivières
que nous venons de mentionner. On comprend alors que les com-
munications soient faciles d'une vallée à l'autre, et que le pays
tout entier forme ainsi une véritable unité géographique.
La constitution géographique, tout comme la constitution géo-
logique de ces coteaux et de ces vallées, présente certaines va-
riétés : ici une partie de telle vallée est sablonneuse; un peu
plus loin, le sol est formé de riches alluvions. Le flanc de tel co-
teau est très calcaire; de l'autre côté, c'est l'argile qui domine.
A tel endroit, la vallée est très large ; à tel autre, elle se rétrécit.
Une étude complète du pays devrait nécessairement comporter la
description de chaque vallée avec celle des coteaux qui la bor-
dent : un tel travail dépaisserait notre but, qui est plus modeste :
En outre, il nécessite un très grand nombre de monographies de
familles. Nous nous contenterons de constater les caractères les
plus généraux de la population de ces vallées, laissant à d'autres
le soin de compléter nos observations et de les préciser par
l'examen détaillé de telle ou telle variété particulière.
De cet ensemble de vallées, nous devons éliminer les vallées
des gaves tributaires de l'Adour, et qui constituent le Béarn. Là,
en effet, par suite de la hauteur des contreforts des Pyrénées,
les communications entre les vallées sont moins faciles. De plus,
le double voisinage de la mer et de la chaîne des Pyrénées, en-
traînant l'extrôme variabilité du climat, a rendu la culture à la
3:28 LA SCIKXCE SOCIALE.
lois plus pénible et plus aléatoire. L'art pastoral a i:ardé là une
partie de son ancienne importance.
Ail contraire, dans les vallées (jui constituent ce qu'il est con-
venu (r.'ippclcr la C.ascoene, on pouvait se livrer avantacreuse-
nient à la culture. Ces vallées étaient souvent étroites et les
coteaux qui les dominaient étaient couverts de bois. On n'avait
donc ([ue des pAturages très restreints, et ces pAturag-es étaient
disputés par les bergers de la montagne qui. depuis un temps
immémorial, ont l'haljitudc de venir hiverner dans les vallées.
Le défaut d'espace a donc produit son efl'et connu : on a été
obligé de se mettre à la culture. .Mais, ici, la culture est plus
com})liquéc que dans la Lande. Le sol de la vallée est fait sou-
vent d'un mélange d'argile et de sable appelé dans le pays
boulbène. qui durcit pendant la sécheresse et devient ainsi im-
pénétrable pour la charrue. Il faut le labourer peu de temps
après une pluie, avant qu'il ait eu le temps de durcir. La culture
du blé exige des laboui-s profonds et répétés. Plus on laboure,
plus la terre est meuble, et plus il y a de chances pour que la
récolte soit abondante. On est donc encouragé à labourer, et à
labourer le plus possible.
Les communautés pastorales, une fois pliées à la culture par
les nécessités du lieu, constituent des exploitations dont la con-
tenance varie de 1(» à l'y ou li) hectares, et (pii sont aujour-
d'hui des métairies. C'est plus que l'exploitation de la Lande,
parce que dans la vallée il ne faut pas compter, ou presque pas,
sur l'art pastoral. C'est toutefois de la culture ayant pour but la
satisfaction des besoins de la famille. Naguère, même au temps
de la prospérité, avant la crise économique <*t la ruine des
vignobles, beaucoup de métayers se trouvaient satisfaits s'ils
pouvaient nourriileur famille et faire la part du maîirr. Ils ne
consentaient pas à s'imposer h» moindre surcn^it de travail
en ^ ne de tirer du sol un rrvt'iiii supplémentaire.
I»ans ces métairies, le fiers environ de la surface est planté
eu vignes. Les prairies et les pAturages occup<Mif le <piart. Le
reste est cultivé en bh', en maïs, en fourrages, eu fèves, haricots,
pommes de terre, mais surtout en blé. Le blé est la culture prin-
ESSAI SIH LE TYPE (.A<CON. .'J20
cipale. celle qui demande le plus de soins; on va jusqu'à faire
cinq labours préparatoires avant les semailles. Il va lieu aussi
de constater la présence dune pièce de terre où 1 on sème du
lin. On a ainsi du til que Ton fait tisser pour avoir de la toile.
Toutefois, cette culture tend à disparaître, devant la ditfusion
croissante et le faible prix des tissus fabriqués par la grande
industrie.
Les arbres fruitiers sont très nombreux. Il y en a de toute
espèce : noyers, châtaigniers, pommiers, poiriers, cerisiers, pê-
chers, cormiers, etc. ils apparaissent en ligne le long des allées,
et s'élèvent-cà et là au-dessus des baies. Toutefois, on ne cueille
des fruits que pour la consommation de la famille, et pour en
porter au maître. S'il y en a de reste, on on envoie quelques cor-
beilles sur le marché voisin.
Les chênes, qui poussent nomltreux dans les haies, sur les
flancs des coteaux, dans les pâturages, fournissent des glands,
et le paysan a ainsi de quoi subvenir en grande partie à la nour-
riture de son porc.
Les haies, qui poussent très vite, fournissent le bois de chauf-
fage.
On a du bétail, mais pas en très grande quantité. Avant le
milieu du siècle dernier, la plupart des métairies n'avaient qu'une
ou deux paires de vaches ou de bœufs de travail.
Le paysan gascon, jusqu'à ces derniers temps, n'a pas été un
éleveur. Il a été surtout un vigneron et un producteur de blé.
Le blé autrefois se vendait bien, il a monté jusqu'à 30 francs
l'hectolitre. On sait qu'il n'en est plus ainsi, et. dans ces petites
exploitations, la culture du blé ne paie pas. Force est donc de
se retourner vers autre chose. C'est pourquoi, depuis quelque
temps, et à la suite dune crise économique, longue et doulou-
reuse, la tendance est de ne plus faire de blé et de semer à la
place des fourrages, ou bien de faire des prairies artificielles. Il
sera possible ainsi d'avoir une étable bien garnie. Une métairie
de moyenne étendue pourrait vendre chaque année deux paires,
engraissées ou non, selon l'abondance de fourrages que comporte
son terrain, et deux paires qui seraient venues à l'étable. Ce serait
330 LA SCIENCE SOCIALE.
UQ l)énéfice net considérable, et l'on éviterait les courses et les
m arc h and après pour se procurer de jeunes animaux. On aurait
aussi, de cette manière, une grande quantité de fumier propre à
être utilisée pour la culture de la vigne.
Quoi qu'il en soit pour le présent et pour l'avenir, il est certain
que la culture des paysans gascons, il y a peu de temps encore,
avait pour caractères essentiels d'être intégrale et traditionnelle.
Klle était intégrale, en ce sens qu'elle produisait, autant que pos-
sible, tout ce qui était nécessaire aux besoins de la famille. Elle
était traditionnelle, en ce sens que les procédés de culture étaient
toujours les mêmes, et que, par eux-mêmes, les paysans n'avaient
aucune initiative. On faisait bien quelque amélioration, on défri-
chait de temps en temps quelques espaces incultes pour les planter
en vignes. Vers le milieu de ce siècle, on a introduit quelques
fourrages. Toutefois ces améliorations venaient, non du paysan,
mais du propriétaire habitant la ville. Ce dernier avait des occa-
sions de voyager, de se renseigner, des relations pour placer .son
vin. Il pouvait avoir, en outre, ce qui inan(]uait au paysan : des
avances de fonds.
I.a culture étant le travail nécessaire, étant même le seul tra-
vail possible, il en est résulté ce qui arrive toujours en pareil cas :
les communautés se sont réduites. Faire marcher un atelier de
travail tel qu'un domaine à culture intégrale, c'est-à-dire pré-
sentant une certaine complication, n'est pas le fait d'un patriarche
commandant en maître A une nombreuse famille. Les travailleurs
les plus énergi(|ues et les plus capables en arrivent vite à ne
plus vouloir travailler pour les autres, et préfèrent s'établir pour
leur compte. De fait, au cours du deiiiier siècle, et même long-
temps auparavant, le type de famille le plus noiiiial était la
famille réduite à deux ménages : le ménage du père, et le mé-
nage de l'héritier associé. A coté deux vivaient les enfants non
éfahlis, et parfois quelque vieux parent (ju'on avait hébergé.
Les enfants (trois ou quatre — c'était le nombre moyen) sont
élevés dans un esprit d'obéissance. Habitués de bonne heure A un
travail intense, ils ne connaissent pas la vie nonchalante du pas-
teur. Oiio babitude du travail intense, ils sont portés A l'utiliser
ESSAI SL'U LE TYPE GASCON. 331
au dehors. Ils l'ont alors des travailleurs dociles et laborieux.
Cependant, si cette éducation entraine l'aptitude au travail,
elle ne développe qu'à un faible degré l'esprit d'initiative. On
est peu porté à compter sur soi; on ne fait pas d'efforts pour
sortir de son horizon, pour améliorer ses procédés de cultures.
On est essentiellement routinier. Les paysans gascons sont restés
jusqu'à ces derniers temps réfractaires à l'instruction primaire. A
l'heure actuelle, la plupart des hommes qui ont dépassé la cin-
(juantaine ne savent ni lire ni écrire.
Les cadets qui se marient hors de la maison paternelle s'éta-
blissent pour leur compte, ou bien entrent comme gendres dans
une famille dont leur femme est l'héritière associée.
Soit en se mariant, soit à la mort des parents, ils veulent bien
avoir leur part dans l'héritage, mais ne font aucune difticulté
pour laisser à l'héritier associé, l'aîné ordinairement, un avan-
tage assez considérable destiné à payer les services qu'il a
rendus à toute la famille. Cet héritier associé a pris une part très
active à la direction des affaires; c'est lui qui a pris à sa charge
les parents devenus vieux. Des « devoirs d'aînesse », selon l'usage,
contre-balancent le « droit d'aînesse ».
Et toutefois, si les cadets émigrent, de nombreux liens conti-
nuent à les rattacher à la maison paternelle. Si une branche
cadette vient à s'éteindre, les biens font retour à la branche aînée
qui est censée continuer la maison paternelle. L'ainé, homme ou
femme, est désigné par le nom de famille auquel on ajoute la
désinence e/ ou ette. ot ou otte.
Dansées familles, on n'a qu'un médiocre souci de la bonne instal-
lation au foyer. La maison d'habitation comprend la cuisine, une
ou deux chambres à coucher obscures, pauvrement meublées, et
souvent sans plancher. Dans le même corps de bâtiment se trou-
vent l'étable, le chai, la g-range et les greniers à foin. La nourri-
ture est frugale. On vit de légumes et de viande de porc. Le di-
manche ou les jours de fête, on tue un poulet. On aime mieux
vendre son vin et boire de la piquette.
Jusqu'à ces derniers temps, on était vêtu de simple droguet;
bien rares étaient les paysans possédant un costume en drap.
'.l'.ii LA SCIENCE SOCIALE.
I.es hommes issus de ces familles sobres et laborieuses (jui
allaient travailler au dehors, se contentaient de salaires assez
faibles. Il y a une ti'entaine d'années à peine, on engageait un do-
mestique à 120 francs par an. Les journées se payaient 1 fr. -2'».
Aujourd'hui, ces habitudes de sobriété disparaissent de plus en
plus. On ne peut résister à Tatlraif du ])ien-ètre. Et toutefois,
malheureusement. la naissance de ce goût pour une vie plus con-
fortable a <oïncidé avec l'arrivée des divers fléaux (pii pendant de
longues années ont réduit àprescjne rien larécolte du vin, et avec
la crise écononii(jue, entraînant la mévente du ])léet du bétail. Il
en est résulté une crise terrible. Bien des gens ont lAché la terre
pour aller dans les villes ou bien ont émigré en Américpie. Notons
ce trait qui relie nos (Jascons aux Hascjues. La main-d'onivre est
devenue beaucoup pins cli»'re. Les métayers, se trouvant très
pauvres d'une [)art. cl d autre paît ii'a\ant (jiiuiic initiative très
restreinte, ont voulu avoir leur existence assurée. Ils ont demandé
à être maitres-valets, c'est-i\-dire à toucher des gages iixesà la lin
de chaque année. Ce système de maitres-valets est des plus mau-
vais. 11 ne stimule pas le j)aysan cpii est sûr de toucher le même
gain, (juoi qu'il fasse. Le propriétaire, (jui est A la ville, ne peu!
surveiller (pie très diflicilement son personncd. Il en est résulté
des crises qui [)rendront lin seulement lois(jue les vignobles seront
reconstitués, et la culture spécialisée. La surveillance alors sera
plus facile, et le travail vi'aiment rémunérateur.
Les vallées de (iascogne, étant fertiles, sont assez peuplées. Les
exploitations étant très petites, les habitations sont peu distantes.
On voisine quehjue peu. Kntre voisins, on a souvent besoin les uns
des autres pour demander un coup de main à l'occasion, pour
emprunter un outil (pie l'on ne possède pas soi-même. Il y en a
(jiii disent : ■< .le ne suis pas bien avec un tel, mais, pour un s(M\iee.
je le lui rendrais. »
VA toutefois, le paysan des valh'cs recherche moins la société
(pie le paysan de la Land«\ Il est peu porté <\ aller A lauberge
S'il sort, c'est poui' aller aux fêles des environs. Il Na aux foires
mais s'il n'a pas besoin d y allei'. il j)réfère rester chez lui.
Là, les familles étant peu noml)reus(»s, on sent beaucoup moins
E><AI SUn LE TYI'E GASCOX. ."ii^.'i
le besoin de se réunir. Somme toute, ce paysan ,sascon est à mi-
chemin entre le communautaire ami des familles nombreuses,
et le particulariste porté à rechercher l'isolement.
Ces gens-là formaient autrefois des communaulés publiques
appelées paroisses. Le centre de cette communauté était le lieu
où se trouvait l'église. Des chemios conduisaient à Téslise de toutes
les parties de la paroisse et ces chemins étaient considérés comme
propriétés collectives de la communauté paroissiale, ce qui porte
à croire qu'avant l'appropriation du sol par les propriétaires
urbains, le sol était possédé collectivement par la communauté
[)ublique des habitants.
Les gens qui quittent leurs familles achètent un lopin de terre
qu'ils cultivent et vont faire des journées à droite et à gauche.
Beaucoup émigrent dans les métiers urbains. Habitués dans leurs
familles au travail intense et à la sobriété, ils deviennent des tra-
vailleurs laborieux et économes. Ils ne sont pas portés à la colo-
nisation, car leur éducation, tout en les habituant au travail, ne
développe pas en eux l'esprit d'initiative.
Si donc ces gens-là quittent le métier de leurs pères, c'est vers
les professions urbaines qu'ils sont attirés. Là ils sont sûrs de trou-
ver quelqu'un qui les patronnera, ou leur donnera l'exemple de
ce qu'ils devront faire pour réussir.
En somme, les vallées de Gascogne ont produit un paysan labo-
rieux, mais routinier et illettré. S'il émigré, c'est pour faire un
bon ouvrier. Il peut même, étant donné ses habitudestravailleuses.
et en se guidant sur l'exemple des autres, devenir petit patron. De
lui-même, il est porté à rester un subalternelaborieux. On ne peut
reconnaître en lui le vrai Gascon, c'est-à-dire l'homme capable
d'arriver aux situations supérieures, ou le brillant aventurier.
Pour dé2:a£:er ce tvpe. il nous faut mettre en scène un troisième
élément dont on appréciera l'importance.
(.-1 suivre.)
J. Garas.
LE HUllON DE LOUETTE
-<--«<x>»>c>—
A QUELS ÉGARDS IL EST RESTÉ SAUVAGE
Los voyageui-sct les i-('lif:icu\ IVaiiraiscjiii explorèrent le Ijas^iji
(lu Saint-Laurent au conimonconiont du dix-septième siècle trou-
vèrent cette vaste région occu[)ée [)ar deux races distinctes
d'aborigènes : lesx\lgonf[uins. chasseurs nomades, étaient répan-
dus sur le cours inféiieur du Meuve et partout le liant pays du
Nord; les llurous-Imcpiois, de mo'urs j)lus sédentaires, tirant d<'
la culture uue partie de leur subsistance, et jouissaul d'uue orgji-
liisation sociale mieu\ «N'Iinie. étaicMit lixés sur le cours supérieur
du tleuve, dans \o pays des grands lacs Ontario, Érié, Huron.
La lacc linronne-iroipioise comjirenait ici (piatre groujjcs j)rin-
cii>au\ : les llnrons, au nord du lac Ontario; l<>s Irnipiois. an
sud de ce lac; les Neutres, an nnrd dn lac Erié; les Chats, nu
Ériés, au sud dn même lac (1).
Vers l'année 1(>,')0. à la snile de guerres longues ef cruelles,
les Hurous lurent com[)lètemenl défaits par les ir<»quois, el les
déltiis <le la nation se disper.sèr»Mit de tous les côtés. (îi's fuyards
sont devenus la souche de trois petits groupes ([ui uni cousei'vé
iiis(|n à anjnurd'hui uue existence séparée : Inu tixé, après Lien
des péréi^rinations, sur le leiritoire indien des Klats-l'uis; 1 au-
tre établi dans le cnmié dKssex. [)rovince dOntarit» i Canada V.
enfin, le i:ron|)e Ac Lorelte. [)rovince de QuélxH'. dont j'ai lait
l'éceminenl nne ctnde particulièr(^ <raprèsla méthode d'idjst'r-
vafion de Fi-édéric L«' Plav et de Henri de Tour\ill(>.
(1) Voir la carto ci-contre.
LE lllRON DE LORETTE.
33:)
.'{.'{() LA SCIENCE SOCIALE.
Il 111 a paru, ou etlut, (|u il y aiiiait un iutérèt scientifitjuo à se
rouih'o compta sur place de l'état social présent de co Hurun de
Loretto; à déterminep avec exactitude à (|uels ée^ards et dans
quelle mesure il est resté sauvage , à (juels égards et dans quelle
mesure il s'est transformé; en d'autro tormes, à reclHMclicr lo
sens et \i'< causes — c'est-à-dire la Ini — de son évolution soci.de.
I. A LA LIMITF l)K LA ZONK IKRTILF. KT h\ IIMT !' VV>i
LALItHMIKN.
Lorette (appelée aussi la Nouvelle ou la .leuiK- I.orette pour
la distiiii^ucr de l'Ancienne Lorette, villai:e \(»isin) est située
sur la côte nord du lleuve Saint-Laurent, à \:l ou IV kilo-
mètres de l;i rive, au noi'd-ouesl de la \ille de Ouél»ee. Le
village occupe la crête d'une t<M'iasse elevé(\ (jui marque la
limite sud de l.i formation iféolouicpie laurentienne, et du haut
de lacpielle 1,1 rivière Saint-Charles se pi'écipite à travers nue
yorgc étroite (1).
Cette terrasse, cpii s'étend juscpi'à IV ou 1.') kilomètres vers
le nord, piésente une suiface plane, presijue horizontal»". Mais
son s>l, assez profond du reste, est liénéralement inaiure. sa-
blonneux. Il a ét('' défriché en partie, mais la culture n'y a i:uère
prospéré. Lors([u ou remonte le cours de la ri\ ière Saint-Charles
<'ii airièie de I.orette, (»n lie \<>if jias de l'eruies. mais seulement
des Miassils de sa[>iiis de [)etite taille et les maisons de j»lai-
sance de (pielques hourffoois de (Juéhec.
Puis, à l'arrière-jilan. fei'maut l'Iiorizoïi .m nord et au nord-
«'St, se dresse la masse L:ris(« et IdeuAtre des montai.'"nes aux
flancs rocheux ou \ crdoy.iuts. Ce sont les sommets avanci's du
haut pays lauri'iilien, <pii s'étend juscpiii j.i haie diludsoii et à
(I) Dans rpUe rlnde (lt»s comlilions du lii-u, j'ai roinpiélé mes propn'S obsrrvaCions
au tiiovin (los ('\<i'lloiil>i Ir.ivaiix du Si'rvirc ;;fnlo;ji(]U(« du Canada, nolaiiuncnl, dt*
la c.irle di's n.'|'nl> su|n'rlui(Ms cntu' li' lac supérieur el liaspé i Allas de ist.ii el de
la carie des Formations géoloiiiques de la provinre de Quéltcc, allacliee au rapport de
l»«7de.M. Klls.
LE IIL'HON m: LORETTK. 3'?7
locéan Atlaiiti({ue, interrompu seulement parla vallée du lac
S.aint-Jean. Surface accidentée, rochers granitiques, sol rare, peu
profond, souvent peu fertile; immense forêt à peine entamée
parla culture, où dominent les conifères et où naguère foison-
naient lesbètes à fourrure.
C'est un tout autre pays qui s'oltre à nous lorscjue. du haut
de la terrasse de Lorette, nous tournons nos regards du côté de
Québec et du ileuve Saint-Laurent. A nos pieds s'étend une
plaine évasée, large de 10 ou 12 kilomètres, au fond de
laquelle la rivière Saint-Charles déroule paresseusement ses
méandres. Le sol de cette basse vallée est profond, fertile, pro-
pice à la culture. Nous voyons apparaître successivement, sur
les terres franches qui bordent la rivière et couvrent les coteaux
voisins, les belles fermes de Saint-Ambroise , de l'Ancienne
Lorette, de Charlesbourg, de Sainte-Foye et de Beauport,
derrière lesquelles surgissent les faubourgs de Québec. Les
confortables habitations, dont les murs blanchis tranchent
sur la verdure, les villages coquets qui animent la campagne,
les églises aux vastes proportions, tout indique la richesse du
bas pays, l'aisance de ses habitants.
Ainsi donc, ce qui d'abord frappe l'observateur à Lorette, c'est
sa situation au point de jonction de deux contrées très dissem-
blables par le relief et la composition de leurs sols et par le
caractère de leurs productions naturelles. Au nord, une vaste
région montagneuse et forestière, peu favorable à la culture ;
au sud, une bande étroite de plaine fertile.
Cette situation géographique des Hurons de Lorette est très
semblable à celle qu'occupaient leurs ancêtres au nord du lac
Ontario (1). Il paraît assez certain que, vers la fin du seizième
siècle, peu d'années avant l'arrivée des Français, les bourgades
huronnes étaient parsemées depuis l'emplacement actuel de
Toronto, à l'ouest, jusqu'à la baie de Quinte, à l'est, et depuis
le lac Ontario, au sud, jusqu'à la baie Géorgienne, au nord.
C'est ce que Champlain lui-même sendjle indiquer, et c'est ce
(Ij Voir la carte.
338 LA SCIENCE SOCIALE.
([ir<''tal)lissciit les fouilles laites, ces années deinières, par les
archéol()i:ues de l'Ontario 1;. Mais lorsque Cliainplain visita leur
payseu IGlô, 1<'S llurons avaient été ,i;raduelleiiu'iit icfoulés par
les Iro<[uois vers l'extrémité uonl-ouest du territoire ci-dessus
délimité. Ils n'occupaient plus (juc l'étroite péninsule comprise
entre les lacs Wentaron (aujourd'hui Siincoe) et Coucliicliinir et
les baies de Matchedasli et dr Noltawasaga, au fond de la baie
Géorgienne.
Or ce coin de pays, habitat (h's anciens lliimus. bien ([iic
situé à '^00 milles à l'ouest de Lorette, et de i.jO niilb's plus
rapproché (jue Lorette de léquateur, ne s'en trouve pas moins,
comme Lorette, à la lisière de l'immense formation grauiti«iue
laurentienne, avec, d un rôtc, un \aste territoire de chasse,
et (le lautre, une plaine au sol prol'oml, favorable à la culture.
Chainplain et les premiers explorateurs (|ui, aj)rès avoir remonté
l'Ottawa et son tiilmtaire la Mattawa. s'engageaient dans le
lac Ni[)issiug et la rivière des Krancais, et, par le«^ rivages de
la bail' C.éorgienne. atteignaient entin b's bourgades huronnes
du lac Siincoe, étaient impressioniK's [)ar In be.uil»- et la |)ro-
ducti\it('' de (■<• pays, si ditférent de la contré»' rcjcheuse et
sauvage (|n ils venaient de traverser. Ils nous décrivent en
termes admiratifs ce pays des Murons, avec ses clairières, ses
coteaux sourceux, ses arbres fruitiers, ses champs de maïs, de
soleils el (le citi'ouilles, ses \ illaf:es [)opul<'ux. Le sol, un peu
léger peut-être, est bien ada[tte. nous disent-ils, à la [)roduction
du maïs (2).
Cette situation des anciens limons était avantag"euse, elle
rt'pondaif bien an\ denv principaux moyens d existence des
populations de ce type, chasse et culture. La (liasse a\ail |»<iui'
cham|) cette confiM-e laurtMitienne dn iioid. t'orèt assise ^nr le
roc et parsemée de lacs, dans hupielle l homme ne lixail guère
sa demeure, et (pii servait alors. — (pii siM't encore aujourd hiii
(1) Voyages de Chmnplain, yiielter, 1870, I. IV. p. ;î(i. I. V. p. Ibu. A. -F. Hunier.
TransnrHons ofCanadiiin Imlilule. Toroiilo, 18.S'.», 18'.l'.»; Ontiiriit Arcliaological
Reports. IS'.r.i d e.MKi; G.-K. Liidlaw. i7'»'/.
C?) Cliaiiiiilain. l. IV. |>p. :»:, 30, 31. llreboul, liclalions des Jésuites, IG3J, p 3i.
LE IIL'KON DE LOKETTE. lïM)
— de retraite an yibior de toute espèce. Tout à coté du pays
des ancieus Hurons est la contrée de MusUoka, grande réserve
giboyeuse et poissonneuse de l'Ontario, recherchée des touristes
et des « sportmen ».
D'autre part, la culture était favorisée par le caractère suf-
lisamnicnt fertile et facilement (vxploitable des sols de la plaine
formant bordure à cette partie de la région laurentienne. Les
comtés do Simcoe-Est et de Simcoe-Nord, (]ui renferment la
plus grande partie des établissements hurons de la période
précédant immédiatement la dispersion, comptent à Iheure
qu'il est une population agricole, industrielle et commerçante
de plus de 05.000 blancs. Ce sont des sections florissantes d'une
province très prospère (1 ).
Mais il faut signaler une dillérence dans les situations de nos
deux groupes. En ce qui regarde les conditions climatériques
et la productivité du sol, les anciens Hurons étaient mieux par-
tagés que ne le sont leurs descendants de Lorettc. Pour s'en
remk'e compte, il suffira de rapprocher la description que nous
venons de donner du pays des anciens Hurons de celle que
nous avons faite de la terrasse au nord de Québec. En eiiet,
si les Hurons de Lorette sont encore dans la plaine, ce n'est plus
dans sa zone fertile qui longe le fleuve; c'est sur la terrasse
sablonneuse qui confine au pays montagneux et participe dans
une mesure de la nature de celui-ci. Car, par suite de la rareté et
de la maigreur générale du sol de la terrasse, la population ne s'y
est guère agglomérée et la culture ne s'y est que peu développée.
C'est la concurrence des blancs établis sur la zone fertile de
la plaine qui a relégué nos Hurons sur cette bande de terrains
pauvres. De fait, nous allons voir toute l'évolution sociale des
Hurons de Lorette se faire sous lenqiire des influences, parfois
divergentes et parfois convergentes, émanant de l'un ou de
l'autre de ces deux milieux : le bas pays agricole, industriel et
commerçant; le haut pays, sauvage, difficilement transfor-
mable, réserve de productions spontanées.
(1) Recensement du Canada, 1891, t. I, p. 06; t. IV, p. (j6, 174.
-iW LA SCIENCE SOCIALE.
II. — LE DIX.VISSEMKM 1>K LA CILTLRE.
Do UuOIxîC à Lorcttc par cliciiiiii de fer, il ne faut (jiruiio deini-
liciire. (domine nous eufi-ez eu i:are, vous apercevez ù votre
,i:auclie. entre la voie ferrée, le grand chemin et la rivière Saint-
(Charles, quel<[ue soixante maisons agglomérées. C'est le village,
le principal groupement des Murons de Lorette.
Ces llurous du village ne comptent aucunement sur la culture
pour leur sulisistance. Uien ici pour rappeler ces champs de
maïs, de fèves, de citrouilles, d'hélianthes, attachés naguère à
tous les villages luirons. A Lorette, les habitations, disposées
le long d'étroites ruelles et très rapprochées les unes des autres,
sont prescjue toutes dépourvues de granges, de remises, aussi
hien (jue de cours et de jardins. Les lluroiis du xillage négligent
même de tirer j)arti de ces tacilités que le séjour à la cam[)agne
met à la i)ortée de tous. Trois ou (juatre lamilles seulement ont
une vache et quehpies [)ouh's. Les autres achètent jusipi 'au lait,
aux œufs, aux légumes, au pain (ju"elles consommeuf. l ne
seule garde des chevau\.
Mais on m informait (pie, sur une « ré.serve » éloignée du vil-
lage deiiNJi'on :] Uiloiuèlres. ji" trouverais tpiehjues familles
huronnes établies sur des terres, lu malin donc. Je partis à
bicvcletfe : je suivis la 1:1 ande rue du villaire français de Saint-
.Vmbroise. attenant au \illaue hurou. Puis, descendu dans la
basse plaine. j<> pédalai le l(»ii:; il'uiie rangée de bonnes fernu'S
canadieniu's-francaises. et, décrivant une courbe, je me retrouvai
bientôt sui une hauteur sablonneuse. C'était le cominencciiient
de la rés(M've des sauvages.
Ke sol de rclt(> partie (II- la terrasse uie [larul èlre un >ablc
gris, sans ctuisistance et de faible lerlilile. I. expbutation qu'on
en faisait était aussi médiocre. Tandis (|ue dans le bas pa\s
m'apparaissait une (dialue île bonnes installations rurales, en-
tourées de Ncrdoyanles prairies, dt« tullures Nariees, je u api'r-
cevais autour de moi. sur la n'siM'M*. t|u un |)etil uombiu» de
LE llL'RtiN HE LORETTE. .'} î 1
pauvres masures, de uuiiures prairies envahies par la margue-
rite, resserrées par une forêt d'arJjres rabougris.
Ma première rencontre lut celle d'un vieillard occu})é à lé-
parer la clôture le long" du chemin. Je lui demandai où com-
men(;ait la réserve des Hurons. « Vous y êtes, Monsieur ». me
répondit-il. — « Alors, vous seriez un sauvage? » — « Non, Mon-
sieur, sans vous démentir; moi, je suis Canadien, habitant de
la paroisse voisine. Les sauvages nous laissent passer sur leui-
réserve, à condition de nous charger des travaux du chemin.
C'est comme ca que je me trouve aujourd'hui à réparer leur
clôture. Mais si vous cherchez des sauvages, tenez! en voilà un
({ui vient. » Et le petit vieux me montrait un homme au teint
vermeil, aux yeux bleus, avec quelque chose de la mine d'un
militaire anglais, et qui. sur sa charrette à dend chargée de
fagots, se dirigeait de notre cùté. Lorsque le sauvage fut arrivé
à nous, le vieux l'interpella, ajoutant d'un ton goguenard :
« Case dit sauvage, Monsieur, mais ça l'est pas plus que les
autres. » ^Xous verrons qu'il se trompait.) — « Croyez-le pas, »
dit le nouveau venu, « on est des Hurons ; même que c'est nous
autres qu'on est les plus purs par icite; et puisque vous vous
intéressez à nous autres, venez voir mon vieux père, qui de-
meure ici tout près et qui va vous tUre comment sont toutes
les atfaires. »
La famille dont je fis ainsi la connaissance avait pour chef
Thomas Tsioui, un octogénaire, dont les traits fortement accusés
me parurent avoir retenu quelque chose de la physionomie
mongoloïde. Le vieillard m'exhiba avec orgueil une médaille
d'argent frappée à l'effigie de Georges IV; il me montra au
mur de sa chambre à coucher un portrait du même roi d'An-
gleterre. Michel Tsioui Téacheandalé. père de mon hôte, avait
reçu ces marques d'estime royale à l'occasion d'un voyage
qu'il fit à Londres en 182i. en quahté de chef et délégué des
Hurons de Lorette.
Au moment de ma visite, il n'y avait pas plus de cinq ou
six ans que Thomas Tsioui habitait la réserve. Auparavant il
avait eu son domicile au village même de Lorette, où il se
T. \xxn. 23
."{42 LA SCIENCE SOCIALE.
livrait accessoircinoiit ;ï la rabrioatiou des raquettes et des
mocassins (souliers de peau d'élnu . A partii- de sa seizième
année, sa vie s'était éf<»ulée surtout dans les hois. à la pour-
suite «lu gibier, ou à guider sur les livières et les lacs, à
travers les montagnes, les partis d'explorateurs, ou les amateurs
de ])èche et de chasse. Il fut en son tem[)s coureur émérite.
M.iintes fois, lors des fêtes [)u])li(jues à Montréal ou à Québec,
aux plaines d'Abraham, sur des parcours de dix ou quinze milles,
il avait lutté de vitesse et d'haleine avec des coureurs blancs
ou indiens. Jamais il n'avait été défait; jamais il n'avait « trouvé
son maître ».
De sa fenune Louise IMamondon, issue du mariage d'un
Canadien franeais et d une lluronne de Lorette, il eut seize
enfants. Dix sont encore NJv.ints (juatre tilles, six garçons).
Ceux-ci ont hérité à des degrés très divers du goût du pén-
pour la chasse et de sf>n aplitu<l(' ;\ la coui'se })rolongée.
L'anié, (iuillaume. aujourd'hui dans la cinquantaine, (piitta. il
y <i plus (le trente ans. la maison paternelle au >illage d«»
Lorette. pour s'établir >ur les terres de la réserve, où. {»ln-
sieurs années aupai-avant. un de ses oncles était venu se lixei'.
Guillaume était avant t<int cliasseui" infatigable.
Vn ;\\\\vv lils. .I(»sej)h, Auf de (piarante-si\ ans. «»st «'"tabli sur
laréser^e depuis une \ini:taine d annt'es. Il occupe un tcri-ain
vis-à-vis celui Au père. Il y a (iiu'hpu's annt'-es. étant chauf-
feur sui' une loconu)tive de chemin de fer. il fut victime d'un
pénible accident i\u\ uc'eessita 1 amputation du bras droit «'t
d'une partir de la main gauche.
(ieorges, Ag<'' «le «|uaranlc-«|uatre ans, n'est «''tabli sur- la ré-
serve (pie (l('pni> une année. Précédemment, il avait pa-^sé
cin(| ans à l,ou«dl (Massachusettsi, terrassi«M' >vnr les chemins
de 1er. Uappelé à Loi-ette. à l'occasion de la maladie dernière
de sa mère, il r('>solnt de ne plus r(>tourner aux Ktals-l'nis, où
le lra\ail dejournalier lui a\ail paru par trop p«''nible. Il préféi'a
demeur(M' sni' la r«''sei\«' en de|)it de la difliculfé d y trouv«'r
à gagner sa vie. (ieorges est chasseur et cour«nu', moins bon
c«>ureui', toutefois, «[ue certains de ses frères, et notamment
LK IIURO.N UE LôRETTE. M'S
AllVed. Albert, un autre des fils du vieux Thomas Tsioui, est
un valétudinaire. Sa femme, modiste au village de Saint-
Andjroise, tout voisin de Loretto, pourvoit par son travail à la
subsistance de la famille.
Michel, Ai;é de vingt-sept ans, le plus jeune des garçons,
n'est pas chasseur du tout. Il demeure avec son père, sur la
réserve, et laide à vivre. Son métier est celui de garçon bou-
langer; cest-à-dire que de temps à autre il donne des journées
à pétrir la ptVte chez Jean Durand, boulanger de Saint-Ambroise.
Une des filles, Alice, demeure aussi chez son père, dont
elle tient la maison, qu'elle soigne sur ses vieux jours et quelle
aussi aide à vivre. En 1892, elle reçut, à Montréal, un diplôme
de l'Académie de coupe de robes de M""^ Etliier, suivant « la
règle systématique du tailleur français ». Je vois dans la
chambre principale deux machines à coudre, des patrons, etc.
Une autre fille de Thomas Tsioui a épousé un Canadien-Français,
du nom de Lemieux, établi sur un lopin de terre voisin dans
la réserve des sauvages. Une troisième a épousé son cousin-
germain, Stanislas Tsioui, du village de Lorette, dont il sera
question plus tard. La quatrième lilLe, veuve, est aujourd'hui
en service de garde-malade à Montréal.
La culture à laquelle se livrent les six ou sept familles de
Tsioui habitant ici, est des plus rudimentaires. La réserve
est encore presque toute couverte de bois ou de broussailles.
Chaque ferme comprend au plus dix ou douze arpents dé-
frichés, sur lesquels, au moment de ma visite, on n'apercevait,
à part un petit jardin potager et un petit champ de pommes
de terre, qu'une prairie de foin très pauvre. On ne sème
de grain que très exceptionnellement. Le troupeau comprend
une vache (rarement deux), peut-être un cheval, un porc ou
deux et quelques poules.
Chez le lils Joseph Tsioui, j'observai une grange-étable assez
spacieuse, comparée aux réduits tenant lieu de bâtiments sur les
autres terres de la réserve. Cette grange, me dit-on, avait été
construite au moyen d'une corvée organisée par les gens du
voisinage, à la suite de l'accident dont Joseph avait été la vie-
;{i'j LA SCIENCE SOCIALE.
tinio. Au rosto. IVvploitation du sol n'était pas ici plus intense
«ju ailleurs. In cheval cf une vache formaient tout \r troupeau;
mais, en revanche, trois ou ([uatre <lot:ucs, sortant à la suite
ruu (le l'autre de dessous le perron, inaccueillirent de leurs
aboiements furieu.x. « Ce sout des chiens-ours, excellents pour
la chasse. » me dit-on sous forme d'explication.
La culture (jue pratiquent les Ilurons de la réserve est très
insuflisante, et ils seraient dans la misère, n'étaient les recettes
supplémentaires j)r()veiiant de diverses sources : charroi, au
villai^e huron, de bois à brûler pris sur la réserve; travail à la
journée sur le chemin de fer ou ailleurs; exercice d'un métier
accessoire, ])rincipalement par les femmes, ou plus rarement,
fabrication de raquettes par les hommes; cnlin et surtout, la
chasse.
t^n somme, la culture sur la réserve, comme au villag<' deLo-
letlc, n a (ju'une ti'ès minime importance. D'après les rapports
oilicirls, pour {r2 familles, on ne trouvait à Lorette. en 1899, que
5 charrues et 5 herses; mais, d'autn* pari, on y trouvait 75 fusils
et oôO pièges.
(Miez les anciens Ilurons, la culture aux mains des femmes, la
chasse aux mains des hommes, étaient les principaux moyens
cVexisteiue. Chez leurs (lescendan(> de Lorette, il n'en est plus
ainsi. La culture par les femmes est disparue; (|uant à la culture
|)ar les hommes, k la manière des blancs, elle n'y a pas encore
pris [)ie(l. Les Ilurons de Lorette sont aujourd liui moins cultiva-
teurs (|ue n'étaient leurs ancêtres des bords du lac Simcoe et de
la baie (léorcienne.
(Juelle est la raison de (<' délaissement de la culture.' Nous la
trouvons (laii> la nature du inili(Mi physicpie jointe à la concur-
rence des blaïus. La culhire haditionnelle des Ilurons était ru-
dimeutaire : elle se réduisait à la |ti'oduction par \cs femmes de
léirumes el de maïs pour la eousommation domesti({ue. Pas de
bestiaux; j)as d(> bêtes de somme ou de trait. Dès lors, ils
n'étaient |»as à même d'obvier |»ar les Ininures à l'épuisement
du sol. ni d'allei- clMM-cher très loin leur coml>usfible. Il leur
fallait chan,:;er remplacement de huir villaire dès (|ue la fertilité
LE HlHON DE LORETTE. ."î 15
de la terre et la rt'servo de hois de chauffage étaient épuisées
dans un rayon assez rapproché. Dans leur ancien pays de la
Ijaie Géorgienne, ces déplacements périodiques pouvaient s'ef-
fectuer sans grand incoiivénicnt pour eux.
Mais il en fut autrement aux environs de Uuéhec, où la zone
arable est étroite et la montagne rapprochée, et où cette zone
arable se trouva bientôt tout occupée par des colons français,
avides de terres. A chaque déplacement des Hurons, la chaîne
<les exploitations agricoles se refermait derrière eux; le sauvage
allait vers l'intérieur sans jamais pouvoir revenir sur ses pas.
C'est ainsi que. moins de cinquante ans après leur établissement
à l'île d'Orléans, sur la rive du fleuve. les réfugiés hurons
avaient, en trois ou quatre étapes, traversé toute la largeur de la
zone fertile ; et, dès 1697, nous les trouvons à la Nouvelle-Lorette,
(où ils sont encore aujourd'hui . relégués sur les sables maigres
delà terrasse, à l'entrée du pays montagneux.
Dans ce milieu physique peu favorable au travail agricole,
mais riche en gibier et en productions naturelles diverses, on
conçoit que ces primitifs ne se soient pas appliqués davantage à
la culture : qu'ils aient conservé leur goût pour la chasse et la
simple récolte.
m. LA RESTRICTION FF LA DEFORMATION DE LA CHASSE.
Pour les Hurons. un moyen d'existence plus important, et à
coup sûr plus agréable que la culture, c'est la chasse. La plupart
des hommes de la réserve, et nombre de ceux du village, sont
grands chasseurs. « Le bois », me disait le vieux Tsioui. « c'est
naturel pour la santé. Des fois on a de la misère, on se promet
qu'on n'ira plus ; mais on n'est pas plutôt revenu qu'on voudrait
y retourner. »
Le goût et la pratique de la chasse se sont perpétués à Lorette,
grâce à la proximité de cette vaste région forestière et monta-
gneuse, difficilement transformable, qui s'étend vers les sources
des rivières Saint-Charles^ Sainte-Anne. Jacques-Cartier, et
'.iW LA SCIENCE SOCIALE.
jiisquà la haio <rHu<lsoii. Le castor, la loutre, la martre, le vi-
son, le « caiihoii » [tarandus ranf/ifer), y sont encore assez
coiiiniuns. Mais ils s'éloig-nent de plus en plus et leur nombre va
sans cesse diminuant. Nai:uère, une des grandes compaynies de
fourrures du Canada avait un coniptoir à Lorette: mais il y a
bien des années que ce poste a été abandonné. Les peaux ([ui "«ut
le plus de valeur sont celles de loutre et de castor. Elles s«)nt
vendues, à l'état vert, [)ai' les llurons à des maisons de Québec :
Laliberté, Renfrcw. IViqiu't. Vermettc. I>a viande de caribou
(le renne du Canada) est recliercbée des sauvages: mais sa peau
n'a qu'une faible valeur. Olles de « l'orignal », ou élan (a/ce.«
americanus) se vend bien trois fois plus cber ; mais l'orignal est
devenu rare en ces parages. Pour le trouver, les chasseurs de
Lorette doivent travei*ser le fleuve Saint-Laurent et atteindre les
l)lateaux du Nouveau-lîrunswick et de J'Ktat du Maine.
Cette diminution en nombre et cet éloignement du gibier sont
la consé(pience de ragirbunération des blancs sur la zone fertile
bordant le fleuve et de leur lente inliltratiou dans le pays mon-
agneuv. Depuis ([uel<iues années, un chemin de fer, <pii relie
Québec à la vallée du lac Saint-.hNin, traverse cette région. H en
est résulté une restriction du parcours et une déformation des
procédés d'exploitation. Le gouvernement de la Province a
édicté des règlements (jui iiderdisent la chasse et la pèche en
certaines saisons, on sni- certains terrains réservés pour le parc
provincial an nord de Québec, ou concédés à des (dul)s de
« sportmen ». Ces règlements s'ap[)li(pienl aux llurons aussi bien
(pi'aux blancs. Les ganles foicstiers .sont aux aguets et confis-
([uent fré(|uennnent les prises des sauvages ou leurs engins de
chasse ou «le pè<he.
L«'s llurons de la reserve se [>laignireiit amèrement à moi de
la restriction arbitraire «le leui-s ancieM^ pi-ivilèges «le chasse
par les blancs. Les cha-^seni's du village s«)nl dans les mêmes
sentinu'uls. Peu «le lemp> aj)iès mon arrivée à Lorette. je lis la
connaissance de haiii«d Ci-os-Louis. d«)nt je louai les services
pour une petite excursion sur la i-ivière Saint-Charles. Kt c«>mm<\
à la biune, nous remontions le cours «h' cette piltorcscpu'
LE ni RON r»E LORETTE. 3 47
rivière, dans le bruissement mystérieux des eaux, et sous lom-
bre épaisse des sapins de la rive, mou sauvage, en des termes,
sinon toujours délicats, du moins très expressifs, me lit part des
misères des pauvres Murons, dépouillés de leurs territoires de
chasse par la rapacité des blancs.
Gros-Louis ne me[)arut pas avoir une estime démesurée pour
l'habitant, l'homme du travail pénible et suivi de la culture;
celui-ci, à ses veux, est évidemment bien inférieur au sauvaee,
ou même au « mossieu » qui aide au sauvage à se tirer d'af-
faire .
On a pu observer précédemment que le matériel de chasse
des Hurons de Lorette consiste en 75 fusils et 550 pièees d'acier,
soit sept ou huit pièges pour un fusil. Cette disproportion peut
s'expliquer, sans doute, parla nature même du gibier, générale-
ment de petite taille et recherché uniquement pour sa fourrure,
que le plomb du chasseur pourrait déprécier. Mais il faut aussi
y voir, à mon avis, une déformation de la chasse déterminée,
eu partie du moins, [)ar la diminution en nombre du gibier et
la restriction du parcours signalées plus haut.
Le mode d'exploitation des productions spontanées s'est dé-
formé dune autre manière encore. Directement, la pêche et la
chasse procurent aux Hurons des recettes à peine supérieures
à celles que fournit la culture: mais indirectement, par l'exer-
cice du métier de guide, elles leur assurent plusieurs mille
dollars de revenu chaque année. Le guide indien accompagne
les partis de « sportmen » aux lieiLX de chasse et de pèche, ou
encore les arpenteurs officiels dans leurs voyages d'exploration.
Il reçoit pour ses serA-ices 1.25 dollar (à peu près 6 fr. 50)
par jour, sans compter les -siivres. le tabac et le ^vhisky pendant
toute la durée du voyage. C'est l'occupation favorite de Daniel
Gros-Louis, de son frère Xavier et de nombre d'autres Hurons.
Ainsi la chasse et la pêche ont conservé, dans le régime du
travail à Lorette, relativement plus d'importance que la culture;
mais c'est en se déformant, en devenant une sorte de service de
domesticité.
Le premier effet produit sur les Hurons par le voisinage et
:{i8 LA SCIENCE SOCIALE.
la concurrence des Jjlancs avait été. on les rejetant vers la nion-
tnene, de les éloigner do la culture, de les engager plus com-
plètement dans la simple récolte des productions spontanées.
Le .second effet (]e ce voisinage. iuais(pn se produisit boaucou])
plus tard rpie le [)remier. fut (\o roiidio la chasse, la pécho <^t
la cueillette moins fructueuses, le gibier, notamment, se faisant
plus rare, et s'éloignant à mesure (pie s'étoiidai<Mit les établisse-
ments ot ([ue s'agglomérait la population on arrière do (Juéboc.
iNous allons voir comment cette double circonstance (^délais-
sement de la culture, suivi do la diininution dos rendomonts do
la simple récolte) a amené le développement du i)iiiuipal moyen
d'existence de nos Hunms modernes : la fabrication.
IV. LES INDISTRIKS TU.VDITIONNELLF.S DE FABRUATION ISSl'ES DK
LA SIMPLE RKCOLTK ET TRANSKORMKKS PAU l'ÉVOLITIO-N CO.MMKH-
CLVLE.
A [toiuo avais-jo mis lo pied dans le village de Lorette. <|ur
trois ou (piatro enfants accouraient pour m(> vendre divers
menus articles do lotir fabrication : objets de fantaisie, en bois
on en foin (rôdeur, faits à la main, tlèebos. arcs (>n miniature,
petits étuis on éventails de (•oiilours variées, minuscules canots
montés |)ar des sauvages Ar taille lilliputienne. I.a plus i:rando
do ces enfants était une lillette <1(> luiil on dix ans. an teint lé-
gèrement olivtUro, aux < lioveux plais ot noirs, aux veux lies
noirs aussi, fort avisée, et s'entendant bien déjà à faire 1 aitiile.
Klle me conduisit chez son père. FM'udont Tsioui. où, dans la
plus grande chambre de la maison. j«' [)us admirer tout un
étalage de jouets, Av bibelots, de paniers de fantaisie. Houx
Murons étaient occupés à oonslrnire. (>n annexe à la maison, un
petit bAlimont destiné à s(>rvir de magasin ot de bouticpic pour
la vente de ces f>bjots. In troisième. tiancpiilbMnont assis et
sans Iroj) se presser, préparait à laide d'un eonloau des ron-
delles d(> bois ipio les feniines et les jeunes lilles devaient uti-
liser dans la confeclioii des articles imlions. b(>s « disses » de
LE HIRON DE LORETTE. 340
fivnc, employées pour le même objet, sont faites à la plane,
sur le chevalet.
Nombre de familles, à Lorette, se livrent à nette fabrication.
Los produits sont en partie détaillés sur les lieux, en partie
vendus en gros aux marchands des grandes villes, ou encore
colportés par les Hurons eux-mêmes dans les centres urbains et
aux stations balnéaires. Notamment, Elisée Tsioui m'expliqua
que chaque été, lui, sa femme et ses enfants, pourvus d'un as-
sortiment de paniers et autres articles indiens, allaient passer
phisieurs semaines à la iMalbaie, à Cacouna ou à la Rivière-du-
Loup, sur le bas Saint-Laurent.
Rien qu'en se promenant par le village, on relève à tout ins-
tant la présence d'une industrie caractéristique. Ici, chez lo
Huron Gaspard Picard, je vois à sécher sur le mur de la maison,
à l'extérieur, la peau d'un vison, ainsi que l'enveloppe et le
sa])ot d'un long pied fourchu de caribou. Vn peu plus loin, chez
Paul, le Malécite, c'est un canot fraîchement peint qui s'étale au
soleil. Ce canot n'est pas d'écorce de bouleau (il ne s'en fait plus
(pie raromoiif aujourd'hui, l'écorce de bonne qualité n'étant
plus assez commune); c'est un canot de grosse toile. A peu près
vingt-cinq de ces canots de toile sont fabriqués et vendus cha-
que année à Lorette. Chez Etienne Gros-Louis, on me montre de
jolis ouvrages en poil d'orignal, et, dans la plupart des maisons,
je trouve des femmes occupées à broder, coudre ou assembler
les diverses pièces des « mocassins » ou souliers sauvages, tandis
que les hommes préparent les peaux ou confectionnent des ra-
quettes.
Bientôt je me rends compte que ces habitations liuronnes sont
autant d'ateliers de travail, de foyers de travailleurs exécutant
diverses taches et fabricant divers objets, soit à leur compte
particulier, soit pour le bénéfice d'un patron qui fournit la ma-
tière première et paie la main-d'œuvre à la journée ou à la pièce.
De ces industries, la plus importante est sans contredit la pré-
paration des peaux, jointe à la fabrication des mocassins. Elle
se trouve centralisée en trois établissements principaux : celui
de Ross, celui de Cloutier, celui de Bastien.
.■{50 LA SCIENCE SOCIALE.
Ross est un inarchand, Écossais d'origine, ([iii a fait l'acquisi-
tion de rétablissement d'un Huron récemment décédé, Philippe
Vincent. Cloutier est un Canadien français qui a épousé une
Huronne de Lorette, veuve Tsioui. Avec laide de sa femme et
des filles quelle a eues de son premier mariai:*', il tient, proche
du villaiie huron, un h<jtel assez achalandé durant la helle
saison par les Québécois et les touristes étrangers. Accessoire-
ment, et surtout vers l'automne après le départ des visiteui's.
Cloutier s'occupe de la préparation des peaux et de la fabrication
des mocassins, il me lit faire le tour de son installation et me
fournit une ])onne partie des renseignements que je vais consi-
gner ici touchant cette industrie.
A (juehpie distance en arrière de l'hôtel, est un bAtiment
assez spacieux on sont emmagasinés plusieure ballots de pelle-
teries. Ces pelleteries, pour la plu|)art. ne sont pas du pays;
ce sont ))rincipalement des peaux d'élan ou d'antilope à j)ro-
venance des Indes orientales. L'élan du Canada, communé-
ment ap[)elé I' orignal ". fournit une peau excellente pour le
mocassin; mais l'orignal ne se rencontre plus dans un rayon
suflisamment ra[)proché de Lorette. Le renn»' du Canada, ou
«caribou », est beaucoup plus commun; mais sa peau ii'ot
propre (pi'à la confection de mitaines, d<» gants et de qu«d(jues
parties s(>con(lair(>s du mocassin. La [)eau de vache n'est utili-
sable (|u<' dans la confection des raquettes. De sorte cpie lin-
dustrie des mocassins de Lorette s'approvisionne aujourd'hui
de matière première presque entièrement à l'étranger.
Les peaux sont d'abord mises à ti'emper dans leau. (^hez
Cloutier, pour cet objet, on se serf d'une simple boite enfon-
cée dans la terre eu ])lein champ, lue fois suflisamnuMit péné-
trées par l'eau et ;nii(dlie>, les j)eau\ sont reportées au hangar.
Au iuo\(Mi thi L:iattoir. (»u (Milève la couche inférieure adhé-
rente aux chairs, et la premier*' couche extérieure a\ee le>
poils. Ces déchets seront plus tard vendus à des fabricants de
colle forte à Montréal. Les peaux sont ensuite lavées dans de
fortes savonnures, puis mises à sécher sui" des échafauds ou
chantiers. Le chantier de séchage sm- lecpnd les peaux à divei's
LE IIURON DE LORETTE. 351
états de préparation se balancont au vent, est caractéristique
de Lorottc; il frappe [)art()ut la vue, aux aJjords du village
comme dans le village môme. Les peaux sont alors humectées
d'huile de morue, passées au papier sablé et finalement fumées
dans un petit bAtiment spécial, send)lable à ceux qui sont usités
pour le fumage du jambon.
Au sortir du four, les peaux, devenues souples, veloutées,
odorantes, sont portées à l'atelier ou « boutique » du patron
pour être taillées. C'est Cloutier lui-môme, à l'aide d'un couteau
bien tranchant et de formes en bois, qui taille les diverses piè-
ces requises pour la confection du mocassin : hausse, pointe,
dessous. Il faut une certaine habileté pour tirer de chaque peau
le meilleur parti, pour en obtenir le [)lus grand nombre de
hausses, de pointes ou de dessous, avec le moins de perte pos-
sible. C'est bien là l'opération centrale et la plus importante de
l'industrie, celle dont le patron se charge, ou qui s'exécute par
des ouvriers expérimentés sous sa surveillance immédiate.
Ces pièces, une fois taillées, sont distribuées entre diverses
familles du village, où certaines femmes se chargent de broder
les pointes en poil d'orignal teint de diverses couleurs voyan-
tes, tandis que d'autres s'occupent du « plissage » des dessous,
et que d'autres encore ont la spécialité de coudre ensemble
hausses et dessous. Pour chacune de ces opérations, broderie,
plissage et couture, les ouvrières sont payées à la tâche, au
taux de 25 ou 30 sous la douzaine de paires. Elles peuvent
gagner ainsi de 30 à 50 sous par jour, et même deux fois
cette somme, dans les cas où la machine à coudre peut être
employée. Aussi nombre de Huronnes ont-elles fait l'acquisition
d'une de ces machines.
Les mocassins sont alors reportés à l'atelier du patron, où,
au moyen de trois petits appareils assez simples, les bords
libres des hausses sont perforés, les œillets et les agrafes posés.
Des lisières enlevées de la peau pour en égaliser les bords,
on obtient les lacets. Il n'y a que les plus petites rognures qui
ne soient pas utilisées. Finalement, les mocassins sont empa-
quetés et expédiés au loin. Ils sont vendus en gros à des mar-
332 LA SCIENCK SOCIALE.
cliands dans la plupart dos grandes villes du Canada et des
États-Unis. Il en est expédié jusqu'au Kiondike.
Létablissement de beaucoup le plus considérable ([u'il y ait
ici poui- la préi)aration de })eau\ et la confection de mocassins
ou de raquettes, est celui de Maurice Bastien. Ses ateliers, ses
liangars, ses chantiers de séchage couvrent une gi-ande pai-tie
de la coniniune de neuf arpents, attenante au village huron.
Plusieurs hommes, sous sa direction, sont constamment em-
ployés à [)asser les [)eau>: par les divers procédés de prépara-
tion, tandis (pie d'autres en firent les pièces destinées à la
confection des souliers. .V certains moments, nous trouverions
cIk'/. lui des équipes nombreuses confectionnant des racjuettes,
ployant et recourbant les minces cerceaux de bois, les i^diant
par un réseau serré de lanières. .\ond>re d<' femmes du village
travaillent à son compte, et parfois juscpi'à cin([uante p<M'somu*s
y trouvent leur emjiloi.
Maurice liasfien Agniohleu. de descendance huronne. ollVe un
cveniple remarcjuable de transfornuition sociale. I.r petit atelier
de fabrication de ratpiettes cpie lui avait tiansmis son père
s'est singulièrcMiient développé et diversilié entre ses mains.
Clnd' d'industrie, M. Bastien s'occupe accessoirement de culture.
11 exploite, tout à côté de Lorette. un(> terre dune cin(piantain«*
d'arpents cpiil a achch'-c et dérrichcc. 11 \ ri'colte, ann<''e
moy(Muie, à [)eu près l.")0 minots d'avoine et de sarrasin et
20 tomu's de foin. (»l elle lui fournit, en outre, le pAtui'ai:e
pour neuf \aches et (piel([U(>s chevaux. C'est l'intention de
•M. Bastien (]U un d<' s(>s fils au moins se fasse cultivateur, l ne
e\périenc«* intéressante (pi'il pouisuil en ce moment |)oui'
le conq)le de la maison K<Mirre\\ , p(dlefiers t\r (Juébec, cCst
le croisement du bison (dont la race, connue oQ sait, est
en ti'ain de s'f'leindi'e (Ml Aniérifjue avec nofr(^ vache (lotn(*s-
li(pie.
l/obs(M'vat(Mn' social (pii \isile Lor(>ne pour la première fois,
<'st surpris d y constater ce (h>veloppennMil de la fabi'icaliou.
H ne Noit [)as bien comnient c(> moyen d'exisf(>nce se rattache,
d'une part à l'elaf social antérieur de la race liur()nn(\ Ar lau-
LE III RON l>E LORETTE. 353
tro aux oouditions de sou présent habitat. Voyons un peu de
quelle manière ce phénomène s'est produit.
Il est vrai que les Huions vivaient principalement de chasse,
de pèche, de cueillette et de culture. Les jeunes hommes étaient
chasseurs et .unerriers. les vieillards faisaient la pèche, les
femmes travaillaient la terre. Mais, en outre, les Hurons étaient
au courant de nonihicuscs petites industries domestiques. Les
hommes savaient cnnshuire ces longues huttes d'écorce. au
toit arrondi en lonue de tonnelle. Ils se confectionnaient aussi
des arcs et des llèches, des rets à pécher, des haches de silex,
des canots et des traîneaux d'écorce. des raquettes et des crosses
pour leur jeu national. Les femmes huronnes savaient moudre
le grain, fumer le poisson, filer le chanvre sauvage qui servait
à faire les rets; elles savaient aussi préparer les peaux de cerf,
en confectionner des mocassins, qu'elles brodaient avec art.
et de la fourrure du castor, du porc-èpic, etc.. elles tiraient
divers articles de vêtement 1).
Et si, dans quelques-unes de ces industries, les Hurons n'é-
taient pas aussi habiles que certains Algonquins de leur voisi-
nage, d'autre part, ils surpassaient ces derniers par ra2)titu<Ie
au commerce. En effet, dès avant l'arrivée des Français, les
Hurons avaient été les intermédiaii'es des échanges entre les
aborigènes du nord et ceux du sud. et bientôt ils devinrent
les grands pourvoyeurs et transporteurs de la traite des four-
rures.
Nous avons vu précédemment qu'une fois les Hurons trans-
portés à Québec, au sein de la colonie française, le voisinagre
des blancs, joint à la proximité du haut pays laurentien, eut
pour elFet de détourner ces primitifs de la culture, et même,
par la suite, de diminuer l'abondance et de gêner l'exploita-
tion des productions spontanées dans la zone montasneuse au
nord de Lorette. Dès lors, le dévelopjjement de la petite faljri-
cation se lit tout naturellement. La culture leur manquant, la
chasse et la cueillette n'étant plus aussi fructueuses . les Hu-
(1) Champlain, t. IV, pp. 79-82, 101.
354 LA SCIENCE SOCIALE.
rons durent se eherclier un nouveau moyen d'existence. Ils le
trouvèrent dans leur aptitude traditionnelle à la lalnication et
au commerce. Ils soniièrent à confectionner en vue de la vente
les objets (|u"ils n'avaient fabriqués jusque-là (jue pour les be-
soins domestiques. Aux peaux de bêtes et autres productions
naturelles, devenues moins abondantes, ils donnaient ainsi un
surcroit de valeur qui devait compenser leur rareté crois-
sante. C'est vers la fin du dix-huitième siècle, ou dans les pre-
mières années du dix-neuvième, que ce chani.'-ement j)arait
s'être j)roduit à I.orette (1).
Ce n'est pas tout. Dans la seconde moitié du div-ni'uvièmc
siècle, il s'est produit un phénomène social de très grande iui-
portance (jui a achevé de transformer le régime de travail de
nos Ilurons. Le Canada fut atteint, entraîné, par l'évcdutiou
universelle «le l'industrie et du connnerce. Par suite des ap[)li-
cations nouvelles de la vapeui- et de l'électricité et du dévelop-
pement des grandes entreprises de transport sur terre et sur
eau, la force productive (h' l'homme fut centuplée, la distance
fut |)our ainsi «lin* supprimée, les conditions d'exploitation de
la plupart des iudustiies fureut rliaugées, A Lorette, «piehpies
fabrications secondaires, celles, par exem})le, des « traînes »
sauvages et des crosses (poursuivies ailleurs dans des conditions
plus avantageuses) durent être aiwindonnées. Mais l'industrie
(1) A ma connaissanre, lodocuinenl le plus ancien <iui atteste un certain dévelop-
pement de la fai>rication (liez les Murons de lurette, remonte à ISi;). (Temoij-nages
recueilli-i |>ar une rommission de rAsseiiiblee lépislalive du Ras-Canada. IM'.t-Ji.
Notons, en passant, un lait ipii ntet Itien en relief une loi sociale déjà signalée ilans
cette revue. Tout à côté du villape liuron de Lorette, séparé seulement par la ri-
vière Saint-Ciiarles. est le village canadien-français de Sainl-Andtroise, avec une
|io|)ulalion de plus de mille liabitants vivant .surtout de commerce et de falirication.
et notamment des industries mêmes exploitées par les Ilurons (confections d'articles
indiens). Dèsavanl t8;{(>, si nousencroyons Bouchclle i Topugraplnjof Loicer Canada,
verlio Saint-Gabriel), les terres cultivables se trouvaient toutes prises, proche de
Saint-.\nd)roise; la population s'aj;i;l(imerait a ref endroit, et végétait >ur des
'< emplacements », plutrtl que de senp.iuer sur les terres mai;;res de l'intérieur. Ainsi,
la pauvreté du sol en arrière de Lorette cl de Sainl-Ainbroise a eu pour eflet de de-
Jiinruer de la culture, non seulement les Ilurons. mais aussi le^ blancs, et elle a
pousse les uns et les autres vers la fabrication. Il est intéressant de rapprocher cette
constatation de celle qui a été faite par M. de Hoissieu pour le llugey. [La *ci>Mcr
sociale. iy»9, pp. .38 i-."».)
LE IIIRON DE LOP.ETTE. X\Ô
(les paniers do fantaisie, enipruntéo aux Abénaquis. fut intro-
duite du dehoi-s, et la préparation des peaux, la confection des
i'a([uettes et des mocassins reourent un vi^roureux élan.
Soustraits désormais à la servitude des conditions locales,
mises à même de s'alimenter au loin de matière première et
d'autre part d'écouler au loin leurs produits, ces industries
prirent un i^rand essor. Aujourd'hui 10.000 à 15.000 peaux,
presque toutes importées, sont mises en œuvre annuellement.
A peu près liO.OOO paires de mocassins sont fabriquées, et
7.000 paires de raquettes (1). A l'ancien petit atelier familial
s'est substitué l'atelier collectif sous la direction de patrons
étrangère à la famille ouvrière; et la main-d'œuvre ne se recrute
pas seulement chez les Hurons, mais en aussi grand nombre
chez les Cana(liens-Fran(;ais de Saint- Ambroise. Seule la confec-
tion des raquettes est restée une industrie essentiellement hu-
ronne. Parmi les Canadiens-Français, deux seulement sont au
courant du métier.
En dernière analyse, la transformation du régime tradition-
nel de travail de nos Hurons s'est faite sous l'empire de trois
facteurs sociaux :
1" La nature sauvage et peu traiisformalîle du haut pays lau-
rentien ;
2° Le voisinage des blancs établis sur la zone fertile du bas
pays :
3° L évolution commerciale ressentie par l'intermédiaire de ces
mêmes blancs.
Observez surtout l'influence profonde et persistante du milieu
physique nord-laurentien. En mettant à la portée des Hurons
de Lorette sa réserve de productions spontanées, le haut pays
laurentien se trouva seconder l'action de la concurrence des
blancs qui tendait à éloigner les sauvages de la culture. Mais
lorsque, plus tard, le mouvement envahissant de la population
blanche tendit à restreindre l'exploitation directe des produc-
tions spontanées et à é\'incer les Hurons de la simple récolte.
(1) RapiK)rt de l'agent A. —0. Baslien, 18<J8.
;{o(» LA SCIENCE SOCIALE.
coiuiiic il les avait évincés de la rulfiirc, alors la nature dilli-
cilemeiit tiansforniable et retendue de la région niontaiineuse
opposèrent un obstacle sérieux. O second eli'et du voisinage
des blancs ne lut pas aussi mar<|né ([uele précédent. Lâchasse,
la pêche et la cueillette ne lurent [)lus aussi fructueuses, mais
ne cessèrent pas de donner des recettes appréciables. Les llurons
se cherchèrent un moyen complémentaire d'existence, et ils
s'engagèrent dans la l'abrication , mais dans une fabrication
basée sur la simple récolte, dépendante de la chasse et de la
cueillette pour sa matière première. Et cet état de choses, grâce
toujours à la nature particulière de cette région laurentienne, a
pu se maintenir jusqu'à ces dernières années, c'est-à-dire jus-
([u'à ce que le progrès «les arts inécani(|ues eût i)ermis à lin-
<lustrie d<' vivi(> et de grandir, à Lorette comme ailleurs, sans
avoir à compter sur les ressources »le la localité.
Aujourd hui, c'est un lien purement moral, une simple tradi-
tion, qui laltache à Lorette ces industries «le la ra«|uel(e «•(
du mocassin. Le lien matéiiel n'existe [)lus, puistpie ces indus-
tries vont maintenant chercher au loin la plus grande pai-ti«'
de leur matière première «•! par«'ill«Muent écoul«Mit au loin la
plus grande [)artie de leurs produits. Kt pourtant l'inthuMice du
lieu s'aperçoit enc«)re. (^ar n'eût été la présence de cette s<di-
liide laurenfi«Mine, vaste «'t peu transformable, le lluron aurait
de très bonne li.eui'e l'enoncé à la praficpie des industries issues
de la simple récolte; il en aurait mènu' [)erdu la tradition
longtemps avant «pie rév<duti«)n moderne «lu «ommerce fut
venue le iiietti«* à même de les exercer indépemlamment des
conditions du mili«>u physitpie.
Si, au li<'U de se houvei' à la lisière «ruiu» \aste région mon-
tagneuse. 1< s llurons avaient été placés vers le centre «lune large
plaim\ hui' évolution so«ial<' se serait faite dans nu s<mis t«tut
opnos('. I,"etl'tl (le la coiuunTuce des blancs n'aurait pas été
alors d"e\ incer le sau\ag«' de la culUue, de le rejelei' \ei» la
chasse, la pèche el la cneilh'tle, et par ricochet vers les iiuliis-
tries issues «li> ces travaux d<^ simple reçoit»». Lelfet aurait
été, au contraire, eu le caul(»nnaut, de |>lier ce sauvage à la
LE lURON m: LORETTE. X'yl
ciilturo et aux durs travaux dcxtractiou. C'est ce qui est arrivé
pour le groupe iroquois de Caughnawaga, près de Montréal.
C'est encore à l'iutluence de co pays Liurentien qu'il faut
attribuer la persistance, chez les Hurons de Lorette, de certains
traits caractéristiques de l'état social primitif. Car, on dépit de
révolution du commerce et de l'orsanisation nouvelle du tra-
vail, l'ouvrier lorettain, à plusieurs égards, est demeuré sau-
vage. L'homme, en général, moins travailleur que la femme,
y a conservé le goût de la vie des bois. Il se livre à la chasse
dans la mesure où les conditions actuelles le permettent. Il a
toujours l'aversion de la culture du sol, l'aversion de la grande
manufacture, l'inaptitude au travail pénible et suivi.
V. — LA FAIBLE ETEXDIE DES BIENS COMMl NAIX ET L ABSENCE
DE LA PROPRIÉTÉ LNDIVIDDELLE DU SOL.
Les terres détenues par les Hurons de Lorette, ou détenues
pour eux, comprennent :
1° L'emplacement du village, d'une superficie d'à peu près
20 arpents ;
'2° Attenante au village, une comnmne de 9 arpents;
3° A 3 kilomètres du village, une réserve de 1.600 arpents;
ï° X 50 kilomètres au nord-ouest de Lorette ,1a réserve de Roc-
mont, d'une superficie de 9.G00 acres.
L'emplacement du village est divisé en lots, chaque famille
huronne ayant droit à la jouissance d'une étendue suffisante
pour sa maison, plus une largeur de 30 pieds en avant et de
3 pieds en arrière de cette habitation.
La commune, ou « clos des cochons », était à l'origine,
comme son nom l'indique, un pacage pour les porcs. Elle est
toujours la propriété collective des Hurons de Lorette; mais ac-
tuellement elle se trouve presque entièrement occupée par les
bâtiments et les chantiers de peaux du chef Maurice Bastien.
La réserve de 1.600 arpents n'est pas divisée davantage. Elle
fut concédée aux Hurons, en vue de leur approvisionnement de
T. XXXII. 2i
;fcj8 LA SCIENCE SOCIALE.
coniliustihlc. La plus graiido partie en est encore en bois. Six ou
sept familles, comme nous l'avons vu, s "y sont établies sous
prétexte de culture : mais la culture quon y l'ait e>>t tellement
réduite, qu'on n'a pas jugé nécessaire de délimiter los diverses
termes.
L'emplacement de Lorette (avec la comumnc/ et les l.liOO ar-
pents de la réserve furent assignés aux Hurons vei-s la fin du
dix-septième siècle ou le commencement du dix-huitième, par
les jésuites, sous la tutelle de ([ui ils avaient été placés par la
cour de France (1). C'est tout ce qu'il leur reste de la seigneurie
de Sillery, dont nous parlerons ci-après.
Rocmont est une étendue de pays forestier et montagneux ré-
servé par le gouvernement canadien, à une épo(pie assez récente.
pour le soutien des Hurons de Lorette. mais <(ue ceux-ci n'iiabi-
Icul et n'exploitent aucunement. Ils en tirent, toutefois, un re-
venu, car les recettes provenant des droits payés annuellement
p.ir les enti'epi'eneurs de cou|)es de hois sui' cette réserve, .sont
généralement appli<|uées par l'administration en sul)venti<tns de
diverses natures pour le hénélice de ces Hurons.
Le lail remar({ual)le, c'est (jue ces divei-s terrains sont la \mt-
priété collective des Hurons. Nous avons vu (juc, sur la réserve
(le l.()0() arpents, les lopins de terre ne sont mènu' pas bor-
nés. Dans le village, où \ il le gros de la Iribu, clhupie famille
ne possède (pie la maison (pi'elle habile, et encore aussi long-
temps seulement (pielle l'habite. (Mi [teut dire tpi'à Loi-ette. la
pro})riété individuelle de biens-fonds n'existe pas. On n'y observe
pas ce désir si vif et si u^énéral dans la campagne canadienne-
Iraneaise de s'assurei pour soi-même et l<*s siens la possession
exclusi\e et permanente dune étendue de leri-e. .Maurice IJas-
tien a fait, en dehors de la reserve, rae(piisition d'une terre de
.■">() aipeuts, mais le fait est très exceptionnel.
D'aulie pari, les biens mobiliers, les salaires, b^s gains prove-
nant de l'exercice d'un métier ou tlun commei-ce, sont reconnus
pi'o|)ri(''té individuelle ou familiale.
1 Les actes conlirniani rps concessions sont aux archives du (lé|>.irtpnicnl des
Indiens, à ()tta^^n.
IA: IIURON IlE LOIŒTTE. 351)
Ce l'éi^iiiic (le propriété dv nos llui'ous iiiodcnics dillèi-c [)eu
(le celui (le leurs primitifs ancêtres. Les anciens llurons, nous
l'avons vu, n'exploitaient que très faiblement le sol, et, dans la
mesure correspondante, leur prise sur le sol (Jtait faible, limi-
tée. Par les récits deBrébeuf et de Champlain, nous savons que
la propriété du sol n'avait pas un caractère permanent chez les
Hurons, conmie le démontrent bien leurs déplacements pério-
di(jues. Au contraire, les biens meubles, les produits de In chasse,
de la pèche, de la cueillette, les profits du commerce, étaient
sujets à apjH'opriation individuelle; et, de ce chef, on observait
de grandes inés^alités de richesse dans les anciens villages hu-
rons. Les anciens llurons reconnaissaient même la légitimité de
certains monopoles, en ce sens que les particuliers qui avaient
lancé un commerce ou découvert un nouveau débouché, conser-
vaient pour eux-mêmes et ceux de leur famille le droit exclusif
de faire ce commerce ou de trafiquer sur ce marché, ou du
moins prélevaient un tribut de tous ceux (jui étaient désireux de
tirer parti de la découverte. D'autre part (et c'est une différence
notable avec l'état de choses actuel), le larcin était très commun
et fort mal réprimé dans les anciens villages hurons (1).
Nous avons vu ({u'une fois établis dans les environs de Qué-
bec, loin de s'appliquer davantage à la culture, les Hurons y
renoncèrent petit à petit pour s'adonner plus complètement à
la simple récolte et aux industries qui en dérivent. Dès lors,
l'aptitude à détenir le sol individuellement, ou même collecti-
vement, ne put se développer chez eux.
Dès 1651, le roi de France avait accordé aux sauvages chré-
tiens établis près de Québec (dont les Hurons formaient le
groupe principal), la seigneurie de Sillery. C'était un vaste do-
maine couvrant 5 kilomètres près du fleuve Saint-Laurent sur
20 kilomètres de profondeur. Les Hurons (^tout en se mon-
trant quelque peu supérieurs sous ce rapport aux Algonquins
et aux Abénaquis) ne se mirent pas sérieusement à la culture
du sol. Les terres arables de la seigneurie furent bientôt
(1) Champluin, t. IV, p. 74: Relation des Jésuites, 1636, p. 120.
3G0 LA SCIENCE SOCIALE.
toutes concédées à cens et rcMites à des colons fran«,\iis.
Même le haut domaine et les droits seigneuriaux passèrent eu
d'autres mains, et il ne resta aux Hurons que des lambeaux de
mauvaise terre insuftisauts pour leur soutien '^1).
Kn résumé, ce qui caractérise le réuiuie de la ])ropriété à
Lorette, c'est rabsenco de la t<Miure individuelle du ><»! aiusi que
la limitation des biens communaux ménie. Ce réprime de pn»-
priété résulte directement du régime du travail, couune celui-
ci résulte des conditions du lieu sous lintluence des traditions
de la race, du voisinage des blancs et do l'évolution com-
merciale.
A son tour le réi;im<' de propriété (jue nous venons de décrire
a produit d<'s ctlets très mar(pu''s. Notamment, il a siuirulière-
ment favorisé l'action du voisina,£;e des blancs sur la vie de
famille à Lorette, et parla même il a hAté la transformatimi du
mode d'existence des Hurons. C'est ce que nous verrons tlans
un procliain et dernier article.
Léon Ckrin.
{À suivre.)
(\) Pour plus (le détails, voir nne élude de nous, ta Seigneuhr Je sillery et les
Unions (le Loretlc, parue dans les Mrmoire de lu Hociclc Royale du Canada, l9oo.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — COIN DE LONDRES
Noire rédacleur en chef, au retour d'une courte excursion à Londres, a publié
dans r6^/iii'r;r5, sous forme de clironique, l'article suivant, qui nous semble, malgré
son allure plutôt littéraire, pouvoir être reproduit avec intérêt dans cette revue.
Pas de brouillard, pas de fumée, pas de piétons, pas de voitures,
pas de boutiques, pas de mouvement, pas de bruit. Des rues pro-
prettes, silencieuses. A droite et à gauche, deux lignes de petits
jardins, bijoux de verdure et de (leurs. Derrière les deux lignes de
jardins, deux lignes de maisonnettes toutes rouges, où s'accrociient
des plantes grimpantes. Des rues transversales s'ouvrent çà et là,
pareilles ou à peu près. Le type des maisons change de temps en
temps; mais chaque type est tiré à des centaines d'exemplaires. La
disposition de la verdure et le choix des fleurs introduisent seuls la
variété dans ces alignements monotones; mais cette verdure et ces
fleurs se glissent partout, se hissent partout, envahissent les murs,
les balcons, les fenêtres, festonnent les corniches, se suspendent en
lustres, se déroulent en guirlandes, ménagent aux yeux, à chaque
pas, des surprises de formes et de couleurs.
Quartier de banlieue. Xi riche ni pauvre. Les habitations sont
petites — douze cents francs de loyer environ — et les rectangles de
jardinets — un par devant, un par derrière — sont mesurés avec une
savante parcimonie. Xi rumeurs de conversations, ni appels, ni cris.
Les enfants eux-mêmes se mettent d"instinct, parait-il, au diapason
de cette symphonie discrète des choses.
Suivons le c road » scrupuleusement entretenu et nettoyé par
une voirie méticuleuse. Là-bas, ou plutôt là-haut, s'ouvre un
grand espace vert : vastes pelouses en pente, entrecoupées de mas-
sifs d'arbrisseaux. Ce sont les « communs », promenade du quar-
tier, le Hyde-Park de Fendroit. Rien d'élégant ni d'apprêté. On
dirait une prairie quelconque, à la campagne, et Ton a la sensation
détre à cent lieues d'une grande ville. On peut marcher et s'étendre
sur le gazon. Quant aux fleurs, des écriteaux amis de la précision
;iG2 LA SCIENCE SOCIALE.
VOUS prévienneni eliaritablement que vous pouvez vous donner le
luxe d'en curillir moyennant une amende de cinq livres sterling
(cent vingt-cinq francs et des centimes . La surveillance est difllcile,
mais le juge a l.i main lourde. Cola se compense, et le public, en
général, se le tient pour dit.
Du reste, à l'heure matinale où nous déambulons, presque per-
sonne sur le gazon communal. On rêverait, si Ion avait le temps de
rêver en voyage. Où donc est le mouvement ici? Où sont les airaires?
11 faut bien les trouver quelque part, n'est-ce pas? Sans doute, et
nous voici arpentant, sous la conduite d'un aimable cicérone, la
.. rue marchande " du quartier. Nous sommes à l'extrémité sud de
la capitale, en une région que les cartes n'indii[uent déjà plus, et qui
est à Londres ce que Sceaux ou Meudon peuvent être à Paris. l>ien
que des lignes ininterrompues de maisons la relie au reste de la
cité monstre. Or, si les « communs » nous transportaient tout à
l'heure en pleine campagne, la " rue marchande » nous transporte
maintenant en ph-in allairement urbain. Les magasins sont nom-
breux, sérieux, quelques-uns grandioses. Les fruitiers ont des ap-
provisionnements de primeurs qui nous rappellent la récente expo-
sition d'horticulturi'. Ici ce sont des fraises grosses comme le poing
d'un enfant. Là, sur l'étal d'un marchand de poissons, c'est un
écroulement de bêtes monstrueuses. Kn face, un grand magasin de
nouveautés fait miroiter les soies de France et du Japon à côté de
lines et sveltes itorcelaines. Des ménagères circulent, rapides,
avisées, distribuant brèvement leurs ordres aux fournisseurs pour
les approvisionnements du jour. En ce coin perdu — paradoxe
bizarre — lacheleur court la chance de trouver l'objet qu'il désire,
après une infructueuse flânerie dans Itegenl street et ilans Oxford
Street.
Deux églises se regardent, l'une méthodiste, l'autre catholique,
neuves et jolies toutes deux. La i>lus jolie est léglise catholique.
Sa llèche aiguë perce un ciel ni gai ni triste, où «le légers nuages
laissent d(>viner le soleil. A lintérieur, tics bancs élégants, de beaux
vitraux modernes. On nous dit que les conversions se multiplient
dans la paroisse et ({ue la constructit^j même de l'église est due en
partie aux libéralités d'un jirotestanl notable. Ce gentleman étrange
<lonne de l'argent ;nix o-uvres catholi<|ues. cause et dine avec les
prêtres calholi(iues, assiste assidûment aux oflices catholiques et...
reste protestant. Il rélh'chit...
Mais un train nous euq^orle v<^rs London-Uridge. La dislance est
longue. Il faut traverser les faubourgs du Sud, di-s (|uartiers ouvriers,
et voilà qn(^ dt-llieut des rues, encort^ di'S rues, toujours des rues,
LE MOUVEMENT SOCIAL. -îG^
avec des milliers de maisons toutes pareilles et rudimenlaires,
comme si on les avait fabriquées à la machine. Jamais l'uniformité
architecturale n'a été poussée aussi loin. C'est un océan lointain de
façades sombres et tristes, couronnées de toits sombres et tristes, sur
lesquels s'alignent, comme une armée aux rangs serrés, des chemi-
nées sombres et tristes. Et cela n'en finit plus, et cela recommence
sans cesse. On se demande comment tant d'êtres humains peuvent
exister cote à côte. On songe aux milliers d'usines, de docks, d'a-
teliers, dans lesquels ce peuple immense va s'engouffrer chaque ma-
tin, et d'où il ressort le soir, après quelques heures d'un travail rela-
tivement court, mais intense. Du reste, la misère qu'on guette
n'apparaît pas. Elle a sans doute été refoulée plus loin. Les légions
de travailleurs qui habitent ces quartiers n'ignorent pas le confor-
table. Toutes ces maisons si lugubres ont des jardins, et presque
tous ces jardins ont des fleurs, des plates-bandes, des pelouses en
miniature, évidemment soignées et entretenues avec amour. C'est
le soir. Des ouvriers revenus du travail sont là, dans leur petit do-
maine de quelquespieds carrés. Ils bêchent, arrosent, ratissent. Le
vieux paysan saxon d'autrefois revit dans ce rouage vivant de la
machine moderne. Il aime le sol et s'y cramponne, plus fort que
l'industrie qui s'efforce de l'en déraciner. Tous ces jardinets, au-
dessus desquels file le train, jettent un rayon de gaieté imprévu
autour de cet énorme amoncellement de bâtisses mornes, lamenta-
blement semblables les unes aux autres jusqu'aux limites de l'ho-
rizon. On s'attendait à trouver de la prose, et l'on en trouve: mais
on ne prévoyait pas la 'poésie, et l'on est tout ravi, en même temps
que tout étonné, de rencontrer cette intruse.
Mieux que cela. Une autre chose frappe le regard, dans cette géomé-
trique immensité de façades et de toitures. C'est le grand nombre de
clochers qui dominent celles-ci. On en voit tout près, on en voit au
loin ; il en est qui se perdent comme à l'infini, là où les toits ne se
distinguent même plus. Presque tous sont pointus, élancés, et dé-
notent le style gothique. C'est la prière et l'esprit chrétien planant
au-dessus du fourmillement des alfaires. C'est un concert un peu
cacophonique peut-être, mais touchant quand même, d'actes de foi
complets ou incomplets, orthodoxes ou hérétiques, montant d'une
foule de points vers un même ciel où tout le monde aperçoit le
Christ. Et ce formidable panorama d'habitations ternes et identiques
prend soudain, quand la direction du regard s'élève d'un cran, un
cachet singulier de gravité morale et religieuse. Nous sommes au
lundi, et nous nous souvenons qu'hier encore, dans cette aggloméra-
tion de cinq millions d'âmes dont nous ne découvrons en ce moment
.'ifii LA SCIENCE SOCIALE.
qu'une bien faiblo partie, tous les inaf^aslns étaient fermés, tous les
travaux arrêtés, toutes les alîaires suspendues, que Ion ne pouvait
pas trouver un morceau de pain chez les boulangers, une c»*»telelte
chez les bouchers, que des milliers de businessmen actifs, Apres au
gain, ne laissant rien à la fortune, comme Cromwell, de ce qu'ils
peuvent lui arracher par leurs combinaisons toujours nouvelles,
possédés de la vérité du proverbe " limr is )noney », que ces milliers
dhommes, disons-nous, se recueillaient, ou manifestaient systéma-
tiquement linlention de se recueillir, dans ces centaines de temples
si gramliosement trahis par leurs flèches, tandis que des centaines
de mille ouvriers, congédiés le samedi de bonne heure, goûtaient
en famille, dans leur modeste home, un repos qu'ignorent tant de
leurs camarades français.
La nuit est tombée, et le train approche de London-Hridge. Nous
nous replions dans notre coin, tâchant de dégager lidée maîtresse
du spectacle qui vient de fuir sous nos yeux en quelques instants,
comme sur la toile d'un cinématographe, et nous demandant si
ces jardinets pleins de Heurs d une i)art, et ces clochers pointus de
1 autre ne donnent pas des enseignements pleins d'éloquence sur
les causes qui ont fait et font encore l'incontestable grandeur de ce
peuple, notre séculaire rival.
(i. D'.\/.AMniJA.
II. — UNE THEORIE DE M. JAURES
.M. Jaurès publie dans la Prlih' /{ij>uhli<ft«' des articles doctrinaux
sur la propriété. Ces articles, qui s'enchaînent par séries, atteignent
parfois la proportion de longues études. On sent que l'auteur, fort
de ses travaux i>hilosophiques. vise à devenir, non seulement l'ora-
ItMir du parti, mais encore son théoricien et son penseur.
l'Ue des dernières séries roulait sur « la propriété individuelle et
le droit successoral ». M.Jaurès ^eul inculquer à ses lecteurs cette
idée que. la propriété individuelle étant déjà ballue en brèche par le
Codi' civil, il y a moins de chemin à faire pour arriver à la propriété
collective. Le socialisme n'est donc pas quelque chose de si effrayant,
puisque nous sommes en train d'évoluer sans nous en douter vers
l'organisation rêvée par les socialistes.
»> Ce n'est pas au profit de la grande communauté des travailleurs
et des citoyens, dit en cttmmeuçant M. Jaurès, c'est au profit de la
petite communauté de la famille que la loi française sur les succès-
LE MOUVEMENT SOCIAL. .'{65
siens règle et limite la faculté de disposer de leurs biens qu'ont les
individus. Mais nos lois sur les successions n'en sont pas moins une
grave et profonde atteinte au « droit individuel », à la « propriété in-
dividuelle ».
Tel est le thème de toute l'argumentation. L'auteur tourne et re-
tourne autour de cette idée qui le séduit : la loi, la loi bourgeoise,
qui prétend rendre la propriété sacro-sainte, ne se gène pas pour
la saper par la base. « Les citoyens français, poursuit-il, ne peuvent
pas disposer librement de leurs biens. Ils ne peuvent ni les donner
ni les léguer à qui il leur plaît : c'est la loi de l'État qui intervient pour
leur dire à qui ils doivent les transmettre, et selon quelles propor-
tions. Les individus sont tenus de réserver leurs biens aux héritiers
que la loi leur désigne, dans l'ordre où elle les leur désigne ».
M. Jaurès fait l'historiciue des événements qui ont amené l'établis-
sement du partage forcé. 11 rappelle que, même en matière de dona-
tions, le propriétaire n'est pas libre, et que les libéralités dépas-
sant la quotité permise doivent être rapportées à la masse au moment
du partage entre les « ayant-droit ». Il admire, sans la trouver
complète, l'œuvre de la Révolution qui, malgré bien des objections
et bien des difficultés, rendit le père de famille esclave de la collec-
tivité dont il était censé le chef.
« Elle (laïîévolution a lié les volontés individuelles. Elle a attenté
à la propriété individuelle dans un intérêt social, en vue d'une plus
large dilTusion des richesses ; et je peux demander en passant aux
radicaux, qui se dressent contre nous comme les gardiens de la
«propriété individuelle », s'ils veulent abolir les lois d'héritage et de
partage forcé instituées par la Révolution, et proclamer l'absolue
liberté testamentaire qui est une part essentielle de la « propriété
individuelle ».
a S'ils tolèrent, s'ils approuvent, dans l'intérêt social, au nom du
droit social, cette atteinte si grave portée par la Révolution bour-
geoise à la propriété individuelle, pourquoi nous refusent-ils le
droit, dans un intérêt social et humain beaucoup plus vaste, d'éli-
miner de la propriété individuelle tout ce qui s'y mêle de propriété
capitaliste? »
Comme on le voit, M. Jaurès, porte-voix du socialisme doctrinaire,
n'entend pas entrer dans la voie des concessionsauxradicaux. Ceux-ci
représentent un élémentsocial particulier, recruté chez les petits bour-
geois qui enragent de n'être pas plus riches, chez les petits proprié-
taires vignerons surtout qui, n'ayant qu'un lopin de terre, jettent un
regard d'envie sur les grands domaines du voisinage. Ces hommes
veulent bien qu'on traque les riches, non parce qu'ils ont des pro-
.{06 LA SCIENCE SOCIALE.
priélés, mais parcL' «ju ils lmi ont //o/^, ce (iiii (•on>lilue une llièse
l)eaucoiip plus fraj^ile au seul point de vue de la simple lo^iquç. Au*si
M. Jaurès a-l-il beau jeu, et consacre-t-il tout un article à réduire
à néant les objections du radicalisme, cet allié encore trop craintif
(lu socialisme.
Le code, observe encore M. Jaurès, ne distingue même pas, parmi
les biens du père de famille, entre ceux qui lui viennent de ses pa-
rents à lui, constiiuantàpropremenl parler le « patrimoine», et ceux
([ui proviennent dcson travail, qui portent "l'empreinte toute chaude
de son ell'ort individuel ». Non, tous les biens sont esclaves de la loi
et doivent entrer en partage. M. Jaurès oublie toutefois d'avouer qutî
la loi ne peut guère empêcher le père de famille de se ruiner, si cela
lui semble bon. I/orateur socialiste, en dépit de la contradiction
des faits, se représente la propriété familiale comme une chose im-
muable, transmise de père en lils par les soins de la loi qui revient
surveiller la chose à chaque génération, grevant ainsi la pro-
priété intlividut'lle d'une hypothèque éternelle, non seulement au
prolit (les enfants, mais au protit de tous les descendants jusquau
plus lointain avenir.
Kt .M. Jaurès s'écrie :
« J'admire ceux (jui, sous celle disciplin<' du Code civil, cl après
cette prodigieuse atteinte consacrée aujourd'hui par l'assentiment
universel à la propriété individuelle, parlent avec sérénité de dé-
fendre en elTet«( la propriété individuelle », comme si elle était restée
intangible. «
Ce (jue M. Jaurès admire beaucoup aussi, c esU'arlicleOCtO du Code
civil, (|ui révo(|ue, en cas de survenance d'enfant, toute donation faite
j)ar celui qui uélait pas encore père. Cet article, c'est « la grande
prochunalion bourgeoise du droit de l'enfant, prélude de la magni-
liquc proclamation communiste >. Toutefois, siekxiuenl (ju'il puisse
être, cet article IMîO, justement parce ipiil est « bourgeois», ne dit
pas assez.
• Mais nous, s'écrie l'ancien députi' de Carmaux, ce n'est pas à
l'enfant de la famille bourgeoise (pie nous reconnaissons un dr(»it
préexistant sur la jiropriclé bourgeoise. Dans la grande o[ large
pensée communiste et humaine, tout enfant, tout lils de l'homme a
dès maintenant un droit préexistant sm- l'ensemble des moyens de
travail et de vie dont la c(»mmunautc nationale peut disposer. Kl le
palrim()ine social (jue nous voulons créer à la nation, la propriété
commune que nous voulons lui constituer, est la garantie de ce
droit préexistant d(> tout enfant de la race humaine, connue la jiro-
priéte familiale, si jalousement tléfendue par la loi de la dévolution
LE MOUVEMENT SOCIAL. 367
bourgeoise contre les empiùleraenls individuels, est la garantie du
droit préexistant de lenfant des classes possédantes. »
Le morceau a, comme l'on dit. ■< de l'allure ». L'ancien professeur
de philosophie, appuyé sur ses abstractions, et l'ancien tribun, bercé
de ses propres phrases, s'y reflètent admirablement. Rousseau ne
procédait pas autrement quand il édifiait son Contrat social. Et voici
la conclusion à laquelle l'auteur aboutit :
" Il y a donc propriété capitaliste, et propriété de classe: Mais, je
le répète, c'est à peine si on peut dire qu'il y a propriété individuelle,
puisque nul ne dispose librement de ce qu'il possède, et que l'État
se substitue aux individus pour régler, sans eux ou même malgré
eux, l'emploi de leurs biens.
w C'est au profit de la propriété familiale que l'État exproprie
dune part essentielle de son « droit » la propriété individuelle. C'est
au profit dune plus largo propriété, propriété sociale et humaine,
que l'État démembrera, encore plus hardiment que ne l'a fait la Ré-
volution bourgeoise, le « droit » de la propriété individuelle. »
En définitive, M. Jaurès trouve dans le Code civil des institutions
que nous pourrions appeler « communautaires de famille >. et il ne
voit pas pourquoi elles ne se changeraient pas en institutions
« communautaires d'État », développées au point d'absorber les
droits individuels.
Il y aurait beaucoup de choses à répondre à M. Jaurès, mais nous
ne prétendons pas faire des présentes lignes une réfutation ex pro-
fessa. Aussi bien la chose a-t-elle déjà été faite, et dans cette revue,
et ailleurs.
Observons toutefois, pour rester tout d'abord dans le point de vue
moral et abstrait qui plaît à M. Jaurès, qu'une injustice partielle
déjà commise ne constitue jamais un titre pour commettre une in-
justice totale.
Mais ce n'est pas sur ce terrain que nous avons à nous placer.
L'individu, à notre époque, est beaucoup plus maître de ses biens
qu'il ne l'était sous l'ancien régime.
La raison en est que ces biens sont souvent des valeurs de porte-
feuille et que, même quand ce sont des immeubles, elles peuvent
presque toujours être transformées eu titres ou en billets de banque.
Dès lors, l'État peut courir après.
En outre, le sens de l'évolution n'est pas, tant s'en faut , de la pro-
priété moins communautaire à la propriété plus communautaire. Il
n'y a que les peuples rétrogrades qui aient accompli l'évolution en ce
sens.
Enfin, la famille est l'unité sociale, et, réduite au simple ménage
'M\H LA SCIENCE SOCIALE.
escortée de ses fnfants, une famille peut très bien être considérée
comme queltiuo ciiose de très individuel. Ce n'est qu'avec la commu-
nauté forcée entre plusieurs ménages que coniuience, à véritablement
parler, la condition communautaire. Or, nous ne voyons pas que le
Code civil cherche à obliger frères et sœurs, cousins et cousines, à
mettre, dans la pratique de la vie, leurs biens en commun.
M. Jaurès tombe encore dans une confusion qu'il devrait laisser à
de moins instruits que lui. 11 représente la liberté de lester comme
ime survivance du droit d'aînesse. Le droit d'aînesse est pourtant le
contraire dune liberté, puisque c'est une contrainte, absolument
comme le partage forcé, qui est une contrainte dune autre nature.
On le voit, il y a beaucoup de vague et de puérilité dans les argu-
ments dont se sert M. Jaurès pour nous prouver que l'avènement du
collectivisme est proche. La vérité, comme Le Play l'a fait si souvent
ressortir, c'est que l'Ktat moderne, par les entraves mises à la liberté
de tester, fournit aux socialistes une arme oratoire dont nous voyons
qu'ils savent user. C'est encore que, si la législation favorisait moins
les enfants paresseux assurés de recevoir leur part d'hériliige, il \
aurait probablement plus d'initiative et il se créerait plus d'entre-
prises, c'est-à-dire de nouvelles sources di- travail qui, tout en don-
nant aux capitalistes l'occasion de faire fruclitier leur argent, contri-
bueraient à développer le bien-être des ouvriers en faisant monter
leurs salaires. Les ouvriers s'en trouveraient mieux que de la collec-
tivisation des moyens de production, c'est-à-dire du rétablissement
de l'esclavage au profit dune armée de bureaucrates et de surveil-
lants. .Mais cette vérité, paraît-il, est de <-elles qui entrent pénible-
ment dans les cerveaux. Peut-être, quand elle y sera entrée, n'y
restera-t-elle que mieux.
II. l.\ Hol HI)(»NMKIIE.
III. COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
La colonisation en Indo-Chine.
A propos de lexposition ipiise prépare à Hanoï, .M. l-idouard Payen,
dans les fJin'sliiDis tUplomnlnuirs ri roloiiiales, trace un tableau d'en-
semble du mouvement de la colonisation dans nos possessions indo-
fhiuoises.
<« Le mouvement delà colonisation a suivi depuis di\ ans, en Indo-
Chine, une marche ascendante. Le nombre des exploitations euro-
LE MOUVEMENT SOCIAL. 300
péennes antérieures à 1890 et de celles qui ne portent pas dindica-
lion de date n'atteignait que llGsurun chiffre total de 575 en !!)()().
Le nombre des exploitations européennes a quintuplé et celui des
superficies a passé de 11. .'{90 hectares à 2G3.700 hectares de 1890 à
la lin de 1899.
« Si, depuis cinq ans, le nombre des concessionnaires a augmenté
très sensiblement, les résultats obtenus par ceux qui sont en Indo-
Chine depuis plusieurs années offrent un grand intérêt; il y a eu des
déceptions, des écoles parfois dures à faire, mais on pourrait citer
tel colon qui, après avoir fait plusieurs essais malheureux, est au-
jourd'hui à la tète d'une exploitation rémunératrice. Les grands
travaux d'irrigation entrepris en Ânnam par quelques concession-
naires, les plantations de thé si prospères de quelques autres, sont
aussi des faits qui ont leur intérêt; l'Annam, d'ailleurs, parait devoir
être, parmi les provinces indo-chinoises, celle oii les grandes exploi-
tations agricoles doivent particulièrement prospérer. Il semble que
si, au point de vue commercial, l'Indo-Chine en est arrivée à un
point où elle peut, sans redouter les appréciations trop sévères,
attirer sur elle l'attention du monde, elle le peut aussi au point de
vue purement colonial. Il y a encore beaucoup à faire pour les colons,
mais on parait s'être aujourd'hui dégagé des fâcheux errements des
débuts, et les bons exemples, les modèles à suivre, existent mainte-
nant. On sait notamment que le métayage est l'un des meilleurs
modes d'exploitation d'un domaine, qu'on a le plus souvent intérêt
à cultiver du riz et plus accessoirement des plantes riches dont le
marché est seulement constitué par l'Europe. Le cercle des tâtonne-
ments et des expériences hasardeuses est aujourd'hui plus restreint
et l'on possède maintenant, pour la mise en valeur des concessions,
des procédés sinon infaillibles, du moins beaucoup plus certains
qu'autrefois. Là encore le visiteur pourra se rendre compte qu'on a
lini par dégager une méthode dont on a fait déjà quelques heureuses
applications, qu'on n'a plus qu'à multiplier. A côté de l'agriculture,
l'industrie apparaît et les mines de houille, les fabriques de briquette,
les filatures s'installent ou sont déjà en pleine activité.
« Quant à la situation financière de l'Indo-Chine, elle est en ce
moment des plus brillantes. De nombreux documents, émanés soit
du gouvernement de l'Indo-Chine, soit de membres du Parlement
rapporteurs de questions indo-chinoises, en ont abondamment fait
ressortir les côtés satisfaisants. Au lieu du déficit qui semblait
devoir se perpétuer, l'Indo-Chine connaît les excédents budgétaires,
tout comme quelques-unes de nos petites colonies de l'Afrique occi-
dentale. »
370 LA SCIENCE SOCIALE
L'exposition, qui aura lieu Tannée prochaine, lera ressortir nette
ment, à «e que Ion espère, tous les proj;rès accomplis.
IV. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
En France. — (^ipii|i d'a-il n-lrospeftif shp li's vacances. — Les conseils du travail et les
syndicats. — La <|ueslion de la sréve groerale. — Les jardins omriers. — L'avare, le
liffidisiii' r-( le (ircsident Ma^naud.
Dans les colonies. - liiilijtives ali,'érieiines pour rex|ii>rtalion îles \ins. — lA pros|H'-
rili- liniiiirière du Dalioiiiey.
A l'étranger. — Les eonsrés des Trade-lnions. — Le c'ni.'res sucialisle de Luhet k.
L'eniigralimi fran(,ai.se aux Ktals-Uiiis.
En France. •
L'automne est revenu et les vacances sont closes. Mais, à propos
(le ces vacances, on a cru pouvoir observer que Jamais le nombre
(les Parisiens sortis de Paris n'avait i>té aussi considérable.
M»!'me chez les gens pou aist!'S, on a relevé beaucoup d'absences.
Dos mafrasiniers ont fermé boutique pour cause de villégiature. Do
petits artisans, cà et là, ont fait comme eux.
Certaines eeuvres de bienfaisance s'attachent aussi, depuis (luel-
qiies années, à procurer quelques semaines de bon air à des en-
fants choisis. Les heureux élus sont peu nombreux encore, car les
ressources des œuvres en question ne sont pas énormes. Toutefois,
le mouvement a l'air de s'accentuer.
Les fonctionnaires se sont absentés eux aussi, et plus que ja-
mais, s'il faut en croire im qrand Journal qui a la réputation
d'être bien informé.
Selon ce journal, il y avait, le mois dernier, tel ministère où les
décisions les plus graves, les plus importantes, étaient prises par
de simples sous-chefs de bureau.
Pourcjuoi? Parce que ministre, chef de cabinet, directeur et chefs
de bureau étaient en congé et « ne voulaient rien savoir
Peul-élre des alTaires n'en marchaient-elles pas mieux; mais, à
coup sûr. elles n'eu marchaient ])as phis mal non plus, ce «[ui
prouve, une fois (h' plus, que l'administration pourrait fonctionner
avec un moins urand nombre de lonclionnaires.
On a procédé, pendant ces vacances, aux premières élections i)our
les conseils du travail. 1/idée, louable en elle-même, de constituer des
conseils, élus par les ouvriers et par les patrons, pour tAcher d'éviter
lescouMits entre employeurs et salariés, s'est lr(Uivée gâtée, d('S l'ori-
LE MOrVKMENT SOCIAL. ."{71
giiu', par la préoccupation trexclure dn droit de vote les patrons et les
ouvriers non constitués en syndicats, c'est-à-dire la grande majorité
des uns et des autres. Kn outre, les hommes respectueux de la léga-
lité se sont demandé si vraiment un ministre pouvait fonder une
telle institution par simple décret, alors qu"on exige une loi pour
tant d'innovations bien moins importantes. Bref les élections ont
eu lieu, vers la lin du mois dernier, pour le département de la
Seine. Un très petit nombre de patrons ont pris part au vote. Du
côté des ouvriers, les abstentions ont même été très nombreuses.
Tel syndicat s'est trouvé représenté par un seul individu qui s'est
nommé lui-même à l'unaminité. Le Journal des Débats observe à
ce propos, avec un certain bon sens, que ce n'était pas la peine
de réserver le droit de vote aux seuls syndiqués pour qu'un grand
nombre d'entre eux n'en fissent pas usage. Le même journal cal-
cule que les conseils ainsi élus représentent en réalité le huit
pour cent des ouvriers, ce qui est bien peu. Du reste, si le sys-
tème est fautif, il faut reconnaître aussi que beaucoup de patrons
et d'ouvriers pèchent de leur coté par une trop grande indiflé-
rence pour les progrès qu'on cherche à réaliser.
Pour que les conseils du travail fussent vraiment « représentatifs »
du monde industriel, il faudrait, ou bien que leur élection fût établie
sur une base plus large, ou bien que l'esprit d'association se répan-
dit davantage chez les patrons et chez les ouvriers qui se trouvent
encore à l'écart des syndicats. Peut-être d'ailleurs la combinaison
de ces deux choses serait-elle nécessaire pour produire un résultat
satisfaisant. Moins d'arbitraire de la part de l'État, plus d'initiative
de la part des individus, et l'on aurait des élections raisonnables,
qui ne prêteraient pas le flanc au ridicule. Les conseils du travail
seraient alors des organismes précieux, doués d'un réel prestige
moral, et appelés à rendre efl^ectivement les services qu'on risque
fort de leur demander en vain aujourd'hui.
Un vote d'un genre assez diff'érent est celui qui a eu lieu dans les
divers centres miniers au sujet de la grève générale. On se rappelle
que la dernière grève de Montceau-les-Mines avait causé des em-
barras au' gouvernement, et que les politiciens de la fraction socia-
liste ministérielle avaient imaginé, pour décider les ouvriers à
reprendre le travail, de leur promettre la grève générale des mineurs
pour le mois de novembre. Le terme approche. Bien entendu, les
politiciens en question n'ont aucune envie de voir leur promesse
suivie d'effet, et cherchent un biais pour échapper à la redoutable
372 LA SCIENCE SOCIALE.
échéance. Mais les mineurs naïfs, les sincères, ne lâchent pas leur
idée aussi facilement que cela. On ne les « démonte » pas aussi aisé-
ment quonles « monte ». Aussi, presciue partout, la grève générale
a-t-elle été approuvée par de fortes majorités. A Carmaux, à Saint-
Ëtienne, à Montceau-les-Mines, il n'y a eu que des minorités insigni-
fiantes contre la grève, .\ussi le congrès socialiste qui vient de se
tenir à Lyon a-t-il été obligé de s'occuper de la question.
Les mineurs veulent que le gouvernement leur assure, avant le
terme fixé, la journée de huit heures, le salaire minimum, et une
pension de retraite de deux francs par jour après vingt-cinq ans de
travail. Évidemment, des engagements de ce genre dépassent le
pouvoir des ministres, quehjue bien disposés qu'ils soient pour les
travailleurs. Comment calmer ceux-ci, qui réclament et protestent?
Conmient empêcher une cessation de travail «jui ferait encore ren-
chérir le charbon et risciuerail de produire une crise industrielle,
nuisant ainsi par ricochet à des milliers d'ouvriers qui ne travaillent
pas dans les mines? Les diplomates du parti, qui avaient réussi à
garder la haute main sur les délibérations du congrès, ont trouvé
le moyen de ménageries idées révolutionnaires, et en même temps
d'ajourner indéfiniment la grève générale. ■■ Le grève générale, dit
l'ordre du jour adopté, n(^ peut être seulement un moyen d'émanci-
j)ati()n d'une catégorie de travailleurs, (jut^lle ([u'elle soit. Klle ne
peut avoir jiour luil (juc lémancipalion iiili'grale du prolétariat par
l'expropriation violente de la classe capitaliste. »
Cela ressemble à de l'intransigeance. .\u fond, c'est de l'ojjporlu-
nisme. Les mineurs ont été traités comme des enfants boudeurs ù
qui on promet des cho.ses extraordinaires pour les faire redevenir
sages, et à qui l'on persuade ensuite de se contenter de quelques
jouets banals, en attendant les autres, auxquels on « lâchera » de
penser plus fard.
Dans »in nuuule bi(Mi difrérent, on s'occupe aussi des ouvriers,
mais d'une tout autre manière.
Par exemple, l'ieuvredes t. .lardins ouvriers » entreprise par deux
Conférences de Saint-Vincent de l'aul, celles de Hercy et de Tlmma-
culée-Conception, conlinuenl, nous dit un rapport récent, à donner
d'heureux résultats.
A Bercy, vingt-deux jardins ont déjà été concédés. Leur conte-
nance est 100 mètres carrés environ. Au centre du terrain on a
réservé un jardin double des autres, où deux tonnelles ofFrenl leur
ombrage aux jardiniers et où les enfants peuvent jouer à leur aise.
LH MOLVEilENT SOCIAL. 373
Les frais d'installation, clôtures, adduction de l'eau, se sont élevés à
50 francs par jardin. Des circonstances' exceptionnelles ont permis
d'avoir tout le terrain, d'une contenance de 4.(H)0 mètres carrés, en
location pour un prix de 300 francs par an. La dépense par jardin
en 1*J00 a été de 2-2 francs, dont 13 francs de location de terrain et
9 francs d'abonnement d'eau : en outre, la Conférence a décerné trois
prix de 20, 15 et 10 francs aux meilleurs jardiniers.
La Conférence de l'Immaculée-Conception a concédé neuf jardins
de 100 mètres carrés chacun. La présence d'un puits dans le voi-
sinage a dispensé de tout travail d'adduction d'eau, de telle sorte que
les frais d'installation n'ont été que de 27 francs par jardin. En 1000,
la Conférence a dépensé 44 francs par jardin, dont 32 francs de lo-
cation de terrain.
Les graines employées dans ces difTérents jardins sont gracieuse-
ment Ofli'ertes par la maison Vilmorin, et l'engrais est donné parles
habitants du quartier.
Les jardins sont attribués à des familles chargées d'enfants, choi-
sies parmi Jes plus méritantes. Le repos du dimanche est observé.
Cette œuvre contribue eftlcacement, paraît-il, à détourner les hom-
mes du cabaret et à procurer, en même temps qu'une saine distrac-
tion, quelque bien-être aux familles, qui sont heureuses de voir
chaque jour sur leur table, pendant l'été et même au delà, des lé-
gumes de leur jardin.
Tandis qu'on cherche ailleurs à réformer la société par des grèves
ou par des œuvres, le célèbre président Magnaud, à Château-Thierry,
continue à la réformer par ses arrêts.
L'un des plus récents concerne un jeune homme prodigue à qui
l'on voulait donner un conseil judiciaire.
M. Magnaud a déclaré que les prodigues font très bien de jeter
leur argent par les fenêtres, parce que cela le restitue à la circula-
tion.
C'est l'avare, au contraire, selon lui, qui devrait être pourvu d'un
conseil judiciaire, lequel le forcerait à dépenser sa fortune, soustraite
par un tel homme aux services que doit en attendre la société.
La thèse est jolie, et, comme tout ce qui est joli, renferme une part
de vérité. Seulement, qu'est-ce qu'un avare? Il faudrait pourtant
s'entendre sur ce mot. L'homme qui met des pièces d'or dans un
trou, ou les garde indéfiniment dans ses tiroirs, empêche évidem-
ment cette somme de circuler. Mais ce t\-pe d'avare « vieux jeu »
n'existe plus guère, pour la bonne raison qu'agir ainsi, c'est se pri-
ver de ses revenus. Il y a des hommes très durs et très égoïstes dont
T. ixsu. ^5
.'{74 LA SCIENCE SOCIALE.
l'jirgenl circule fort bien, employé sous focmo d'actions, et utilisé
pur des sociétés industrielles qui le répandent en salaires. Ces hom-
mes sont avares en ce sens qu'ils multiplient les placements à mesure
qu'ils touchent leurs revenus, au lieu d'employer ceux-ci à se donner
plus de confortahle et à faire la charité. Entre cet avare « nouveau
jeu » et le fils de famille prodigue, il y a simplement, au point de vue
économique, cette difréren('(! (jue le premier encourage des entreprises
de première utilité : mines, chemins de fer, usines, etc., au lieu (pie
le second contribue à donner un excès de vitalité à des industries de
luxe : grands restaurants, tailleurs, couturiers, joailliers, lleuris-
tes, etc., sans parler de certains métiers moins honnêtes, qu'il sub-
ventionne plus largement encore. Or, nous ne voyons pas que le
]>rodigue joue en cela un rôle supérieur à celui de l'avare. C'est plutôt
le contraire qui serait vrai, ce qui n'empêche pas du reste les deux
types d'être condamnables au point de vue moral. Pour faire du bien
autour (le soi, il ne s'agit pas de répandre l'argent; il s'agit de
le répandre d'une façon intelligente et rati(^nnelle. .\ux « folles dé-
penses » correspondent, dans l'ordre économique, de graves pertur-
bations dont l'histoire de la civilisation fournirait aisément des
exemples.
Dans les colonies.
La fameuse mévente des vins, dont il a élé tant question l'an
dernier, n'a pas été sans nuire aux exportateurs de vins d'Algérie.
Comme dans le Midi de la l''rance, beaucoup de propriétaires sont
restés avec leur récolte de IIHK) sur les bras, ce qui les a empêchés
de récolter en lîK)l,
Le problème consiste donc à trouver des débouchés, de nouveaux
débouchés, l'ourle résoudre, le >'//;/(//<•«/ ro;/j»<^mV// d'Alger, après
avoir étudié les diverses faces de la (|ucstion, a déclaré que les pro-
ducteurs devaient se syudi(|uer et envoyer à frais communs des re-
présentants qui visiteraient les pays su.sceptibles d'olTrir uneclientèle
aux vins algériens. Des tentatives analogues ont été décidées dans
plusieurs autres centres d'.Mgerie.
Une de ces tentatives est la création, à Mascara, dun /{infnu
rtniuiii'rrinl (\\i'\»v propose de rechercher, dans un certain nombre de
villes étrangères, des débouchés pour les vins de nolr(? colonie.
Ce bureau com|)le rédiger une circulaire indiipiant pour cIkkjuc
pays h> prix des vins rendus A (juai, la (pialilé des produits, ainsi
(pic leur conJi)osition chimique, certiliée conforme par les analyses
du laboratoire municipal.
LE MOUVEMENT SOCIAL. liVS
Le bureau adressera aux négociants étrangers cette circulaire et
une monographie du vignoi)le niascaréen, ainsi que des échantillons
de vins correspondant aux analyses. Les commerçants recevront en
outre un questionnaire sur les observations qu'ils trouveraient à
faire, eu égard aux goûts et aux habitudes des consommateurs étran-
gers.
De même, la Chambre de commerce et le Comice agricole de Bone
ont envoyé un délégué en mission d'études à l'étranger.
Ce délégué, dans son rapport, a encouragé les viticulteurs à se
syndiquer pour leur permettre de « faire face à tous les besoins de
réclame » et d'installer des représentants à Anvers, Strasbourg et
Munich, trois villes où, selon lui, les débuts seront faciles.
En ce qui concerne Paris, oii l'énorme surproduction de l'an
dernier a fait baisser les importations de vins algériens, le même
rapport insiste sur l'importance normale de ce débouché de choix,
et sur la nécessité d'y installer un représentant de confiance.
D'autre part, le gouvernement de l'Algérie s'est efforcé de nouer
des relations directes avec les consuls de France dans les villes étran-
gères où l'on aurait le plus de chances de voir se développer la
consommation des mêmes vins. Il y a là, en définitive, un ensemble
d'etTorts assez méritoires, d'où peut résulter un nouveau développe-
ment du grand vignoble, algérien.
Des progrès sensibles ont été aussi réalisés au Dahomey. Cette
colonie, quoique bien jeune encore, se suffit à elle-même par ses
propres ressources, ce qui fait, à juste titre, l'admiration des écono-
mistes et des financiers.
En 1900, les recettes du Dahomey se sont élevées à la somme
totale de 3.414.^37 francs contre 2.709.510 francs en 1899. Les dé-
penses n'ayant atteint que 2.991.606 francs, l'excédent des recettes a
été de 4-2-2.708 fr. 50.
L'exercice précédent avait déjà donné un excédent de 388.107
francs: aussi, la caisse de réserve de la colonie comptait-elle à
son actif au l*"" juillet dernier la somme de 810.815 francs. L'État
n'alloue à la colonie, chaque année, que la somme de 80.000 francs
pour l'entretien de la 7*" compagnie de tirailleurs sénégalais.
Le mouvement commercial a progressé en 1900 de près de 3 mil-
lions de francs, atteignant 27.977.000 francs, dont 15.221.000 francs
pour les importations et 12.755.000 francs pour les exportations.
Ce progrès résulte en grande partie du développement de nos
relations commerciales avec les populations du Haut-Dahomey.
.■J70 LA SCIENCE SOCIALE.
Ces relations deviendront plus importantes encore quand sera
construit le cliemin de fer de pént'tralion que l'on projette et qu'un
décret récent a sagement concédé à une compagnie privée, laquelle,
pour prix du service rendu à l'Étal par la construction dé la voie
ferrée, recevra des territoires traversés par la future ligne, plus
une subvention pendant les premières années. La combinaison l'st
peu coûteuse, et a donné en d'autres pays, notamment en Amérique,
des résultats encourageants. C'est celle que l'on proposait tout
d'abord pour Madagascar, et que l'on a eu le tort d'écarter, ce qui
retarde le moment où la grande île africaine jouira d'un moyen de
communication vraiment rapide et pratique.
A l'étranger.
Le Congrès des Trndo-Unions s'est tenu cette année à Swansoa et
s'est occupé surtout des accidents du travail ainsi que de la nou-
velle loi sur la réglementation du travail dans les manufactures.
La responsabilité des patrons dans les accidents ne paraît pas
assez complètement établie aux membres des Trade-Unions. Ils
voudraient une mesure plus radicale, une sorte d'assurance obli-
gatoire ai)pliquée à toutes les industries.
Une motion a été adoptée tendant iï l'abolition des incapacités
civiles qui pèsent encore sur les syndicats. C'est ainsi que les mem-
bres dune }in\i>u ayant favorisé une grève peuvent encore tomber
sous le coup de l'.lc/c de ronxpirndnn rou/vf lu Hherlr du Inirnil,
et être privés notamment du droit de faire partie du jury. Les con-
gressistes ont demandé que le Parlement abolît au plus lût ces der-
niers vestiges de l'ancienne législation.
Une discussion s'est engagée sur le récent jugement de la Cliam-
bre des lords dans l'afTa ire dite du J'a/f ]'(ilr. Par ce jugement, la
Cliambre des lords, agissant comme cour suprême de justice, :\
(léci(i('' (jue, dans l'état actuel de la législation, la responsal)ilité ci-
vile des J'rndr-f. 'nions se trouve engagée dans le cas de délits com-
mis par un ou ])lusieurs de leurs membres. Mais la cour n'a pas
délini le genre de «lélit dont il s'agissait. Le mol anglais unhiirfiil
nrlions, employé dans le communi<iué du jugement, est susceptible
d'interprétations diverses. ;\ussi le Congrès a-l-il adoplé un vo'u
tendant à ce qu'une loi soit présentée incessamment au Parlement
pour (ixer avec précision la responsai>ilité civile des syndicats.
Une motion en faveur de l'arbitrage obligatoire a été repous.>^ée
par une forte majorité. La motion annuelle du groupe collectiviste,
tendant à la nationalisation do la terre, des mines, chemins de fer
LE mou\t:ment social. 377
et d'une manière générale de « tous les moyens de production, de
distribution et d'échange », a été rejetée par 685.000 voix contre
204.000. En 1S93, un Congrès des Trade-Unions avait adopté celte
motion ou une autre semblable. Ce revirement semble indiquer que
décidément les Trado-Uniotn refusent de s'engager dans la voie oii
voudraient les entraîner les théoriciens socialistes du continent.
Ce curieux phénomène confirme ce qui a été dit plusieurs fois,
dans cette revue, au sujet des ditîérences fondamentales qui exis-
tent entre le socialisme conçu par l'ouvrier continental et le socia-
lisme conçu par l'Anglo-Saxon. Encore l'ouvrier anglo-saxon, en
Angleterre, coudoie-t-il de nombreux ouvriers irlandais ou étrangers
à la pure race anglo-saxonne, ce qui explique peut-être certains écarts
momentanés et certaines manifestations où la violence submerge
pendant quelque temps le bon sens.
Les journaux se sont occupés davantage du congrès de Lubeck,
oîi se sont réunis les socialistes d'Allemagne. Le « morceau de ré-
sistance » de ce congrès a été la « question Bernstein ». M. Bernstein
a osé critiquer Karl Marx et lui trouver des défauts. M. Bernstein
veut atténuer ce qu'il y a de forcé dans certaines théories du maître,
les mettre d'accord avec des faits mieux observés, et rendre le so-
cialisme plus opportuniste, moins odieux aux « bourgeois ». M. Bern-
stein, au congrès, était soutenu par M. Heine, député de Berlin. En
Allemagne comme en France, les socialistes « arrivés » sont natu-
rellement portés à trouver la situation plus acceptable et à faire les
« transactions nécessaires ». Aussi y a-t-il de curieuses analogies
entre le « cas Bernstein » et le « cas Millerand ».
M. Bebel, l'un des principaux chefs du socialisme germanique, a
vivement attaqué M. Bernstein. Il a prononcé contre le réformateur
des théories de Marx un véritable réquisitoire, et reproché au jour-
nal du parti, le Vorwaerts, d'avoir voulu « ménager la chèvre et
le chou ». lia terminé en proposant le vote de la résolution sui-
vante :
« Le Congrès reconnaît absolument la nécessité de la libre critique
dans l'intérêt d'une évolution intellectuelle du parti socialiste; mais
la critique essentiellement partiale exercée ces dernières années par
M. Bernstein, qui s'abstient d'autre part de critiquer la société bour-
geoise et ses représentants, l'a mis dans une position équivoque; le
Congrès, espérant que M. Bernstein reconnaîtra son erreur et agira
en conséquence, passe à Tordre du jour. »
Cette résolution a été votée par 203 voix contre 31. On a ensuite
378 LA SCIENCE SOCIALE.
mis aux voix un blAme direct contre M. Bornstein. Cette nouvelle
désapprobation a été votée par 19'J voix contre 71.
M. Hernstein a déclaré que cette manifestation ne changeait rien à
sa manière de voir.
En définitive, pendant que les Trade-Unions, en .\ngleterre, pren-
nent des décisions frappées au coin do l'esprit pratique et positif, les
socialistes allemands se font les ^'cndaruics de la Ihéori»' pure et
morigènent avec rudc.'ssc les soldal.s du parti qui ne marchent pas à
l'alignement. Des deux cùtés, c'est dans l'ordre.
Une grande coalition ouvrière vient d'échouer aux Ktats-Unis. Les
ouvriers de l'acier, moins bien organisés sans doute que le tntsi de la
même industrie, ont dû capituler après leur grève monumentale. Les
masses ouvrières, de lautre côté de l'Atlantique, continuent d'ailleurs
à se recruter d'une foiili" trcléments divers, provenant de pays de
l'Knrope très dillérents les uns des autres, ce qui est un obstacle aux
tontalivos de cohésion.
A i>ropos démigralion, on a («bscrvc (lue Jamais, dciuiis l'époque
liéroKine où nos explorateurs parcouraient la vallée de Mississipi, les
l'Uats-lInis n'ont été parcourus par autant de jeunes hommes de bonnes
familles françaises. Dfliciers, marins, ingénieurs, financiers, négo-
ciants viennent se rendre compte des ressources du pays. 11 est arrivé
de France, durant les douze mois qui ont précédé le M) Juin dernier,
exactement JM'iO émigrants framais qui venaient s'établir aux Rtats-
Unis. C'est presque le double de l'exode de \H\)\). Tn certain nombre
des arrivants sont agriculteurs. Ils se rendent dans les fermes (pie
(jnehiues-uns de leurs i)arents ou amis possèdent et où une situation
leur est faite immédiatement. Mais la plupart ont des professions
industrielles. Du Nord, du Pas-de-Calais partent des familles entières
di" mineurs embauchées pour le travail de la houille dans iChiest, en
Densylvanie, en Ohio, en Illinois. Dans ll'Ual de New-York, on fait
venir à Youngstown des gantiers de Millau pour imitf»r ce produit
français. Kn hhode Island, on a créé divs manufactures de rideaux
de coton. Les capitalistes américainsont fait venir la phi|iarl deleurs
(Htvricrsde Calais où, durant la grève dernière, ils trouvaient autant
de sujets inoccupés qu'ils le désiraient. A noter, en passant, ce contre-
coup de <'ertaines grèves.) Les tisseurs de Lyon sont également
l'objet d'embauchages fréquents. Sur ce contingent de .■Ll."»(> cmi-
graids français, il y a l.l.'il femnu'S. ce cjui donne aux exodes de
France un caractère de stabilité et de moralité relatives; car, dans les
contingents fournis par les autres races, la proportion de l'élément
LE MOUVEMENT SOCIAL. 37!)
féminin est plus faible. On ajoute cependant que le contingent français
renferme des éléments peu recommaudables, ce qu'on peut observer
en bien des pays. Il fant (U)server d'ailleurs que, si le nombre des
émigrants français aux États-Unis s'est accru comme il est dit
plus haut, l'émigration française n'est toujours que peu de chose
lorsqu'on la compare à celle de certains autres peuples. Le total des
immigrants arrivés aux Klats-Unis du 1''" juillet li)00 au 30 juin
1901, s'élève à 488.000 individus. Les plus gros contingents sont
fournis par lllalie, 13().000 — l'Autriche-Hongrie, 113.390 —et
la Russie, 85.300. inutile de rappeler que, pour ces trois groupes,
la qualité n'est pas à la hauteur de la quantité. Ce qui est vraiment
remarquable et peu banal, c'est le cas des jeunes Français qui pas-
sent l'Atlantique pour aller faire de l'agriculture. Si ce 'cas devenait
plus fréquent, il serait un signe consolant de la vitalité expansive et
laborieuse de notre race.
G. d'Azambuja.
V. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'idée sociale au théâtre, par Emile de Sainl-Auban. Stock,
Paris.
M. de Saint-Auban est un avocat de talent. Il a voulu tâter ici de la
critique, et commenter les pièces modernes qui se rapportent à l'a-
narchie, au socialisme, à l'aristocratie, au féminisme, au divorce, à
la magistrature, à la question agraire. Ces questions sont intéressan-
tes et fournissent à M. de Saint-Auban des pages d'une haute envolée.
Mais Fauteur adopte un ton trop lyrique et trop sibyllin. La clarté en
souffre; elle en souffre même beaucoup. Le lecteur est dérouté par
des allusions qu'il ne comprend pas. M. de Saint-Auban oublie que
fort peu de gens ont vu représenter les pièces dont il parle, et que
d'autres, s'ils les ont vues, les ont oubliées. Il y a bien çà et là des ru-
diments d'exposition, mais on voudrait des résumés plus complets,
qui permettraient d'y voir clair dans les considérations morales et
sociales de l'auteur. Du reste, l'œuvre de celui-ci consiste plutôt en
des réflexions éparses, décousues — ingénieuses parfois - qu'en
une explication proprement dite. Il y a plus de littérature et de
fantaisie que d'observation.
M. de Saint-Auban a voulu faire, nous dit-on, une <> évocation de
l'àme contemporaine ». C'est beaucoup dire, car le théâtre est un
prisme qui défigure singulièrement les mœurs, surtout ce «théâtre
.'{80 LA SCIENCE SOCIALE.
de l'heure actuelle, lliéAtre difTamaleur, plus injurieux que la presse,
où Ion salit en Idoc un inonde et «jui renseignera d'une sorte plu-
tôt fâcheuse nos arrière-petils-neveux sur nos sentiments et nos
mœurs. Véritable forêt de Bondy que ]>arfumentdes champs de roses.
Dans un fashionahle logis, en des r\lhmes qui bercent, luxes et
voluptés, improbités et impudeurs modulent précieusement la sym-
phonie des décadences. On n'imagine pas une boue plus délicate, un
plus savoureux fumier ».
M. de Saint-Auban pèche ici par indulgence. Il juge le théâtre con-
temporain comme Paul de Saint-Victor jugeait Aristophane. Or, si
les mœurs décrites par celui-ci ne valaient pas njieux que celles dont
le théâtre moderne se fait complaisamment le rellet, le mérite litté-
raire du poète athénien dépasse de cent coudées celui des pauvres
prosateurs qui s'escriment, sur la scène contemporaine, à étonner
le bourgeois.
Déposé aux bureaux de la Revue .
Psychologie des mystiques, par Jules Pacheu, H. Oudin, Paris.
11 en est du mysticisme comme du socialisme. Le mot est essen-
tiellement vague, et on le pr(>nd dans une foule de sens. Le P. Pacheu,
auteur de travaux spéciaux sur les mystiques, a pour but déclaircir
cette obscurité entretenue par ceux qui traitent des questions sans
les comprendre. C'est un sujet qui touche par certains points aux
phénomènes sociaux.
L'ouvrage reproduit, avec des développements, la communication
faite au A" congrès de psychologie, tenue en août lî)00, et citée
avec éloge par M. Pierre Janet, dans sa conférence du 25 mai lîKii,
ù la salle des Sociétés savantes. Il a été loué par divers critiques
compétents.
Un nouveau Vicaire, journal humoristi(]ue d'un vieux curé
d'Irlande, par V. A. Sheehau. — Charles Amat, 11, rue Cassette,
Paris.
Au moment de mettre sous presse, nous recevons imc pla«]uelle
de M. Cabriel Melin, inlitub-e La Scirurc Socinli' et su constiiitlioii
indêpendanlc (Herger-Levrault, Nancy;. Nous en parlerons dans notre
prochain numéro.
Le Directeur Gérant : Edmond Dkmolins.
TYPOGIIAPUIE rinMIN-DlOOT KT c". — HlRIS
QUESTIONS DU JOUR
LES
NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCLVLES
LE COMPTOIR MÉTALLURGIQUE DE LONGVrY
-c>*oc>*o—
L'évolution générale qui entraîne tous les pay s industriels
vers la concentration s'accomplit dans chacun d'eux avec un
accompagnement de circonstances locales qui moditie profon-
dément certains de leurs effets. C'est ainsi qu'aux États-Unis
plusieurs industries ont opéré leur concentration sous la pres-
sion d'un trust monopolisateur, ruinant tout ce qui lui résis-
tait, absorbant le reste. Au contraire, en Allemagne, la concen-
tration s'est produite sous la forme de cartells, c'est-à-dire de
ligues de défense formées entre des producteurs conservant cha-
cun leur personnalité. Le phénomène varie aussi, non seulement
de pays à pays^ mais d'industrie à industrie dans le même pays.
Aux États-Unis, conmie en Allemagne, de puissantes usines res-
tent en marge des trusts comme des cartells, et atteignent le
degré de concentration réclamé par les conditions du travail et
du marché sans se laisser absorber, sans se liguer.
En France, la concentration revêt éealement des formes di-
verses. Elle aboutit au monopole dans certaines industries ;
soit que le jeu de la concurrence y soit particulièrement faussé
par des taxes fiscales et des combinaisons douanières, comme
pour les raffineries de sucre et de pétrole; soit que la jouis-
T. XXXII. 26
382 LA SCIENCE SOCIALE.
sauce exclusive (l'un procédé nouveau y constitue un avantage
absolument prépondérant, coinnie dans beaucoup d'industries
chimi(iues. Elle se produit sous le rét;inie de la concurrence
indépendante, là où les industriels restent sans lien entre eux.
Elle se poursuit par des syndicats de producteurs là où les in-
dustriels, continuant à se faire concurrence pour l'achat de
leurs niatièi'es premières et leur élaijoration industrielle,
éprouvent le besoin de s unir pour organiser plus puissamment
la vente de leurs produits.
Les dillérentes i>ranclies de la métallurgie nnt donné lieu à
plusieurs de ces syndicats, connus en France sous le nom de
com})toii's. Le plus ancien et le plus considérable de tous est le
Comptoir inétallurgi(pie de Longwy. Son action a été d'autant
plus niai'fpiée qu'il avait pour ol)jet un produit j)en fini, destiné
pai- consécpieiit à passer souvent par [)lusieur> mains avant
d'atteindre sa forme déliiiitixc. Le C.omptoir de Loui^Avy est en
eflel un comptoir de foules brutes. Les aciéries, les fonderies,
les forges et les laminoiis. les li(''fileries, l'ensemble des éta-
blissements métallurgi(]ues (pli transforment la fonte brute d«'
mille manières se trouvent j)ar eonsécjuent avoir allaire à lui.
On se rend compte qu'un résultat (luelconque atteignant un
produit susceptible de tant d élaboi'ations nouvelles et parfois
successives, à peu [)iès inutilisable, d'ailleurs, dans cette forme,
atteigne en mènu' tenqts par iép«'i*cussion toute la sérit' d«'s
u.sines <[u"il lui faudra traverser avant d'arriver au consomma-
teur. \n contraire, une modification fouclianl nn produit fini
n'intéresse guère cpie le consommateur lui-même.
Telles sont les raisons (jui nous ont déterminé à étudier avec
<pud<jues détails l'organisation, les causes et les ell'ets du Comp-
toir métallurgicpie de Longwy.
I. — I. ()iu;a.msation dl (:o.Mrroiu di, i.on(.n\v.
Le Coin[)loir melalhnuique de l>on,^\\y e>l une socic-lé en
nom collectif, au capital de 78.000 francs, formée entre «mze
sociétés industrielles « pour l'achat aux associés et la revente en
LES NOUVELLES COMIilNAISO.NS COMMERCIALES. 383
France, dans les colonies françaises et dans les pays soumis au
protectorat de la France, de toutes les fontes bi'utes de leur
fabrication produites dans les hauts fourneaux qu'ils j)0ssèdent
actuellement dans les départements de Meurthe-et-Moselle <'t
de la Meuse ainsi que dans ceux qu'ils pourraient y acquérir
ou construire » (1).
Le Comptoir constitue, par conséquent, pour les onze sociétés
adhérentes, un organisme commercial commun, un vendeur
unicjue. On soustrait à son action toute la fonte brute que les
établissements mend^res du comptoir ne fabriquent pas pour la
vente, c'est-à-dire toute celle qu'ils dénaturent et transforment
eux-mêmes. Us sont lijjres d'augmenter ou de diminuer à leur
gvé cette partie de leur fabrication. Et elle est très importante.
Elle atteint normalement les deux tiers de la production totale.
Par exemple, la Société métallurgique de Gorcy produit an-
nuellement dans ses deux hauts fourneaux 38.000 tonnes de
fonte brute de toute nature. Mais ses fours à puddler donnent
20.000 tonnes de fers, ses laminoii's 10.000 tomies, et ses cubi-
lots livrent 3.1)00 tonnes de fontes ou de bronze de moulage (2).
Bien que ces chiffres ne permettent pas de déterndner exacte-
ment la proportion de fonte brute utilisée directement par la
société, ils suffisent à montrer quelle est très considérable et
({u'elle dépasse de beaucoup les quantités livrées au comptoir
métallurg-ique de Longwy. De même, la Société dAubrives et
Villerupt a une production annuelle de 54.000 tomies de fontes
brutes dont elle transforme elle-même 35.000 tonnes en pièces
et appareils divers.
Ainsi les sociétés adhérentes conservent une entière lijjerté
pour les produits de toute espèce dont la fonte brute est la ma-
tière première. C'est là un point qui mérite d'être mis en relief
parce qu'il caractérise nettement le but du Comptoir. Si le
Comptoir voulait se livrer à des opérations d'accaparement, s'il
voulait raréiier artificiellement la marchandise qu'il détient
(1) Art. l" des statuts.
(2) Ces chiffres et ceux qui suivent sont extraits des notices publiées par les
sociétés elles-mOmes à l'occasion de l'Exposition de 1900.
.'{Si LA SCIK.NCE SOCIALE.
pour en faire hausser Ir prix, son action devrait s'étendre non
seulement sur les fontes brutes, mais aussi sur leurs dérivés.
Tout au moins, il ne permettrait pas à ses adhérents d'enconii>rer
le marelle de fontes moulées, de fers, d'aciers, parce que cet
encombrement se répercute forcément sur le marché des fontes
brutes. On nimauine pas un accapareur de blés laissant ses
complices produire et vendre sans contrôle toutes les farines
<ju ils voudraient; il est clair (ju'il verrait là une de ces fissures
— <;t celle-là ne serait pas malaisée à découvrir — par lesquelles
s"échai)pent si souvent les marchandises renfermées et compri-
mées dans le cercle ai-tiliciel dune coml)inaisoM d'accapare-
menl.
Mais le Comptoir ne fait pas une manceuvre. C'est un commis-
sionnaire vendant au mieux des intérêts de ses commettants;
c'est un distributeur de commandes; ce n'est pas un spéculateur.
La meilleure preuve, c'est <|ue son existence remonte à vinyt-
quali'c ans. Il s esl (](''velop|)(' (l(^j)uis. comme s'est développée
linduslrie métalluri;i(jue dans l'Ksf de la France, et parallèle-
ment à elle; il a été reconstitué plusieurs fois, avec une ampleur
toujours croissante, mais sans modllier son action, il n'a d(»nc en
aucune manière le caractèi-e passai;-er d'un accaparement.
Les adhérents du Comptoir ne sont pas libres s<'ubMnent de
produire toute la lonte bi-ufe (|u ils désirent à condition de la
dénaturer eux-mêmes; ils échappent aussi à tdul conlrôle «le la
pai'l du Comptoir [xtur la fonte biut(> vendue par eux à re\p(»r-
lalion; (ju'une batterie de hauts fourneaux ait avantai:e à rester
en activité, voire même à augmenter sa production «piand le
marclu' français se refuse à l'absoi'bei-, elle peut passer à
l'étraniier tels contrats (ju file voudra, inonder la Heluique ou
1 .Mlemaiiue de fonte brute à des prix très inférieurs au cours.
L'article premier des statuts préNoil. il est \rai. la création
éventuelle d un coniploii' ilexportation n dont le siètre pourra
être fixé dans l'immeubli» du Comptoir metalluri;i(|ue r\ pouri'a
fonctionner sous les <»rdres de son du'ecteur-uéranl et a\ec le
même per>(.ini«>l ", mais il ajoute aussitôt ; » Tout sociétaire dé-
sireux de c(»nserver s<»n indépendance ne pouria être contraint
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES, .385
par une décision prise par la inajoritc à faire partie de ce Gom])-
toir d'exportation, » Le Comptoir est donc, d'une manière bien
caractérisée, un organisme souple; il peut, suivant la volonté de
quelques-uns de ses adhérents, se charger pour eux de la vente
des fontes brutes à l'étranger, comme il se charge pour tous de
la vente des fontes brutes en pays français; mais il n'oblige
aucun d'eux à suivre les décisions Ao la majorité en dehors de
l'objet précis et limité pour lequel il y a eu entente. Ce n'est pas
un engrenage saisissant le maître de forges indépendant et l'en-
traiiiaut peu à peu tout entier. C'est un organisme à son service,
auquel il a confié un mandat déterminé, auquel il pourra éven-
tuellement avoir recours pour d'autres mandats également dé-
terminés, mais sans que jamais il abdique entre ses mains.
Il peut arriver aussi que le Comptoir achète et vende d'autres
fontes que celles produites par les associés (1). C'est que le
Comptoir est un commerçant et que, comme tout bon commer-
çant, il est obligé de satisfaire sa clientèle. Lorsque cette clien-
tèle demande plus de fonte que les hauts fourneaux syndiqués
ne peuvent en produire, le Comptoir s'ingénie à lui en pro-
curer, et pour cela il en achète où il peut, au prix qu'il peut. En
1899, par exemple, il a dû faire venir de l'étranger une certaine
quantité de fontes à 10.5 francs la tonne pour compléter des
livraisons faites à 63 francs la tonne par suite des « marchés à
échelles » dont nous expliquerons plus loin le fonctionnement.
Cela nest pas précisément le fait d'un accapareur; c'est un de
ces sacrifices qu'une puissante maison de commerce peut avoir
exceptionnellement avantage à consentir pour satisfaire et s'at-
tacher sa clientèle.
Le Comptoir avait, en sa qualité de commerçant, un avantage
sérieux et réel, bien qu'éloigné, à agir ainsi. Sa clientèle, c'est
l'ensemble de la métallurgie française qui usine la fonte brute,
spécialement les forges, laminoirs et aciéries d'importance se-
condaire. On sait, en effet, que les grands établissements comme
leCreusot, les aciéries de Denain et Anzin, celles de Longwy, etc.
(1) Art. l"des statuts.
.'J86 LA SCIENCE SOCIALE.
possèdent en g-éiiéral leurs mines de fer, de houille, leurs hauts
roiinieaux. Leur puissance les met à niêine d'échapper ainsi aux
fournisseurs de matières premières, en particulier aux déten-
teurs de fontes brutes. Ce n'est j)as seulement à eux (jue le
Comptoir de Lontrwy a aH'jiire <»rdinairement, mais au moins
autant aux usines plus modestes qui, transformant la fonte hrute
en fonte moulée, en fer, en acier plus «»u moins ouvrés, ne
[)ossèdent pas de hauts fourneaux. Cette clientèle a souvent de
la peine à supporter la concurrence de ses puissants rivaux;
(die a besoin d'être soutenue dans les moments de crise, préci-
sément parfois aux époques de trrande activité, alors que l'ahon-
dance de la demande fait hausser le prix de la matière première.
Si le Comptoir pioiitait dans ces moments-là de sa situation pré-
pondérante pour exploiter cette clientèle, comme on l'en a accusé;
si même il ne s'ingéniait pas à lui venir en aide, il ris({uerait <le
la voir disparaître pronq)tement ; «die s«>rait absorber pai' les
colossales entreprises qui seules subsisteraient sur ses ruines,
b'intérèt bien entendu du Comptoir, son intérêt de commerçant,
robli,i;(' donc à soutenir sa clientèle, et il le fait.
Non seulement il le fait, mais son rAle s<' lnune à cela; il
n'est ori;anisé en réalité (|ue poui* c(da. Le C<tnq)t<»ir (>st chara:é
de trouver et de coiiseivrr une clientèle aux hauts fourneaux,
liien (lillérent des syndicats allemands ([ui. poui- éviter la sur-
production, fixent d'avance à chacpie lisine adhérente le ton-
nni:<' de mai-chandises qu'elle de\ia livrer, le Comptoir laisse
ses nn'inbres libres de fabriipier autant «le fontes brutes
«pi'il li'ur plaît. Il «livise simpl«Mn«'nt les c«)mman(les françaises
<|ni lui ai'i'ivent ««nti'e «l^u un <r«ii\, suivant l'importanct' r«'-
c«)nnu«' «le son établiss«Mn«Mit. An lien «l«' lenr lixer un tonnaii-e,
il leni' lix«* un (jitantion. une pro[)«»rtion, un coeflicient. Kn
d'autr«\s termes, le Comptoir |)asse ji ses adhérents tous h's
ordi'es «pi'il reç«>it; il vend «'xactement tonte la fonte «pi'il peut;
il se r«Milerm«' «laiis son r<*)le d«' vendeur; son seul caractère
particulier est «l'étr*' le \<'n«l«'ni' nniipu' d'un cei'tain n«)mbr«' «le
li;uits l'onrneanx sur h' jnai'chi' h-ançais. Il lait |>oni' «'n\ la
chasse à la cli«'ntèl«' et «listribne entr«' «mi\ le pr«)«luit «le sa
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. 387
chasse suivant l'impoi-taiicc dos intérêts (ju'ils lui sont contiés.
C'ost doue uno ori-eur de dire, comme le font souvent les amis
du Comptoir, qu'il a pour ])ut de régulariser la production ou,
comme le disent ses ennemis, qu'il a pour but de la régle-
menter arbitrairement. Il n'a pas d'action diiocte sur la pro-
duction: la seule chose qu'il réeularise, c'est la distribution des
ordres de vente entre ses adhérents. Au surplus, tout cela
apparaîtra plus clairement encore quand nous étudierons les
effets produits par le Comptoir depuis sa fondation.
Le caractère purement commercial du Conq^toir, sa fonction
de commissionnaire, sont mis en relief également par les res-
sources matérielles cjui assurent sa marche. Ces ressources
proviennent des remises allouées sur le montant de chaque fac-
ture, et dont le taux est fixé par le conseil à chaque semestre (1).
Ce sont, à proprement parler, des droits de commission. Quant
au capital social de 78.000 fr., il est souscrit par chacune des
sociétés adhérentes dans la proportion de l'importance de ses
ventes, sur les mêmes bases qui servent à fixer son quantum
dans l'exécution des ordres passés au Comptoir.
Enfin il est utile de signaler de suite, pour prévenir une con-
fusion trop fréquente et malheureusement autorisée par une si-
militude de noms, la différence profonde qui sépare en fait la
création du Comptoir de Longwy et celle des Bureaux de vente
des syndicats allemands. Le Comptoir de Longwy a été fondé à
V état de comptoir, le 10 décembre 18T6, par quatre maîtres de
forges lorrains, M. Joseph Labbé, agissant pour la Société de
Gorcy et Mont Saint-Martin, M. le Baron Oscar d'Adelsward,
M. Théophile Ziane et M. Gustave Raty. Il n'avait été précédé
d'aucun s\Tidicat, d'aucune entente industrielle, d'aucun essai
de réglementation de la production et des prix. A cette époque,
d'ailleurs, ces sortes de contrats étaient à peu près inconnus (2) .
Quatre maîtres de forges se réunissaient pour avoir un organe
de vente commun; voilà tout. Et, depuis lors, le Comptoir de
(1 V. 1 article 38 des statut?.
i2i J'entends parler ici, bien entendu, des ententes industrielles, non des accapa-
rements.
388 LA SCIENCE SOCIALE.
Long\vy. avec un plus grand nombro (radliéieuts. avoc une
plus grande importance par consé(iuent. est resté ce qu'il était
au début. Il a grandi, mais il n'a pas évolué, il ne s'est pas
transformé. Fondé comme comptoir de vente il y a viuirt cinq
ans. il est encore aujourd'hui un comptoir de vente.
Tout autre est la genèse des Bureaux de vente allemands.
Ils sont un moyen d'assurer la discipline du syndicat, un abou-
tissement de l'évolution commencée par des ententes, .lamais
les industriels allemands n'ont éprouvé le besoin de constituer
un bureau de vente pour avoir un liureau de vente; c'est, au con-
traire, une contrainte à la(|uelle ils se sont soumis pour enq>écher
lesadliérents des ententes d'écha})perà leurs eng-agrements. Etils
ne sont parvenus (juc })his tard, par degrés, à cette conception.
Tandis que le Conq)toir de Longwy remonte à 187(). et que déjà
en Lorraine, une institution analogue, le Comptoir des Salines
de l'Est, avait été créé auparavant, en Allemagne, il iaut ar-
river à 1885 pour trouver le premier essai de vente par un agent
uni(pie; il fut tenté parle Syndicat \\ cstphalien îles ct»kes à la
suite d'une série de conventions plus ou moins heureuses pour
limiter la production (1).
L'histoire du Conqitoir de Longwy compare à celle «les bu-
reaux de vcMite allemands nous conduit à cette conclusion, ipie
le Conq>toir de Longwy a son but en lui-même, tandis ([ue les
bureaux de vente allemands ne sont «pi un moyen détourné pour
atteiudi'e un antre bnl. ils ont r\r établis pour enq»écher la
fi'aude entre syndicpiés. Le contrastr va dailleui's s'accentuer
l)ai* l'examen <les causes qui ont amené la ciéation du Comp-
toir.
II. — LES CAI SES DE LA CREATION lU (.«)MPTOIU lUi LONliWV.
Le Complitir nitlalhu'giipie de l.on-wx a été fondé [)onr faiie
connaître nn |>rodnil mal connu. r{ il a pu réussii' pai'«-e «[ue ce
(I; V. ApeiTU liisloriqiir sur les syndicats dr rente des comhusUhles dans le
hassin lUirnan'Wesfplialien. par E. Gruner ot E. FusUt, p. 17.
LES NOLVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. .{89
produit était uiiiforme dans la région. Toutes les causes qui ont
présidé à sou origine et favorisé son succès se ramènent à ces
deux éléments principaux : 1' La nécessité d'organiser puissam-
ment la vente des fontes lorraines peu réputées jadis; 2° la pos-
sibilité d'organiser en commun la vente des fontes de différentes
usines à cause de la qualité sem])lable de ces fontes.
Comment les minerais de la Lorraine étaient-ils moins recher-
chés autrefois? Pourquoi sont-ils devenus, il y a une vingtaine
d'années, susceptibles de fournir des fontes de réelle valeur?
Cela tient à une découverte bien connue en métallurgie, celle
du procédé l)asique Thomas pour la transformation de la fonte
[)hosphoreuse en acier.
Avant la connaissance de ce procédé, la proportion de 0,."» à
0.8 de phosphore contenue dans les minerais de la Moselle se
retrouvait dans tous leurs dérivés, fontes, fers, aciers; on ne
parvenait pas à s'en débarrasser. A cette époque, c'était un pro-
verbe parmi les fondeurs ([u* " un seul kilogramme de fonte
lorraine dans un wagon de fonte anglaise gâtait toute la fusion ».
Et en effet, ce seid. kilogramme introduisait dans le métal pro-
duit lélément « phosphore » cpii nuisait beaucoup à sa qualité.
Le procédé basique Thomas a permis demployer comme
comburant clans le convertisseur et, par suite, d'éliminer de la-
cier le phosphore contenu dans la fonte. Avec de la fonte phos-
phoreuse on a pu obtenir de l'acier non phosphoreux. Dès lors,
la fonte lorraine devenait propre à la fabrication de l'acier.
D'aulre part, le bon marché de l'acier obtenu par le conver-
tisseur amenait ce résultat cjue l'acier se substituait peu à peu
au fer dans les rails des chemins de fer. dans les fers emplovés
pour la construction, etc. L'infériorité de la fonte lorraine pour
la fabrication du fer avait donc beaucoup moins d'importance.
En 1878. la production du fer était en France plus du double de
celle de l'acier (813.000 tonnes de fer contre SiO.OOO tonnes
d'acier i. En 1888. l'acier rattrape presque le fer G+3.000 tonnes
de fer contre 592.000 tonnes d'acier). En 1899. la proportion se
trouve renversée en faveur de l'acier dont le poids atteint pres-
que le triple de celui du fer (556.000 tonnes de fer contre
.{'JO LA SCIENCE SOCIALE.
1.520.000 tonnos d'acier) (1). Coite victoire de l'acier est, on le
comprend, tout à l'avantage de la fonte lorraine.
Mais étant donnés les préju.ffés récnants contre les fontes lor-
raines, ou plus exactement, étant donnée la nouveauté de la
découverte ({ui permettait leur utilisation, les maîtres de forges
isolés les uns des autres et même se nuisant les uns aux autres,
auiaient eu beaucoup de peine, au début, à faire accepter les
produits de leurs hauts fourneaux. Il fallait vaincre la résis-
tance des vieilles habitudes, créer des débouchés nouveaux,
consentii- parfois d'assez lourds sacrifices poui- enlever une pre-
mière commande. Il fallait un oryanisme commercial puissant.
La création du comptoir métalluri;i<|ue de Longw y répondit à
ce besoin.
Uuatre établissements se réunirent d'abord en 18T(> pour ven-
dre leurs fontes en commun. IN ne constituaient pas à eux quatre
les 00 0/0 de la [)ro(luction totale des fontes lorraines, li>in de
là; ils auraient donc été tout à fait inea[)ables (r<>xercer une do-
mination sur le marché; mais ce n'était pas leur but. Ils vou-
laient simplement faire connaître l<Mns produits, triompher de
la réputation fâcheuse (|ui avait éloigné jus([u'alors la clientèle,
et ils s'associaient pour obtenir ce résultat. Plus tard, d'autres
m.iltres de forges, ayant constaté ([ue rexemple était b(»n à
suivre, se joignirent à «mix; l'institution g-randit par leur adi(»nc-
tion et se (léveloj)pa. mais sans ([ue son Imt piiniitif. t(»ut com-
mei'cial, fût essentiellement modilié. L(> Comptoir daujourdliui
est la même Société (|ne celle de 187(5, renouvelée un certain
nondire de fois avec un chillVe (l'adhénMds toujours plus g-raud.
II s'agit t<»ujours «l'organiseï- la vente en commun des fontes lor-
raines, non de les monopoliser. Des usines viennent au C.omptoii',
d'autres le (piiffenl; ni ces adhésions nouvelles ni ces défections
Il entravent sa marclie, |),irce «[ue celle-'ci n'est pas liée, comme
cell(! des syndicats allemands, à rim[)osi(ioii d'une contraiide
générale.
Voilà doiH le but bien |)ré(is et bi(Mi clair du Comptoir de
(1; V. G. Villain, /-c Fer, la Houille cl lu Mclallurtjic, \k i.'>.
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. 391
Loiii^Avy : vcudic la l'oiite <le plusieurs liauts fourneaux c[ui
s'engaeent à le [jiviidre coiiune seul intermédiaire commercial.
Si le but a été atteint, c'est que les fontes provenant de ces hauts
fourneaux lorrains étaient sensiblement les mômes. Tous les mi-
nerais de la Moselle se ressemblent en effet, légèrement phos-
phoreux, peu riches en fer, ne rendant guère plus de 29 à 32 0/0
au haut fourneau. Et les variétés de fontes produites sont com-
parables entre elles : l'article 38 des statuts détermine les huit
sortes différentes mises en vente par le Comptoir, ainsi que l'é-
cart de prix qui existe statutairement entre chacune d'elles. Le
prix de la fonte << blanche » étant choisi comme prix de base, on
sait, par exemple, que la fonte (( truitée blanche » recevra une
majoration de 0 fr. 50 par tonne, les « bocages » une majora-
tion de 1 fr. 50 par tonne, les diverses « fontes de moulage » une
majoration variant, suivant leur numéro, de i à 8 fr. par tonne.
Quant à l'écart attribué à la fonte Thomas, il est décidé en
conseil pour chaque semestre.
Ainsi, soit d'une manière permanente, soit avec un écart va-
riable, les neuf sortes de fontes vendues par le Comptoir sont
classées entre elles au point de vue de leur prix, et chaque tonne
de chaque sorte est supposée de qualité égale à n'importe quelle
autre tonne de la même sorte, quelle que soit sa provenance. Il
ne s'agit pas là d'ailleurs, d'une fiction statutaire, caria clientèle
est réellement indifférente à la provenance des fontes que lui
livre le comptoir. Elle passe un ordre pour 500 tonnes de fonte
de moulage n° 3, de qualité marchande, par exemple, sans
s'inquiéter de l'usine qui l'exécutera.
Et c'est précisément parce que la clientèle est aussi bien servie
par l'une ou l'autre des usines adhérentes, que celles-ci ont pu
organiser la vente en commun de leurs fontes ordinaires.
Lorsqu'elles produisent des fontes spéciales, le Comptoir reste
leur agent de vente pour ces fontes, mais à leur compte indivi-
duel, non au compte général de tous les associés. La vente de
ces fontes est une opération à part, une opération accessoire,
qui ne peut causer à la société ni pertes ni bénéfices. La Société
n'existerait pas, par suite, pour ces marchandises un peu excep-
.S92 LA SCIENCE SOCIALE.
tionncllos. Elle cesse même d'exister en ce qui les concerne, le
comptoir devenant, dans ce cas. l'agent <!<' vente d'une seule
usine, au lieu d'être l'agent général de plusieui's usines asso-
ciées (1).
Vendre des fontes de ([ualités comparables et dt- con-
sommation courante, t(dle est, d'après les statuts et aussi da-
près l'origine liistoriqu<' du r.(.m[)toir, l'entreprise i\ la([uelli'
il se livre. Mais les progrès accomplis pour la métallurgie lor-
laine depuis vingt ans d'une part, l'adhésion de la plupart des
hauts fourneaux de la région travaillant pour la vente, d'autre
part, ont donné une telle importance au Comptoir métallurgique
de Longwy, elles lui ont attiré tant de jalousies et de criti(iues
<[u'il est nécessaire d'examiner les reproches dont il a été l'ob-
jet. Au surplus, ce sera le meilleur moyen de connaître dans
Je détail les résultats de liustitution. A s'en tenii- à s<»n orga-
nisation initiale et aux causes de sa création, on riscpierait de
juger le Comptoii' dans la modestie de ses premières années.
Son rôle a grandi depuis lors: il faut donc lobservei' tel
<jiril fonctionne aujourd'hui; il faut suitout voir s'il est
demeure'' ii(b"'le à son origine, s il est resté un ce^mptoir de
vente, ou s il est devenu un instrument Ao monopole. Pour
cela, nf)us examinerons successivement (pieHe a été l'action du
Comptoir sur la j)ro(luction métallurgi(jue et sur les prix «le
vente; eCsf-à-dire comment le Conqitojr a trait»' ses cli«Mits. s'il
les a ser\ is ou ex[)loités. Nous rechercherons «Misuite cpnd a été
son iôl<' \ is-à-vis des hauts fourneaux de la .Moselle, c'est-à-
dire comment 11 a traité ses adhérents, s'il les a aidés on oppij-
(I) Art. 3i (les statuts : o Ne seront pas comprises dans le quantum dr pro-
duction attribut' ;\ ('ha(|ue usine les fontes désignées à i'artirle 2i (mitrailles, jets de
fonderie, liniiolieres. débris de toutes sortes et p'n«*ralenient toutes fontes suscepti-
bles d'être utilisi-es aux lieu et |>lace tle la fonte brute), ni les fontes île moulage tr«\s
résistantes, les Siiiegcl ferro-inanganèse, etr., a>anl une valeur de :W 0/0 nu nmins
supérieure au prix des fontes ordinaires. "
Il Ces fontes seront ni-aniitoins vendues par le Comptoir pour le iduiple du pro-
ducteur l't (onfitnminent a se-« instrui lioiiN. Illle^ ne .seront facturées au Comptoir
quau fur et i\ mesure des livraisons a la < lienlèle. Elles supporteront leur pari de
frais généraux ainsi r|ue le prélèvement prévu A l'article 4o fonds de réserve pour
perles provenant de mauvaises créances , mais ne participeront ni dans les pertes
ni dans les lum'/ices du Comptoir. »
LES NOUVELLES COMBLNAISONS COMMERCIALES. 3î)3
mes. Enfin, nous aurons à nous demander si l'entreprise (|u'il
poursuit est solidement éta])lie sur les conditions actuelles de
l'industrie, ou bien si sa base a quelque chose d'artificiel et de
précaire.
ni. Li: COMITOIK DE LOXGAW KT SA CLIEXTÈLK.
La clientèle est ombrageuse de sa nature. Chaque fois qu'un
produit demandé par elle ne peut pas lui être livré en quan-
tité suffisante et que, par suite, son prix tend à monter, elle
est portée à croire que ce produit est artificiellement raréfié
sur le marché, qu'une; volonté toute-puissante retient l'offre;
hrot\ ({u'elle est victime d'une manœuvre d'accaparement.
Lorsque, sur un marché donné, elle se trouve en face d'un
vendeur unique ou à peu près unique, ses soupçons se confir-
ment et elle crie à l'oppression, sans se demander à qui re-
monte la responsabilité de la situation qu'elle constate.
Et c'est naturellement aux périodes de grande activité, alors
que la demande se multiplie au point de dépasser l'offre, que
les apparences d'exploitation, d'accaparement, sont le plus
fortes, de manière que, par un contraste bizarre, les plaintes
sont d'autant plus vives que la prospérité est plus grande.
Ainsi, au cours des années 1899 et 1900, les usiniers fran-
çais qui dénaturent la fonte brute n'obtenaient pas toujours
des hauts fourneaux toutes les quantités qu'ils demandaient. Le
Comptoir de Lonewy se trouvait d'autre part, à ce moment-là,
à peu près le seul vendeur de fontes brutes. Et quelques usi-
niers — non parmi les mieux renseig-nés ni les plus avisés —
en conclurent que le Comptoir restreignait la production des
fontes brutes.
Ces usiniers n'oubliaient qu'une chose, c'est que le Comptoir
de Longwy était à peu près seul à vendre des fontes à ce
moment-là, non pas parce qu'il avait acheté préalablement la
production des hauts fourneaux indépendants de lui , mais
parce que ceux-ci refusaient de la vendre, de la mettre en
circulation. En réalité, il était le seul producteur qui consentit
.'i'.t'i LA SCIENCE SOCIALE.
à vendre de la fonte Ijrnte, ce dont il aurait fallu plutôt lui
«"•tre reconnaissant, si le sentiment trouvait sa place dcins les
transactions commerciales. Voici, eu effet, ce «pii se passait
en 18IMI.
La production totale de la fonte en France, cette année-là,
avait été de 2.567.000 toimes, soit 1.565.000 tonnes pour le
département de Meurthe-et-.Moselle et 1.002.000 tctnnes pour
il' reste de la France. Ce million de tonnes de fonte brute,
produit en dehors de la Meurthe-et-Moselh-, avait été presque
entièrement transformé soit <'n acier, soit en fer par les éta-
i)lissenients mêmes «jui Tavaient produit; il n avait donc été
l'objet d'aucun marché à l'état de fonte brute. Sur le million
<t demi de tonnes de fonte lorraine, plus des deux tiers
avaient été transformés également en acier, en fer ou en fonte
moulée, par leurs producteurs, adhérents ou non au Comptoir.
Knfin, le Comptoir avait livré au marché français V5i. 000 tonnes.
M. Georges Villain dont je résume ici les très exactes affir-
mations (1), les fait suivre de cette conclusion : « On voit ainsi
<(ue le Comptoir de Lonp"\vy exerce bien une action prépondé-
rante sur la ma.sse de fonte susceptible d'être livrée à la con-
sommation française, » Le jugement serait irréfutable si le
Comptoir était toujours seul à fournir de la fonte biMife au
marché français; mais, en fait, cette situation est propre à
l'année 1809. année de grande activité métallurgicpie, connue
on le sait; elhî n'existait {)as avant la i)ériode de prospérité,
elle a disparu depuis, elle est exceptionnelle. « Nous n'avons
été prali(iuenient les seuls vendeurs de fonte brute en Fi'ance,
me dit malicieusement le dii'ecteur du Comptoir. M. Aube, (pie
lors(pie personne autre que nous n a >()ulu en ven«lre. »
Chacpn* aciéiie , chacpie forge, chacjuc laminoir, travaillant à
force. Ions ceux de ces établissements (jui s<' trouvaient liés
à des hauts fourneaux absorbaient t«)ute leur production de
fonte brut«'. .Vujourd'hui. au contraire, les hauts fourneaux des
Landes, de la Loire, de la Méditerranée, de la Haute-Marne, fout
(I) Le l'rr. 1(1 Ifoiiillc ri tu Mi liiUuniir . \\. S i vl H5.
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. 395
concurrence à ceux de la Moselle. Au mois de mai 1901, le
Comptoir recevait fréquemment des lettres de ses clients lui
faisant part des offres avantageuses de fonte brute (jui leur
étaient faites par des producteurs français, et nous verrons
tout à l'heure que le Comptoir modifiait ses marchés en consé-
quence. Si vraiment il exerçait une action prépondérante sur
la masse de fonte livrée à la consommation française, on peut
bien penser (ju'il écarterait ces fontes importunes (jui l'amè-
nent à revenir sur des contrats en cours d'exécution. Mais quelle
action pourrait-il bien avoir, prépondérante ou non, sur les
nondjreux hauts fourneaux français qui ne sont pas ses adhé-
rents? Comment pourrait-il agir sur les sociétés qui les di-
rigent pour engager celles-ci à transformer elles-mêmes leurs
fontes l>rutes. au lieu de les jeter sur le marché? La vérité
est (|ue ces sociétés s'inspirent de la situation industrielle,
travaillent suivant les commandes qu'elles reçoivent ou suivant
les besoins qu'elles prévoient. En 1899, en 1900, elles ne pou-
vaient pas fournir à la demande assez d'acier, de fer; elles
usinaient leurs fontes. Aujourd'hui, elles craignent la surpro-
duction, elles vendent leurs fontes et font ainsi concurrence au
Comptoir. Celui-ci ne saurait en être rendu responsable.
Et il ne l'était pas davantage lorsque, seul ou à peu près seul,
il livrait des fontes brutes aux métallurgistes français. Pas plus
alors que maintenant, il ne réglementait la production de la
fonte; pas plus alors que maintenant il ne cherchait à amener
une raréfaction de la marchandise. Les chiffres de ses livraisons
sont d'ailleurs là pour le prouver. En 1899, le Comptoir a livré
à sa clientèle 451-. 000 tonnes de fonte, alors qu'en 1898 il en
avait livré seulement 396.000 tonnes et 391.000 en 1897. La ra-
reté très réelle de la fonte sur le marché ne provenait donc pas
de son fait. Elle était due à un ensemble de circonstances par-
faitement connues, d'abord à l'absence d'offres de la part des
hauts fourneaux liés à des étabHssements de transformation,
ensuite à la difficulté générale de se procurer des cokes, diffi-
culté qui empêchait de forcer autant qu'on l'aurait voulu la
production des hauts fourneaux.
,".!)() LA SCIENCE SOCIALE.
Au surplus, à supposer que le Comptoir de Lons-wy eût été à
luéine <le restreindre la })i'()(luction. il n'y aurait pas eu avantag^e
en raison «les contrats à long terme (jui le liaient à sa clientèle.
Les accai)areurs ne cliorchent à agir sur la production que pour
amener une hausse de prix; or le Comptoir était engagé par
des (( marchés à échelles »>, d ai)rès lesquels le prix de la fonte
brute se trouve réglé mécani(|uement par le prix du coke; par
suite, des manœuvres tendant à raréfier la tonte sur le marché
n'auraient pu avoir d'ellet que si le Com[)toir avait rompu ses
engagements ; et il est de notoriété publique (|u'il les a tenus.
Il a vendu, pour y rester lidèle, au prix moyen de 62 à 63 francs,
des fontes cotées environ 100 francs à l'étranger.
D'où vient donc le reproche adressé parfois au Comptoir de
fixer le j)rix souverainement et sans contrôle? Il est aussi peu
fondé (jue le reproche de restreindre la production, et il a été
formulé par (|uel([ues clients mécontents des résultats de leurs
«•ut reprises et disposés à rejeter, sur les «< marchés à échelles »
librement consentis par eux avec le Comptoir, la responsabilité
de leurs insuccès.
Le marché à échelle consiste dans la fixation conventiimnelle
d'un prix de base et d un coeflicient d-iugmentation ou de dimi-
nution du prix de la fonte suivant la variation du prix du coke.
Le (k)nq)toir convient, par exemple, avec sa clientèle de lui ven-
dre 1,1 fonte 51 fr. 50 la tonne (|uand I(> coke vaut '21 francs,
c'est le prix de base; puis il convient également de fixer à 1 ïv. •!'>
par tonne l'augmentation <»n la tliminnlion du pi'ix df la l'onte.
chaque fois <|n»' la tonne de coke augmentera ou diminuera de
I franc : c'est le coefficient. Il se justifie par ce détail techniiiue
([u'il faut généralement mettre au haut fourneau 1 lonnr 1 V de
coke pouidbtenir une t<»nne de fonte.
On aperçoit facilement l'avantage de cette combinaison. (irAce
à elle, Icsconli'ats |)euvent être passés pour de longues périodes,
trois ans, cin([ ans parfois, et le client du Comptoir se tr(»uve
assuré d'une certaine fixité relative dans ses |)rix d'achat. Il est
à l'abri des surprises brus((ues.
Toutefois, il ^jourrait y avoir un inconvénient pour les ache-
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. 3Î>7
teui's de fontes brutes. Ce serait que le producteur, n'ayant plus
intérêt à acheter ses cokes cher ou bon marché, se défendit juol-
lenient contre les vendeurs de cokes, sauf à majorer le prix de
sa fonte. Les contrats de travail avec (c échelle mol)ile ;> passés
entre patrons et ouvriers, dans certaines mines du Pays de
(ialles, par exemple, sont souvent attaqués par les Trade-Unions
ani;laises pour cette raison : (( Vous acceptez trop facilement la
baisse du charbon, dit-on aux patrons, sacliant qu'elle comporte
pour vous une économie de main-d'œuvre. »
La situation n'est pas la même pour les hauts fourneaux adhé-
rents au Comptoir. En effet, les propriétaires de ces hauts four-
neaux ne vendent pas, nous le savons, toute leur fonte brute;
ils en dénaturent eux-mêmes les deux tiers, et ils ont intérêt à
ce que cette partie leur revienne le moins cher possible. Si,
comme vendeurs de fonte, ils pourraient se laisser aller à payer
les cokes au-dessus du cours, sous prétexte qu'ils n'y perdraient
pas, comme dénatureurs de fontes ils y perdraient certainement.
D'un autre côté, le prix de la fonte varie suivant le prix moyen du
coke dans la région de la Moselle, et non suivant le prix réel
payé par un haut fourneau déterminé. Chacun d'eux a donc
individuellement le plus sérieux avantage à payer son coke au
plus l)as prix. Le bénéfice ou la perte résultant de l'opération
peut très bien tenir à ce seul élément ; en tout cas, il nest jamais
négligeable.
Malgré ces raisons péremptoires, on a porté contre le ConqD-
toirune accusation d'apparence très forte parce c[uelle est fondée
sur un raisonnement mathématique : « Le Comptoir a intérêt à
la hausse des cokes, a-t-on <Ut, car la rénmnération de son tra-
vail augmente mathématiquement. Lorsque le Comptoir dit : Je
vous vends la fonte 51 fr. 50 quand le coke vaut 21 francs, cela
signifie que le fabricant reçoit en plus du prix du coke une
somme de 30 fr. 50 qui représente ses dépenses de fabrication
et son bénéfice, c'est-à-dire sa rénmnération. Or il est facile
de voir que le coke étant à 22 fr. 725, la fonte sera facturée
53 fr. 656, ce qui fait ressortir une rémunération de 30 fr. 931 ;
et que si le coke monte à 29 fr. 75, la fonte sera vendue
T. xxxil. 27
398 LA SCIENCE SOCIALE.
Cri ïv. V37, portant à 32fr. (iST la roiimnrrationclu falji-icaiit 1 1 1. »
Ce raisonnciuont inatli(''iiiati((iH' est parlaiteiuent inexact.
Quan<l lo coke vaut 21 IV., le fal)iicaut ne reçoit pas 30 ïv. ÔO en
plu^ (In pii\ (lu coke, puisque, pour produire une tonne de fonte
il a ciiiployé non une tonne, mais une tonne et un ((uai't de coke,
soit -Ht ïv. -2') drcok*'. Sa léniuncccdion est doue de -2.') fi-. '27i. VA
elle demeure exacleiufnl la même, (juel (juc >Mil le pii\ du eoke.
Si celui-ci valait VO francs la tonne, on en mettrait p(jur ÔO francs
dans le haut fourneau, par tonne de fonte à produire. Et cette
fonte vau<lrait 75 fr. 25. Or, 75 fr. 25 — 51) francs = 25 fr. 25.
Le plus curieux, cest que, même si le raisonnement mathéma-
ticjue était exact, la conclusion à laquelle il aboutit serait fausse
(juand même, parce qu'il ne correspond pas à la réalité des faits.
Le eoke vendu 21 francs est toujours meilleur en elfet (pie le eoke
vendu VO francs. Autrement dit, j)lus le coke est dier et plus il
est mauvais. C est une vérité d Cxpérience, hicn «onnue des in-
foi'tunés métallni'yistes dont (piel(|ues-uns se miuI trouvés ré-
duits, au début de 1000, à employer des cokes de cornues à i:az
acheté par en\ à des pii\ de famine. Il eu résulte ((ue ce nCst
plus une tonne 1 V, mais une tonne 2 5, ou même 1 t(ume 1/2 de
coke (ju il leur faut {)aifois p(Uir produire une tonne de fonte.
hauN re cas, leur rémunération diminue. Au contraii-e, ell(« peut
aumneiiter lors((ue, les cokes étant très otlérts, les niétallui'uistes
peuvent ^e montrer difficiles sur leur (pi.dité. Il peut arriver
alors (pi une tomie de coke choisi suflise à 1 élaboration d'une
loniic de joule.
Ainsi, si on pi'cnd pour base le rappnri ordinaire d'une
tonne l/i de coke à une tonne de foute, la rémniu'ratioii du fa-
bricant reste fixe, (|uel t|ne >oit le prix du c<»ke. Kt si, au lieu de
raisomier sur un(> moy(Mine générale, on examine cha(|ue oj)e-
ration eu particulier, on constate (pi"(dle est d'autant plus avan-
taucuse au propriétaire du haut foui'ucau ([ue le piix du c(dve
est moins élevé. Il n'y a donc aucun doute ii avoii'. les produc-
liMHN .II- lnnf(^bi'ule du (louij)toii'de konuw y ont inti'i'ét à la baisse
11) (.riM'gfS Villain, Oji. ril.. p. l'-'i.
LES NOl VELLtS COMliL\AI>O.NS COMMKHCIALES. 399
du coke, même si onles coiisidèro coiimie de simples marchands.
Nous savons, d'autre part, qu'ils sont aussi consonunatcui'S de
foute, ce qui ne laisse aucune prise au reproche allégué contre
eux.
Les marchés à échelle praticjués par le Comptoir ne consti-
tuent donc j)as une habile coml)inaison pour opprimer le client.
Ce sont des contrats librement consentis, avec un prix de base
variable suivant les conditions î<énérales de l'industrie métal-
lurgique, con(liti(ms réglées par des faits de concurrence interna-
tionale auxquels ni le Conqîtoir ni les clients ne peuvent rien
changer.
Il y a plus, si au cours de ces marchés à long terme certains
faits imprévus viennent à se produire qui renversent l'équilibre
normal d'après lequel la convention a été signée, si celle-ci
devient une source de pertes sérieuses pour la clientèle, le Comp-
toir a intérêt à en suspendre l'exécution. C'est ce qui a eu lieu
au printemps de 1901. A ce moment, le prix du coke étant resté
élevé, tandis que les fers, les aciers et les fontes moulées subis-
saient une baisse, les fours à puddler, les aciéries, les fonderies
n'auraient plus trouvé une marge suffisante de bénéfices si la
fonte brute leur avait été facturée d'après le prix de base et le
coefficient de leurs marchés à échelles. C'est alors que le Comptoir
a passé avec ses clients des « marchés intercalaires » suspendant
pour une période déterminée l'effet des marchés à échelles et
réglant conventionnellement les prix sur d'autres données. Ainsi,
le Comptoir qui avait exécuté ses engagements pendant la pé-
riode de grande acti\4té métallurgique, qui avait fourni à sa
clientèle des fontes au-dessous du cours, n'a pas exigé d'elle ce
qui était son droit strict, l'exécution de ces mêmes engagements
alors qu'ils étaient trop désavantageux pour elle. Est-ce du dé-
sintéressement? Non, c'est de l'intérêt bien entendu, c'est le
souci éclairé de conserver avant tout une clientèle prospère,
c'est une conception commerciale très juste, et le Comptoir, nous
l'avons déjà dit, est un commerçant.
Les syndicats allemands, qui sont des ligues de défense mu-
tuelle formées entre producteurs dune même marchandise,
00 LA SCIENCE SOCIALE.
pci'iloiit lit' viio cot intérêt «'loijtriH' rt jiliis laruo pour s'attachei'
à des intérêts })lns iininédiats et plus étroits. Ils sont animés J'un
esprit corporatif en ({uelque sorte, et dominés par la préoccupa-
tion de s'assurer coûte que coûte une production j)eu variable
et des prix avantasieux. Pour atteindre ce résultat, ils lixeut à
leurs adhérents non pas une [)roportioii donnée dans l'exécution
des ordres reçus i)ar le syndicat, mais un tonnaire dét«>rminé,
([n'ils s'eniiairent à écouler. J ai déjà signalé cette ditlércnce
( a[)ital<\ Ell<' amène ce résultat qu'au lien de consentir à sa
clientèle des marchés intercalaires pendant la crise actuelle,
comme le fait le Comptoir de Lon::\\ y. le syncUcat des fontes de
Dusseldorf {Holieispn Si/wlihat) ohliçe la sienne à accepter les
mêmes (juantités de fontes et an même prix «juau moment de
lairrande prospérité. Dans ses rapports si documentés et si exacts,
M. Pinyand, notre consul à Dusseldorf. avait siirnalé, dès l'an
dernier, la piession exercée dans ce sens par le llolieisen Sijn-
tii/kat. A ceux (jui lui demandaient une livraison de tant de tonnes
par mois, il répondait : « Oui. mais à la condition (pic vous
en [)rendrez autant et au même prix l'année prochaine. » Et
aujourd'hui (mai IUOI le Hureau de vente i\u syndicat expédie
d'olfice mensuellement à ses clients les fontes [lonr les(pielles ils
s<' s(»iit enuaiiés. Ortains d entre eux les laiss<'nt en i;are où
elles sont saisies et vendues aux enchères, parfois à VU % de pert«'.
.l'ai eu loccasion d'interroirer à ce sujet un imhistricl qui pos-
sède des torues et aciéries à la fois en Lorraine allemande et eu
Lorraine française. H se trouve ainsi avnji- alfaire. dune part,
au Syndicat allemand des fontes, d'autre part, au Comptoir de
L(tn,i;N\\. " Le pi'cmier. me dit-IL ni'encoudire ohlii:atoii'emenl
d'une matière pi'emicre <lière (|ue je \cm«Is hon marché' après
I avoir hansformée; le second me consent un mai-cln'" inteira-
laire (pii met le prix de cette matière première eu rapp<»rt avec
le prix d«'s fers et des aciers. » Le contraste est Itien accuse; il
caractérise nettement la vraie nature du Comptoir de Lontrwy.
qui est commerciale, et son rê>le. «pii est hienfaisant.
Des criti((ues très vives ont été adressées au Comptoir sur nu
point spécial, il s'airit de l'initiative prise pai- lui pojir la snp-
LES NOUVELLES COMBINAISONS CO.MMERCL\LES. 401
[)i'(.'ssi()ii d(' roscoiiipte et la diiiiiiiutiou dos délais de paiement.
« C'est une charge considérable pour ceux qui n'ont pas de
grands capitaux disponibles et qui sont amenés à restreindre
leurs achats, dit M. Georges Villain (1) ; pour les établissements
importants, c'est un accroissement notable dans le chiffre des
capitaux engagés. » Et M. Villain cite le témoignage d'un di-
recteur d'usine qui estime à 700.000 fr. l'immobilisation supplé-
mentaire de son fonds de roulement résultant de cette mesure.
En réalité, la réduction des délais de paiement et la supprcs-
pression de l'escompte n'ont aucunement l'allure tyrannique
qu'on leur prête. Ils constituent une discipline avantageuse à
tous les établissements solvables, particulièrement aux établis-
sements modestes. En même temps, ils garantissent le Comptoir
contre les pertes provenant des clients peu solvables. C'est sans
doute cette dernière considération qui a poussé le Comptoir à
les adopter, mais il n'en résulte pas nécessairement que la
clientèle normale, celle qui paie, ait à en souffrir. Voici d'ail-
leurs comment les choses se passent en pratique : « Quand on
facture net à 30 jours, me dit le directeur du Comptoir, qui s'est
fait l'initiateur et le propagateur de cette réforme (2), cela per-
met de suspendre au bout de 30 jours les fournitures faites
au client suspect qui ne paie pas, et cela sans lui donner aucune
raison. Au contraire, quand il se trouve en face d'un bon client,
le Comptoir est toujours disposé à lui accorder par faveur un
crédit plus prolongé; la raison en est simple : l'intérêt com-
mercial étant officiellement à 6 ^ et pratiquement à 5 %, le
Comptoir est enchanté de prêter à ce taux, à des personnes sûres,
l'argent qu'il obtient de la Banque de France à 3 ^. Donc les
clients solva])les sont toujours certains de trouver crédit auprès
du Comptoir, malgré la règle générale officielle du payement à
30 jours. Leur situation n'a pas été rendue plus mauvaise, à ce
point de vue, par la suppression de l'escompte et la réduction
du délai de paiement. »
(!) Op. cit., p. liii.
(2) V. Rapport de M. G. Anbc, directeur-gérant du Comptoir métallurgique de
Longwy, à la Réunion des Directeurs de Comptoirs.
U)2 LA SGIENT.i: SOCIALE.
« Kilo a mèiiu' été aiuélioriM' au point de vue du taux d'inté-
rêt de l'argout. L'industriel auquel on consentait i % d'escompte
pour régler à 30 jours, au lieu de 00 jours net, lecevait de son
argent une énorme rémunération, une rémunération de 12 5>é (1).
Une grosse allaire. disposant de larges capitaux, peut très bien
trouver là un élément suflisant pour se faire des bénéfices,
pour donner lieu à des <li\idendes, en sacrifiant tout pi'ofit
proprement indusfri*'!. .Mais alors (pielle écrasante infériorité
pour son concurrent moins puissant on moins bien pourvu de
capitaux! Entre le grand usinier (pii se [)rociire ainsi ses fontes
l)rutes avec 2 % d'escompte et le modeste usinier qui paie à
90 jours net, la différence peut être suffisante pour (jue. travail-
lant avec la même perfection et les mêmes procédés, vendant
au même ])ri\, I un sond)re pendant (pie l'autre s'élève. Cette
différence est très diminuée au contraire, avec le système (pw
nous pra'icpions, puisque l'infériorité résultant {)our un de nos
(lients du fait de ne pas nous payer à 30 jours ressoi'f pour lui,
\is-à-vis de ses concurrents, à 5 % l'an, au li<Mi de 1-2 %. La
sujjpression de 1 escompte, c'est le saint des petits. »
Nous voilà bien loin {\o raflirmation d'après la(|uelle la su[<-
pi'cssion de l'escomj)te aurait nui à tons les clients du Comptoir,
spécialement aux plus modestes. C'est précisément le eontraire
(|ni a lieu. Klle a pu nuire à (pndcpu's personnes, cependant,
par((> (pi'elle (Mnpêilie ccrlaineN ali'airi's de se monter à la lé-
gère, sans capitaux suflisants. siuis surface. Il y avait, cela est
vi'ai. un enconraucment ;i l'activité nn''tallu!',i;i(|ue dans 1(> fait
(l'aNanccr de la foiiti* pcMidanf Intjv mctis de suite à des clienl>^
quclcontpies. sans pouvoir avant cett<* epo(pu* «vxcipcr du non-
paiement pour ari-èlei' N^s li\ raisons; mais cet encourauenuMit
général et aveugle provo(piait di^s li<piidations. jetait inopiné-
ment sur le marclu" des produiK ;i\ilis et faussait le jeu noi'uial
de la concurrtMice. Il ne l'an! donc pas parlei- d oppression «le
la cli<Mitèle. Le Com])toir n'opprime pas sa clientèle, il ne I <'X-
II) l'n osc.<tin|il(' (If > ' r pour piiycr a :('» jours an litMi di* "." ' )oiirs. •^oit 00 jours
plus lot, iTpri'sfiilo 1 9^ par mois, (■oslà-iliro r> ', par an. 1. i-scomplo .1 <">' ilnns
IP8 nu^incs coixiilions donne «In 18 %.
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. 40.*{
ploite pas, il la sert, et cola, je le répète, non par philanthro-
pie, mais parce ([ue c'est là sa fonction, c'est là son intérêt de
commerçant.
Entin. je no [)uis {)as (juittei' ce sujet des rapports du Comp-
toir avec sa clientèle sans donner quelques indications som-
maires sur les variations du prix de la fonte brute depuis l'entrée
en scène des hauts fourneaux de la Moselle et par consécjuent
du Comptoir. « On vous accuse de fixer les prix comme vous
l'entendez, » disais-jo un jour à M. Aube. — « S'il en était ainsi,
me répondit-il, la fonte brute vaudrait toujours 100 francs la
tonne ; et nous la vendons souvent 50 francs. » Tout le monde
sait d'ailleurs que le peu do distance des centres d'extraction
du minerai et la facilité de se j^rocurer du combustible ont
permis aux hauts fourneaux lorrains de faire une concurrence
victorieuse aux usines du centre de la France; cette concur-
rence s'est affirmée naturellement par une baisse du produit.
Dans le mémo ouvrage où il accuse le comptoir do Lonawy de
peser sur les prix, M. Georges Villain écrit ceci : « Les établis-
sements sidérurgiques de Meurthe-et-Moselle ont fait descendre
la fonte brute d'affinaee, dont la valeur movenne était de
103 francs la tonne en 187.5, à 87 francs en 1880, à 58 francs en
1885 et à 51 francs en 1886 (1). » Ainsi, l'effet constaté de l'or-
ganisation du Comptoir de 1876, époque de la fondation, à 1886
est une baisse de plus de 50 % sur les fontes brutes. Est-ce à
dire que le Comptoir avait été créé pour faire baisser les prix?
Assurément non. Le Comptoir s'était établi pour organiser la
vente des fontes lorraines encore pou connues et dépréciées. Il
a réussi à les faire connaître et estimer, en les vendant meil-
leur marché que ses concurrents. Il le pouvait puisque le prix
de re\dent était moindre que dans les autres hauts fourneaux
français; il est arrivé ainsi à donner aux fontes lorraines des
débouchés considérables et à stimuler l'activité métallurgique
de la réeion de la Moselle. C'était là son but. Mais en même
temps, fatalement, il provocpiait une baisse des prix.
(i; Op. cit., p. 2(57.
^(>i LA SCIENCE SOCIALE.
Depuis 1880, iiuo lois la Toute ainenco au couis très inféneui-
(le 51 francs, une fois les concurrents trop faibles évincés, une
fois la clientèle du Comptoir constituée, celui-ci a-t-il provo-
(|ué nu relèvement? Non, parce que, ainsi rpie nous l'avons
montré, la concurrence subsiste. D'ailleurs, les maichés à
échelles empochent les [)ri\ de iuonter ai-bitrairement. puis-
f[u'ils lie [)euveiif auiiinenter ((uCn raison dune auîrnientation
correspondante du coke, et (juand le prix du c<jke se hausse
liors de proportion avec le prix des produits métalluryijjues,
il arrive même (|ue le Comptoir conclut avec ses clients des
marchés intercalaires. En fait, depuis 188<). la tonne de fonte
brute daftinaee a oscillé, pour les clients du Comptoir, entre
50 <'t 05 francs. Même au moment de la .tirande demande des
fontes en 189Î), alors (jue leur prix atteignait les anciens chif-
fres de 100 à 110 francs la tonne sur certains marchés, le Comp-
toir fournissait à la ( lientèle de la fonte à G',i et 05 francs (Ij.
Kn résumé, le Comptoir de bontixvv nayit directement ni sur
la [)roducfioii ni siii' le prix des fontes. Il ne les lixe pas à sa
volont<''. Il ai:it indirectenieiit sur cette production et sili-
ce |)i*i\, comme l(> lait tout commerçant, mais pas dans le sens
défavorable à la (lientèle. Il a contribué dans une larire
mesure, non pas à restreindi'e mais à dévcdopper la [)ro-
(1} Voiri, à litre tliiulicatiDn, \o |)ii\ moijcn delà lonnc do la fitnlc brûle d afiinage
de ISHO à l.s'.io, d'après \:\ StnHsfii/itc de I industrie minérale pour 1889, publiée
par le Ministère des Travaux puitlirs :
.\nnees l'riv Années l'iix
1880 8J francs 18".tO (i.*. franc-»
1881.. . «3 - 18SM.. Cl —
188'2. . «:{ - 18î»;\. .•.: —
1883. :: 1M'.> r»c, -
188i Il!l — 18Ui... r>\ -
188.". se. — isuri .S3 --
188ti .1 — 1896 5i -
1887 5.1 - 1807.. :.7 ~
188S :.3 18113.. Gl
ISS'.t r>7 189«.»... . 70 —
Il faul tenir (oiiip!e d une j'arl de ce ^ue celle stalisti(|ue n «•X|>riinc pas les prix
cxlrt^nies et, d'autre part, de ce qu'elle confond les ventes en comptoir et hors coinp-
loir.
LES NOrVEI.I*ES COMBINAISONS COMMERCIALES. 405
(luctioii (les ioiites lorraines; il a coutribiu' ôi;aloiiiciit à
diminuer le prix des fontes brutes sur le marché français;
tout cela, il la fait, non par suite d'un pouvoir occulte et
tyrannique, mais tout simplement en mettant une excellente
organisation commerciale au service d'une industrie qui, par
suite de découvertes nouvelles, pouvait produire bon et l)o!i
marché. 11 n'y a aucun uiystcre dans son succès.
Ueste à savoir si son action, favorable à la clientèle, n'a pa'^
été fâcheuse pour les industriels quelle a groupés, pour ses
adhérents. N'a-t-elle pas nui à leur initiative en les eml^rigadant
C'est ce (ju'il nous reste à examiner.
IV. LK COMPTOIU J)K LOX(iWV KT SKS AnUKKKNTS.
il semble, tout d'abord, que le libre développement du Comp-
toir réponde à la question que nous nous sommes posée. Les
adhérents du Comptoir n'ont jamais été engagés que pour une
période déterminée variant de trois à cinq années (1) ; à chaque
renouvellement du coiitrat, leur importance a augmenté; plu-
sieurs usines sont même venues se joindre au Comptoir en cours
de contrat, ainsi que l'article 57 le permet. Enfin, les usines
qui se sont retirées l'ont fait en général parce quelles ne ven-
daient plus de fonte, telle la Société des Aciéries de Miche ville
qui transforme elle-même ses produits. Pourc[uoi cette attraction
exercée par le Comptoir s'il opprime ses membres?
Toutefois Fargument serait insuffisant. Il y a des jougs que
l'on accepte pour échapper à la ruine ; cela se voit, par exemple,
aux États-Unis dans les industries prati(|uement monopolisées :
un producteur indépendant aime mieux se faire acheter que
se faire écraser, et ce n'est pas une preuve que l'opération soit
toujours avantageuse pour lui. Il y a aussi des jougs que l'on
accepte par considération d'un avantage immédiat, par amour
du repos, par manque d'énergie, et ceux-là détruisent rapi-
*
(1) L'acle de Société actuellement en vigueur est fait pour cinq ans et cinq mois
(Art. 2).
'»06 LA SCIENCE SOCIALE.
(lemoiit rc (jiii roste d'initiative chez ceux qui s'y soumettent.
Il r.'iiit (111110 (>\;miiner le reproche dans la r<''alité et dans le
détail des laits et non l'écarter par une iiii de ii(»n-recevoir i;é-
nérale. Kst-il exact <jue les adhérents du Comptoir de Lonirwy
n'aient plus ([u'à se laisser vivre, nue lois assurés d'obtenir leur
rémunération iii(lustri<dle par le jeu aut«)mati(jue <les marchés à
éch(dle? Kst-il exact que la concurrence n'ait ijlnsd'oh jet pour eux?
Flappeloiis, en prcmiei- lien, (jue la concurrence extérieure
existe, comuK' nous l'avons déjà dit. Non seulement elle peut
se faire seidir par nu relus de la clientèle d accepter le prix de
base d'un marché à échelh*. mais elle a actnellement pour ellet
(le suspendre l'exécution du marché à échelle. Les marchés in-
fcrcalaires consentis parle Comptoir sont un rt'sultaf direct de
la concurrence. Tu client écrit an Conq)t(ur : (( Je trouve de la
fonte lirute à tel prix; la convention «pie j'ai sii:iiée avec vous
la fait ress(n'tir à 10 francs de [)lus pai" tonne en rais(»n du prix
élevé des cokes; faites-moi des concessions si vous ne voulez
pas rendre ma situation insoutenahle. ■> Kt le Comptoir fait d<'s
concessions, comme en feraient ses adhénMds s'ils ajLz'issaient
chacnn pour leur compte avec la clientèle. Par suite, <eux-ci
subissent le contre-coup des crises; ils n échaj)pent [)as à la
concuri'cnce exleiienre. i.es marchés à loni; ternnv en\-mèmes,
réi:nlièr(Mnen( conclus, ne les en irarantissent pa-^.
Ils n't'chappenl j)as non plu» a la concurrence inh-rieure, à
celle cpi ils |)eu\<Mit se faire enli'c eux. Ils vendent t(»us au
même pi'ix, cela est \rai; mais ni leurs achats de minerais,
id leurs achats de charbons et de cokes, ne se foid n<''cessai-
rement aux mêmes conditions. Ils |)euNent. sui\atd leur situa-
tion i:(''o,i:i'aphi((U«', être :;re\és d(> frais de transports pins ou
moins om'reux. obfenii' plus aisément une ni;tin-ir(en\ re j)lus
ou moins coûteuse, pinson moins habile, beiiis dépenses d ins-
tallation sont dilb'rentes. et dilferenle aussi. |iai- suite, la ré-
numération «pi elles entraînent |)our le capital emj)loyé. Nous
avons \n (\uc le tait de dis|>oser de capit;in\ abon<lants était
é,i;al(Mnent une cause impoi'taid(> de protits. Kniiu, et c'est
là ce (|ni importe l(> plus ;iu point de \ue céiH'ral. au poiid
LES NOIVELLES COMBINAISONS COM.MEKCIALES. 407
de vue du prcyrès des méthodes, cliacuu deux est alisolu-
iiieut li]>re de ses procédés de fabrication; toute économie
réalisée dans l'opération industrielle constitue un profit exclu-
sivement personnel pour celui qui Fimagine et qui la réalise.
De môme, en dépit des classements officiels de la fonte brute et
de luniformité générale des produits de chaque classe, si un
des adhérents se fait remarquer par la quahté de ses fontes,
si ses fontes sont préférées ou dépréciées par la clientèle,
c'est à lui que revient le profit ou la perte résultant de cette
préférence ou de cette dépréciatidii. non ;i l'ensemble des asso-
ciés. 11 y a. dans les statuts du Comptoir, un article très net à ce
sujet : Art. ïl. « Pour encourager les efforts faits par les asso-
ciés dans le but d'améliorer la qualité de leurs fontes et de les
rendre propres à de nouveaux emplois, il est entendu que, si un
acheteur inqiose une marque déterminée et consent à la payer
plus cher que les autres de même classement, la majoration de
/j/'ix reviendra tout entière à l'associé producteur sur les quanti-
tés qui y auront donné lieu, sauf la remise pour frais généraux
et le prélèvement spécial prévu à l'article VO (fonds de non-
recouvrement). Si, inversement, les fontes dun sociétaire ne
pouvaient, en raison de leur mauvaise qualité, être vendues
qu'à un prix inférieur à celui obtenu pour les mêmes numéros
et sortes, le rabaisserait supporté par l'associé producteur. »
Ainsi le propriétaire de haut fourneau n'est pas découragé
dans sa recherche du mieux par une aveugle uniformité de
prix, et il se trouve garanti contre sa propre négligence par le
contre-coup quelle j^eut avoir sur la vente de ses fontes.
La seule chose cjiie les sociétaires mettent en commun, c'est
la vente du produit. Le Comptoir est uniquement leur agent
commercial. Pour tout le reste, chacun deux est libre de ses
décisions, de ses améliorations, du gouvernement de ses affaires
et de son usine. Et chacun deux est libre aussi de faire des
fontes d'exportation en c[uantité illimitée, de transformer en
fer. acier ou fonte moulée telle ou telle partie de sa production.
Leur initiative conserve un champ libre, très vaste, et ce serait
faire une insulte eratuite aux métallurgistes lorrains, créateurs
(J8 LA SCIENCE SOCIALE.
(lu Omipfoir et piomoteurs du lemai'qualjlo ossor que l'on sait,
(jue «le les considérer coiume (1rs timides et des iiieapables.
Le Comptoir a un autre ellet ti't's important. Non seulement il
ne (Iclruit pas l'initiativ*' des entreprises particulières (ju'il as-
socie pour !;i Ncnic de Icuis |)roduits. mais il l.i f(»i-tilie en
l'aimanf en \ ne des luttes industrielles actuidlcs. il la i-cnd ca-
pable d'agir eriicacenient, et c'est là Infilitr de sou rôle.
Je n'ai pas à rappeler ici comment l'cvolution industrielle et
commerciale moderne pousse à la concentration. Cette concen-
tration prend deux formes correspondant aux deux as})ects de
r<''\()lMlion elle-même : elle est industrielle pai- le fait du ma-
chinisme, et s'ariinue par la création de moyens de productiim
de plus en j)lus puissants. Klle est commerciale par le fait des
eommunications plus faciles et de l'interdépendance des divers
marchés locaux, et s'aflirme par la création d'organismes com-
merciaux de plus en plus considérables.
Mais ces deux évolutions parallèles ne se poursuivent pas tou-
jours avec l;i même ra[)idité. I^es foides lori-aines sont pi'oduites
dans des hauts fourneaux dont la capacité ne dépasse pas
180 tonnes pai- .j<»iir. Il est possible (ju «m ail avantage ;\ auu'-
iiienler celle (•apacit(''. car les .\méricains oui construit récem-
menl des liants fourneaux atteicnaid lénorme cliillre de 700 ton-
nes par j(»ur; mais, en ce moujent. rKu!'o|)e ne connaît pas
encore c(>s mctnstres m<''lallui'i:i(]ue-^. el la concurrence s établit
entre des hauts fourneaux donnant de 70 à 180 tonnes j)ar jour,
bes sociétés ((ui les exploitcut n eu |)ossè(lent sonviMit pas plus
de deux; aucune enlr<'prise loriainc uCu a à ma connaissance
plus (le srpi les .Xciéries de C<iui:\\\ el les ou/e sociétés mem-
bres du Comptoir eu exploileul à elles toutes \ iui:l-liuit . Voilà
exactement le (h\i:ré de concentration iudusti-ielle «'xijre |)ar
les conditions aclu(dle^ du tia\ail. |)uis(pu' la n\i:ion lorraine
a |)U. a\ec c(> (b\:;ré-là. se fair<' la place de premier oi-dre «pi elle
occupe aujourd hui dans la nietallur::ie française.
Mais il lui a fallu, pour alleiudie ce bul. un dei:r(' plu>^ (de\(''
de conc«'nti'aliou commerciale. Il lui a lallu ( ner un organisme
de \ ente plus vaste, plus compriduMisif (pie le cadre d(>s entre-
LES NOUVELLES COMHINAISONS i:OMMERCL\LES. 40!»
prises particulières. La nécessité s imposait, nous l'avons déjà
(lit . (le iaii'e connaître et apprécier un produit mal connu et dé-
[)récié, ce qui comportait des sacrilices préliminaires impossi-
bles à des usines isolées de l'importance des usines lorraines.
Le Comptoir a rempli cet office ; il a été l'agent commercial uni-
que de sociétés industrielles distinctes.
M. Francis Laur estime à :J fr. 30 par tonne l'abaissement de
prix de revient de la fonte brute résultant de l'existence du
Comptoir pour ses adhérents, et il obtient ce chiffre par l'analyse
suivante :
Biînélices do meillonre répartition sur expoiiiiion^. . 1 fr. » par tonne
Btinéfice de la centralisation commerciale 0 80 —
Bénéfice de rindu>trie sur l'escompte 1 » —
Bénéfice provenant de la bonne administration des
stocks, approximativement 0 -JO —
Total... 3 fr. 30 (1).-).
Là-dessus, il faut, en bonne logique, écarter le bénéfice de
l'industrie sur l'escompte. A supposer qu'il soit exactement ap-
précié, il ne résulte pas directement du fait de la concentration
commerciale. Au contraire, celui de la meilleure répartition des
expéditions est bien l'effet de la concentration commerciale. Le
C(nnptoir. recevant toutes les commandes, les distribue aéogra-
phiquement de faç'on à faire ser\4r la clientèle par l'usine la plus
rapprochée; c'est là une économie certaine dans les transports.
De même, les frais généraux sont diminués par la centralisation
commerciale, par le fait de réunir en un seul Bureau commun
le service commercial des différentes entreprises. Enfin, cette
centralisation permet de mieux administrer les stocks.
Il est donc juste de dire que rexistence du Comptoir a permis
à ses adhérents de réaliser une économie, mais elle leur a
rendu un ser\"ice plus marqué encore ; elle a sauvé leur indé-
pendance. En effet, du moment que la concentration commer-
ciale s'imposait, du moment qu'elle était àla fois possible à cause
;i) Les Mines et la Melallnrgic àl Exposilioa de 1900, [>. 92.
Ulj LA SCIENCE SOCIALE.
<Ie ruiiiforinitô du produit, avauta^ruse à cause de réeonoinie
(|ue nous venons de dire, nécessaire à cause de la mauvaise
léputalioii des fontes lorraines et du i:raud eil'ort qu'il fallait
acconiplii- pour les faire accepter, du nionient que le dilennne
se posait entre la concentration commerciale avec chances
de grand succès dune part, et l'isolement avec la médiocrité
d'autre part, il y avait gros à parier <pie cette concentration
s'opérerait, qu'il se trouverait (pielcpiun pour la réaliser.
Mais elle aurait pu se réaliser par une confusion complète de
diverses sociétés métallurgi(|ues lorraines, par un rachat en
masse (jui aurait ajouté la conccMitratioii industrielle à la c(»ii-
centration commerciale. Dans ce cas. il y aurait eu atteinte
grave à l'initiative des maîtres de forges lorrains, absorbés dan>
une seule entrepi'ise. Kn créant le Comptoir, ceux-ci sont allés
an-devant du daniicr: ils ont réduit au strict nécessaire le degré
et la natur<' do concentration (pii s'imi>osaienf et ils sont restés
maîtres de leurs hauts rourneaux.
Le Conqitoir «le Longwy a d«»iic «(institué une sauvegarde pour
les sociétés métalluriiicpies, d'abord modestes, «jui ont grandi
grftce à lui, mais ilont (pielcpies-unes restent auj«»ui«rhui encore
d'importance .secondaire, avec un million six c«miI mille francs,
trois millions, (piatre millions d«> caj)it;d pour la [)lupai-t. Il a
mis à leur jxirtée les a\antages «le la <on««'Mtration conimer-
ci.ile ( t leur a peiinis ainsi d'aborder \ ictoiieusement la lutte
coiilr(> (les concuriiMils de plus grande taille. Il ne faut «loue |»as
repi'ocher au Comptoir d a\«)ii' diminut' rinitiatixc de ses adhé-
rents; il la emj)è«ln'e de succombe^' sous la ctuicentration in«lus-
tri.'ll.>.
V. I.K COMPTOin l>K 1.0\(i>VV 11 II. ^IVIMIII >MIO>\l.
Le Comptoir auit ii«»rmalein«'nt Mir !«• mai<h«' fran<;ai«-. Il
laisse ses adhérents libres de vendre aux c«)urs «pi'iU xculent à
la clientèle étraniière. .V l'occasion, il peut lui-même prendr<'
en m;iin récoubMiuiil «les fontes, hors de nos Irontières. Mais
LES NOUVELLES COMBINAISONS COMMERCIALES. ill
rexportatioii, (luclle soit pratiquée iiulivi<luellenieiit par les
maîtres de forijes ou collectivement par le Comptoir, se fait
généralement à des prix inférieurs à ceux du marché français.
On eu a conclu parfois, un peu hâtivement, (pie le Comptoir
opprimait, exploitait les acheteurs français, puiscpi'il traitait
plus favorablement ({ueux les acheteurs étrangers.
Cela est vrai; il faut observer seulement que la responsabilité
n'en remonte pas au Comptoir, mais au régiuie douanier que
nous avons adoi)té. Que ce régime soit nécessaire à la métal-
lurgie française dans ses conditions actuelles, ou qu'il lui soit
nuisible, c'est là une question à part et que je n'ai pas à étudier
ici. Ce (pii est certain, c'est que, pour un usinier français, le
marché étranger ne dillère du marché national que par deux
éléments, tes frais de transport dune part, les droits de douane
(le l'autre. Le premier est généralement au désavantage du
marché étranger. En moyenne, les marchandises produites en
France et vendues à l'étranger sont grevées de frais de transport
plus lourds que les mêmes marchandises vendues en France; si
on les cède à un prix inférieur, c'est donc aux droits de douane
qu'il faut s'en prendre.
Et, en effet, ce sont eux qui sont coupables. Le droit de
15 francs par tonne an tarif miiiimum, de -20 francs au tarif
maximum, a pour résultat de faire du marché français des fontes
brutes un marché à part du marché belge ou allemand, par
exemple. Lorsque ce marché français se trouve encombré,
qu'une baisse est imminente, les producteurs ont intérêt à le
décongestionner en envoyant le plus de fontes possible à
l'étranger. Cela pèsera sur les marchés étrangers, mais peu
importe : la baisse qu'ils subiront ne réagira que partiellement
en France, car, grâce aux droits de douane, l'équilibre ne peut
pas se rétablir exactement entre des marchés séparés; ce ne
sont pas des vases communicants.
Quand il s'agit de marchandises peu transformées, comme la
fonte brute, les droits de douane agissent d'une autre façon
encore. Supposons — c'est une situation très ordinaire — une
société métallurgique française vendant une partie de ses fontes
ï
12 LA SCIENCE SOCIALE.
hrutrs et on usinant uno autre })arti«'. produisant dr lacier, par
exemple. Si ri le a des fontes a placer et «ju'elle ne puisse s'en
déhariasseï- (ju'à un [)ii\ di-savantaireux. son int«!'rèt la pousse
à consentir un sacrifice plutôt à des aciéries belges ou allemandes
qu'à des aciéries tVancaises. La laison en <'st simple : l'aciei'
produit avec sa fonte ;i hou nia relu'' aura un [)ri\ de icNient
moins élevé; il pourra, s'il <'st d'origine française, faire concur-
rence avantageusement à ses aciei*s, par consécjuent lui nuire.
Au i-ontraire, s'il est d'origine hclge ou allemande, il aura <les
droits à ac([uitter pour atteindre le marché frant;ais; il sera donc
moins menaçant pour la société en (piestion.
Il est hien clair (jue ces [jhénomènes se produisent en dehors
de l'existence de tout comptoir. Ils sont le résultat naturel et
nécessaire du réi:iine protectionniste. Ils atteignent toute liMii*
intensité cpiand la pi-ofeetion s accentue et «jue les primes de
sortie s'ajoutent aux droits d'enti'ée. comme poui- h- sucre.
Reste à savoir si l'existence du (>omploii- a pu les aggraver.
On a dit (|ne les producteurs, plus siiis de leurs «tpérations
avec la clientèle française, i:r;\ce aux mairhés à échelle, se
sentaient plus poi't«'s à i'is(|uer des opérations hasardeuses avec
la ( lientéle étrangère, llela est fort possible; peut-être aussi les
marchés intercalaii'es consentis |)ar le Comptoir en 1901 Ai -
moiilreruiil-ils à c(>s imprudents ipi on nest jamais sur, même
a\ec ini conlial en rèi;|e, d im|>osei' lonutenips à ses clients
un pri\ (lesa\anlai;(Mi\.
Il est certain égal«Mnent (jne le ('(unptoir de l.ongwy, t-tant un
comptoir nn''tallingi<pn> fian«ais. a An tenir compte des condi-
tions on se trouxe plac(''e la nK'tallurgie Irancaise pour les
tonnii-r à son pidiil. coinnu' c est sa fonction de comnHM"«;ant ;
par consecpn'nt. il a tenu compte (l(»s droits <le donam». il a
dn les tourner an pr(»lil de ses adhérents. Et connm» son orga-
nisation est puissante, il en a lii'e meilleur parti «[ue ne l'au-
raient fait des usiniers is(d«'s.
.Mais ce ipiil importe de noter, c'est (jue, même si les «Iroits
de iloiiane NcnaienI à disparaîti'e sur les fontes hintes, luéme
si le mai'che français était complèt<Mnent lihre pour cet article.
LES NOUVELLES COMBLN'AISONS COMMERCIALES. 413
le Comptoir de Longwy conserverait sa raison dètre. Il est
iiièiiie probaijle que cette situation nouvelle augmenterait sa
sphère d'action et son activité ; au lieu de gTouj)er ses adhé-
rents pour la seule vente en France, il les g-rouperait pour
toute vente; la concentration serait plus complète.
En d'autres termes, le Comptoir de Longwy ne doit pas son
existence au fait de la protection comme beaucoup de trusts
américains , de cartells allemands, et aussi de comptoirs fran-
çais. Il doit moins à l'artitice, à l'arbitraire des lois; il est le
résultat naturel d'une situation industrielle et commerciale par-
ticulière, dominée par l'évolution moderne. Ce caractère le re-
commande à l'attention des observateurs désireux de suivre dans
un phénomène déterminé l'action des circonstances générales
inévitables, de celles auxquelles la volonté humaine reste
étrangère. L'habileté, l'énergie, l'initiative de ses membres se
sont appliquées à tirer parti de ces circonstances, sans faire
appel à la violence brutale qui se dissimule souvent, dans l'é-
tat actuel de nos mœurs, sous l'apparence légale de la fisca-
lité, sans avoir besoin de fausser, par des obstacles douaniers,
le libre jeu de la concurrence. En fait, le Comptoir a eu pour
théâtre de son activité un marché protégé. Mais il n'avait besoin
de la protection ni pour naître ni pour prospérer.
De là, sans doute, cette souplesse d'allures si remarquable
dans son organisation, libéralement et constamment ouverte
à l'entrée comme à la sortie ; de là cette absence presque com-
plète de pénalités contre la fraude de ses adhérents ; de là sur-
tout cette durée qui, mieux que tout argument, prouve les ser-
vices rendus et écarte le reproche d'oppression tyrannique. Le
Comptoir ne tyrannise ni sa clientèle ni ses adhérents, il n'é-
mousse pas leur initiative, précisément parce qu'il se borne
à être un bon agent commercial, et qu'il n'emprunte pas abu-
sivement à la puissance publique — comme le font certains
syndicats de producteurs — un des éléments de son succès.
Paul DE ROUSIERS.
T. XXXII. 28
LA SCIENCE SOCLIEE
ET SA CONSTITITION INDÉPENDANTE
Nous avons aniionci; drjà 1) l'initiative prise, à Nancy, par notre ami
M. «iabriel Melin, d'ouvrir à la Facuilc de Droit de cette \ille un cours libre
de Science sociale.
Ce cours,dont les débutsrenionlenlàla fin de ISUO, va entrer dans sa Iroi-
sicnie année. Les sujets qui y ont élt- traités jusquà présent sont In Mthode,
le Tntvuil ouvrit-r et le l'tilrona;/r. I.c sujet annonce pour cet hiver est : /»•
M'iuvi'inent sytnlical ru Franic et n ri-lriiu</rr. Toutes ces li'cons sont assidû-
ment suivies par un public nombreux doludiants et d'auditeurs indépen-
dants.
Le succès môme de ce cours a décidé le conseil de l'Université, sur la
demande de la Faculti' de Droit, à en assurer la continuation par une fonda-
tion détinitive : le cours de Science sociale a été, cette année 1001, érijré en
cours complémentaire et inscrit comme tel au nombre des cours rcjjuliers de
l'Université. Cette décision qui fait, pour la première fois, entrer officieile-
meulla Science sociale dans le cadre de l'enseignement universitaire, ne fait
pas moins d'honneur à la Facult»'- de Droit et au conseil de ILniversiloqui ont
.-^u comprendre 1 utilité de celte innovation, qu'à M. M-Wn qui en a, le pre-
mier, conçu la pensée.
Le cours de Science sociale vient de recevoir une autre consécration. Un
institut agricole s'etant fondé à Nancy sous les auspices de la Faculté des
sciences, le coui"s de Science sociale a été compris parmi les matières fiiru-
lant au programme de l'Institut ^section des études économiques'. (>n voit
que la Science sociale est appréciée en Lorraine et qu'elle y prend une place
de jour en jour plus importante.
Le professeur ne se contente pas de l'enseignement de la chaire : il reunit,
une fois par semaine, les jeunes gens chez lui. commente et discute avec eux
les points les plus délicats du cours ou les (lucstions sociales à l'ordre du
jour. A la belle saison, cours et réunions sont coraplé-tés par des excursions
.soc»a/c.s-. visites de domaines ruraux, d'usines, etc., qui font prendre contact avec
la réalité et permettent d'appliquer directement la méthode d'observation.
;i) Mouvement noriiil, févriiT VXO. |>. 1*i. Cf.. i/»i</.. août t9iiO. |> \»:,.
LA SCIENCE SOCIALE Kl SA CONSTITUTION INDÉPENDANTE. 415
Ajoutons que, dans le cours dÉconoraie politique qu'il donne à l'Ecole su-
périeure de commerce, M. Melin s'etforce de faire pénétrer la méthode et
l'esprit de la Science sociale.
Nous espérons avoir plus tard l'occasion de publier quelques parties du
cours de M. .Melin. Kn attendant, nous donnons à nos lecteurs un extrait
d'une communication faite par lui à l'académie de Stanislas de >'aacy sur la
Scitmcr sociale t't sa constitution iwlr pendante, extrait que nous empruntons
au dernier volume des Mt-moircs de l'Académie ,La Uédactio.n).
Pour des raisons qu'il serait sans doute assez facile de démê-
ler, notre siècle commençant apparaît aux yeux les moins pré-
venus comme obsédé par la préoccupation des choses sociales.
Aujourdluiitout ordre de connaissance est envisagé à ce point
de vue : le droit, 1 histoire, l'économie politique, la religion, la
littérature, l'esthétique elle-même; et quant aux questions plus
particulièrement appelées sociales , celles relatives au travail,
à la propriété, au patronage, à la famille, à l'éducation , on ne
sait que trop à quelles discussions véhémentes et souvent pas-
sionnées elles donnent naissance dans les assemblées publiques,
les revues, les journaux et jusque dans les conversations par-
ticulières.
Obsession d'une part, confusion et controverses de l'autre,
tel est l'aspect le plus général sous lequel se présente, au
premier abord, le mouvement qui porte de plus en plus les
esprits vers les études sociales.
Il semble — dans ces conditions — qu'une science cpii a la
légitime ambition d'apporter la lumière parmi ces ténèbres,
l'apaisement au milieu de ce tumulte , devrait être la bienve-
nue, accueillie avec satisfaction et presc{ue avec reconnaissance.
Il n'en est pas ainsi, et rien n'égale les préventions, les op-
positions de toute sorte, que rencontrent ceux qui, en dépit
de tout, s'obstinent à consacrer à ces recherches le peu qu'ils
ont de loisir ou de bonne volonté.
C'est que la Science sociale a contre elle de s'appliquer à
des sujets C£ui nous touchent de très près et sur lesquels nous
avons, tous, nos idées plus ou moins arrêtées. Nous avons un
parti pris d'avance, un préjugé au sens étymologique du mot.
Nous consentons bien, — cjuand nous y consentons. — à étudier
410 LA SCIENCE SOCIALE.
les (juestions sociales, mais à condition (|ue les conclusions pro-
posées cadreront avec les o[)inions antérieures, philosoplii(jues
ou j)oliti(jues par exemple, (pie nous pou\<>ns av(»ir d'autre
part. Nous avons noti-e sièiJie fait et nous n'entendons pas être
déraniiés dans nos iial)itudes. Et puis, à tout prendre, le bon
sens, le sens commun, ne sul'lit-il pas à traiter toutes ces (jues-
tions? Nous le pr«''ten(lons (luehjuefois; et si une vérité sociale,
qui sendile d'ailleurs démontrée, vient par occasion heurter en
nous ce (pie nous appelons de ce nom, nous n'hésitons pas à la
rejeter comme inacceptable et controuvée.
Or. celui (pii fait de la Science sociale est oblicé d'avoir une
attitude toute dillV'icnh'. 11 doit, sans liésitei-, faire abstraction,
provisoirement (hi moins, de ses opinions litufes faites, de ses
préférences politi(jues, de ses convictions philosophi([ues —
sauf à voir ensuite et plus tard si la Science sociale ne projette
pas elle-même sur ces graves problèmes des lumières particu-
lières et inattendues.
Uuand au prétendu sens commun, il faut bien (ju'il ne s'en
soucie pas davantage. Il ne d(tit pas perdre de vue que le S(^ns
commun ne saurait avoir ici plus daiitorilé (jue dans les autres
sciences (li, (|ue c'est au nom du sens commun que de grands
esprits ont autrefois nié (pie la teri-e fût ronde, «■ comme s'il
était possible, disaient-ils en haussant les épaules, de faire
mairher la moitié des hommes la tète en bas -> ; que la seule
règle en Science sociale, comnu* en toute autre science, est une
méthode rigoureuse, scientifi(pie ; (pie. l<>rs(prune investigation
a été métho(h([uement condnile. ses résultats s'imposent et (pie
ce sont ces résultats, s'ils se coufiruKMit en se veriliant. (pii sont
appeh's dans la suite à devenir, eux-mêmes, des vérités de sens
(tinnnnn.
On coneoil (pie de |elle> dispositions d'esprit ne pniss(Md se
rencontrei' ((u assez malaistMiienf. l/ell'oil ipTelles e\iu:enl ne
peut êli-e le fait (|ne d nn pelil nondtre — et dv là ICxtriime
difliculté que rencontre la dillusion de la Science sociale.
1,1; DmKiiEiM. Les lièglcs de In mv(hodc socioloijiquc, prelacf, |>. \.
LA SCIENCE SOCIALE ET SA CONSTITUTION INDÉPENDANTE. /tl7
Et cepondaiit ([n«^llo satisfaction ne trouve-t-on pas dans la
découvei'to et la possession de la vérité! On craint que la Science
sociale ne heurte des ùlees chères, des théories auxtpielles on
est depuis longtemps allectionné. — Mais enfin est-ce la vérité
({u'on cherche en toute chose? — et si ces idées, ces théories sont
justes, coninient pourrait-il y avoir contradiction? — Il ne faut
avoir peur d'aucune science. La vérité est une, la science est
une. Qu'on veuille l)ieii prendre patience, et l'on verra qu'un
jour toutes les connaissances, quelles qu'elles soient, viendronf
se fondre dans une harmonieuse et merveilleuse conciliation.
Mais qu'est-ce donc ({ue cette science appelée à répandre la
lumière sur les obscurités sociales?
C'est une science relativement neuve, sinon par V objet, du
moins par la méthode dont elle use pour parvenir à la con-
naissance de cet objet.
En voici la définition : c'est l'étude méthodique des sociétés
humaines, — Fétude des lois qui président à la formation, à
la constitution, au fonctionnement et au développement de ces
sociétés.
Elle est l'étude des sociétés humaines. Il serait plus juste
encore de dire : l'étude des groupements humains.
En effet, elle n'a pas seulement pour objet la connaissance
des sociétés, au sens où l'on entend habituellement ce mot lors-
qu'on dit, par exemple : la société romaine, la société française,
la société américaine ; mais la connaissance de tous les groupe-
ments humains quels qu'ils soient, depuis le plus simple qui
est la famille, jusqu'aux plus compliqués, l'État, les associa-
tions d'États.
Est-il besoin d'insister sur ce phénomène du groupement que
l'observation nous révèle avec un caractère de généralité si re-
marquable?
Il y a longtemps que les philosophes ont attiré l'attention
sur la sociabilité foncière de l'homme. L'homme est un être es-
sentiellement sociable, 'Çmzv tSki-v/^zv , selon l'expression d'Aris-
tote. 11 s'associe à ses semblables, il recherche leur compagnie
'(18 LA SCIENCE SOCIALE.
dont il sont la nocessitt' pour arri\«'r à la satisfaction des besoins
qui s'imposent ù sa nature physique, intellectuelle et morale.
Rien ne peut faire mieux comprendre Tuniversalité de ce
phénomène du (/rouiiemcnt que cette pasre enqjruntée à 1 un des
fondateurs de la Science sociale, M. de Tourville '1). — Lau-
teur imagine un jeune homme dont l'esprit vient de s'ouvrira
la préoccupation des i:rands problèmes philosopiiiciues et so-
ciaux; il le su|)pose placé sur une hanteni- <'t c(»ntemplant h
ses pieds l'aiiitation des hommes :
« Il vit... dans la plaine le spectacle de la société humaine
dont il \ ('liait de se séparer : une ville animée, une indus-
trieuse camj)(i(jne s'étendaient .sous ses retrards : il suivait aisé-
ment des yeu.v les mouvements de la foule à travers les rues et
les champs; le inui'innre (h> la \ ie montait de tout l'horizon
jus((u ;\, lui. cl pour la [)reniière fois s'éleva dans son cunir le
sentiment ^\r la irrande «iiivi-c di\inc an milieu de hupielle il
avait vécu, (laptivé [)ar cette émotion, il se mit à considérer
curieusement les allures de ce canq) du travail, se demandant
la raison de ces évolutions cm ap[)ar(Mice si confuses, au fond
toutes dirigées sans doute par ([nehpie dessein. Kl le premier
trait cpii le fiappa lui i\r xoir (|u a\aut loule acticni. avant le
travail à l'atfdier, avant le travail aux cluunps. avant le travail
ù l'école, avant le repos du soir en famille, avant l'ai hat des
denrées au marché, avant la [)rièi-e au\ éirlises, les gons se rlirr-
cliaient 1rs uns 1rs attlrrs pour sr cnovvv.n. suivant le besoin
|)articulier de l'action à lacjuelh' ils voulaient s'adonner. — Le
iwixiiu, (/roupr/uc/i/ (le> lionmies \alides i\[\\ i\\v\icvs. f/7'oitpemen/
des enfants à l'école, t/roupounil des lemmes an\ (•choppt^s
«le vente; midi venu cl Ions ces y ro//y>rv dispersés, rrunnm *\os
familles en Cliatiin" deinenre piMir le repas du joui'; et ainsi du
reste, jus([u A ci' cpie le soir \inl sus|(endre toute action et
arrêter tout moincinenl. Le fait était tlaui'ant : les hontmes
pour agir paraissent avoii* iucessammeni b<»soin d«' sr rrunir en
des sorir/rs (]v formes très ditlérentes. >-
(1) Srietice soriair, l. I, \\ VX
LA SCIENCE SOCIALE ET SA CONSTITUTION INDÉl'ENnANTE. 419
Ainsi le besoin de se grouper se manifeste à tout instant :
Pour satisfaire à cette loi de nature (jui pousse Thonime à
se continuer lui-môme dans une descendance, Tliomme s'unit
à une femme ; ils ont des enfants et voici un premier groupe-
ment qui est la famille.
Les familles vivent quelquefois isolées, mais rarement. Le
[)lus souvent elles trouvent avantage à se grouper, à se réunir.
Ces groupements de familles formeront la tribu s'il s'agit de
familles nomades, la commune s'il s'agit de familles sédentaires.
Ces familles, il faut iju'elles vivent. Le père devra travailler.
Peut-être se livrera-t-il à un labeur isolé, indépendant, comme
la pèche ou la chasse; le plus souvent il louera ses services à
un individu plus entreprenant, plus prévoyant ([ue lui qui fera
travailler sous ses ordres un nond)re plus ou moins considé-
rable d'ouvriers; — ou bien il sera lui-même ce directeur du
travail, ce patron. En tout cas, voici un nouveau groupement
d'hommes, sous la direction d'un chef : c'est l'atelier.
L'éducation des enfants, si le père ne peut s'en charger lui-
même, sera confiée à un maître dont la tâche spéciale sera
justement d'instruire, d'élever tous les enfants remis entre ses
mains. Et voici un quatrième groupement, Yécole.
Les intérêts matériels ne sout pas les seuls : il faut tenir
compte des intérêts moraux, religieux. Qui sera chargé d"y
pourvoir? Ce seront les ministres de la religion. V église sera
un nouveau groupement.
Eh bien, ce sont ces groupements et beaucoup d'autres, ces
sociétés de forme et d'importance si variées, qui constituent la
matière de la Science sociale.
Son objet propre est de rechercher les conditions de forma-
tion, de constitution, de fonctionnement et de développement
de ces groupements humains — les lois suivant lesquelles ils
se forment, se constituent, fonctionnent et se développent.
Elle constate des effets, elle recherche des causes, et elle s'ef-
force de découvrir les relations qui unissent ces eflets àces causes.
L'étude des relations de cause à effet, l'étude de Venchaine-
420 LA SCIENCE SOCIALE.
77îen/ naturel dt-s phmomhies sociaiir outre eux, tel est l'objet
véritable de la Science sociale.
Pour atteindre son hut, la science sociale doit être pourvue
d'une méthode sûre et rigoureuse. Cette méthode, elle la pos-
sède : c'est la méthode iV observation.
Les phénomènes sociaux doivent être considérés comme des
réalités objectives, comme des laits, et lobservation <loit se
porter sur eux comme elle x' [jorte sur les autres phénomènes
naturels. — L'observateur social doit les analyser, les comparer
et les cLasser exactement comme font, à l'éirard des véirétaux et
des minéraux, le botaniste et le géologue. — 11 doit se mettre
en contact direct et personnel avec les réalités sociales, les
examiner sur le 77/. afin d'en tracer des descriptions ausiii exactes
(jue précises.
C'est en se multipliant, en se comparant et en se classant,
(pièces desci'ijjtions permettent daiiiver enfin à ce cpi'il ini-
porlc le pins de connaître : à la découvert*' des lois (pii prési-
dent à l'enchainement des phénomènes.
Est-il besoin de dire «pie l'observation dont il sairit ici n «'st
pas l'observation vulgaire, mais bien l'cdjservaticm méthodi([ue,
scientilique, poursuivie en vertu des règles fixes? — Ces règles
existeid, cette méthode est constituée depuis une cpiinzaine
d'années (1) et son efficacité se mesure ;\ la iri'andeur des résul-
tats accpiis déjà cl constatés dans les trente volumes d<> la
lievue (\u\ poite le iioiu inèiiie de la science : /a Science sociale.
Il UN a |)as lon,ytein|)s encore, cette idée de soumettre à Vn/)-
servation les phénomènes scM-iaux, comme les phénomènes de
l'ordre physicpie, semblait inadmissible.
(Ml ne pouvait comprendre (pie de simples particuliers, spé-
cialement a[)idi(piés à cette étude, pussent avoir la prétention
(1) Pour Irouver lexposi" comiih'l do In incUiodo ilc la Scioncc sociale, il suffit de
se rpporler aux divers volumes de la revue La Science sociale et, en |>arli«ulipr.
aii\ articles sniv.ints : I.n Sririiri' sorinle est-rllc une science* ill. m: TorRMLi,E\
l. I et II. I, ixolc (le la Science sociale P. i>i: lloi sikhs . t. XVII. — Cours de
méthode delà Science sociale (R. Pi?(ot). t. \I à XVI. — On pourra lire un résumé
de la méthode et des résultats actuels de la science dans deux reinarqujïbles articles
du R. P. SciiwAiM |inliliés dans la Revue thomiste, t. I, p. fùM, et t. Il, p. KM».
LA. SCIENCE SOCIALE ET SA CONSTITUTION INDÉPENDANTE. 421
de débrouillci', ])ar \o s(nil cllort de leur attention, rénorme
enchevêtrement des faits sociaux.
Il n'y avait, pensait-on, que les liommes d'État qui fussent
assez haut phicés pour apercevoir le détail de cette immense
complication et en révéler le secret au commun des mortels (1).
En outre — comme les questions sociales ne sont le plus sou-
vent étudiées ([u'en vue de réformes pratiques à opérer — on
pensait que l'observation devait être, à ce point de vue, d'une
faible utilité. — Puisqu'en définitive il s'agit de savoir ce qui est
à faille, d'avoir une ligne de conduite déterminée, à cjuoi bon ob-
server ce qui est? Ce qui importe, n'est-ce pas de trouver ce qui
doit être? — Les choses ne vont pas, comme il faudrait; soit,
disait-on ; il faut donc inventer, imaginer du nouveau : or les
grands philosophes seuls ou les grands politiques ont qualité
pour imprimer au monde des directions nouvelles.
On pense aujourd'hui de tout autre façon : on estime — et
avec raison — que le plus modeste travailleur, s'il est armé d'une
bonne méthode d'investigation et s'il l'applique avec rigueur
et conscience, est parfaitement en mesure de se rendre maître de
la complication réputée inextricable des phénomènes sociaux.
Mais surtout l'on se rend compte que, si l'on veut avoir prise
sur le inonde social, rien ne sert d'imaginer des solutions a
priori. — On sait maintenant cju'àces solutions, à ces inventions,
à ces reconstructions fantaisistes les événements se dérobent
« avec une superbe indépendance ». Le monde marche et « suit
un cours cjue personne n'avait prévu », se jouant, comme à
plaisir, des impulsions qu'on a prétendu lui donner.
Il ne s'agit donc plus de « faire le monde à sa guise », mais
de savoir « comme il est fait et comment il se fait {'2) ». Il ne
s'agit plus de combinaisons nouvelles à trouver, mais de phé-
nomènes à observer, de lois à découvrir.
Et de fait — si l'on a le secret désir d'opérer des réformes —
y réussira-t-on autrement qu'en utilisant les forces sociales en
(1) H. DE ToLRViLLK, préfacG du livre de M. de Rousiers : La Question ouvrière
en Angleterre, pp. vn-viii.
(2) H. DE TOURVILLE, Op. cH.
'r22 LA SCIENCE SOCIALE.
vue (les résultats (lu'on se propose: [)our se mouvoir et se di-
riger au milieu <1«' ces forces, sans en être écrasé, ce qu'il im-
porto avant tout, n'est-ce point de les connaitrr avec exactitude,
(le posséder les lois (\uï les réerisscnt? Pour se rendi-e maîtr<' de
la vapeur et cm utiliser la puissance sans faire éclater les chau-
dières, n'a-l-il pas l'allu commencer \):\v en étudier le> lois et
s'y soumettre avec docilité?
Ce n'est donc point des théories aijstraites que se constitue
la Science sociale. — Il n'est point scientificpie en ces matières
(le commencer pai- l'ahstrait. C'est par le concret, c'est-à-dire
par la réalité, par les choses, par \os faits eux-mêmes soiiiiieu-
sèment ohservés que déhute toute science de la nature. La
science sociale ne procède pas autrement.
Ce n'est (pi'ensuite — et plus tard — (]U On s'élève à l'ahstrait.
— l/ahstiait. ce sont les vues d'ensemhle. les conceptions ,::é-
uérales, les principes, (jui se déiia.iienl <le ! étude uiéthodicpie
et proIoni:ée des faits et ne j)euvent se déuager (pie de cette
étude patiente et minutieuse, — les faits constituant et devant
toujours constituer les données essentielles el j)iimor(liales de
toute science dOhservation.
Ainsi la Science sociale ne doit être dominée par aucune con-
sidération d'ordi-e pliilosophi(pje ou r(dii:ieux. Klle s(» suflit à
<dle-mêuu'; elle se constitue eu pleine indé[)cndance ; elle ne doit
l'fi'e inféodée à aucun pai'ti, à aucune école, à aucune conf(»ssiou.
C'est un (luunp lai'iiement ouvert à tous les travailleurs de
hoiine voloidé, (pielles i\uo soient leurs C(Mn ictions.
La raison eu est simj)le : c Cst une science, une science d'ohseï--
vation, analoiiue à la hotanique, à la yéoloiiic. ;\ la physiologie,
el une science ahsolument neutre dont les conclusions, une fois
ac(piises. doivent s*imj)osei' à tous les esprits, ipiels (pi'ils soient,
parce (pielles sont fondées sur les faits, it (pi»> d(>s faits, tou-
jours aisés à vérilier «M à contr('>ler. sont des réalités î» l'empire
descpielles nul n(> peut, de honne foi, a\()ir la ju'étentioii de
se soustraire.
(iahriel Mkmn.
HISTOIRE
DE LA FORMATION PARTICILARISTE
XV
PRÉDOMINANCE DES SAXONS SUR LES ANGLES
EN GRANDE-BRETAGNE d).
A la suite de leurs deux plus brillants chefs odiniques, Cl o vis
et Cerdic, les éniigrants de la Plaine Saxonne étaient arrivés à
s'étendre, au commencement du sixième siècle, dans la plus
grande partie du nord de la Gaule et du sud de la Grande-Bre-
tagne, ils se trouvaient désormais au large. Les Odiniques allè-
rent alors remuer un autre peuple qui sentassait au nord de la
Plaine Saxonne, mais en dehors d'elle, et qui n'était pas saxon.
Il portait le nom à' Angles.
Les Angles se rattachaient au type g^oth, c'est-à-dire au type
de cette portion des Vieux-Germains, qui, san^s sortir du bassin de
la Baltique, avait été pourtant amenée à perfectionner la cul-
ture en «introduisant dans les territoires riches et enfermés des
grandes iles et presqu'îles Scandinaves. Ce peuple occupait le
versant oriental du Schleswis". Son souvenir v subsiste dans le
nom de la contrée appelée Angeln, qui était son centre et qui
se trouve entre le fiord de Schleswig et celui de Flensbourg*. (V.
Atlas manuel, de Hachette, carte 28.)
Pour prendre le chemin de la Grande-Bretagne, les Angles
n'eurent qu'à descendre sur le versant occidental du Schleswig,
(1) Voir l'article précédent, octobre l'JOl : Science sociale, t. XXXII, p. 293.
424 LA SCIENCE SOCIALE.
pays (le l)ruyère.s, de tourbes et do sables, tout difléreut du ver-
sant oriental, et à s'embarquer siii le rivasre de la mer du Nord.
En lace est la côte anglaise, où ils devaient abordrr »t trans-
porter leur \unn.
Cette invasion ne présente pas les caractères <les colonisations
saxonnes, mais ceux des grandes migrations germaniques. Elle
n'est pas composée de quebjues bandes d'émigrants, organisées
pour la circonstance, allant les unes après les autres se placer
dans des endroits diversement choisis, s'y installant à part en
petits royaumes, ne s'étendant (jue dans la mesure du néces-
saire ot se fusionnant peu à |kmi ; mais c'est la mise en marche de
loiil un jieuplc. (jui vide son teri'itoire. (jui s(> transplante en
masse et va créer ailleurs un seul et même royaume, dont il
pousse aussi loin (pie possible les limites, mais où bientôt la
division s'introduira.
Les Angles, en eilet, étaient de formation patriarcale et com-
numanfaire. comme les Goths et d'ailleurs comme tous les (iei'-
mains du hassin de la iîaltiipie. Et nous verrons se manifester
les trails de cette lormafion dans toute la suite de leur courte
histoire.
Ils alta(pièrent la (Iraude-Rretagne par le nord, à r<ij)posé
des Saxons, aux ((tnlins de IWnghderre et di- l'Ecosse actu(dles.
Après (pndques tentatives de débaicjuemenf. ou même tpudcpu's
essais d'établissement laits sur des points moins septenti'io-
naux de la côte orientale , ils j)énétrèrent par la Tyne, (|ni
baigne aujourd'hui Newcastle; puis, par la Tweed, qui est
un [leu [)lus an noi'd. et enlin. par la Tees. (pu est un j)eu
plus au sud. Les Hret(»ns d(>s terres basses se trou\ èrent env(dop-
pés par ce ])euple (|ui ne s'enq)ai'ait pa>< très strictement du sol,
et ils se confondirent a\('c lui. (!eu\ tle> li.iules terres se (h'fen-
direul ;'i nulrauee. Mais, api'ès hien des péripéties sanglantes,
les Angles, juenes par les habiles chefs oïlinicpu'^ el mieux ar-
nn'-s (pu* leui's opposants, car ils étaient beaucoup plus avancés
en civilisation, restèrent maîtres de t(»ute la région depuis la
TwccmI jusfpriY la Tees.
Le dernier éj)iso(le de cette piise de possession rejirodnit à s y
UISTOIHE DE LA FORMATION l'ARTIClLARlSTE. 425
méprendre le drame de la citadelle d'Andérida, qui avait remlu
les Saxons maîtres du territoire du Sussex. On v retrouve les
Bretons tout sembla! )les à eux-mt'nies. Comme ils étaient traqués,
dun côté, par les Angles envahisseurs et, d'un autre côté, par
les Pietés et les Scots, dont les Angles avaient eu soin de se faire
des alliés, ils se concentrèrent en un lieu où venaient se rencon-
trer les efforts comijinés de leurs ennemis. C'était à ce passage
rétréci, à cette sorte d'isthme d'entre la Clyde et le Forth, (jue
Septime-Sévère avait fermé par une « grande-muraille ». Il y avait,
attenant au rempart, près deFembouchure delà Clyde, un château
ancien garni de tours, reste le plus considérable de cette ligne
fortitiée .' ouïe nommait la forteresse de Caltraeth. C'est là, et
aux alentours le long du retranchement romain, que les Bretons
se réunirent. « Au milieu des réjouissances d'une fête nationale,
où plusieurs jours se passaient d'ordinaire en festins et en
scènes d'ivresse, ils furent assaillis à l'improviste. Le combat fut
atroce et continué durant sept jours au dehors, puis au dedans
de la forteresse dont tous les défenseurs moururent à leur poste.
Trois cent soixante-trois chefs, portant le collier d'or, marque
du haut commandement chez les Bretons, avaient pris avec leurs
hommes le chemin de Caltraeth : il n'en ^e^^nt que trois, parmi
lesquels était Aneurin, l'un des bardes les plus célèbres. Il fît sur
ce grand désastre de sa nation un poème c{ui s'est conservé jus-
qu'à nous. " (Augustin Thierry, Histoii^e de la Conquête de l'An-
rjleterre, t. I, livre r% p. 20.)
Une fois assurés des trois vallées de la Tweed, de la Tvne et
de la Tees, cjui confinent à la mer et leur servaient de porte
d'entrée et de sortie, les Angles ne craignirent plus de se ré-
pandre au sud, conmie une mondation, dans le vaste pays de
York, le Vorkshire actuel, plaine intérieure, dont toutes les
eaux courent vers le centre des terres et qui est séparée de la
mer par une longue ligne de côtes inhospitalières. De ces côtes,
les unes sont des falaises qui s'éboulent : c'est la partie nord ;
les autres sont des limons qui s'amassent : c'est la partie sud.
Les envahisseurs descendirent et s'étendirent dans ce large
bassin jusqu'à son débouché dans l'estuaire de IHumber et
A m LA SCIENCE SOCIALE.
jusqu'à la rivière do Don, arihiciit dr riIiiiiilMT. Ils f»tiiuèrent
nu seul Étal, auxquels ils donnèrent le nom de Nort/tumberlaw/
ou Northmnhrie, c'est-à-dire pays au nord de lllundjer.
Ils avaient pour uui({ue chef suprême Ida, descendant pré-
tendu dOdiii au neuvième de.trré. Son caractère odinicpie est
clair. Il menait avec lui ses douze tils. ce (jui ne manqu»' pas
d'accentuer son <aractère patriarcal et communautaire.
Ceci se passait juste nu siècle après les commencements
(rilengist et d'IIorsa. douze à treize ans après la UKjrt de
Ordic 5V7) : on voit ipie les Odini(|ues ne laniruissaient [)as.
Et ils ne .sont pas. là encore, au bout de leur p<uissée.
Ida mort, la Noitluindjrie s*' divisa 559'. Pareille chose ne
s'était vue dans aucun des établissements d<' purs Saxons en
(".rand(»-Bieta^ne. Il > <'ut deux royaumes, (pii emi)runtèrent
leurs nom> à danciemies dénominations locales : l'un, la ^mn-
cie, était la première partie con([uise. la région de la Tweed,
de la Tyne et de la Tees : l'autrt^ la Ihira, était la sec«tn<li'
parti»' c<»ncjuise. la reirion de Yoïk.
Inutile de dire ([ue la caus*» de cette division était une ((ue-
relle de clans, à la t'açou i:ermani(|ue. à la façon des lils tb-
Clovis. Tour à tour il y a scission et réunion, .suivant b's succès
divers des luttes intestines entre les descendants d'Ida, suivant
les elFets opi)osés des assassinats qu'ils échaufi-ent entre eux.
Peu de bMn|)s après ce preini«*r démembrenuMit, un chef en-
traîna de Noitliumbiie wxw bande d'éniii;rants ani.-les avec la-
(pielle il alla s'installer, plus au sud encore. iMitre l'estuaii-e
du Wash et le royaume d'Kssex. Cette fondation séparatiste prit
le nom ^V Esl-Anf/lic 571 i. Son territoire est représenté par
les comtés aclu<ds de NdrfolU, Sullulk et Cambridge. I»<.ur se
rendre com|)le de I hiatus (|ui se lit entre ces Angles d Kst-.\n-
ulie et ceux d<' Noi'limmbrie, il faut savoir (jue tout le littoral
enti-e rihuuber et le Wash, c'e>t-à-dire tout le pays du Lincoln,
sauf sa colline occidentale rejetée très à l'inb-rieur, était une
région de laiiuues comme la Hollande primili\e. une terre à
peu près inhabitable, mêlée partout d'tNUi et «le vase. Il est
inliniment probable <pie I («xpetlition anule franchit la distance
HISTOIRE DE LA FORMATION l'ARTlCULARISTE. 427
par mer, seul chemin facile et libre. L'Esf-Anglie, séparée de
la Northiimbrie par riiumide désert du Lincoln, était vraiment
faite pour un [)arti de sécessionnistes. Elle était d'ailleurs bien
enclose par le Wash, les tleuves à grands marécages qui s'yjettent,
les possessions stables des Saxons de l'Essex et la mer du Nord.
Mais les Angles, dans leurs conquêtes, ne procédaient pas
comme les Saxons par une occupation serrée, mesurée, métho-
dique, ({ui,avec peu de combats, put donner des limites toujours
nettes et bien remplies. A la manière do tous les Vieux-
Germahis directement venus du bassin de la Baltique, ils cher-
chaient à se répandre au plus loin, à tout envahir démesuré-
ment en se dispersant. Aussi, non contents de la Northumbrie
et de TEst-Anglie, ils débordèrent hâtivement de ces deux
pays daus la région intermédiaire et tout à fait centrale, qui
était complètement détachée de la mer par les longues et pro-
fondes lagunes du Lincoln, dont il vient d'être question. La
position des terres qui s'étendaient à l'intérieur, derrière cette
l)()r(lure marécageuse, leur avait fait donner le nom de « Mar-
che, Merk rt, c'est-à-dire frontière de marais. Ce fut le territoire
d un nouveau royaume appelé royaume de Mercie (585). Il était
compris entre l'Humber et le Don, son affluent, le rivage du
Lincoln, le Wash, les collines au nord de la Tamise, alors
couvertes de forêts, et les montagnes du Pays de Galles. Il con-
finait ainsi à la Northumbrie , à l'Est- Angiie. à l'Essex et au
Vessex. Il remplissait l'intervalle entre eux. (V. Atlas général
de Foncin, p. 25 j.
Son fondateur, Crida, est, lui aussi, un odinique. Les plus an-
ciennes traditions en font un descendant d\)din au dixième
degré. Je ne discuterai pas ici la valeur de pareilles généa-
logies. Je dirai seulement qu'elles sont un témoignage curieux
de la physionomie odini({ue que présentaient tous ces person-
nages aux yeux dune postérité assez rapprochée d'eux. Il ne
faut pas oublier d'ailleurs que les bardes leurs contemporains, et
ceux des temps précédents, avaient pour principal office de gar-
der la mémoire de toutes les descendances illustres, si compli-
quées qu'elles fussent.
428 LA SCIENCE SOCIALE.
Dans la Nortliiirahrio. les Anulos, encore massés ensemble,
s'étaient trouvés assez nombreux et assez forts pour absorber
une partie des Bretons des terres basses. Us avaient d'ailleurs
siniiulièrement diminué la j)opulation indigène par leurs dévas-
tations. Ils se plaisaient si jjicn ;i ))rùl<'r et à ravag^er, (jue les
surnoms histori(|ues de Brûleur et de Ravageur sont demeurés,
Tun à Ida, leur premier chef, l'autre à son petit-fds Etlielfrid.
Mais, dans les territoires de l'Est-Angli*' et de la Mercie sur-
tout, ils ne suffirent })lus à peupler; la race locale se maintint
en (juaiitité considérable au milieu deux et continua même,
(à et là, à se garder en petits corps de nations. Les Angles de
la Mercie. particulièrement, s'en tirent des alliés très impor-
tants contre la Nortlunnbrie et l'Est-Angiie.
Le ])lus bel effort de cette ligue redoutable fut conduit par
Peiida et Cadwallon : Penda, chef des Angles de Mercie, et Lad-
wallon, chef des alliés indigènes. Pendant trente ans, ce fut la
plaie de tous les royaumes voisins. Mais, bien ([ue les Saxons
(h' la Tamise aient eu plusieui-s fois à se défendre des Merciens,
la lutte fut surtout une lutte fratricide d'Angles à Angles (de
020 à 655 j.
Il est impossible de lire l'histoire des Angles en Grande-Bre-
tagne sans être frappé de la fureui- des eondjals dans hupielle
ils se sont perpétués. Il n'y a [)as de comparaison à établii-
sous ce rapport eiilre eux et les Saxons : ils sont incompara-
blemeul plus batailleurs.
On voit maintenant assez les caractères de l'invasion angle.
Lieu (liiférente des colonisations saxonnes et toute semblable
au\ vi'uxltî^ invasions germanicpu's. On peut surtout l'assimiler
à l'invasion des Lond)ar(ls dans le nord de l'Italie. Les Lcunbards
étaient, sur les bords méridionaux de la Baltiipn*. les plus pro-
ches voisins des Angles. Les deux peuples étaient, de tous les
N ieux-(iermains. les plus st'dentaii-es et les plus avancés en ci-
vilisation, grAce à ta proximité de cet u .Vi-ehipel Scandinave ».
où les Cotlis et les Odiuicpies avaient si grandement développé
la culture, les arts utiles et décoratifs, le commerce maritime
(laus le bassin haltlipie. et la passion des armes. Mais les Angles
HISTOIRE DE LA FORMATION' PARTICULARISTE. 429
paraissent avoir étO supérieurs encore aux LonibaTds. Ils étaient
au reste plus voisins des Goths et, à vrai dire, une portion même
des Goths. Ils avaient plus d'affinités avec ces riches paysans,
(]ui iiardaient une si large indépendance sous la domination des
Odiniques et dont les émigrants isolés avaient créé le type des
Norvégiens et des Saxons.
Nous trouvons chez les Ang-les, comme chez les Jutes déjà,
ce que nous n'avons pas trouvé chez les purs Saxons : la dis-
tinction des Jarls et des Karls, c'est-à-dire des nobles et des pay-
sans. Dans les royaumes saxons, en Grande-Bretagne, nous
n'avons rencontré aucune distinction do classe et d'orig-ine, à
part le seul chef odinique ; il y a des gens appelés witans, thanes
ou aldermans. à raison de la confiance publique dont ils jouis-
sent ou de retendue diverse des biens qu'ils possèdent , mais
leurs dénominations n'indiquent pas autre chose , et ce sont
bien des égaux. En outre, chez les Angles, comme- chez les
Jutes aussi, on trouve une quantité de personnages qualifiés
du nom dEthel ou d'Etheling- (l'Edel de l'allemand), ce qui ne
se voit pas chez les Saxons, pas même chez leurs rois, jusqu'à
l'époque de la fusion avec les Ang-les. Le premier roi saxon C[ui
ait pris le titre d'Ethel est en effet Ethelwolf , fils et successeur
de cet Egbert par qui l'Heptarchie, c'est-à-dire, les sept royaumes
de Kent, de Sussex, de Wessex, d'Essex, de Northumbrie, d'Est-
Anglic et de Mercie furent unifiés et le royaume d'Angleterre
constitué, au commencement du neuvième siècle.
Vn autre trait de Vieux-Germains que présentaient les Angles
et qui se rattache au précédent, c'est un grand entourage de
i< fidèles » auprès des personnages de marque. Cette domesticité
de haut rang existait peu et était peu apparente chez les rois
saxons, chez les aldermans et les thanes. Au contraire, elle était
très fréquente, très nombreuse et très en relief parmi les Angles.
On peut s'en rendre compte en lisant VHistoria ecclesiastica
f/entis Anglorimi de Bède, à la condition de bien distinguer
quand il parle des pays saxons et quand il parle des pays an-
gles : car il confond souvent les deux races sous l'appellation
générale d" « Angles et Saxons » , et même sous l'un ou sous
T. XXXII. 29
ï
30 LA SCIENCE SOCIALE.
lautro <lo CCS noms, parce que, à son cpo([uo 673-735), une
sorte (Ir fusion s'était déjà faite, non seulement par les comnni-
nicatioiis multipliées des deux poj)ulnfiuns, mais par un com-
mencement d'unilication [)oliti([ue : Ina, roi de Wessex, avait
fait sentir la supéi'iorit»' de ses Saxons dans tout le sud et dans
la Mercie (725). et, soixante-quinze ans après, Egbert. un de ses
successeurs, entrepr<'nait de réunir toute l'Ileptarchie en un
seul. et même royaume.
Ces « fidèles », véritables hommes de truste, souvent com-
mensaux de celui autpiel ils étaient attachés, portent dans la
laniiuc latine de Bède le titre bien liermanique de « compa-
i;Tions », comités, dont le contexte fait parfaitement distiuizuer
le sens spécial d'avec d'autres a[)plications, d'ailleurs très di-
verses, du même ferme.
Le fra(hictenr anglo-saxon de Bède a rendu ce terme par
celui de (jrrs//// , (pii est le mot [)ropi'e de langue germanicpie
pour désigner les « fidèles ». C'est de ce mot ([ue les Francs ont
tiré le nom de vassal. Des « fidèles >» d'ordre inférieur sont ap-
pelés pai- l'ède //ti/itrs, chevaliers; et. là encore, il faut distin-
gu<'r par \r contexte les cas où cette appellation est spécifiipu*
et les cas où elle est étendue à des fonctions militaires <le divers
genres. DaiUeurs, cpiels ([ue soient les termes, la chose est
évidente pai' le dc'tail (hi récit : les grands personnages, chez
les Angles, a\aient un entourage de x fidèles » bi«Mi autrement
important <jue<-eliii dont se com|)osaif la très modeste m;iisoii du
roi hii-uïème chez les Saxons.
Les Angles se différencient encore des Saxons et se signalent
comme Vieux-Cermains jiar l'immense étendue de leurs pr<»-
priéfi's. On constate qu'ils accapaient l.i ferre <omme une pro-
vision de biens à distribuer, non comme une force j>roducliNe à
mettre <'n ien\r<'. lU ont encore en tète l'idé** de la possession
du sol indépendamment du travail à lui donner. Nous en av«uis
déjà dit «piel([ne chose, en les montrant pressés de séfendn*
indéfininienf et sans raison sui' le territoire de la (îrande-
bretagne. Ces grandes propriétés répondai<Mit d'ailleurs aux
i;ran<les situations traditioun<dh's (pie nous vencms «U^ constater
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. VM
clioz eux, à l(Hii' classe noble avec son entourage de fidèles.
Ce régime particulier de propriété s'est d'ailleurs hautement
manifesté dans Thistoire des Angles par ses inconvénients na-
turels, j)ar ses conséquences inévitables. Tandis que, chez les
Saxons, ou ne voit que de rares donations de biens, ou de pe-
tites, on en voit d'incessantes et d'immenses chez les Angles :
cela ne cesse pas et ne se limite pas. Nous le savons par les ré-
sistances même de l'Église qui , après la conversion définitive
des Angles, devint l'objet d'une grande partie de ces largesses
inconsidérées , et qui fut la première à en reconnaître les abus
et les périls.
L'Église ne professe pas de régime déterminé de propriété;
elle subit, là où elle s'étend, les divers régimes d'organisation
sociale qu'elle y rencontre ; elle en ressent nécessairement les
inconvénients ou les avantages, suivant leur valeur intrinsèque
et leur nature propre. Ou, si des privilèges lui sont accordés, ils
le sont assez souvent avec une connaissance insuffisante des
conditions qui régissent l'état social ambiant, et ils ne tournent
alors , en fin de compte , ni à son bien ni à celui de la société
civile.
C'est ce qui arriva chez les Angles. Séduits par les exemp-
tions d'impôts et par d'autres bénéfices qui étaient devenus le
privilège de l'ordre monastique, beaucoup de nobles avaient
sollicité et obtenu des rois et des assemblées de la nation de
vastes concessions territoriales, sous prétexte d'y fonder des
monastères. « Tantôt ces fondations étaient exécutées en effet,
mais n'avaient rien de monastique, ni même de chrétien; les
donataires groupaient autour d'eux une poignée de leurs vassaux
(c'est-à-dire de leurs fidèles) ou de religieux irréguliers et ex-
pulsés des vrais cloîtres; ils s'en disaient abbés, et tous vivaient,
avec femmes et enfants, sur le territoire extorqué à la nation ,
sans autre souci que celui de leur ménage et de leur intérêt ma-
tériel. Tantôt, la concession obtenue, on en profitait sans songer
au prétexte qui l'avait motivée, et aucun monastère n'était
fondé, pas même dans les conditions dérisoires dont on vient de
parler. C'est pourquoi le vénérable Bède n'hésitait pas à de-
W2 LA SCIEN'CE S0CIAL2.
Tiiaiidoi' aux rois et aux évoques de procéder, avec le concours
des assemblées nationales, à l'ahrouation pure et simple de
toutes ces concessions frauduleuses et scandaleuses. » (Monta-
lemhcrt, Les Moines d'Occident, liv. \V1, chapitre uni({ue,ou
t. V, p. 205.)
Il faut bien reconnaître ([ue ce mode» d'exploitation de la terre
contre lequel s'élève Bède. n'est rien moins que saxon. Tout ce
([ui est ici raconté, regarde expressément la Northumhi'ie. le
principal établissement des Angles. Cette particularité n'a pu
complètement échapperaux historiens. Montalembert l'aapcMvue.
Il écrit : «' l)()nationes stultissitthv, dit Hède en parlant de celles
des rois de Nortlunnbrie. » [Jhid., p. 200.)
Mais il n'y avait pas que la Northund)rie cpii fût dans ce mau-
vais cas. Des faits semblables sont attestés un peu plus tard en
Mercie par le second concile de Clovesliove. asseud)lée demi-
r(dii:ieus(> et demi-laïque iTVT), la plus inqxu'tante du hui-
tièuK^ siècle en (;i'an(le-l>reta,::ne. et tenue par le roi de .Mercie
lui-même." O.Moiicile enjoi,i;nil aux évê(pies de visiter les mo-
nastèi'cs — si tant est (pi'on ])uisse leur donner ce nom — <pn'
la tyrannie et 1 avarice, au nu'pris delà religion chrétienne, re-
tiennent entre l(>s mains des séculiers, <[ui <mi sont investis, non
par une oi-dination divine, mais |)ar une inv(Mition de la jirésomp-
tion humaine «(cap. ô;. « .Mais rien n'indique (pn> d<>s nu'sures
viiioureuses aient été prises conti'e I Odienxabus cpii avait produit
ces pseudo-monastères. Les concessions abusi\esdn domaine
public, soil à de faux moines, soit, et bien |)bis souvent encore,
à des laï(pies puissants, contiiuièrent inq)unemenl jus<prà la lin
d(> la i^M'inde ang-lo-saxonne ilisez am;le^, et amein-rent dans le
<lével(»p|)ement de la poj)ulalion (>l la condition des hommes
libres de ui-aves perturbations (pii favorisèi'ent les invasions
danoises et normandes. Mais le concile de Cloveshove (Mit à repri-
mer d'antres abii«> eiic<»i'e que I usurpation S('>culière... Les douze
e\é(pies assemblés avec 1(> roi de. Mercie <«t ses nobles interdirent
aux moines et surlnul aux ndijuieuses tout chan,«<Mnent dans le
vèleuKMd. la cliaussure on la coill'ure. pro|>re à rapprocher leui'
costume de celui des laï(|ues i^cap. '1^). 1-e < oucile leur interdit
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 'hV.i
étialemcnt do tréc|ucnter les demeures des séculiers et surtout
d'y séjourner cap. 29); il ordonne aux abbés et aux abbosses
de ne rien négliger pour maintenir, dans leurs communautés et
dans les écoles qui s'y rattachaient, l'amour de l'étude et de la
lecture comme le meilleur préservatif contre les vanités et les
cupidités du inonde (cap. 7), et pour faire de leurs monastères
l'asile du silence, de l'étude, de la prière, du travail. Il réprouve
et proscrit, dans les maisons religieuses, des poètes, des ménes-
trels, des musiciens et des boutfons; puis les visites prolongées
des séculiers, admis à pénétrer et à vaguer longuement dans
l'intérieur du cloître ; puis encore les repas somptueux et pro-
longés mêlés de bouli'onneries (cap. 20); enfin et surtout ce
penchant funeste à l'ivrognerie qui les portait non seulement
à boire eux-mêmes avec excès, mais à forcer leurs convives
laïques de boire avec eux. cap. 21 . » Montalembert, op.
cit.. 206 à 209.)
« Mais dans les abus que voulait atteindre et réprimer cette
vigilante et paternelle autorité, il n'y en avait pas un seul dont
l'origine ne re montât au reUîchement qu une richesse trop grande
et trop prompte avait introduit dans les monastères... Car cette
richesse entraînait d'autres périls encore cpie le relâchement in-
térieur. Elle allumait la convoitise universelle. Tantôt, c'étaient
les héritiers naturels de l'abbé lésritime d'un monastère réeu-
lier qui venaient, après sa mort, s'emparer violemment des do-
maines monastiques sous prétexte que l'abbaye avait été la pro-
priété du défunt, qu'ils y avaient un droit acquis, à la seule
charge d'entretenir les moines. Tantôt, c'étaient les rois et les
princes cjui venaient s'installer dans un grand monastère comme
dans un lieu de repos et de plaisance , avec tout leur attirail,
tout leur cortège d'officiers, de veneurs, de valets et d'é-
cuyers, qu'il fallait loger, voiturer et nourrir, en même temps
que les chevaux, les chiens, les faucons, ainsi que le constatent
des privilèges qui. en exemptant certains monastères de cette
charsre, démontrent combien elle devait être habituelle et oné-
reuse. Puis il y avait d'autres rois, beaucoup plus exigeants et
plus redoutables, qui révoquaient les donations faites par leurs
434 LA SCIENCE SOCIALE.
[)réclôcesseiii's, et réclamaient les domaines qui en avaient fait
l'objef. sauf à débattre leurs prétentions et la résistance des
moines devant le N\itenagemot , dont les décisions pouvaient
n'être pas toujours conformes au droit du plus faible. Les grands
et les nobles n'imitaient <[ue trop souvent les rois; ils reven-
dit! iiaieni les terres concédées [)ar leurs ancêtres, ou s'empa-
raient de celles qui les avoisinaient, en laissant la trace de leurs
déj)i'édations dans ces cbartes nond)reuses qui prescrivaient des
restitutions plus ou moins complètes, plus ou moins tardives,
mais démontraient en même temps que la violence et la rapacité
n'avaient (pie trop souvent raison de la ])ieusc munilirence des
ancêtres. » [Ihid., p. 212 à '21V. j
C'est une société <|ui s'en va.
On était ;tii commencement du luiitièmc siècle. ■* Déjà, dit
Moiitalembeil. létoile de la Northumbrie avait pAli sans retour. »
(P. lOS.i On (Ml peut dire tout autant de la Mercie. Quant à
l'Kst-Aiii^lie, elle était trop peu de chose pour attirer spéciale-
ment lattentictn des historiens. La Northiimbrie, nous l'avons vu.
était le royaume a ni: le par excellence. «• .histpi'ici. dit Lincfard.
arrivé dans son rt'-cil à mw époque un peu antérieure de 1 ///>-
loirt' ti Angleterre, les acti(Uiset les talents des princes norfhum-
briens ont demandé beaiicoiq) d'espace : (piehpies j)aiies suf-
tiront à l'histoire i\<' leurs successeurs, (pii ne présentera an
lecteur ([U une série conlinnelle de perlidies, de trahisons et de
meurtres. » Et peu après : " Il n'est pas nécessaire de suivre
pln> loin l'histoire de ces princ(»s : pendant le siècle précédent,
la Northumbrie a\ail donne des exemples successifs de trahison
et (le meurtre dont on ne IrouNcrait peut-être |)as les païunls
dans aucun autn* pays. >• [Hist. dWii'/l., I. chap. m. p. 8V et 87.)
Kt ilyavait cent ciiujuanle ans seulement(jiieles.\ii2:les avaient
envahi hi (irande-Hretaunel Ils n'avaient pas l'ait leuvre pln^
lonuiic «[ne h's Vieu\-(iermains de la grande invasi(m des bar-
ba im^s.
.\n\ liaits (pie nous \enons de mar(juer, il e>t ais('' de |)r(''-
voir ipii prédominera bientôt en (iraude-ltrelaune. de la l'ace
saxonne on de la race an^de. Nous n'avons pas de |)eine main-
HISTOIRK DE LA KÙRMATION PARTICLLAFIISTE. \3o
tenant à nous expliquer coniment l,i petite i-ace saxonne, assise
au midi de la (irande-Dretagne. a rapidement absorbé cette
vaste et brillante race des Ausles, la plus ci\'ilisée des races
germaniques, à part les (ioths. et splendidement étalée du centre
au nord dans les plus .'-iches terres de la grande île britan-
nique.
Mais comment les Saxons ont-ils prédominé?
Ils ont fait vis-à-Ws des Angles, en Grande-Bretagne, précisé-
ment ce que les Anglais, dans làge moderne, ont fait vis-à-vis
des Français avec lesquels ils se sont rencontrés en Amérique à
l'origine.
Quand on regarde, dune part, la carte de lAngieterre, au
sixième siècle, et. d autre part, la carte de l'Amérique du Nord
au dix-buitième siècle, c'est-à-dire avant 1T13, on est littérale-
ment bouleversé par la ressemblance des situations. (Voir,
entre autres, Foncin, Atlas général, carte 25, et carte i2, car-
ton de droite, en baut. i
De même que les Saxons, après l'installation des Angles.
étaient resserrés entre la mer de la Mancbe et les collines qui
couronnent le nord de la Tamise . et que les Angles emplissaient
ou semblaient emplir tout le reste, jusqu'aux limites lointaines
et indécises où disparaissaient les débris des populations indi-
gènes; de même les Anglais, avant 1713. n'occupaient en Amé-
rique que le territoire allongé entre l'Atlantique et les monts
Alléglianys, depuis le New-Hampshire jusqu'à la Géorgie et la
Floride, et les Français étendaient leurs possessions derrière
les monts Allégbanys, au nord, à l'ouest, au sud, sans limites,
dans les colossales régions qui font aujourd'bui le Canada et les
États-Unis : baie d'Hudson. cours du Saint -Lam^ent. les Grands-
Lacs, l'immense vallée du Mississipi. c'était à eux. Les noms du
Maine, de Québec, de Saint-Louis, de la Louisiane et bien d'au-
tres encore sont là pour en attester le souvenir.
Eb bienl le siècle n'était pas fini, que cette race anglaise,
déposée sur le rivag-e de l'Atlantique, avait tout absorbé, tout
assimilé, tout ramené vers son type.
•436 LA SCIENCE SOCIALE.
Comment ravait-olle pu faire? — Kn colonisant mieux le sol
{]uc les autres; — en pratiquant le .gouvernement, libre et égal,
de .eentry et de i^entlemen, que nous avons vu ehez les Saxons;
— en se conservant et se développant par là, tandis que les
autres se désorganisaient rapidement; — en se trouvant, par
conséc[uent, plus capables de soutenir une lutte armée au jour
duconllif; — eu rencontrant, par une conséquence immédiate
aussi, des sympatbies positives et praticjucs dans les populations
mêmes (fuils [)i*étendirent alors réunii' à eux; — en leur lais-
sant. a[)irs la virloirc, la liberté de se i:<»uv(M-iier par elles-
mêmes, sauf lunicMi |)olifi(|iic très soinmaiie; — en sétendant
alors peu à peu chez elles [)our rcnq)lir leur vide et les primer
par la capacité, et en finissant ainsi par donner, à tous, leurs
procédés à eux, c'est-à-dir<' les meilleurs.
Cette marche, (pi'il faut noter de point en point et dont on
comprend aisément chaque pas, cette marche, d<»nt on voit le
protirès pailaiteuïent lié et naturel et dont on saisit pour ainsi
dii'e le mécanisme automoteur, de cran en cian, cette marche,
«lis-je, a été, exactement et à la jrtli-e. celle des Saxons en
Crande-lli-etagne vis-à-vis des Angles.
Il n'y a j)lns ((u à prendre Thistoire en main vi à lire. Uepr«*-
nons cha(|ue artich* :
Di'jà les premiers points s»inl acquis :
1° .1 ai dit : << Kn colonisant nnenx le sol ipie 1rs autres. » .Nous
venons de le voir. .NHns Taxons vn en cHVl dans b» spectacle
comparatif des deux systèmes de prise de possession du |)ays :
«Tune paît, l(»s j)etites colonisations solides des Saxons: d autre
pari, linvasion dénM'Mirt'e. lOccnpation batailb'use des Angles.
Nous Taxons vn eiicm-c pai- les descd'drcN de la propriété qui
éelataieni en .Nurtlnindirie et en .Mi'rcie. Klles étaient à ce j)»tint
(|ue Hède, qui les raconte, n appréhende rien moins <pie la lin
de la .Norlhnmbiie. .Vprès'avoir réclame ipTon i-elire les conces-
sions. (pTil apjMdle s/u//issini,v, faites à des lat<pie> (pii se parent
(Tnn appai'ence de icdigieux, il ajoute : «> Vous h* >avez mieux
que moi, il y a tant i\r domaines oecujjés par «le f'an\ moines,
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICL'LARISTE. 437
qu'il ne reste plus rien à donner aux fils des nobles et des an-
ciens guerriers, ce qui les réduit soit à traverser la mer, en
abandonnant la })atrie ([u'ils auraient dû défendre, soit à con-
sommer leur virilité dans la débauche et loisiveté. faute d'éta-
blissement convenable... L'avenir dira le bien qui en résulterai »
{HisL, V. 'lii.)
2°J"ai dit : « En prati([uant le gouvernement, libre et égal, d«'
la gentry et des gentlemen, que nous avons vu chez les Saxons.
Par contre, nous avons vu chez les Angles, d'une part, les agis-
sements de cette noblesse, héréditaire et nombreuse, tpii se fai-
sait quêteuse de biens par les moyens les plus déplorables :
nous pourrions y ajouter le spectacle que doune un roi de
MeiTie ^796» en distribuant une livre d'argent à chaque assistant
« noble de naissance, mais sans possession territoriale ». Lingard.
I. p. 97.) D'autre part, nous pourrions voir, à livre ouvert,
les interminables et incessantes luttes de clans entre prétendants,
les actes de despotisme, au milieu desquels ont sombré la
Northundjrie d'abord, le plus pur pays des Angles, la Mercie
ensuite : il nous suffît des citations résumées de Lingard, que
nous avons recueillies plus haut. A cette époque, il n'y avait
toujours chez les Saxons que les Witans, les Thanes et les Alder-
mans : Ego Ina i720), Dei gratiâ, West-Saxomtm re.c, e.xhorla-
tione Aldennanorum meorinn, Seniorum (ce sont les Thanes)
et Sapientiwn (les Witans; regnimei... : voilà le témoignage d'un
acte public et solennel.
3° J'ai dit : « En se conservant et se développant par cette co-
lonisation de la terre et ce self-govemment , tantlis que les
autres se désorganisaient rapidement ». C'est une conséquence
nécessaire de ce que nous venons de dire, et nous allons en
avoir la preuve par ce qui suit.
i° J'ai dit : « En se trouvant par conséquent plus capables de
soutenir une lutte armée, au jour du conflit. ■» La Mercie bé-
néficiait de la décadence de la Northumbrie, et c'était elle qui
semblait menacer de dominer. « Au sud, les rois de Wessex
luttaient avec impatience contre son ascendant... ils furent
même contraints de lui prêter l'appui de leurs armes. Mais à
438 LA SCIENCE SOCIALE.
I;i lin (lo 752. (>iithrcd, roi de Wosse.v. entreprit dr délivror
son pays cl linl liardimenl Irtc au\ Mcirions. Dans lospace
ouvert entre les deux juinées, Edilliun (pii portail le draiiou
(Vov . hannièi-c de Wessex, tua de sa main le [xnle-étcndard
d'KtIi(dl)ald, un de Mercie. A la lin, le liasaid nul Ktliell)ald
lui-nièinc en présence d'Edilliun : mais le roi de Mercio lecula
devant la taille gigantescjne et 1<' nlaive san,i;lant <le son ad-
versaire et donna aux siens 1 exemple d'une fuite précij)itée.
(îette dél'aile déiruisif pour un temps la suprématie de la
Mereie. » (Liiii^ard. 1, p. i)l. Ou seul hien là l'énergie d'une
l'aee (pii ne s"a])andonne pas elle-même, et ([ui n«* craiid pas
les plus illustres ad\ <'rsaires. défait le c«»nHnenceinent du
dénoueu»ent. l'n demi-siècle seulement après, le célèbre Vlg-
bert, roi de \V<»sscx, au(|uel le witenagcmot avait d'abord pré-
l'éré un compétiteur et (|ui s'était retiré jiar prudence au-
près de (lbarl(Mna,i:ne. <''tail élu. .\[)iè'«; avoir ()assé neuf ans à
prépai'cr l'ellorl de s(tn peuple, il allacjua les Mei'ciens. (pii
succond)èi'enl dans une s<uile bataille, en H-2:\. à ElbMiduue;
leurs ell'orts pour se relever furent inutiles. Kirberl se trouva
ainsi sur les frontières mômes de la .Nortliumbi-ie : « Les ciiefs
uortliumbres, Kanfrid à leur tète, vini'enl au-devant de lui à
Dore, le recoiinurenl [)our leur seigneur et lui donnèrent <les
otages en garantie de l(Mu- obéissance. » iLingard. 1. p. 110 et
111. ) ("/est bien là 1 apparition du cimiuièmecliainon des choses,
(pie j'ai signalé; en ellel :
5" .l'ai <lit : >< Eh rencontrant , par mie consécpience naturelle,
des sympalhies positives el |)rati(pn's dans les (topulations
nu'Mm^s (pi'ils |)rétendaieid réunii' à eux. •>
r>" .l'ai ajout»' : " En leur laissant. a|)rèsla victoire, la liberté
de M' i;<uivernei' par «dlcs-ménu's, sauf lunion |)(dili»pn' très
sommaire ». .Nous venons de \»>ir (pie, à même de \ainci*e les
Northnnd)riens. Egberl se ci»ulenla de leur ailhesion cl de leurs
garanties, cl leur* laissa lcur> chef^ cl leur indépendance pro-
vinciale. Il en m tout autant p(»ur la .Mercic. ipiil avait ellec-
ti\«'ni«'nl ballnc. " Egberl permit à Wiglalf. roi élu par les
Merciens an nnlieu de la défaite, de garder le sccpti-i». à la
HISTOIRE DE LA FOHM.VTIOX PARTICULARISTE. 439
coiulition do payer un tribu annuel et de jurer foi et hommag-e
au roi de Wessex. » (Lingard. I. p. 111.)
Ainsi finit llh'ptarchie. ({ui fut réunie sous la prédominance
des Saxons. Ainsi furent faits ces premiers États-Unis d'An-
gleterre, ])ar les Saxons. Le chef de cet État unifié continua à
porter le titre bien expressif de Roi des Saxons de lOuest. Il
était souverain de tout le pays anglo-saxon. (Lingard, I, p. 1 1 1 .
en note. Le triomphe des Saxons est assez clair! Il est assez au-
thentique ! Les Angles étaient absorbés !
7" .l'ai dit enfin : « En s'étendant alors peu ù peu pour rem-
plir les vides et primer par la capacité, et eu finissant ainsi
par donner, à tous, leurs procédés à eux, c'est-à-dire les meil-
leurs ! » C'est ce que nous verrons s'accomplir à travers les
temps. Nous retrouverons, en fin de compte, l'Angleterre com-
plètement sa.TOJinisëe ; nous retrouverons les institutions saxonnes
étendues à tout le pays et traversant tous les Ages. Ce n'était
là qu'une question de temps. Une fois donnée la valeur ditfé-
rente des deux races en présence, il n'y avait qu'une issue pos-
sible; mais le temps est nécessaire à ce genre d'opération qui
n'a rien de violent. Au reste, nous avons déjà vu les petites
émigrations francjues assimiler une partie des populations à
demi germaines, à demi romaines, à demi celtiques, au milieu
desquelles elles s'établirent en Gaule. Nous avons vu, encore
plus, et nous verrons à nouveau, les Francs d'Austrasie assimiler
ce qu'il restait de Vieux-Germains en Germanie et ce qu'il y
arrivait graduellement de Slaves-Wendes. Les Saxons avaient
moins à faire pour assimiler les Angles , et aussi l'assimilation
fut-elle plus rapide et plus complète. En effet, les Angles avaient
plus de rapports que toutes les autres races de Yieux-Germams
avec les Saxons. Ils étaient, dans le Schleswig, bien près de la
Plaine Saxonne. Peut-être, parmi les émigrants qui devenaient
Saxons sur les rivages de la mer du Nord, y en avait-il qui sor-
taient du pays d'Angeln , du Schleswig , du milieu des Angles.
Les Angles d'ailleurs étaient avancés en culture . comme toute
la population gothique. De ce fait, ils comprenaient l'impor-
tance du domaine. Il leur restait à rompre les dernières tradi-
4 40 LA SCIENCE SOCIALE.
lions patriarcales, si aiiioiiidries toujours chez des agriculteurs
pcri'cctionnés. La désorganisation liiiale ({u'aniena pour eux leur
transplantation en Angleterre, comme nous venons de le voir,
les jetait dans les destinées fatales de la famille instable. C'est
alors «jue les Saxons les ont dominés et ont aisément assimilé
les individualités supérieures, les individualités délite, <le cette
race. Quant aux éléments inférieurs, incapables de transforma-
tion, 1< iir type a disparu d une trénération à une auti'e au rlioc
dr la concurrence journalière.
Mais, mallieureusement pour la race angle, malheureusement
aussi [)f>ni' les Saxons eux-mêmes, cette teuvre si favorable
d'assimilation, de saxonnisation, fut j)res([U(' immédiafiMnent
liouldép. suspendue, retanlée dans ses effets j)ar un nouvel
événenu'iif : l'invasion des Danois.
Nouveau <lrame. où \a se révéler une fois de j)lus la supé-
riorité de l'oryanisation sociale des Saxons de la (irande-Bre-
tagne.
Nous assistenmsà ce grand spectacle : nous y verrons grandir
les héros de notre histoire, et nos connaissances sociales s'en
accroîtront.
{La suiff au prochain numvro.)
Henri de Toirvillk.
LA FABRIQUE LYONNAISE
LE TYPE ANCIEN
III
LA FABRIQUE SOUS LE RÉGIME DE LA LIBERTÉ
DU TRAVAIL (Ij
Le régime nouveau, dont on peut fixer l'orisine en 1791, est
caractérisé, chacun sait cela, en ce qui concerne Tensemble des
industries françaises, par deux innovations de grande impor-
tance :
D'abord, une métamorphose sociale, la libération du travail-
leur amenée par la suppression des groupements forcés, par
l'abolition de ces règlements enchevêtrés qui avaient fini par
faire de la corporation une machine à étouffer le progrès, libé-
ration malheureusement poussée trop loin, complétée, disons
mieux, compromise par la suppression de l'association libre,
mesure antidémocratique au premier chef contre laquelle la
force des choses devait finir par réagir.
Puis, une métamorphose économique, la concentration du tra-
vail produite par l'utilisation industrielle de la houille et des
autres forces motrices à grand rendement, et, comme consé-
quence immédiate, la substitution de la grande usine au petit
atelier.
La soierie lyonnaise subit naturellement les deux transforma-
tions normales ; mais, comme nous l'avons vu, la seconde s'ef-
(I) Voir la livraison de septembre 1901, t. XX.\II, p. 237.
U2 LA SCIENCE SOCIALE.
fcctiia plus tardivement et toutes deux furent moins complètes
que dans 1 ensemble des industries françaises. Vin outre, à Lyon,
la modilication de l'organisation du travail fut précédée d'une
transformation plus spéciale sur bujuellc il nous faut revenir:
la modilication de l'instiument de travail, la substitution de la
« Jacquard » au mécanisme de la » grande tire ».
« Les romanciers et les poètes, écrit M. Paul K\ mard (1), ont
fait de Jacquard une sorte de génie incompris, un martyr de ses
découvertes, il ont crié à qui mieux mieux à l'ingratitude de ses
concitoyens. » Knsuite sont venus des détracteurs par principe,
lesquels ont voulu enlever à Jacquard toute gloire, transformer
ce célèbre inventeur en un simple plagiaire de Vaucanson. La
vérité est, comme d'ordinaire, entre les doux opinions extrêmes.
Les inventions qui ont !)Ouleversé les conditions d'existence de
riiumanité ne sont pas, d'habitude Id iivro d'un seul homme.
La Jacquard n'échappe pas à la loi. Le canii/ de génie dont la
mécani(|U(' porte le nom n'eut qu'un seul mérite, celui de com-
biner plusieurs découvertes antérieures. .Mais l'idée de cette
combinaison était un trait de lumière suflisant pour immortaliser
un nom.
Le désir de simplilier réqui[)age nécessaire à la confection
des /aroniu's hanta de l)onne heure le cerveau des chercheurs
lyonnais, l'n organe de la Jacquard, le crochet avec son aiguille,
figure dans une mécanique construite en 17-2.') par Basile Bouchon.
Trois ans plus tard, Kalcon eut l'idée des cartons enlacés. .Mais
les mctiei-s encore rudimentaires de Falcon et de Bouchon lais-
saient subsister le plus sérieux inconvénient de la « grande tire >.
le ti.ssage à deux, l'emploi de la firrusr tir cordes.
Appelé ;l Lyon vers 17 V3. Vaucanson appliqua à son tour son
génie inventif aux métiers pour la soierie et réussit à supprimer
l'auxiliaire. Le svstème de Vaueanscui, admirable en théorie <^t
comme indication de découverte, présente en prati<pic un sérieux
inconvénient. Le ri/linih-r de Vaucanson est prescpie un cy-
il) Les rrn.spi};npinonls qui vont suivre sont oxlrails diino «'tiiilo de M. Paul Ky-
iiiaril (|uo nous a obligonininciil coininuniqiD'o le conservateur du nuiséc de li.ssnsde
L>un.
LV FABRIQUE LYONNAISE. 443
lindre géométrique, c est uu polyèdre à faces multiples recou-
vert de carton adhérent. Chaque coup de trame est représenté
par une face du polyèdre : il en résulte limpossibilité d'exécuter
un dessin un peu compliqué et un peu large, le développe-
ment du polyèdre ne pouvant être hors de proportion avec les
dimensions générales du métier.
Xé en 1752 d'une vieille souche de canuts, Jacquard ne songea
pas d'abord à suivre la carrière paternelle. Il tàta de plusieurs
professions. Ces essais contribuèrent naturellement à développer
son initiative.
Nous voyons d'abord le futur inventeur fondeur de caractères
d'imprimerie, puis soldat, blanchisseur de chapeaux de paille,
manœuvre chez un chaufournier. Entin Jacquard se met à la
soierie. Il prend le 2 nivôse an IX un brevet pour une modifica-
tion du métier de la « petite tire •'. Le jury de l'exposition de 1801
lui décerne une modeste médaille de bronze.
Cependant cette invention attire sur Jacquard l'attention des
s-ens compétents. En 1802, la Société d'encouragement pour l'in-
dustrie nationale met au concours la confection des filets de pêche
et de bastingage pour les vaisseaux. Jacquard entre en lice et
obtient le prix. C'est alors que Carnot va rendre visite à l'inven-
teur et lui dit la phrase demeurée célèbre : " C'est donc toi,
citoyen, qui prétends faire un nœud avec une corde tendue? »
La Société d'encouragement appela le lauréat à Paris pour qu'il
montât son métier lui-même et en fit ce qu'il n'était pas encore,
ce qu'il ne fut même jamais, un ensin pratique. Pendant le sé-
jour de Jacquard dans la capitale, un de ses amis, un certain
Dutilleu. lui écrivit et lui conseilla d'aller au Conservatoire des
aiis et métiers. Il lui expliquait que quelque part dans ce musée
devait exister le modèle d'un métier inventé par Vaucanson et
pouvant rendre de grands services pour la confection de façon-
nés. Dutilleu engageait son compatriote à prendre une copie de
ce modèle et à l'envoyer à Lyon.
C'est en copiant ce métier que Jacquard eut l'idée géniale
de combiner le cylindre de Vaucanson modifié avec les crochets
de Falcon et les cartons de Basile Bouchon. La Jacquard était
: { <
tu LA SCIENCE SOCIALE.
inventre, elle n'était pas encore pratique. Il fallut qu'un élève de
.lacquard se mit à son tour à l'ouvrage et, par un perfectionne-
ment secondaire — une transformation du buttant — rendit
définitivement commode et avantageuse l'œuvre collective de
Bouchon, Falcon, Vaucanson et .lacquard, l'ingénieuse méca-
nique, qui pourrait presque aussi bien s'appeler la Vaucanson
ou la Falcon (jue la Jacquard.
Pour la plupart de ses panégyristes. Jacquard est un type
philosoj)irKjuo. C'est le fds de ses œuvres (jui, avec une persévé-
rance opiniAtrc. poursuit et atteint finalement la réalisation
d'une idée. C'est l'homme de rétlexion portant, gravée sur
ses traits, la profondeur de ses pensées. C'est le sage de mœurs
antiques indillérent aux sourires de la fortune et aux banalités de
la vie quotidienne. Il faut, parait-il, en rabattre de ces hyper-
boles. Jacquard fut le vrai Lyonnais, un empirique doublé d'un
artiste réveui-, un génie multiple mais incomplet, incapable tlf
mcttrr ait point aucune de ses «lécouverles.
Il semble qu'il n'y ait rien de fondé dans la tradition qui mon-
tre les métiers de Jacquard brûlés sur la place [)ublique par une
population ameutée contre l'inventeur. L'origine de la légende
est probablement la suivante :
Les métiers primitifs de Jacquard furent longtemps conservés
dans un musée organisé |)ar la chambre du commerce de Lyon.
In jour, re musée fut fermé et les objets (ju'il contenait dis-
pei*sés sous prétexte (]ue « pour maintenir intacte la supériorité
delà fabri(pie lyonnaise, il fallait empêcher la trop grande dif-
fusion des secrets de sa fabrication . Les métiers que renfermait
le musér furent mis en pièces, et le ////><■ de Jacquard devint du
bois {\ brûler. Cette disparition malheureuse dun «)bjet de cu-
riosité n'empêcha pas la Jarifuar«i de révolutionner l'industi ie
lyonnaise, en attendant «ju'elle bouleversAt le mondi>.
« I>a manufacture lyomiaise, écrit M. Tariset. fut renversée
mais non détruite par la bourrascjue de 17!)». Klle était protégée
(1^ Pariset. llixtoire de lu ( liambrt de commerce del.yon. 11,8.'».
LA r.MJIÎlOUE LYONNAISE. 445
par l'éclat de .son passé et par l'importance que ses produits
avaient prise dans la consommation de l'Europe. » Au conseil des
Cinq-Cents, Moyeuvre peut déclarer que l'univers, d'un pôle à
l'autre, est tributaire de la fabrique de Lyon, et que cette indus-
trie rapporte plus à la France que la plus riche des colonies.
A peine l'ordre est-il rétabli que les métiers battent de nouveau.
En 1800, G. 500 sont occupés et produisent 35 millions d'étoffes.
Cependant la situation reste précaire pour le tissage. Les prix
de façon sont inférieurs à ce qu'ils étaient à la fin du xviii'' siècle
et les charges de la vie ouvrière ont augmenté. Il ne se fait plus
d'apprentis ni de compagnons. Cet état de choses appelle l'atten-
tion de la chambre de commerce qui prend l'initiative de mesures
heureuses. Elle demande et obtient une prime pour tout ouvrier
émigré qui consentira à rentrer. Elle fait adoucir la loi de cons-
cription en faveur des canuts. D'autres propositions de la même
chambre témoignaient d'un esprit rétrograde : fixation d'un tarif
minimum, retour au règlement limitant le nombre des apprentis
et prescrivant une certaine durée pour l'apprentissage. Heureu-
sement, le vent était à la liberté.
La cause qui compromit le plus le relèvement de la fabrique
lyonnaise après la Révolution, ce furent les prohibitions que, à la
faveur de nos troubles, l'étranger avait prises contre nos soie-
ries.
Frédéric le Grand, pour favoriser le développement de la manu-
facture prussienne, avait interdit l'introduction des soieries étran-
gères dans ses États. En Autriche, la prohibition était tout aussi
générale, alors qu'en Russie, elle visait seulement les articles à
deux couleurs et plus, par conséquent les façonnés de Lyon.
L'Angleterre et l'Amérique demeurant fermées à la production
française, l'Europe australe se trouvait être, au commencement
du XIX" siècle, la seule cliente sérieuse de la fabrique lyonnaise.
Heureusement, les mesures empêchant la soierie de France de
pénétrer dans les États du Nord se trouvèrent vite rendues vaines
grâce à une circonstance dont l'ingéniosité lyonnaise apprit rapi-
dement à tirer parti, les privilèges des villes libres allemandes,
en particulier de Leipzig.
T. XXXII. 30
440 LA SCIENCE SOCIALE.
« Leipzig, dit un rapport de la cliaiabrc de commerce de Lyon,
est un centre où des foires d'une très antique institution ont
établi un commerce très étendu entre le nord et les pays tempérés
de l'Europe. Les villcsd'Allemag'neont leurs agrentssur ce marché
général qui est fréquenté par toutes les nations, particulièrement
par les Russes, les Polonais, les Français et les Italiens, même les
Turcs et les (irecs. Ces foires facilitent l'importation de nos soieries
et éludent en partie les lois prohiliitives interdisant l'entrée d'un
grand nombre de nos articles en Russie et dans les États de l'em-
pereur d'Autriche et du roi de Prusse.
« La ville de Leipzig, quoique soumise à la souveraineté de
l'Électeur de Saxe, jouit de privilèges <|ui lui sont propres, et est
régie par de fort bons règlements municipaux. C'est à la sécurité
qui résulte de ces avantages, autant et plus (piau génie commer-
cial de ses habitants et à sa position géographique (|u'elle doit la
grande et non interrompue fréquentation de ses foires annuelles.
Nous autres Lyonnais débitons dans ces foires les deux tiers des
étoiles que nous i'abiicjuons. »
I/importancc des commissions dépendait en grande partie de
l'activité de ces foires régulatrices. .Vussi laut-il voir avec quelle
anxiété fébrile Lyon attendait le résultat de chacune d'elles.
En 1801), la foire du printemps fut mauvaise. Par une coïn-
cidence malheureuse, le blocus continental ferma à la fabricjue
lyonnaise ses derniers débouchés du sud dr iKurope. L'argent
se resserra au point (jue le papier sur Paris perdit à R;\le
12 7„, à Hambourg 20 "',. de sa valeur. L'hiver de lS(Mi-!80T
fut terrible pour les ((tmi/s qui se Nircnt réduits à (juèter de
porte en port*».
Cependant, il sciuble (iiic. pendant la durée du duel «-cono-
niiquc entre la France et l.Vugleterre. la fabri(|ue lyonnaise
ait été beaucoup moins maltraitée (pie la plupart des indus-
tries françaises. Apiès la j)ai\ de Tilsill. les marchés du nord
de l'Europe s'ouvrirent <1(> nouveaii: les foires do Leipzig re-
prirent leur activité. Le commerce d".\sie fnf assuré par la voie
de terre. Les .hiils polonais devinrent les intermédiaires entre
la l'abriipie de Lyon et le Levant. Les prohibitions portées par
LA FAHRIOI £ LYONNAISE. 't i7
la Russie furent levées et l'important marché des États-lnis
s'ouvrit à nos soieries.
1808 et 1800 marquent deu\ campagnes remarquablement
brillantes pour le tissage lyonnais. Kn 1810, revirement com-
plet. 2.000 métiers s'arrêtent brusquement. Cette instabilité. (\\n
est le propre des industries de luxe, s'observe pour la soierie
lyonnaise aussi bien au \ix^ siècle que dans les âges précédents,
et avec la liberté du travail comme avec le travail réglementé.
Cependant on doit constater que, pendant le xix*' siècle, les années
grasses l'emportèrent de beaucoup sur les années maigres.
Avec la Restauration surgit une nouvelle difficulté. La chute
de Napoléon sépare de la France certains départements qui
rede\'iennent italiens ou allemands. Ces territoires possédaient
des centres d'élevage et de tissage qiu recouvrent leur autonomie;
les fabriques piémontaises et rhénanes peuvent se développer
à l'aise, en s'entourant de barrières douanières protectrices.
Mais la nouvelle forme du gouvernement de la France favorise
l'industrie de luxe et le pouvoir central, généralement bien inten-
tionné sinon toujours adroit, prend toutes les mesures possibles
pour maintenir la supériorité de la vieille « fabrique royale » de
Lyon. En 180-2. le nombre des métiers lyonnais s'élève à 30.000.
La révolution de .Juillet réveille brusquement et. pour la
première fois depuis la grande Révolution, pose sérieusement
sous sa forme lancinante la question sociale. Excités par une
société secrète dont les tendances seront suffisamment révélées
par ce dernier article de son règlement. « il ne pourra être
fait que deux exemplaires du présent règlement », les canuts
reprennent leur sempiternelle et vaine reAendication, fixation
d'un tarif invariable de façons. Mais, malgré les bourrasques
terribles de 1831 et 183 + , restées célèbres à Lyon sous le nom
de journées de novembre et d'avril, la fabrique lyonnaise con-
tinue à grandir. L'exportation des tissus de soie, qui était en
moyenne de 80 millions de 1815 à 182.5. atteint 139 millions
de 1835 à 18i5. 200 millions en 1850.
Le second empire marque l'apogée de la soierie lyonnaise.
4W LA SCIENCE SOCIALE.
C'est l'époque l)iillaiite de la (roix-Roiisse où s'étaient groupés
les atelicis patronaux. « Tout le monde, dit Tony-Kéveillon, se
jetait sur la caniiseric On arrivait à la (Iroix-Housse de tous
les pays environnants; les maîtres et les coinpaguons y faisaient
venir leurs parents et leurs amis. Vous eussiez dit qu'il suffisait
<le s'asseoir sur une banquette et de faire claquer une Jacquard
pour amasser des mille et des cents. »
lue des causes déterminantes de cette [)rospérité, ce fut
certainement l'ensemble des traités dits « du libre échange »
conclus par la France aux environs de 18G0. d'abord avec l'.Vn-
gleterre, puis avec les autres nations. La démocratisation de la
soierie n'avait pas encore fait toute son œuvre, et accompli tout
son mal, au point de vue lyonnais. Le libre échange mettait une
labricjue ancienne, tiadilionnellc, bien assise, en concurrence
avantageuse avec des rivales plus jeunes et moins fortes; il assu-
rait à l>yon des débouchés toujours ouverts, tout en lui procurant
le stimulant de l'émulation.
Un fait prouvera la vitalité et l'élasticité que la manufacture
Ivonnaise avait acquises sous le second empire, c'est la force de
résistance de cette fabrique pendant la terrible épreuve de 1871.
(' La guerre, dit .M. l*ariset ' 1). surprit le commerce lyonnais
en pleine activité; car il est d'usage que les c«»ntrats pour la ma-
tière première soient conclus en juin et que les commissions
d'étoiles pour l'automne s'e.xéculent de mai'S en août. La fabrique
était donc surchargée de soies et de tissus quand le marché de
Paris se ferma. YA\c fit appel à l'étrang-er pour écouler ses mar-
chandises. L'Angleterre se cou'^tifunit l'entrepositaire de nos pro-
duits. Kllc les recevait de Londres eu simple «lépùt ou eu consi-
gnation loi'S(prelle ne les achetait pas pour son compte. Aucune
(piantité n'eUrayait ce peuple spéculateur, pourvu (jue le prix
fiU avantageux, et la marchandise convenablr. L'VUemague elle
uième. malgré la guerre, achetait nos produits et en revendait
une partie à la Uussie «pii. ne pouvant s'a[)provisionner à Paris,
s'arrêtait à lîerlin. Kn résumé, la situation commerciale et indus-
(1} Histoire de In Chambrç de cominttrc ilr l.yn,i. Il, i.t;.
LA FAHRIQIE LYÛNNAlSi:. 440
trielio de Lyoji, bien qu'assomljrie par la crise générale, ne
prit jamais les proportions dnn désastre. >•
En somme, depuis lèrede l'afiranchissemenidu travail, jusqu'à
une époque qui touche la nôtre, la soierie lyonnaise progressa,
suivant une ligne sinueuse, mais généralement ascendante. Nous
avons essayé de montrer dans la première partie de cette étude
comment et pourquoi, à l'heure actuelle, de nouvelles difficultés
avaient surgi, obligeant les Lyonnais à sortir de leur quiétude, et
à essayer des remèdes modernes contre les dangers modernes.
Il nous reste maintenant, en nous appuyant sur le passé comme
sur le présent, à pronostiquer l'avenir. Disons tout de suite que,
malgré les embarras sérieux avec lesquels se trouvent aux prises
les industriels d'aujourd'hui, cet avenir nous semble moins noir
que ne le feraient croire certains journaux pessimistes. La cham-
bre de commerce de Lyon enregistre chaque année de magni-
fiques chitires d'affaires et à l'Exposition de 1900, un jury inter-
national n'a pas hésité à accorder aux Lyonnais la majorité des
récompenses ainsi que les quatre premiers prix. Néanmoins l'ho-
rizon reste chargé de nuages, tant à cause de la complexité des
problèmes à résoudre que par ce fait que, aux motifs écono-
miques Aç. crainte s'ajoutent, hélas! des moXiis, politiques, des dif-
licultés extérieuresà la soierie contre lesquelles .sont impuissantes
la sagacité des penseurs et rhal)ileté des professionnels.
[A suivre.)
Henri de Boissieu.
u
TIUVAIX ET FKTi:S DES HdUDS IH KIIIX
NOTES DE GÉOGRAPHIE SOCEVLE
Le pays rhénan a été jus(|irici observé of décrit sous l)ion
des as|)«'(fs: grands et petits poètcN. artistes, arehéoloerues .
auteurs allemands un étrangers en ont fait de co[)ieuses, de
niagniliqnes et parfois de savantes deseri[)tions. Le cours ma-
jestueux (lu \'ater Rhfin, le [)aysai;e à la fois grandiose et riant
([ui lencadro, les ruines pittoresques <pii silhouettent les hau-
teurs voisines, les noml»r«'ux monuments, témoignages élo-
(fuents de civilisations passées, qui se dressent sur ses deux
lives , enfin les légendes mei'veilleuses (pii peiMonnitient cas-
cades et rochers, uni prêté et prêtent encore à de multiples
et passionnantes études.
La liil)liograj)hie du sujet est ahondanle. Le> recils histori-
«pies, les voyages descriptifs, les guid(>s prati«pies et ingénieux,
ne man(pient pas: ils olfrent d'ailleurs un choix vaiié de rela-
tions intéressantes et documentées.
.Mais, si la plupart des narrateurs décrivent dans un sl\le.
quehjuefois très heui-eu\, les beautés d un pays justement cé-
lèbre, s'ils mentionnent. a\ec uu<' scrupuleuse exactitud«\ les
vieux casiels et ks burus en ruine, s'ils évoquent, avec dates
cl faits A l'aïqtui, les difl'erentes civilisations ipii se sont suc-
»édé aux bords du lleuve, ils é\ilenl prescpie Ions de consi-
dérer cette conti'cc* sous son as[)ect vrainuMit moderne. La vie
(pii grouille intense et joyeuse sur ces rives enchantées. Jie
fait certes p.is précisément songer aux héros et aux chevaliers.
aux Walkyries et aux «hidines. (pii encore anjoni'd'hui évolue-
raient à l'aise dans un décor reste romanti([ue à souhait. Klle
esl piinrtant caractéristique à plus d'un point de \ne. el c t>s|
TRAVAUX ET FKTES DES BOHliS Dl' RUIN. 451
pourquoi nous ci-oyoïis ([u'il nous reste quelque chose à dire
sur un sujet dont ou a tant dit.
Non contents d'aduiirer uu panorama splendide, aux tons
excjuis et imprévus, le voyageur, qu'il soit artiste ou dilet-
tante, savant ou sinqde curieux, aurait tout profit (si une con-
naissance au moins superficielle de la langue le lui permet)
à s'arrêter, à séjourner ici ou là, aux endroits non mentionnés
par Baedecker, pour prendre contact avec riialntant.
Après avoir suivi les travaux des champs, assisté aux fêtes
et aux réjouissances traditionnelles qui terminent les récoltes,
après avoir noté les gaies chansons, les grasses plaisanteries
qui succèdent aux travaux relativement faciles de la cueillette,
il se sentira gagné par la cordialité exubérante, par la bon-
homie sincère du Khinlandais; il enregistrera des impressions
curieuses, instructives et fortement empreintes de bonne cou-
leur locale.
Les bords du Rhin prennent, si on les parcourt ainsi, une
signification l)ien spéciale. Ils ne forment plus seulement de
jolis sujets de tableaux propres à charmer les amateurs du
décor et les passionnés de l'archéologie romantique. Un souffle
de vie anime le paysage, qui dès lors gagne en saveur ce qu'il
perd peut-être en grandeur altière. Les .formes multiples et
pourtant bien définies qu'impriment aux manifestations de
Vexistence la nature du lieu et la qualité du travail s'extério-
risent ici de façon extrêmement nette; il en résulte d'excel-
lents éléments de pittoresque, mais aussi d'intéressantes leçons'
pour l'observateiir. Le tempérament bien spécial du Khinlan-
dais (1), ses habitudes, ses goûts, son existence généralement
aisée, parce que laborieuse et d'allure progressive, ses fré-
quentes réussites aussi bien dans l'agriculture que dans le
commerce et l'industrie, méritent quelques instants d'attention.
C'est en essayant d'appliquer, sommairement tout au moins,
la méthode adoptée par la science sociale que nous avons pris
'1) Le Rliinlandais difteie totalement de ses voisins même immédiats : le Westpha-
lien et le Belge; ceux-ci l'ont souvent mal compris et jugé trop sévèrement non sans
quelque aigreur et injustice.
i52 LA SCIENCE SOCIALi:.
<|Uol(jiios notes de voya,ue sur cette tloiiss.-inlc routier; loin
(ré])uisei- uu >ujct aussi complexe, uotie seule pn-teution est
(réveiller nue curiosité léi:itinu' à sou en«lr(»it. de poser la
question, tout cm jalonnant la voie pour les travauv futurs.
.M. Dcmolins, dans ses études sur les populations qui vivent
en France des productions fruitières arborescentes (1), caracté-
rise nettement le type des vii;nerons. Cette variété hien tran-
chée, dit-il, s él()ii:in^ beaucoup de la simple récolte et de la
couununauté pour se rapprocher davantaire de la culture, mar-
quant vers celh's-ci une sorte de transition.
L'auteur des Français d'aujoiirdliiti distingue deux variétés
«'xtrènies, parmi ces ])opulations viniccdes, vaiiétés provenant
des ditlerences climatéricpies. nature du sol et moile d'exploi-
tation. Il considère roninie appai'tenant au t\pe simple les po-
pulations qui exphtitent la vi!:ne jn'incipalement en vue d«" la
production du vin. sans opérer la transformation plus couqtli-
quéc en eau-de-vie. Mais, dans ce type simple, on peut dislin-
liuer jdusieurs espèces, (le[)uis les xii^nemns (pii i-é<oltent des
produits ordinaires juscpi'à ceux (pii obtiennent des ([ualités
supérietires.
Les \ ins du Kliin sont à [»ropi-enienf parleiv/rv vins de rhni.r 1 2^.
C'est (h)nc parmi les produits de (|nalilé sn|)erieui'e qu'il faut
les rangei". Les conditions particulières dans b^stjuelh's se fait
la culture du \i::nob|e rln'nan, h^ ti'avail fatigant «pu' cette
culture exif^e, les henétices considérables <pn' rapportent les
bonnes anné<*s, d'autres parti«ularites encore, contribu«Mil à
donner aux |)h('Mioniènes sociaux une pli\sionomie cai'acteris-
ti(pie.
(•r. < es |»lien(>Mienes sociaux sont tacites à saisir.
La <dmparaisou avec le vigneron trancais. et en particuli<M'
ave<' le vigneron tourangeau, s*inq»ose sur ceitains points : ins-
tabilité (le la famille, uaiete e\ulM>rante, douce ironie...
Il Li-s l'ninçais il'nvjntinl'hui, c\\k\\>. ii : - I^ Horion do la Vi^nc
('2) L'A!U'ina;(i)o, parini les |'.i\s |>roiiuclriirs «le vin, est le s«<|iti('nip |iour la quan-
lilc cl il' (|ua(ri«'>tni- [Muir In râleur.
TI{A\AU\ ET FKTES DES BORDS DU RHIN. 453
Siii' d'antres poinis, le p.u'allclc se trouve en défaut, car 1<^
Rliinlandais est outreprenant, assidu, persévérant, il sait pré-
voir et il sait jouir.
Pourquoi cette différence? c'est ce que nous voudrions éclair-
cir.
Déjà, eu sortant du lac de Constance et jusqu'à Stras])Ourg\
le Rhin se trouve bordé de coteaux vinicoles qui fournissent
ce petit vin d'Alsace au goût de terroir si prisé. Viennent en-
suite, plus au nord, les vignobles du JVeckar et du Palatinat.
vantés à juste titre et dont la renommée passe les frontières. Mais
les crus célèbres (]ui nous intéressent ici sont situés encore plus
au nord. C'est le Rheingau qui est, par excellence, le pays
de la vigne en Allemagne (1 ). C'est là que l'on récolte ces vins
fameux dans le monde entier : le Johannisberg. le Riidesheimcr
et le Geisenheimer, le Marcobrunncn, le Steioberger, le Hocli-
heimer et tant d'autres.
Aussi est-ce le Rheingau que nous prendrons comme champ
d'expériences; ce district limité se trouve d'ailleurs, par la
nature du lieu, le théâtre d'un travail bien défini, et le carac-
tère très abordable de l'habitant rend l'étude du milieu singu-
lièrement facile.
Historiquement, la dénomination de Rheingau s'étend seule-
ment à la bande de pays qui suit la rive droite du Rhin depuis
lîiebrich jusqu'à Lorch en passant par les villes bien con-
nues des touristes, Eltville, Riidesheim et Assmanshausen (2).
Mais, au point de vue géographique, l'on comprend actuelle-
ment sous ce nom toute la vallée extrêmement fertile qui
s'étend sur les deux rives du fleuve entre Mayence et Bingen,
ainsi que les versants des monts qui la cernent, dernières rami-
fications du Taunus, de l'Odenwald et de la Hart. A cet endroit
(1) On y récolte, on année favorable, 70 à 80.000 hectolitres de vin. pour une va-
leur moyenne de 8 à lo millions.
(2) Ce district était autrefois sous la haute domination des Rheingrafen (comtes du
Rhin) dont le château familial était le Rheingrafenstein près Crenzwach; il appar-
tint aussi aux archevêques-électeurs de Mayence (jui, vers le xv^ et xvi° siècle,
avaient fait d'Eltville leur résidence particulière et leur château fort.
4o-4 LA SCIENCE SOCIALE.
« uni auMciii, IcKliiii vient se heurter aux conirefoi-ts duTaunus
rt, ne pouvant plus continuer à s't'couler vers le nord, se replir
vers l'ouest et le sud-ouest, jusqu à ce (iiiil ait trouve au Binirer
Lorch (trou de Bingen !<• point laiMr de la (■liaine(ll ».
Le bassin de Mayenee, dont le Ulieintiau fait pai'tie, appar-
ti<'nt géologiquenient à la période tertiaire. On peut \o rappro-
elier de ses analogues, les bassins de Vienne, tle Paris et de
Londres. L'humus ([uautrefois la mer. [)uis les eaux débor-
dantes y dé[»osèrent, et surtout le mélauye heureusement pm-
|)ortionné de la marne (d'une teneur en chaux considérai)le)
a\<'c lai-iiile (jiii maintient 1 humidité et le sable cpii rend le
terrain meuble, sont des causes natundles de fécomb'té.
Le fond de la vallée (>st ici o(tu[)é par des terres aral)les (pii
s'éten<hMit jiis(pi"aux bords <hi fleuve aujourd'hui encHiiué 'i);
les arl)res fiuitieis, les h'i^umes. les céi'éales, s'y dis|)utent nn
terrain dont la leililité est devenue proveibiale.
Sur les (Dteanx, dnnt |;i pente est généralement assez i'a[)i«le.
se (le\e|nppe /a r/f//ir, dont au premiei" abord on ne croirait
pas I acelimatation possii)le sous cette latitude, et (jni prospère
néanmoins, g-rAce à des serins partienlièreinent minutieux.
An point de n ne ( limatérique. la >all('M' du Khin se lionve
pii\ iligi(''e. La proxince rluMiane. ainsi ipie tout l'ouest de l'Ku-
roj)e. est inlliienci'e pm- I Océan .Vtlantique. (pii agit (•omnie
régulateur en emp("cliaid l(>s variations trop bi'ii^ques de tempé-
i'ature. Toiilejois. la région dont nous nous occu[)ons est assez
t'Ioignée de l.i mer |»oiir cpie riimiiidit»' n") prenne pas le
caractère intensif <[u elle oll're sur les côtes de Normandie et
de llretague. La \ii:ne. (pii sup|)()rte assez bien le (Void. ,i be-
soin d'nn el('' sec et conrt.
(l) K. Hrrlii."*, Gt'oijr. universelle, Eiiro|x> ccnlrale,
('») • iVjà, dans lit plus j'iniido pnrlic de son coiirs. le lUiiii. rantcnc ;t la |.ir;:t'iir
iiniroriiii* (II* ■'.">(> ini'trc>. n a plus I as|>(M t qn il asait iinjîiuTP lursiin'il orrait lihroiDcnl
ilans les (■ampn};nos ot i\»v sosraiu ooiilaionl en des ranaiix lorliiotu axanl ensoinl»li'
;t Kilniiit'lrcs de largo; Ips inari'ca^îos <|up les anciens lils avaient laisses \h sont «le-
%enus des prairies et îles iliainps: le sol a ele assaini, et lesdi}:nes, portant des rontes
et des chemins de for. font de la contri'e. ipii lui jadis peu aliordalde, une dos régions
les plus facilement pnnonrues dans tous les sens. - (Reclus.)
TKAVALX ET KKTES DES BOlîDS UU HI1L\. 455
Pondant l'iiiver, ces vignoblos sont protégés contre les vents
glacés du nord par ce massif montagneux du Taunus qui
oblige le fleuve à oblicpier vers l'ouest. Pendant l'été, cette même
orientation de la vallée les fait bénéficier de longues beures
cbaudes, tandis qu'une exposition choisie leur permet de re-
cevoir l'action perpendiculaire des rayons du soleil.
Les emplacements choisis pour cette culture étonnent le
voyageur non prévenu. Cette quantité de ceps qui grimpent à
l'assaut des montagnes et s'accrochent aux flancs des rochers,
produisent un effet bizarre et font croire à une gageure. Vic-
tor Hugo, en 1838, était frappé par ce spectacle.
(( La roideur des pentes, écrivait-il, fait que la vigne est
cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur les
cotes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le
rocher fait une petite saillie, le paysan y porte à Ijras des sacs
et des ])aniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il
plante un olivier, et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-
butte son terrassement avec un mur de pierres sèches, qui
retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de
précaution, pour que les pluies n'entraînent pas la terre, le
vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées
de la montagne. De cette façon, au flanc des rochers les plus
abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier de la Méditerranée,
croit sur des espèces de consoles posées au-dessus de la tète
du passant (1). »
Le terrain schisteux est aussi, on le voit, un excellent auxi-
liaire; il absorbe la chaleur et laisse passer l'eau, empêchant
ainsi une évaporation rapide qui serait une cause de brusque
refroidissement .
Dans ces conditions, la culture de la vigne, tout en restant
un travail de jardinarje et tout en présentant certains caractères
de la cueilletle, réclame cependant un labeur assidu. Ce n'est
pliis comme dans le midi de l'Europe, où la vigne pousse en
{[) Le Rhin (leUre XXV).
'*•'><» LA SCIENCE SOCIALE.
pleine Icire el où le viticultcui- ne litiiniif (juini (ravail aUen-
lif, mais peu lati.a-ant. An pays rhénan, le tenip^pa^séà lonstruirr
la vifjnc, a la limier, est non seulement eousidriahle, mais o\-
trènn'menl peiiilde. Knsnile. cucgar.l aux soins constants (lu'ello
<>xige, le paysan est ohliiré pendant toute rannée à de <-onti-
niiellesot fatigantes ascensions (1 ).
La besogne i\\\ vipnei-on aux bords du IJliin se distingue donc
par des nuauces très sensibles des besognes similaires (pii siin-
posenl an vigneron de Fi'anc<', dltalie, d'Kspaiiiie. C'est un
travail do jardinuf/e et dt- nicillctlr, si Ion veut, mais un tra-
vail suivi, minulieux et pres(ju<' toujoins jn-nihle, c est-ù-dire
ti'ès diUérenf di's travaux d<' simple récolte.
Le vigneiuMi iliénan. i-onmie Ions les vi.iiiierons. ne laisse
pas délie dans une perpétuelle incertilude au sujet des ven-
danges fui lires.
Ce sont d'abord les gidées blanches, ipii. au printemps, me-
nacent les jeunes bourgeons. Les propriétaires ne se sentent un
peu rassurés «piaprès avoir passé les dates <lii !:>. i;{ el IV
mai. l'êtes des fameux « sainis (h» glace », dont les superstitions
populaires conliniieiil à redoiilci- riulluence.
Autre sujet de <rainle. les pluies de trop longue durée , (pii
pcuveni Miivcnir au moment de la tloraison. Enliii . après un été
chaud, le raisin demande «'ucore, pour ai rivi'r à une complète
ehhdicale iiialiirih'. un brillani aiitonme, ce cpii, heureusement.
n'est pas rare dans la coiilrf'e.
Kl non sculeiiieiil les surprises <h> la. l(Miip«''raliiie, contre les-
<jnelles on ne peiil rien ri"),. sont à craindre, mais une surveil-
lance r«»iislaiile. iinr lut le conliiiiielh' . soiil nécessaires iionr
écarter de la \ii:ii(' les nombreuses maladies, les parasites . les
insectes. l.ȕdiiim. h- phx lloxera . tpii la -iiellcnl iiicessammeul.
On s ima-iiieiail donc, à Mi|)|»iiler «es daiii:ers variées <pii
II) Souvcnl les pipires s'eboiiionl. It»s |tliiics creusent des ravines .sur la pente; il
f.tiil alors ramasser la lerre enlr.iinre cl In repoiler aux |iicils des reps déchaussés.
') llans Cl rlaincs vallées ctroiles. on évilc au prinlemps I aclion des gelées Man-
ches, en hrrtlnnt la nuit des sarmcnis el des rcnilles morles ; on cherche en produi-
sant de la luniée, à créer ainsi, au-des>jus des vignobles, un rideau protecteur.
TIUVAIX ET KÈTES DES H0R1»S DL' HDIN. 4o7
monacoiit leui- lovonu. quo les vignerons doivenf être des /;?-
quiets, soucieux de l'avenir et vivants dans la crainte perpétuelle
d'accidents toujours possibles.
Il n'en est rien. Quiconque passe peut se rendre compte, au
contraire , du caractère heureux de ces gens , de leur gaietc
comniunicative, de leur belle humeur, de leur air constam-
ment satisfait (1 ), plaisant et enjoué.
C'est qu'il est rare, en efl'et, qu'une récolte soit entièrement
perdue (*2).
Dans tous les cas, le vigneron ne compte pas seulement sur
les années grasses pour compenser les années maigres. Il pos-
sède toujours des vergers et des champs; il arrive par consé-
quent à pallier, dans une certaine mesure, la mauvaise fortune ;
sa prévoyance lui fait d'ailleurs toujours remettre en circula-
tion l'argent qu'il gagne et, s il réalise une heureuse vendange
il s'empressera . l'année suivante, de construire des vignes nou-
velles ou d'affermer (3) un plus grand nondjre de terres.
Il convient d'insister sur ces travaux accessoires du paysan
Rhinlandais.
1. Tandis que les pampres enguirlandent les monts, c'est
plutôt dans la vallée humide et fertile que , presque sans la-
beur préalable, sans soin ni surveillance, croissent et prospè-
rent les arbres fruitiers.
Le pêcher, l'abricotier, le prunier, le cerisier, le poirier, le
pommier, etc., c'est-à-dire les variétés du climat tempéré, réus-
sissent fort bien dans le Rheingau. où les fruits constituent plus
cju'un article de consommation domestique ('i-). Les centres
(1) Le paysan allemand ne fait i)as exception pourtant à la loi du contentement
partiel et insuffisant. Demandez-lui des nouvelles de sa vigne, supputant d'avance
une réplique satisfaisante; il esquivera la réponse pour se plaindre de ses pommes
de terre qui ont mamiué d'eau.
(2> Les moyens perfectionnés que l'on possède aujourd'hui (moyens très employés,
souvent par ordre supérieur; pour lutter contre les maladies de la vigne, évitent des-
perles irréparables.
(3) La vigne appartient toujours au paysan, mais un certain nombre de champs
sont affermées par lui chaque année, leur location représentant une bonne partie
des revenus de l'année précédente, qu'il cherche à faire fiuclifier.
(4; Dans le Rheingau. la production fruitière, bien que tendant de plus en plus »
'»:iS LA SCIENCE SOCIALE.
iirl>aiiis (lu |)<»>^ iIk-iuiu et des tli:>ti'icts voisins vn coiisoiniiu'iit
une grande partio, et il s'en fait une exportation dans le reste
de lAlleniaiine , en Hollande et jusqu'en An,i:leteiTe.
II. Ce tei-rain si fécond se prête d'autre part inerveill<Mise-
iiK'iit ;i la cultui'c inaraîclière et hortie(de. iMi reste, le voisi-
nai;e de villes iiiipoi-lantes : Frandort . Darnistadt . Worins,
Maycnce, etc., fiès ra|)procljées les unes des autres, la [iroxi-
mité de nombreuses stations tliei-niaies, assidûment \isitées
par l'étraiiî^er : Wiesijaden , Soden, llamhurir. S<ldan.i;(Md»ad,
Sch\vali)acl), etc., etc., assurant un «Voulenient facile et rémuné-
rateur ;\ ces l('',i:unK'S et à ces Heurs, encourauent grandement
leur e\j)loitation (1).
III. I.rs travaux agricoles p!-oj)rement dits n'ont pas cessé,
juscpTà présent, d'être aussi, ilaiis ce district privilégié, une
source de prolils. I.c hlé, l'avoine . mais sui-tout le seigle et
l'orge soid d'un reiidem«'nt avîintageux.
.Néanmoins, la culture des céréales n'est ipinn travail fran-
( liemeid acc<'Ssoii'e, ([ui (end à s'elfacer devant la culture de
plus eu plus en\aliissante des fruits, des légumes <'t des lleui's.
!.e paysan incline ainsi natui-idlenn-nt vers le moindir rffori,
fout en cscoinptaid un plus grand hrtn'fice (2>.
En résumé, nous trouNons au pays l'hénan, et piincipalement
dans le district du Uheingau, un travail principal :
La cueillette à la préparation j)énil»le vii:nc);
l*lus les fr.i\an\ .iccessoires suivants :
se (lévi'loppi'i- au iltliiinciil «le la cultiir.> «les rvrt'alos, ol «'nrore, | ar rappoii à la
vi};rn', (l'un n'iuloinciit accessoire. A mesure que l'on {lesreiid le lUiiii en allant
(le HiM>;en vers Uoppait el Coblence, celte production prend une iin|Nii tance plus
grande el arrive à balancer la viijnc, coinute source de profils. Entre Coblence et
Honn, elle alleini >;on maximum de rendemeni, puis elle cède peu à peu le pas au\
travaux d rxlraclion Les c»rise> de Sal/ii;. par exemple, soiil Ires renommées. Dans
les bonnes années, on arrive à en tirer environ ■-»0O.O0i> marks (2.'>i».«M»0 fr.^.
(I) Les environs d(> Maxence sont célèbres en Allemagne pour leurs piimeurs
I'*) Certains économistes allemands encouiagenl beaucoup celle convt*rsion des
champs en ver;;ers et polaj^eis; ils espéreni ainsi, dans un avenir prochain el au profit
de leur pays, diminuer limporlation des fruits et des lépimesiils oublient ce|>en<lanl
<|ue In stabilité de celle lielie contrée repose précisément sur la diversité de ses tra-
>au\ : simple récolle et evtraelion. Qu'une année, les pdees laniives deirui.seni loule
e>perance quant aux raisins et aux fruits, ce serait la misère momentanée, la ruine
possible, si les récolles n'étaient la jinur parer .i d'aussi désastreuses conséquences.
THAVAIX ET FKTES DES BORDS DU RHIN. 459
La cueillette à préparation facile (fruits) ;
La culture maraîchère et horticole (légumes ettleurs;
Les travaux agricoles proprement dits (céréales).
On comprend dès lors que le paysan rhinlandais, inthiencé
par des travaux aussi divers, doit forcément olfrir un type social
compli({ué, d'autant plus qu'il vit aux bords d'une route très
parcourue, aux bords d'un tleuve qui non seulement par ses
nombreux affluents le met en communication avec les difl'é-
rentes provinces allemandes, mais lui permet encore d'entrer
en relation avec Tétranger par la Hollande et la mer du Nord,
Si l'on rapproche les types du vigneron allemand et du vigne-
ron irançais , certaines ressemblances s'imposent:
1° Lavigne engendre sur les bords du Rhin, comme en France,
la culture parcellaire. — La vigne donne en eft'et, sur un petit
espace, un produit très riche, et, si elle réclame un travail
minutieux qui est à px^oprement parler de jardinage, elle n'exige
par contre qu'un nombre de bras restreints, un outillage pri-
mitif et des moyens limités. Le simple ménage suffit avec ses
seules forces pour mener à bien une telle culture, et les petites
gens y sont d'autant plus aptes que la vigne « dispense du patro-
nage cultural (1 1 ».
Le Rheingau, comme d'ailleurs toute la région vinicolc des
bords du Rhin, est en conséquence un pays où la propriété est
très morcellée; il se distingue ainsi, foncièrement, de la ma-
jeure partie de l'Allemagne, où la grande propriété occupe une
place importante.
2° Comme en France, la vigne développe la famille instable.
— Cette culture par simples ménages et par petites propriétés
ne rappelle en aucune sorte le régime communautaire (2). Elle
Dans le cas dune année trop bonne, un antre danger e>t a craindre : la surproduc-
tion dont l'an dernier nos producteurs du midi, en France, ont eu à souffrir (mé-
vente des vins et des fruits.
^'1)M. E. Demolins, en étudiant la zone des productions fruitières arborescentes £es
Français d'aujourd'hui) a déterminé très clairement les caractères fondamentaux
qui marquent le type du vigneron Tourangeau et Gascon-Armagnac. C'est sa magis-
trale étude qui nous sert ici de fil directeur.
i2, Pourtant certaines manifestations traditionnelles, au moment des récoltes ou
'((■(O LA SCIENCE SOCIALi:.
(lissocio 1«' i:i'oii[M' f.iiiiilial. ollo afl'aiblit los scntiinonts do soli-
darité. ('ll<' (l(''\('lo[)po les teiidances individualistes.
Dans la vallôc du Kliiii coiimic dans los pays do vitrnohlos en
Franco « la virjttn désagrhjf la commiinaiiti'. par co t'ait cjn elle
perniof '/ chacun, avec ses seuls liras, avec un tout polit capital
et sur lin tout petit espace do se créer une exploitation. Kt
comme ollo donno un produit riche. (proUo surexcite les plus
hoUes ospôiancos. cliacnn osl ponssi' irrésistildement à séloi-
gncr le plus tût possible du loyor paternel pour s'étahlir à son
compte -I.
:{" (".oiiinn' on Kranco encore, la vi<jnc fait naître l'rsprit de
critit/Uf rt un f/oàt /jrononcé pour la facétie et les grassea plai-
san feriez.
Le Kliiiilandais. hoauooup moins docile on ollot ipio lo l*rus-
sien (ini. inaii:!'*'' sou ari-ouamr o\t(''ri(Miro. so laisso aisômonl
di'S dillérenli-s ruoilIcUes, poricnl enroro trace dos habitudes roiiimunautaires d'au-
trefois. Il nous souvient d'une fi^le ehain|)t^tre à larpielle nous avons assisté au\ en>i-
rons de Binj;en et <|ui dxail jiour prclexlc la cueillelle des pommes. -- l>ès laurore,
lilles et panons, revèhis de leurs beaux atours, iiuillenl le village par i;roupes joyeux.
De longues charrellcs. <|ui reviendront le soir bondées de fruits, les accompagnent,
portant écbelles, |>anieis et sacs. Arrivés dans les poinincraies, les jeunes gens reti-
rent leurs vesles jiour inetlre >acs en bandoulière : ils aident ensnile le< jeunes (illes
a "rimper dans le> arbres. Ces dernières, «amjiees bardimcnt an milieu des brani lies,
cueillent les pommes qu'elles laissent tomber avec adresse dans les sacs entrebâillés
par leurs partenaires restés à mi-chemin de l'échelle. Si. involdiilairenvnt ou par
malice, un (rnil londie à terre, la lilie est Irniie de se lais^-er embrasser |>ar le garçon
<|ui a vile lait de la rejoindre. Il en résulte des cris et des fous rires qui trouvent
naturellement leur écho dans les arbres voisins. Quand laprcs-midi approche, le Ira-
\ail devient plus li;dir. car tout doit être terminé à i heures. — C'est alors, en effet.
<|ue les vieux, les très vieux mène (|iii claienl rentes a la maison, se dirigent vers
l.'s pommeraies: on les entend venir, car ils clievrolenl «le \ieilles chansons que la
coutume a conservées. Les fruits sont tous cueillis, et les jeunes se dérobent à leur
vue en se « aiiiant, qui dans le» vign-s, (|ni dans les fossés. — Arrives à lenJroit où
.s'est fail le travail, les bons vieux s'extasient sur ces arbres dont les fruits o:il été
enlevés comme par enchantement :
C'e-jt le prixileue de la vieillesse. ( lianleiil-iU. d'avoir la sur|irisf d'un travail tout
fait. Cl. lorsque leurs yeux rencontreni les » barrelles aux Iruils débordants, ils >.'ex-
«Inmenl, ils crient leur joie et liallenl des mains. Les jeunes, à ce moment, .sortent
de leurs caclu-tles, ils chanlenl et se réjouissent aussi, ton! le ihi>iide s endirasse, on
danse en rond, puis ( barrettes et gens reprennent le chemin du village, 1.4's gens ma-
lics, que la (ouinme n autorise pas à |)renilre paît a ces travaux, attendent le cortège
sur le pas de leurs portes pour offrir au passage «In vin cl des gjUeaux. Toutes ces
manireslalions se font suivant un rituel qui remonte, de génération en génération,
insqiie dans la unit des temiix, d aii(|iiel i li.iciin senddc lieaii<<Mi|i lenir.
TRAVAUX ET FKTES DES BORDS DU RfllN. 4G1
gouverner, critique voicjutiers à tout propos, parfois avec fiuesse
toujours avec un certain bon sens. Il a une grande facilité
(rélocution et son discours s'émaille de plaisanteries conti-
nuelles cjui font songer k l'esprit gaulois.
A cela se bornent (1) les ressemblances des deux types; reste
à savoir quelles sont les marques distinctives du Rhinlandais.
La culture do la vigne, en éloignant des grands groupements
de personnel, ce qui atténue les sentiments de solidarité, en
écartant du foyer paternel les enfants dont le seul souci est de
s'établir, et en patronnant elle-même le paysan, tend à former
des groupes dans le genre de la famille instable.
Mais d'autres facteurs entrent ici en jeu pour contre-balancer
l'influence émolliente de cette culture. — La culture des cé-
réales d'abord, qui exige un travail fatigant, long, complexe,
développe dans une certaine mesure, chez celui qui la pratique,
les facultés de direction (2). En outre, le vigneron est obligé de
fréquenter les marchés de nombreuses .villes voisines pour y
écouler ses fruits, ses légumes et ses fleurs. Cette nécessité existe
ailleurs qu'aux bords du Rhin, sans doute, mais ici, n'oublions pas
que nous sommes surunemagnitique route commerciale, comme
nous le montrerons dans un article ultérieur et que cette route
met le Rhinlandais en rapport plus ou moins direct avec les
provinces environnantes et même avec les pays étrangers. On
peut donc dire, étant donné les qualités de prévoyance, d'ini-
tiative, d'ardeur au travail dont il fait preuve, que le Rhinlan-
dais occupe, parmi les types sociaux issus de la ^igne, un rang
particulièrement honorable .
Les enfants du vigneron-cultivateur qui, soit par nécessité,
soit par dégoût, échappent à la terre, se réfugient généralement
dans le petit commerce où ils réussissent presque toujours et
s'acheminent après une ou deux générations vers les professions
(1) Les vignerons se groupent en Allemagne comme eu France par bourgs et vil-
lages; ils ne s'établissent que bien rarement au milieu de leurs vignes.
(2) Même (ian"s la culture en petite propriété, le maître doit veiller, en tenant compte
delà nature du terrain, du climat, etc., à l'ordre dans lequel se feront les semailles,
afin que ses champs soient utilisés au mieux. Il doit en outre emprunter des aides
(surtout pour la moisson et le battage des grains) et leur distribuer le travail.
T. xxxii. 31
i()2 LA SCIENCE SOCIALE.
lihi'ralos. Il faut noter leur aversion pour la «lomosticité, pour
les travaux industriels. Ils iionnont à rester dans une indépen-
dance relative. Ils aiment les vnyai:es, s exi)atrient 1 facilement,
mais avec esprit de retour.
.Vpirs avoir considéré le vii;neron-cultivateur. au.x prises avec
les niulti[)les occupations qui lui procurent une aisance très
réelle, il reste, pour compléter cette étude, à «lonncr un apereu
de la manière dont il se distrait dans les moments de loisir.
n Tuijcs Arbrit, Abcnd.-i (lùMc
0 SffKre W'ochen. Sonnfar/s Foste (2). w
Si, [)endant la semaine, les j)a\>.aiis travaillent, par contre, le
dimanche, ils s'amusent fei-nie. lUins leur pro[)i'e village ou dans
les villages voisins, il y a toujours cjuehpie prétexte à fêtes, et
[)ar suite à libations : ici, c'est une kermesse, plus loin un con-
cours d"or[)héons; ailleurs, des sociétés de tii". d(^ irymnasticjue,
des " Kriegeikameradschaften » et toutes sortes d'autres Verrin
célèbreut l'anniversaire de leur fnudation.
Les braves paysans, après avoir, dès le matin, rempli leurs
devoirs religieux, s'acheminent gaiement, mais avec la suflisance
de gens « habillés », vei*s le lieu de la fête. Le soir, par bandes
joyeuses, ils reviennent (juehjuefois très gris en fredonnant des
chansons tendres. Les tilles et les garçons se serrent aloi's d'un
peu piès. On rit, on s'exclame, ou pousse des cris d admiration,
on s'extasie devant la nature: puis, un instant api'ès, remué jus-
(pi'aux larmes, on sentr'cMubrasse avec tendresse.
Ce mélange de gaieté, de jubilation, d'élans poéti<pies et de
soudaines tristesses, de rires et d«' sanglots, manifestations qu'é-
videmment une douce ébriété fait «lavantatie ressortir et (jui
représentent le fjvmi'ith '^) au pays rhénan, sont dignes de re-
(1 Un < oiiranl ^^^•lni^rn^il)Il vers I .\im<i i'jin' du .NOnl ^i> iIosniiio In-s luHlciiiciil
dans la Prusse rlimanc. Les caii'«es iiiérilcraicnl d'en rlro rci licrtbi'os.
{i\ U' jour au travail, le soir au\ amis.
Semaines pi^nihlcs, (niai»> dimanches rc^juuis (Dicton lo*'al).
{i) Le lami'nx mol <|ui n'a i>a-< son e(nii\ aient en franrnis.
T. de N\ >z«'va dil : le ijcuiulh o>l une chose si tloUanto, comme une vaiH-ur bleue el
rose répandue sur tous les aclcs do la vie usuelle, qu'on risque de le voir «"évanouir
dès qu'on essaie de le saisir.
TRAVAUX ET FÊTES DES BORDS DU RUIX. 463
luai'quo; elles forment le complément pittoresque des qualités
[)i'ati(pies notées plus haut.
Le Rhinlandais est , le plus souvent, fortement impressionné
parla nature; il comprend les beaux paysages ainsi que la Nie
sous toutes ses formes. Tels vieux, qui ne travaillent plus, pren-
dront plaisir à élever des paons et, par goût, cultiveront des
tleurs. Une intention d'art est, du reste, partout visible, dans
l'arrangement des maisons et des jardins attenants.
Il est aussi poète. Il trousse facilement le vers drolatic[ue ou
sentimental. Il aime les légendes et les contes. Son goût pour
la musique est très averti. Dans le moindre village, il existe des
sociétés de chant [gesangverein) où les amateurs toujours
noml)reux viennent s'exercer le soir (1).
Il faut, pour juger toute l'exubérance de ce peuple, assister
à quelqu'une des réjouissances qui, après une bonne récolte, une
bonne vendange, viennent souligner le contentement univer-
sel \2). Ces cortèges, ces danses, ces chansons, ces ripailles, ani-
mées par uji vin qui coule à flots, font songer aux kermesses
flamandes d'autrefois. On y trouve la même franchise d'allures,
la même couleur, la même vulgarité. Aussi arrive-t-il fréquem-
ment C{ue l'on taxe ces gens de grande légèreté, N'ou])lions pas
pourtant que leurs fêtes ne sont que la conséquence, la consé-
cration en quelque sorte d'un travail rémunérateur, mais assidu.
D. Alf. Agache.
(1) On y chante toujours plusieurs parties et souvent sans accompagnement; les
amateurs font preuve d'une grande justesse d'oreille.
(2) Le caractère purement local et tradionnel de ces réjouissances disparait peu à
peu; à Winningen cependant, sur la Moselle, le Winzerfest (fête des vendanges) est
encore aujourd'hui célèbre.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — ENSEIGNEMENT DE LA SCIENCE SOCIALE
suivant la méthode d'observation inaugurée par F. Le Play et
perfectionnée par H. de Tourville.
Le Cours d'E.vpoailiou de la Science sociale s'ouvrira le mercredi
20 novembre VM)\.
M. Paul Hi'HKAr, professeur, exposera celle anuee les lois i/id rc-
tfissriil les Iransformiiliitns dr la Pri>])riéli' fourirrr ai/ricide.
Ce cours aura lieu tous les mercredis, à 't h. I "2. '"/ /// Sori,!.- d,
Cii^orjraphie, houlecard Saint-Germain, 484.
11 n'est prélevé' aucun droit d'inscription. On est prié de se munir
de ce qui est nécessaire pour prendre des notes.
II. LES IDÉES DE M. RIBOT ET LA SCIENCE SOCIALE
M. I{il)()l, président de la commission de rcnseignemeni . adres-
sait, vers la lin du mois dernier, une lonjjfue lettre au ministre de
l'inslriiclion |)ul>li(|ue.
Nous tenons à en citer de larges extraits et a attirer sur ceux-ci
l'attention de nos lecteurs. Ils y verront (|ue les vérités proclamées
par la Science sociale commencent à l'aire leur chemin dans le
u grand pnhlic ».
« Monsi«'ur Ir iniiiislrc et cher collègue,
(' Voici i)rès de deux années (jue la commission de l'enseignement
a soumis à la (",liaud»r«' des députés les résultats de l'eutiuéte sur
ren.seignemenl secondaire. La Clianibre, al»sorl>ée par d'autres tlé-
hals, n'a pas encore délibéré sur nos propositions, il est temiis da-
Loutir. Mien n'est pire (|ue celle longu»' incerlitmle pour les familles,
pour les éludes et pour l'autorité de la Chambre des députés. Vous
lavez si bien compris que vous avez annoncé l'intention de deman-
der, au nom du gouvernement, tpie la discussion des conclusions de
LE MOUVEMENT SOCIAL. 465
la commission soit mise à l'ordre du jour d'une des premières séances
de la prochaine session extraordinaire.
0 En prévision de ce débat, vous avez eu avec la commission plu-
sieurs entretiens. Il nous a paru nécessaire de préciser les points
sur lesquels vous êtes d'accord avec la commission et ceux où il
subsiste quelques divergences de vues.
« Tel est l'objet de la présente lettre.
PREMIÈRt: PARTIE
Réformes dans l'organisation et le régime des lycées.
« La commission a demandé, à titre de mesure préliminaire, la
disjonction du budget de linternat de celui du lycée proprement dit.
C'est aujourdliui une chose accomplie. A partir de 190:2, les comptes
et la gestion financière de l'externat et de l'internat seront indépen-
dants. Si Ion s'arrêtait là, cette séparation des écritures n'aurait
qu'une portée tout à fait restreinte. La commission, d'accord avec
vous, a voulu préparer une réforme dans le gouvernement et la vie
intérieure des lycées.
On peut dire que Yancien infirmât a vécu. Il n'a plus guère de dé-
fenseurs. Ce qu'on réclame, de toutes parts, c'est une éducation qui,
en se rapprochant le plus possihle de la vie de famille ce sont les
expressions mêmes dont vous vous êtes servi) développe chez Ven-
fant l'énergie corporelle et la personnalité morale^ l'habitue à vivre
dans une atmosphère de liberté, forme le caractère en même temps que
l'intelligence. On a fait des efforts pour introduire dans nos lycées ce
type d'une éducation à la fois plus douce et plus virile que celle
d'autrefois. Mais rien n'est plus difficile que de transformer les
vieilles disciplines auxquelles tout s'est adapté, les habitudes d'es-
prit des proviseurs, des professeurs et des surveillants, aussi bien
que les bâtiments de nos lycées. La pression de l'opinion publique
peut seule hàtrr l' accomplissement de cette œuvre. Elle se fait sentir
de plus en plus. Ce n'est pas un symptôme qu'on puisse dédaigner que
la création récente ou projetée de collèges, tels que l'école des Boches,
le collège de Normandie, l'école libre secondaire de Liancourt, le
collège de l'Estérel. Si les familles dont les ressources sont modestes
ont une tendance à préférer à l'internat des lycées les pensions tenues
par des instituteurs, oîi l'éducation a un caractère plus familial, c'est
encore un signe qu'il convient de ne pas négliger.
« L'Université peut entreprendre, avec les immenses ressources
dont elle dispose, ce qu'on commence à faire autour d'elle. En le
faisant, elle n'oubliera pas qu'elle doit rester ouverte à tous. Le prix
466 LA SCIENCE SOCIALE.
élevé de la pension n'arréle pas des familles riches; il est même
pour quelques-unes d'entre elles une garantie de sélection à laquelle
elles ne sont pas insensibles. II écarterait les enfants dont les familles
ne pouvont s'imposer de lourds sacrifices. Mais l'Klal nest pas dans
la situation d'une association particulière. Quand il bâtit un lycée, il
ne fait pas entrer en ligne de compte, pour le calcul du prix de la
pension des élèves, les sommes qu'il dépense. Les professeurs sont
payés sur le budget. On ne s'attend pas à ce que les frais d'études
supportés par les familles puissent suffire à couvrir la dépense de
leurs traitements. L'instruction publique, ù. tous les degrés, est une
ciiarge de l'État. C'est l'idée qu'on s'en lait on .MIemagne aussi bien
(pi'cn l'rance. Si l'instruction secondaire fait encore exception chez
nous, l'abaissement des Irais d'études de nos lycées au niveau des
frais d'études de l'enseignement supérieur est demandé par la com-
mission de l'enseignement et, sur ce point, vous êtes d'accord , en
principe, avec elle. L'établissement de comptabilités séparées pour
l'enseignemenl et pour le pensionnat rcîud plus facile cette ré-
duction des frais d'études. Tout n'est pas mêlé et confondu comme
autrefois et ce qui incombe principalement i\ l'État, c'est-à-dire les
(bpenses de l'enseignement, est maintenant distinct <le ce qui in-
combe exclusivement aux familles, c'est-à-dire les dépenses de la
pension proprement dite.
'( Il y a dans îes grandes villes des lycées devenus insuflisanis,
encombrés d'élevés trop nombreux. Nous avons cité des exemples et
nous avons montré quelle infériorité en résulte pour l'Étal vis-à-vis
de l'enseignement libre. Vous avez reconnu, monsieur le ministre,
l'urgence de remédier à celte situation. A'iirsilrz pus à errer iiinné-
(litili'iiii'nl (luefijiirs hjfrrs d'iifirès les ti/ftes nmieetiu.r. Ce sera une
expérience. Si elle réussit, il sera aisé de l'étendre. Mais «ju'ou ne
jette pas les millions, comme on a fait si malheureusement à Sceaux.
i/u'ini rnnsiruise ({es mnisons ite fiivtiUi\ d'uiie arehileeture .vi»jy//c,
sêfitirèex h's iinrs <lrs iiiilrrs et sèjKirèes iiussi du liàlimetU rentrai nù
serti iloinié reiiseiiinemenl . Un n ilrs mndèles sous les yeu.r, La Cham-
bre (les députés ne vous refusera pas l'argent nécessaire.
« Nous ne saurions nous en tenir à des expériences. Il faul lirer
parti des lycées cxislanls, les améliorer, les transformer peu à peu.
C'est une enln>prise (pii n'est pa^ inq)Ossil)le, mais à qiu'lles con-
ditions?
« La première tle c(>s conditions est de bien choisir les proviseurs,
daugmenler leur autorité, de déhnrrnsser nos hjrèes de relie lourde
uni/nrmilr iju'une reulmUsdlinn e.rcessire fuit peser sur eu.r, de leur
LE MOUVEMENT SOCIAL. "467
donner le plus possible cCautonomie. Comment un proviseur, enserré
par les rèfjlements, n'nyant le choix d'aucun de ses collaborateurs, dé-
pouillé de toute initiatioe en matières de dépenses, gêné en outre par
une inutile paperasserie, pourrait-il opérer un changement, presque
une révolution, dans les vieilles habitudes de nos maisons d'éducation?
S'il y a un budget du pensionnat dont il puisse disposer, non pas
sans contrôle, mais avec une liberté d'autant plus grande qu'il n'aura
pas de subvention à demander à l'État, on entrevoit déjà la possibi-
lité d'établir un régime assez différent de celui que nous connaissons.
La commission que vous avez instituée pour étudier les modifications
à introduire dans la comptabilité des lycées ne croit pas, il est vrai,
que le budget de l'internat, devenu autonome, puisse se passer en-
tièrement du secours de l'Etat; mais elle reconnaît que cette insuffi-
sance disparaîtrait vite si le proviseur était maître d'organiser le
régime intérieur du lycée...
M Ce n'est pas assez de rendre autonome le budget de l'internat.
// faut encore que, dans sa préparation, le proviseur s'appuie sur un
véritable conseil, nommé par le ministre, composé des personnes les
plus considérées de la région et les plus attachées au lycée par les sou-
venirs de leur enfance. Ce conseil sera un lien entre le lycée et la ville
ou le département. On se plaint que nos hjcées n'aient pas une vie
propre, une physionomie originale, rjue la région où ils sont établis ne
soit pas associée assez étroitement à leur existence. Comment s'en éton-
ner? Quel parti a-t-on tiré de toutes les bonnes volontés qui ne de-
mandent qu'à s'employer? On a découragé les membres des bureaux
d'administration en réduisant leurs fonctions à l'accomplissement de
formalités insignifiantes. Ils seront demain pour le proviseur des
collaborateurs précieux. Ils s'intéresseront et ils intéresseront la
ville et la région à la transformation des bâtiments et du régime
intérieur du lycée.
« Une autre condition essentielle de la réforme, c'est que le provi-
seur ait le choix de ses'collaborateurs. Il devra les prendre, autant que
possible, parmi les professeurs ou les professeurs stagiaires qui con-
sentiront, moyennant une indemnité ajoutée à leur traitement, à
vivre au lycée avec les élèves, non pas comme des mécontents, comme
des hommes qui, se voyant éloignés de l'enseignement et réduits à des
fonctions de simple surveillance, s'aigrissent et se découragent, mais
comme de véritables éducateurs, ayant l'autorité morale du maître
qui enseigne. Les femmes, à qui Napoléon 1"'' avait interdit Ventrée
des lycées, ont un rôle important et délicat à remplir dans cette trans-
formation du régime de nos établissements. Il n'y a pas sans elles de vie
de famille, surtout pour les plus jeunes élèves. C'est au proviseur à
6.S LA SCIENCE SOCIALE.
ménager, par des transitions nécessaires, le passage du système ac-
tuel au système nouveau, vn tenant compte des obstacles que le nom-
bre des élèves, la disposition des bâtiments, les vieilles traditions
peuvent créer. On échouera si l'on veut faire quelque chose d'ahsolu et
d'uniforme. L'autonomie a l'avanlnije d'une ijrande souplesse, d'une
facilité d'adaptation progressive. Elle a un autre avantage, c'est qu'elle
crée des habitudes d'esprit, un viilieu favorable au développement des
énergies individuelles.
<■ Qu'on laisse donc les proviseurs libres de faire les règlements
intérieurs, sous le contrôle des recteurs, d'accomplir à leur guise les
changements nécessaires. Plus ils se sentiront sûrs d'eux-mêmes et
de leurs collaborateurs, plus ils s'enhardiront îi abandnnner les an-
riens procédés de discipline, à avoir confiance dans l'efficacité des mé-
tliodes d'éducation fondées sur la liberté et le développement de la
personnalité morale de l'enfant. 11 s'agit, comme vous l'avez si bien
<lit, de « former des éducateurs ». Cela ne peut pas s'improviser. Ni
l'on songe que ces questions d'éducation étaient à peine discutées, il g
a quelques années, et si l'on mesure l'importance qu'elles ont prise et
le travail qui s'est fait dans les esprits, on ne saurait douter que l'évo-
Intinn commencée ne s'achève assez rapidement, pourvu qu'on ne la
gêne pas par des dispositions d'ensemble prématurées ou maladroites.
« 11 y a pourtant deux points sur lesquels une mesure générale
doit être prise immédiatement. L'organisation de l'éducation j)hgsique
se lie à la réduction de la durée des heures de travail intellectuel. On
a tout dit sin- la nécessité de faire une part plus importante aux jeux
de force et d'adresse, à la marche, à l'escrime, à léquitation, aux tra-
vaux manuels. Nous n'avons rien à ajouter non plus à ce que nous
avons dit de ce système un peu barlian* <ini tient îles enfants de moins
de seize ans enfermés et assis devant une table |)endant tlix heures
et demie. La commission pense (jue huit heures doivent suffire et
qu'au-dessous de ilouze ans, c'est assez de six heures de classe et d'étude.
< Vous avez, monsieur le ministre, donné votre adhésion ù l'en-
semble des itlées et des propositions de la commission. Vous vous
êtes réservé, dans un sentiment de prudence auquel nous nous som-
mes associés, la faculté de procéder par des essais successifs, de ne pas
étendre la réforme d'un seul coup à tous les lycées. Cela est tout A
fait raisonnable. Les proviseurs n'ont pas été choisis en vue de l'ap-
plication de ces projets. Ils ne sont pas tous en état d'en accepter
immédiatement la responsabilité. L'important est que, là où l'on mettra
en vigueur le ntniveau régime, on procède résolument et sans ces demi-
mesures qui tuent les réformes en les empêchant de se développer. On
ne peut concilier avec l'autonomie et les habitudes d'esprit qu'elle doit
LE MOUVEMENT SOCIAL. 4G9
Ci'éer la centralhation et les mœurs toutes différentes; qui e]} sont ht
conséquence. Jl faut choisir entre deux systèmes. Le rapport de la com-
mission que vous avez instituée pour étudier les changements à in-
troduire dans la comptabilité des lycées nous a fait craindre qu'on ne
cherchât à restreindre la réforme, à l'énerver dans lapplication,
à la réduire à de simples apparences. Ce serait un avortement après
beaucoup d'autres. Vous avez bien voulu nous donner l'assurance
que vous tiendrez la main à ce que, partout où l'autonomie sera ap-
pliquée, elle le soit dans le sens le plus large et avec toute l'extension
que la commission de l'enseignement propose de lui donner... »
Il suffit de lire ce qui précède pour se convaincre de lintluence
exercée, dans ce qu'on appelle les « sphères politiques », parla créa-
tion de l'École des Roches, c'est-à-dire, en définitive, par la science
sociale.
Nous sommes de ceux qu'on peut citer rarement, mais que l'on
imite à la longue, consciemment ou non. Du reste, il n'en est pas
des idées lancées dans le public comme des brevets d'invention. On
ne peut s'approprier ceux-ci, mais tout le monde profite de celles-là.
Nous ne nous en plaignons pas. Au contraire. Entre autres idées qui
heurtent de front toutes nos vieilles traditions administratives, notons
celle de[faire une réforme par « essais successifs », avant de tout en-
gager et sans attendre que tout puisse évoluer ; et, celle, plus nou-
velle encore, de ne pas faire, dans ces essais, de demi-essais : « L'im-
portant est qu'on procède résolument et sans ces demi-mesures qui
tuent les réformes... Il faut choisir entre deux systèmes. »
Inconvénients de l'internat, avantages de la vie de famille, incom-
modité des lycées-casernes, routine et paralysie résultant de ia cen-
tralisation, nécessité d'établir un lien social entre la maison d'édu-
cation et la région qu'elle dessert, rôle bienfaisant de la femme,
utilité de l'autonomie, utilité des exercices physiques, devoir de dé-
velopper la personnalité morale chez l'enfant : toutes ces vérités, qui
ne sont pas neuves pour nous, sont presque neuves, au moins prati-
quement, pour les représentants de la pédagogie officielle. Il en est
qui, sans doute. «< sont dans l'air » depuis quelque temps; mais autre
chose est de prêcher, autre chose de réaliser l'idéal que l'on prêche.
En fait, l'Université est encore fort en retard, sauf çà et là en quel-
ques établissements, sur tous les beaux plans que ces dernières an-
nées ont vu éclore. Les doléances de M. Ribot en font foi.
Ajoutons que les réformateurs vont se trouver aux prises avec la
redoutable question des maîtres répétiteurs. M. Ribot voudrait voir
relever la situation de ceux-ci, pour relever par contre-coup leur près-
i"0 LA SCIENCE SOCIALE.
lige et leur permettre d'être de véritables éducateurs. Mais la pre-
mière condition requise pour moraliser autrui, cest de se moraliser
soi-même, et la moralité ne se décrète pas par mesure administrative.
Il y a là une dif'liculté sérieuse, que des désordres récents ont mis
dans tout son jour.
Mais continuons nos citations.
DEIXIKME P.VRTIE
Réforme des plans d'études, des programmes et
du baccalauréat.
<> J'ai hâte d'arriver à l'examen des plans d'études proposés parle
conseil supérieur de l'instruction publique. Sa tâche était difficile. On
a souvent revisé les programmes, sans réussir à satisfaire aux be-
soins d'une société qui se transforme rapidement. L'enseignement
spécial, œuvre de V. Duruy, a été trop tôt détourné de sa destination
primitive. Sa place est restée vide dans nos lycées et dans nos col-
lèges. C'est un des points que l'enquête a fait ressortir avec le plus
d'évidence. La création de l'enseignement moderne a répondu au
besoin qu'on éprouve partout d'élargir les cadres de l'ancien ensei-
gnement classique. S'il a beaucoup d'adversaires, cela tient à plu-
sieurs causes; mis en antagonisme, des sa naissance, avec l'enseigne-
ment classique, quoique placé dans des conditions d'inégalité, il a
naturellement contre lui tous ceux qui considèrent l'étude des langues
anciennes comme le fondement nécessaire de toute éducation libé-
rale. Il rencontre, d'autre part, un sentiment de défiance plus que de
faveur dans l'ancienne et très nombreuse clientèle de l'enseignement
spécial à qui conviendrait mieux un enseignement plus court, plus
souple, tourné plutôt vers les carrières industrielles, agricoles, com-
merciales que vers les grandes écoles et les fonctions où mène le bac-
calauréat. Quant à l'enseignement classique, il est inquiet de son
avenir; d ne peut se résoudre ni à s'ouvrir aussi largement qu'il le
faudrait aux idées et aux l)esoins nouveaux ni â s'enfermer dans ses
anciennes traditions. On a essayé de la bifurcation sous diverses
formes, puis on est revenu à l'unité des études classiques. On cherche
aujourd'hui, de nouveau, à diversifier les programmes. L'enquête a
montré, en eiïfît, à quel point les éludes scientifiques ont été sacri-
liéesà ce besoin factice d'unité qui (>sl un défaut de l'esprit classique.
Le péril a paru si évident que iiersonne ne peut plus le contester.
Lo'i iitrlliodcs trop hntrs de rnisrif/ninnrnl tics lani/urs atirifluncs, le
nuirccllcmenf des éludes, lu .surrluo-ge dr,s pnxj ranimes, l'abus des cu-
liosilt's fjraiinnalicales ont èlr l'ijalruienl mis eu lumière.
LE MOIVFMRNT SOCIAL. i7l
«< Mais s'il est une vue générale qui se dégage avec netteté de l'en-
quête, c'est que l'enselythniienl serondairt' laiit l'ntiev thnl s'adnitlrr
davanluge à un étal social Unit diffrront de ce qu'il était aulrofois. La
clientèle de l'enseignement secondaire s'est étendue et, en même
temps, elle est devenue plus exigeante. Non seulement l'enseigne-
ment doit être i)lus souple, plus varié dans ses moyens : il doit en
outre être organisé de telle sorte qu'on puisse, au gré des vocations
et des nécessités sociales, y entrer plus tard qu'autrefois, en sortir
plus tôt et passer aisément d'une branche d'enseignement à une
autre. On ne peut faire une œuvre durable, dans la revision des plans
d'études, qu'en tenant couîpte de cette double exigence.
w Le conseil supérieur a parfaitement compris qu'il fallait donner
à l'enseignement classique plus de souplesse. Il propose de faire, en
réalité, deux cycles, l'un de quatre années, de la sixième à la troi-
sième, et l'autre de trois années, de la seconde à la philosophie.
Dans le premier cycle les études sont communes à tous les élèves et
ne difTèrent guère de ce qu'elles sont aujourd'hui. Les élèves ont à
choisir, dans le second cycle, entre le grec, un cours complémentaire
de langues vivantes ou un cours plus développé de sciences.
« Nous avons demandé que le premier «ycle fiU plus court d'une
année. Vous en savez la raison, monsieur le ministre. C'est vous-
même qui avez émis l'avis — conforme à celui de la commission —
que « les études secondaires doivent avoir pour f'ond>'ment de fortes
études primaires ». Or, à quel âge ces études primaires sont-elles
terminées? C'est seulement vers douze ans. Six années d'études clas-
siques, y compris une année de philosophie, conduisent l'élève jus-
qu'à dix-huit ans. N'est-ce pas l'âge où il sort aujourd'hui du lycée?
Vous devez donc, semble-t-il, pour être d'accord avec vous-même,
appuyer notre proposition. Si vous ne le faites pas, c'est parce que
vous ne voulez pas différer dune année le commencement des études
de latin. Vous sacrifiez — pardonnez-moi le mot — au préjugé qu'on
ne saurait apprendre trop tût les langues anciennes. Nous pensons
au contraire qu'on ferait des progrès plus rapides si l'on n'abordait
l'étude du latin qu'après s'être mis solidement en jjossession de la lan-
gue française et des premiers éléments d'une langue étrangère, qu'il
vaut mieux ne pas mêler trop d'études diverses et qu'un cycle de trois
années doit, de l'avis des hommes les plus compétents, suffire pour
apprendre les éléments du latin. Rappelez-vous ce c/u'ont écrit, à ce
sujet, les maîtres de Port-Royal, Bossuet, Tallegrand et Mirabeau, et,
de nos jours, J.-S. Mill, pour ne pas citer d'autres noms .
u Mais il faut renoncer à ce que j'appelais tout à l'heure les mé-
thodes lentes oîi la grammaire et les exercices écrits tiennent trop
4T2 LA SCIENCE SOCIALE.
de place. On n'apprend plus aujourd'hui le latin pour le parler ni
pour l'écrire, mais surtout pour se mettre en état de lire les au-
teurs. Il n'est pas excessif de demander qu'en trois ans un élève
soit capable de lire couramment César, Cicéron ou Tite-Live. Si trop
peu d'élèves peuvent le faire, même après six ans, c'est qu'on perd
beaucoup de temps et qu'on oblige les enfants à passer chaque
année des mains d'un maître dans celle d'un autre maître. Cela
est-il raisonnable?...
« Vous avez annoncé aussi la résolution de réduire à une heure
la durée des classes. Cette modeste réforme choquera les habitudes
et soulèvera peut-être quelques réclamations. Hllle n'en est pas moins
nécessaire. Nos classes sont trop longues; elles fatiguent l'atten-
tion des élèves et entraînent un certain gaspillage de temps. Deux
classes d'une heure^ séparées par une courte récréation, valent plus
(/ti'une classe de deux heures. C'est un point éclairci par Vexpérience
des pays éiraurjers...
« La part des langues virantes est presque douldée dans le premier
ojcle de renseignement classique. Au lieu de trois heures par semaine,
les élèves auront cinq heures de cours en sixième et en cinquième ;
quatre heures, au lieu d» deux, en quatrième et en troisième. La
commission ne peut que vous féliciter de cette innovation. KUe
fait toutefois remarquer que les projets préparés par la section per-
manente du conseil supérieur ne tiennent aucun compte de la dé-
cision prise par vous, sur hi demande de lacommision de l'enseigne-
ment, àQ substituer des cours gradués de langues rivantes au sgsfènie
de la répartition par classes. Fn dehors de toutes les raisons que
nous avons données, laissez-moi vous faire remarquer quelle facilité
l'institution de cours gradués donnera aux élèves dispensés de l'é-
tude du grec pour aborder, dansle premier cycle, l'étude d'une seconde
hingue vivante. N'est-il pas contraire au Imn sens que des élèves, ca-
pables de marcher rapidement, soient (dtligés de se traîner pendant
ipinire ans du même ])as que leurs camarades moins agiles et vuiins
bien équipés? Saerifieca-t-tm toujours l'intérêt des élèces à notre ma-
nie d uni foriuilé?
i> Dans l'organisation d(>s ('ludcs du ju-einier (•vc[(>, on ne doit
pas perdre un seul instant de vue que beaucoup d'élèves quittent,
après quatre années, le lycée ou le collège. Ces élèves étaient au-
Irefois, ils sont encore aujourd'hui sacriliés, traités connue des
transfuges. On n'a rien vonhi faire qui put les encourager à bri-
ser le cercle traditionnel des études classiques. Cela eût semblé une
atteinte à l'intérél et à In dignilé decesétuiles. Combien les idées ont
changé -ur ce point !
LE MOUVEMENT SOCIAL. M'A
« Oti cniisidcrt' aujunrd liiii ^y»*; l'inlcirt des éladr^: rlassii/iirs i:st^
au contraire, de ne pas relenir contre leur f/ré des élèves «fui ne font
^IH alourdir In marrhe de l'enseignement. La société a intérêt à ce
que, suivant la forte expression dont vous vous êtes servi, ■■ au-
cun élève ne soit prisonnier des classifications initiales >. .1 i/ninze
ou seize ans, an jeune lunnuie peut avoir appris assez de latin, d>-
français, d' anglais ou d'allemand, d'histoire, de géographie, de sciences
mathématiipies ou naturelles et de dessin pour entrer dans une école
de commerce ou d'industrie, pour se lancer dans l'apprentissage pra-
tiipie des affaires ou s'en aller à Vétranger. Vous avez pu remar-
quer, monsieur le ministre, avec quel soin on a tout combiné, dans
les programmes allemands, pour que ce jeune homme emporte
un ensemble aussi complet que possible de connaissances... Chez
nous, on apprend, pour nv plus revenir, l'iiistoire des peu-
ples de l'Orient en sixième, puis l'histoire de Grèce et celle de
Rome. On s'attarde, pendant des années, dans l'histoire obscure du
moyen âge et de l'époque qui a précédé les temps modernes.
N'est-il pas préférable d'enseigner aux enfants , comme en Alle-
magne, dans le premier cycle, les grands faits, les dates essen-
tielles, en passant rapidement sur tout le moyen âge, de façon
qu'après la troisième un élève ait parcouru le champ tout entier?
On reprend, dans les classes supérieures, les diverses périodes en
se plaçant à un point de vue plus philosophique, en montrant l'in-
fluence que cliacune des grandes époques a eue sur le développe-
ment de la civilisation moderne... »
M. Ribot parle ensuite d'un examen de passage ayant pour but de
constater si les élèves sont aptes à passer dans le cycle supérieur
des études. Il poursuit :
u Cet examen subi avec succès, le cycle supérieur s'ouvre de-
vant les élèves. Le conseil supérieur de l'instruction publique pro-
pose, comme je l'ai dit, de leur donner ici l'option entre le grec,
les langues étrangères apprises plus à fond et un cours développé
de sciences... On peut craindre que la création dune section de
latin et de langues vivantes n'entraîne la désertion de l'étude du
grec. La commission du conseil supérieur ne s'est décidée qu'à la
majorité d'une voix à émettre un avis favorable à cette création...
« Elle insiste pour que les élèves de la section des langues vivantes
puissent, grâce à l'institution de cours gradués, apprendre, s'ils sont
en état de le faire, deux langues vivantes. Les programmes qu'on
a préparés ne leur réservent que trois heures par semaine, pen-
dant deux années, pour l'étude facultative d'une seconde langue
étrangère, tandis qu'on donne cinq heures par semaine à la langue
47 4 LA SCIENCE SOCIALE.
(Hrangère que les élèves ont eu le temps d'apprendre à fond de-
puis la classe de huitième jusqu'à la fin de la troisième. Qu'on con-
sacre trois heures par semaine à un cours supérieur où la langue
et la littérature étrangères seront étudiées, moins en vue de l'usage
courant que de la formation de l'esprit et de Tacquisition de connais-
sances plus étendues sur le caractère, les mœurs, les institutions,
le développement économique des pays étrangers, cela peut être
excellent. Mais qu'on lu; ])rii'o pas les élèves des moijens pratiques
d'acquérir hi possession d'une seconde langue qui leur sera infiniment
précieuse! ...
« Dans le plan adopté par le conseil supérieur, les élèves de la
section scientifique sont obligés de suivre les mêmes cours de la-
tin que les élèves de la section gréco-latine. .Nous touchons ici à
une question d'une importance capitale. Pourquoi, avons-nous de-
mandé, forcc-t-on les élèves qui se préparent aux carrières scien-
tifiques à préférer l'étude du latin à une étude plus approfondie
des langues vivantes? C'est une illusion de croire que ces élèves
suivront les classes de latin avec le même zèle et le même profit
que leurs camarades de la section littéraire. On retombe dans les
inconvénients de l'ancienne bifurcation, quoiqu'on ait la prél^en-
tion d'assujettir les uns et les autres aux mêmes épreuves linales.
Mais, alors même que ces élèves ne seraient pas un poids mort dans
les classes de latin, de quel droit sacrifie-t-on leurs préférences
pour les langues vivantes à une vue purement théorique sur la
prééminence de l'étude du latin pour la formation générale de l'es-
prit?
« Ce qui, de nos jours, donne à l'enseignement secondaire K>
caractère d'un enseignement classique, dans le sens large du mot,
c'est-jï-dire d'un enseignement propre à former une élite, ce n'est
pas la connaissance de telle ou telle langue ancienne, c'est la durée
de cet enseignement, ce sont ses méthodes, c'est l'esprit tout en-
tier dans le(iuel il est dirigé. L'empereur d'.Mlemagne a traduit
ces disi)Ositions nouvelles dans son rescrit du :26 novembre iWO,
endisantquo l'enseignement des gymnases, celui des réalgymnaseset
celui des écoles réaies supérieures sont, au point de vue de la culture
générale de l'esprit, des enseignements équivalents. Serions-nous
devancés par l'.Mlemagne dans celte évolution do l'ancienne concep-
tion de l'unité des études secondaires?
« Vous avez bien voulu reconnaître la force de ces raisons. Los
élèves de la section scientitique suivront, ;\lour gré, les cours de latin
ou les cours plus développés de langues vivantes. Ils apporteront
dans ces éludes l'ardeur qui naît d'un choix volontaire et rélléchi...
LE MOL'VKMRNT SOCIAL. 'u.)
« Oïl s"«'st ublig('' à inaiiiU'ilir paruUèlcnicnl à la soclion scienli-
lique de renseigncinont classitiuo une section de renseignement mo-
derne où les sciences forment aussi la base de l'enseignement et qui
aboutit, elle aussi, au baccalauréat et, par le baccalauréat, aux
grandes écoles militaires, à la Faculté des sciences et à toutes les
fonctions publiques dont renseignement moderne ouvre aujourd'hui
l'accès. On n'a pas seulement perdu l'occasion de mettre lin à un
dualisme dont les inconvénients apparaissent à tous les yeux ; on
a, du mriitf roui), fiiussr Ir C(tiacti)rii qw le cunseil supéviciii' a voulu
dotmcr à ionseiijni^mi'nt modi'iuc. On fait, de nouveau, de cel ensri-
fjnenient un second vestibule des fonctions publiques et non la pépi-
nièrv du rommerce, de rinduslvie, de l'afjricullure. F.n le replaçant
sous II' j'iidj du baccalauréat, on lui cnlrve toute la souplesse, toute
la diversité de programmes dont il a besoin pour s'adapter au.v exi-
gences des diverses professions et des différentes régions.
« La commission se félicite, monsieur le ministre, que vous soyez
d'accord avec elle. Nous avons pris acte de vos déclarations. Il est
bien entendu : 1° que les élèves de l'enseignement moderne seront
admis de plain-pied dans la section scientifique de l'enseignement
classique comme leurs camarades qui ont fait des études de latin :
2° que les programmes de la section scientilique et ceux du bacca-
lauréat seront établis de manière à donner à tous les élèves, sans
distinction d'origine, l'option entre le latin et des cours plus ap-
profondis de langues vivantes. Vous avez réservé la question de
savoir si toutes les branches du baccalauréat classique conduiront
à toutes les branches de l'enseignement supérieur. Nous l'avons
réservée nous-mêmes. Je ne vois, pour ma part, aucune raison dé-
cisive de former les portes des Facultés de médecine ni des Facultés
de droit à ceux qui joignent à une for-te culture scientifique la
connaissance des langues étrangères, celle de l'histoire et de la phi-
losophie. On se bat depuis trop longtemps autour de cette question.
Il faudra bien la trancher dans un sens conforme au mouvement
général des idées, non seulement en France, mais dans tous les
pays.
« Qu'on ne s'imagine pas que ce sera la perte ou le commence-
ment de la décadence des études supérieures. J'ai montré ailleurs
qu'on peut être plus sévère qu'aujourd'hui à l'entrée des Facultés,
en n'exigeant pas seulement une moyenne générale à l'examen final
des études secondaires, mais encore une note plus élevée sur les
matières dont la connaissance est le plus nécessaire aux futurs étu-
diants des diverses Facultés. Comprend-on, par exemple, qu'on
puisse entrer à la Faculté de droit sans savoir presque un mot d'his-
476 LA SCIENCE SOCIALE.
loire ou de philosophie, comme on entrait naguère à la Faculté
de médecine sans rien connaître ou à peu près des mathématiques
et des sciences physiques ou naturelles? C'est dans cette voie qu'on
peut trouver de nouvelles garanties contre l'envahissement des étu-
des supérieures par des jeunes gens qui n'ont reçu qu'une instruc-
tion hâtive et superlicielle...
« Pour les programmes, on a tout intérêt à ne pas les tracer d'une
manière trop rigide, à laisser aux établissements le soin de proposer
les cadres d'enseignement qui répondent le mieux aux nécessités
et aux ressources locales. C'est entreprendre une tâche impossible que
de vouloir tout mettre sous le même niveau. Dans les programmes
assouplis et diversifiés suivant les régions et les établissements,
nous sommes d'avis de faire une large part aux vocations indivi-
duelles. Un futur agriculteur n'a pas les mêmes besoins qu'un
futur commerçant. La connaissance des langues étrangères, indis-
pensable au commerçant, est moins utile à l'agriculteur qu'un cours
de chimie ou de physique. N'ayons pas la prétention d'imposer à
tous les mêmes éludes.
« Laissons aussi chaque établissement libre de créer ou de ne pas
créer un cycle supérieur de deux années. La section permanente nous
paraît avoir vu juste sur ce point. L'enseignement qu'il s'agit d'orga-
niser n'aura de véritable utilitéque s'il'a un caraclêrequi lui soit pro-
pre, s'il ne fait pas double emploi avec l'enseignement classique. Peut-
être vaut-il mieux qu'au sortir du premier cycle une partie des élèves
aillent chercher le complément de leurs études dans des écoles plus
spécialement adaptées à leurs besoins, ayant des ressources qu'on
ne peut trouver dans tous les établissements. Surloul //as dr hac-
calriurcal nu Irrmc de ces éludes : il leur ulerail toute liberté de se
développer d'une mmiièro originale et de se plier aux exigences des
diverses régions
« La revision des programmes compreiul naturellement celle du
mode d'enseignement des langues vivantes. Les instructions pré-
parées par la section permanente ont reçu l'entière approbation de
la commission. KUes s'inspirent des considérations qui ont été dé-
veloppées dans le rapport général de la commission, ù la suite des
critiques présentées par les chambres de commerce et par la plu-
part des déposants. »< Si l'étude des langues anciennes, esl-il dit
en tête de ces instructions, a pour objet essentiel une certaine cul-
ture de l'esprit, les langues vivantes sont enseignées surtout en
vue de l'usage. Le but que devra se proposer renseignement des
langues vivantes au cours des études secondaires sera donc de
donner à l'élève la possession réelle et eirective de cette langue. •
LE MOUVEMENT SOCIAL. '(-77
Nous souhaitons que les professeurs n'oublient pas cette sage
recommandai ion.
(( Quant au haccalaurhit, la roinmission regrette que vous n'ayez
pu rous rrsoudrr à b' leinplarcr par un simple diplôme d\;tudes
secondaires. Question de mots, a-t-on dit. Oui, sans doute; mais il
n'est pas indifïérent d'adapter les mots à la réalité des choses. Plus
le baccalauréat se rapprochera de l'idée que nous nous en sommes
faite, d'un certificat d'études contrôlé par des épreuves publiques,
mieux cela vaudra... »
Dans cette partie encore, M. Ribot s'inspire de l'École des Roches.
Les commissaires qui (>ssayent de débrouiller le plan d'études des ly-
cées ont lu V Education nouvelle de M. Demolins et en font leur profit
autant qu'ils peuvent le faire. En fait, ils se trouvent aux prises avec
la fameuse question du baccalauréat et celle des divers ordres d'en-
seignements, qui sont un peu, comme on dit vulgairement, « la bou-
teille à l'encre ».
Tout cela prouve que la science sociale fait son chemin. Maintenant,
signalons un point noir. Plusieurs des réformes préconisées par
M. Ribot et ses collaborateurs se traduisent par de nouvelles charges
budgétaires : fondations de lycées, augmentations d'appointements,
créations de fonctionnaires nouveaux. On ne parle pas de compenser
cela par des réductions de dépenses opérées d'un autre ccHé. Pour-
tant, à mesure que de nouveaux organismes apparaissent, d'autres
devraient disparaître, et les économies devraient donner la réplique
aux aggravations de dépenses.
Autre réflexion. La lettre de M. Ribot produira-t-elle, immédiate-
ment du moins, un grand efl'et? Nous en doutons. Les politiciens n'en-
visagent guère les questions d'enseignement que sous l'angle de leurs
passions antilibérales. Ils cherchent plutôt à supprimer les établis-'
sements qui leur déplaisent qu'à améliorer ceux qui leur plaisent,
et c'est ce qui risque de retarder, longtemps encore, les transfor-
mations dont l'esquisse vient d'être si laborieusement tracée.
H. B.
III. — L'ASSURANCE MUTUELLE CONTRE LES ACCIDENTS
Un de nos amis nous communique les réflexions suivantes, relati-
ves aux résultats qu'a donnés, depuis trois ans et demi qu'elle est en
vigueur, la loi sur l'assurance contre les accidents.
« La loi du 9 avril 1898 n'a pas inauguré en France le système de
l'assurance accident. Il était pratiqué déjà par des com.pagnies. Cel-
T. XXXII. 32
478 LA SCIENCE SOCIALE.
les-ci, envisageant la loi nouvelle avec toute la perspicacité dun
épicier de village, crurent quelle allait leur permettre de tondre
impitoyablement les assujettis, pour le plus grand profit de leurs
actionnaires. Elles portèrent leurs primes à un taux excessif, que
beaucoup de patrons subirent avec une passivité moutonnière.
« Par bonheur, il se trouva un homme d'expérience et d'initiative,
ancien fabricant, M. G. Jouanny, qui mêlé activement au mouvement
syndical, connaissait bien la situation. Il lança l'idée d'une associa-
lion mutuelle, en étudia le projet et le fit accepter par un certain
nombre de présidents de chambres syndicales. Peu après, la Mutua-
tili; industrielle était fondée. Aujourd'hui, par un mécanisme ingé-
nieux et simple, elle oflre aux chefs d'industrie un moyen d'assu-
rance à taux très modéré. Déjà son premier exercice s'est clos dans
les conditions les plus satisfaisantes; elle assure actuellement pour
environ cent millions de salaires. Mais ce n'est pas tout. Cette concur-
rence inattendue et triomphante a fait baisser pavillon aux compa-
gnies. Elles ont réduit leurs tarifs au-dessous de la limite raison-
nable, dans l'espoir d'étrangler la Mutuelle, mais le seul résultai de
cette man(euvre a été de leur faire perdre de fortes sommes, .\insi la
Mutuelle, dût-elle même rester ce qu'elle est, sans accroissement,
jouerait encore le rôle capital de modérateur au profil de tous les
assujettis ù la loi de 18i)8. Voilà ce que peut faire une initiative intel-
ligente, active et prompte.
« Il se trouve donc que le cabinet actuel a résolu la question de
l'assurance ouvrière contre les accidents du travail, non pas dans le
sens socialiste, c'est-à-dire au profit de l'Étal, mais bien dans le sens
libéral, à l'avantage de l'initiative privée. L'aventure est piquante, et
tout à l'honneur des hommes qui ont lutté pour obtenir ce résultat.
Ils ont fait là une œuvre forte et essentiellement patriotique, qui no
manquera pas de porter de bons fruits. »
!.. P.
IV. — A TRAVERS LES FAITS RECENTS
En France.
En France. - l.'ajiiurncmonl «le la Rrrvpsonéralo. — l.a nouvelle Rourse du Tra\riil. —
Les syiiilicals i\v feinnicsà l.yon. — Lno sl;itislii|no erimiiielle.
Dans les colonies. I.a crise des concessions au Congo français. — L'exagération des
(lepiMises en Indo-Cliine.
A l'étranger. — Le congrès de la pelite bourgeoisie à Namur. — Le conllit franco-turc et
notre prestige en Orient.— Le président Koosewell et les nègres.
La grève générale est écartée, au moins pour \o moment. Les
LE MOUVEMENT SOCIAL. Hl)
mineurs avaient posé leurs conditions, et déclaré que, si le gou-
vernement ne les réalisait pas, ils se mettraient tous en grève au
1" novembre. Le 1'' iiovenibre est arrivé et les mineurs ne se sont
pas mis en grève. Il fallait s'attendre à ce retour un peu brutal vers
le bon sens. La décision que la politique avait fait prendre, la
politique la fait casser. Les chefs du mouvement socialiste, ii quel-
ques exceptions près, sont embrigadés dans un parti qui juge inop-
portun les désordres préconisés jadis. Ils ont fait sentir leur volonté,
et les désordres ont été renvoyés à des temps meilleurs. Des fusils,
achetés en vue des émeutes possibles, ont été remis aux autorités,
liref, l'avortemenl ne pouvait être plus manifeste.
Un spectacle curieux a été oflert, à cette occasion, par les jour-
naux révolutionnaires, ceux qui montrent le plus d'ardeur, ordinai-
rement, à organiser et à encourager les grèves. Ces journaux ont
tenu un langage calme, posé, faisant ressortir les inconvénients des
grèves, salaires perdus, dépense d'ellorts inutiles, etc. On aurait
presque dit des économistes bourgeois.
Du reste, le résultat est heureux, et l'événement a prouvé une
fois de plus que les hommes de désordre, une fois parvenus aux
hautes situations d'où ils ont chassé les hommes d'ordre, n'ont rien
de plus pressé que de maintenir l'ordre à leur tour. Seulement, à ce
jeu, leur intluence peut s'user et leur prestige recevoir quelques
chocs. Mais c'est leur afl'aire, et les embarras où les jettent des
aventures semblables est la rançon de la chance qu'ils ont eue de
conquérir le pouvoir.
Pendant ce temps, on peut voir s'accentuer chez certains ou-
vriers, contre les menées socialistes, ce mouvement de réaction qui
s'était fait jour, dernièrement encore, dans l'organisation des « Syn-
dicats Jaunes » de Montceau-les-Mines et du Creusot.
Une bourse du Travail Indépendante vient de s'ouvrir à Paris, 6,
rue des Vertus, dans une maison neuve dont elle occupe trois
étages. Mais, cette fois, les journaux et les hommes politiques offi-
ciellement dévoués à la cause démocratique se sont abstenus de parler
de cette création, qui intéressait pourtant à bon droit leur clientèle.
C'est que les syndicats ouvriers qui viennent de s'installer rue
des Vertus ne sont autres que ceux que la commission de la Bourse
du Travail a chassés le mois dernier, parce qu'ils s'étaient permis
de demander des subventions au conseil municipal de Paris, mis
actuellement à l'index dans le parti socialiste.
Sur soixante-deux syndicats « excommuniés », cinquante-cinq
480 LA SCIENCE SOCIALE.
ont adhéré au nouveau groupement, qui coijiprend en outre cent
cinquante autres syndicats, tant à Paris qu'en province.
M. Paul Lanoir, secrétaire général de la nouvelle Bourse du Tra-
vail, a été interrogé par un journaliste. Nous rapportons une partie
du dialogue :
(( — En quoi vous différenciez-vous de la Confédération générale
(lu Travail, qui, si je ne me trompe, renferme un nombre de syn-
dicats inférieur au vôtre?
« — Kn ce que nous sommes un groupement professionnel et non
pas politique? Notre but n'est pas de pousser quelques individualités
à la Chambre, mais d'améliorer le sort des travailleurs, dans les con-
ditions possibles. Nous ne sommes ni des utopistes, ni des révolu-
tionnaires.
« Ce n'est pas que nous abdiquions ce que nous regardons
comme nos droits, mais nous croyons mii'ux utiliser la loi de 188i
sur l'organisation syndicale en essayant de nous entendre avec les
patrons. Si nous avons besoin d'eux, eux aussi ont besoin de nous.
Ne vaut-il dont pas mieux vivre en bon accord, en se faisant les
uns aux autres les concessions indispensables? Capital et travail
n'ont qu'à gagnera ce rapprochement.
« Si les patrons se montraient injustes envers nous, s'ils ne nous
accordaient pas des réformes nécessaires, nous serions obligés de
prendre des mesures de coercition, d'aller même jusqu'à la grève.
Mais c'est là une arme terrible, dont on ne doit se servir qu'à la
dernière extrémité et pour des raisons graves, au lieu de les
brandir à chaque instant, comme le fait la Confédération générale
du Travail !
u Autrefois, l'ouvrier qui ne voulait pas rester isolé n'avait devant
lui que le syndicat révolutionnaire; à présent, il aura à choisir entre
les honnêtes gens, les travailleurs... et les autres! »
A la nouvelle Bourse du Travail, les fonctions de secrétaires de syn-
dicats seront gratuites et ne pourront être remplies que par des
ouvriers ou employés vivant de leur travail.
l'n ouvrier viendra-t-il chercher du travail? Le secrétaire du syn-
dicat de sa profession trouvera cette demande le soir sur son bu-
reau. Les règlements l'obligent à y réi)ondre le soir même, en
donnant une liste des maisons où le postulant pcMit se présenter.
Si dans les quatre jours le syndicat n'a pu procurer du travail à
l'ouvrier en chômage, l'administration de la Bour.se se charge alors
de l'ouvrier et tâche de lui procurer du travail dans une profession
similaire; en attendant, elle lui fournit un secours d'un franc cin-
quante par jour.
LE MOL'VEMENT SOCIAL. 481
Kn outre, la Hourse du Travail possède une Caisse de prêts gra-
tuits cl de secours en cas de maladie.
Les compagnies de chemins de fer, les usines métallurgiques,
les administrations des grands magasins et des forges et chantiers
ont promis d'accueillir avec bienveillance toute demande d'em-
baucliage formulée au nom de la Bourse Indépendante.
Une autre fondation à signaler est celle de trois syndicats de
femmes créés à Lyon, à la suite d'une campagne conduite par une
personne énergique, M"° Rochebillard.
Ces trois syndicats sont les suivants : Syndicat des dames em-
ployées de commerce; Syndical des ouvrières de l'aiguille et de l'ha-
billement et professions similaires; enfin. Syndicat de la soie,
réunissant les ourdisseuses, dévideuses, etc.
Des cours professionnels ont été organisés dans les principaux
quartiers de Lyon et sont aujourd'hui fréquentés par environ 700
jeunes Mlles ou femmes, sous la dire<;tion de plus de 00 profes-
seurs.
Ces résultats sont remarquables, car on sait que, jusqu'à pré-
sent, il a été assez difficile de réunir les femmes en syndicats, sur-
tout les ouvrières de l'aiguille.
Dans une cérémonie récente, à laquelle assistaient un grand
nombre de sommités lyonnaises, M"' Rochebillard a lu un rapport
d'où nous extrayons ce passage :
« Actuellement, tout va au peuple, et le champ de manœuvres,
pour les hommes comme pour les femmes, c'est le travail. Que
nous le voulions ou non. il nous faut reconnaître que le travail
envisagé dans son ensemble est arrivé à une de ces époques so-
lennelles où la prospérité même a quelque chose de mélancolique,
puisque, à côté de la force humaine, tout d'un coup pour ainsi dire,
une force brutale mais superbe s'est dressée : la force de la machine.
« L'ouvrière a été saisie dans l'engrenage et voilà comment nous
avons assisté au triste exode de la femme à l'usine. Nous avons
conscience qu'une évolution progressive de l'organisation sociale
peut seule remettre complètement les choses en ordre ; mais il ap-
partient aux intéressées de provoquer cette marche en avant et de
ne pas s'isoler complètement au service de la machine, loin du
foyer domestique, ce royaume préparé à la femme de toute éternité. »
M"'' Rochebillard a rappelé quelles furent les difficultés du début
et remercié ensuite tous ceux et celles qui l'avaient aidée dans sa
tâche.
i82 LA SCIENCE SOCIALE.
« Nous estimons, a-t-elle dit, qu'il importe que, la femme soit, non
seulement dans la famille une conseillère aimée, mais qu'elle soit
capable de remplir sa mission toute d'énergie et de dévouement. »
M"* Rochebillard a signalé tous les progrès accomplis depuis la
création des cours, aujourd'hui au nombre de soixante.
« Nous n'ambitionnons nullement, a-t-elle ajouté, la place des
hommes, mais, comme travailleuses, nous réclamons notre droit à
la vie, mais surtout et avant tout notre part de foyer. »
Ce rapport a été vivement applaudi par l'assistance, et l'ensemble
du public a paru accueillir avec sympathie ces initiatives assez rares
encore dans le monde féminin du travail.
Parmi les considérations qui pourraient consoler les femmes de
jouer dans le mouvement syndical un rôle bien moindre que les
hommes, il faut signaler le peu de place que le sexe faible occupe
dans les statistiques criminelles à cùlé du sexe fort.
Justement, on vient de pi^)lier le relevé des crimos poursuivis eu
1809 (dernière année dont on ait dressé la statistique . La liste des
criminels comprend 3.0.J,'i hommes pour 481 femmes, ce qui prouve,
une fois de plus, l'inlluence que possède le ressort familial pour ar-
rêter l'individu sur la pente du crime.
De 18!»H à I8!»0, le nombre de crimes a augmenté de 171 (2.o-Ji au
lieu de 2.353 1. Les attentats contre la propriété se sont beaucoup plus
développés que les attentats contre les personnes. Une catégorie de
crimes qui tend à augmenter dune manière menaeante, ce sont les
incendies volontaires. Les causes de ces incendies méritent d'être en-
registr('es. Ce sont le plus .souvent des vengeances, et notamment
des vengeances de domesli<|ues ou d'ouvriers congédiés. Certaines
destructions oui pcuir inobile la (Upidilt'. (>ii lniile pour voler, ou
encore pour loucher une prime d'assurance, s'il s'agit du propre
bien de l'incendiaire. Ou signale huit inceudies ayant eu pour cause
le désir de participer aux libations olJerles à ceux (pii devaient étein-
dre le feu, et quatre incendies motivées uniquement par le désir
d'assister au spectacle de l'enibrasenu'nl. C'est IClat d'àme (|ue l'on
attribue à, Néron, et il est fâcheux de constater (pi'il a reparu de uos
jours.
Soixante pour cent des criminels sont des cêlibalaires, Irenle-
qualre pour cent des hommes mariés et six pour cent des veufs.
1) une façon générale, il \ a plus de criminels chez les hommes
isolés (|ue chez les hommes vivant en famille. La proporli«)n des
étrangers est plus forte que ne le comporterait le chiiVre total de
LE MOUVRMENT SOCIAL. i8,'{
ceux-ci. Hoaufoiip de crimes sont d'aillctiis coimiiis par des « déra-
cinés », soit étrangers, soil français, transplantés hors de leur ré-
j^ion natale. I.e commerce ibninil jilus de ci'iiiiincls (|iit' l'industrie
et Tindustrie en fournit lr(»is luis plus (|iit' r.i^ricullurc. Sur-
100. OOO agricultcHirs adultes, il y Ji ^^V^ criminels; il y en a "lli sur
100.000 industriels ou ouvriers. Xi sur 100.000 commerçants ou
employés de commerce. A noter encore, en réponse aux fameuses
déclarations sur leUct moralisateur de l'instruction en hnti ijn'ins-
fniclion, que les criminels illettrés sont cincj fois moins nombreux
que les criminels instruits, et ([iie ll.'l criminels, en 1899, avaient
reçu une instruction supérieure. La science aide à moraliser, mais
elle ne suflit pas. Ce ([ui moralise, c'est l'éducation, et dans l'é-
ducation, plus spécialement, l'enseignement pratique de la loi de
Dieu.
Dans les colonies.
Il existe une question de la « crise des concessions » coloniales au
Congo français. Cette question a donné lieu à diverses polémiques et
à de longues explications de la part des organes spéciaux. De ces
])oIémiques et de ces explications, il semble résulter ce qui suit.
Il y a trois ans environ, le gouvernement s'est hâté de découper
au Congo des tranches de territoire et de les débiter en concessions.
Des groupes de capitalistes se sont hâtés de les acquérir; mais la
plupart étaient mus par l'esprit de spéculation plutôt que par l'esprit
décolonisation. Les concessionnaires — ou tout au moins la majo-
rité d'entre eux, — n'étaient pas des colons, mais des financiers
désireux d'extraire rapidement des territoires susdits tout ce qu'ils
pourraient donner, et de 4es revendre ensuite. D'autre part, les con-
cessions étaient soumises à un « cahier des charges >> assez com-
pliqué, selon l'usage, ce qui a fait naître des conflits entre l'admi-
nistration coloniale et les concessionnaires ou leurs représentants.
D autre part encore, ces territoires étaient beaucoup mieux délimités
sur le papier que dans la réalité, et il était difficile aux concession-
naires eux-mêmes d'en reconnaître les limites. Enfin , en vertu
d'anciens traités, les étrangers conservaient le droit de passer et de
trafiquer dans ces territoires, à la condition de ne pas y faire d'éta-
blissements, condition peu exécutable et sujette à des interprétations
diverses, à cause de la distinction parfois subtile qui peut être faite
entre des établissements provisoires et des établissements défi-
nitifs.
Toutes ces causes, et peut-être d'autres encore, ont empêché les
concessions d'être mises réellement en valeur, et le Congo français.
484 LA SCIENCE SOCIALE.
à l'inverse de plusieurs autres colonies françaises, est dans une
phase de recul, alors que, naguère encore, on escomptait un
progrès.
Ce qui a manqué, en définitive, là comme ailleurs, c'est « the
rifjht inan in the right place ».
*
L'Indo-Cliine, nous l'avons dit précédemment, est au nombre des
colonies qui progressent. Les financiers, par exemple, reposent leurs
regards avec complaisance sur les derniers budgets de ce pays. Tou-
tefois, là encore, il est bon de réserver une place à la critique, ou
plulùl de mentionner une juste observation de la Quinzaine coloniale
à propos du budget des dépenses de notre Cocliinchine. .Mors que
cette colonie manque encore de bien des choses et que Touli liage
du port de Saigon est fort incomplet, on n"a pas craint de dépenser
plus d'un million pour la construction d'un théâtre dans cette ville,
et l'on a inscrit dans le budget, comme subvention annuelle à ce
théâtre, un crédit annuel de plus de deux cent mille francs. C'est
donner le pas à l'agréable sur l'utile, sacrifier le nécessaire au su-
pertlu. Nos colons de Saïgon se comportent en ceci comme bien
d'autres Français de la métropole, et donnent raison, après un
siècle et demi, au jugement du poète anglais dold Smith, (jui di-
sait que les Français consentent volontiers à faire maigre chère
toute Tannée à condition de donner une fois l'an un somptueux
repas. L'essentiel, c'est de s'amuser. La préoccupation du solide et
du confortable ne vient qu'en seconde ligne.
La même revue observe que le total des sommes consacrées à l'en-
tretien du personnel administratif est également exagéré. Cette
somme est de :2.1.{().(M)0 piastres, soit plus de cinq millions de francs.
C'est cher, d'autant plus que ni l'instruction publicjue, ni les Ira-
vaux publics, ni d'autres frais de gouvernement ne s'y trouvent
compris. Même en se résignant à payer cette somme, on pourrait,
au dire des gens compétents, en faire un meilleur emploi. On pour-
rait payer mieux certains fonctionnaires de talent, et remplacer bon
nombre d'agents européens nu\I payés par des indigènes, comme on
le fait à .lava et aux Iniles, pour certains services : douane, police,
gendarmerie. Dans ces pays, les postes inférieurs sont conliés à
des indigènes à basse solde, solidement encadrés par des Furo-
péens bi«în payés.
Le conseil est bon, mais (jiie (h'viendraienl les quémandeurs de
places, et ceux qui, en tant de circonstances, ont imprudenuMcnt
promis de les caser?
l.i: M(M VKMF.NT SOCIAL.
A l'étranger.
Un « congrès do la petite bourgeoisie » s'est tenu dernièrement à
Nanuir. Le congrès était international W y avait en tout trois étran-
gers). Il avait pour l)ut d'exprimer les doléances du petit commerce
menacé par les grands magasins et les coopératives. Les congres-
sistes avaient convo(|ué de nombreuses notabilités politiques, et pres-
que tous leurs vieux contenaient des appels à l'intervention dt;
rfital. Le salut, pour les « petits bourgeois », est dans une série de
mesures législatives ou administratives propres à protéger artili-
ciellement la petite boutique abandonnée par sa clientèle : augmen-
tation des patentes pour les grands magasins, réduction de ces pa-
tentes pour les petits, tarif de faveur sur les chemins de fer pour les
représentants du petit commerce, taxes sur les concurrents étran-
gers qui viennent faire des atVaires dans le pays. etc. Nous avons
traité, dans la dernière livraison delà Sriencr sdcitilc^ cette question
du petit magasin, et montré que, dans la crise partielh' qui frappe
le petit commerce, les magasiniers ont mieux à faire que d'invoquer
le sempiternel appui de l'État.
Le congrès a émis cependant deux vieux qui on! trait à la forma-
lion des intéressés. L'un demande lamélioration de l'enseignement
professionnel; l'autre est relatif à la ditïusion des langues moder-
nes. Mais c'est à l'Llat que les congressistes en demandent la réa-
lisation.
Notre ami M. Victor Muller, qui attire notre attention sur ces par-
ticularités du congrès de Namur, relève dans celui-ci , outre ces
appels à la providence de l'État, deux manifestations curieuses. C'est
d'abord un appel aux classes riches que l'on supplie de s'iiilèt'esser au
sort de la petite bourgeoisie. C'est ensuite la promesse donnée par
le porte-parole des intéressés que, si leur voix est entendue, « le
petit bourgeois ne cherchera plus à sortir de sa condition ». « On ne
peut avouer plus explicitement, observe M. Muller, son impuissance
il se maintenir et son manque d'initiative. »
Voici du reste, d'après la Gazette de Liège, les paroles typiques
prononcées par M. Van den Cruysen, secrétaire du syndicat des ta-
pissiers de Gand :
« Soyez loués, Messieurs, aujourd'hui. Mais vous êtes responsa-
bles de ce qui est arrivé. Vous avez trop longtemps abandonné le
petit bourgeois, comme si celui-ci ne valait pas le jockey qui .se pro-
mène sur les champs de courses bras dessus bras dessous avec les
tils de famille. Venez donc vers nous t^t trait(»z-nous comme nous
T. \XMI. 23
4Sfi LA SCIENCE SOCIALE.
avons le droit d'èlre traités, et le petit i)Oiir};eois ne cherchera plus
à sortir de sa condition. »
Voilii qui est net, ces braves gens ne demandent qu'à ne pas chan-
ger! Mais c'est qu'il faut chaug(!r, malheureuseuîent 1 changer de
formation, changer d'orientation, changer de méthode, changer de
métier quelquefois. C'est le bouleversement de toute la société qui
l'exige, et puisque, comme nous lavons vu, /'' mnnlne. des petits ma-
t/axiiis rnigmente, le salut pour les petits conmierrants consiste à se
rejeter des métiers qui ne paient pas sur ceux (jui payent, qui sont
nouveaux, qui ont de l'avenir, qui utilisent les inventions et les com-
binaisons nouvelles au lieu de s'appuyer sur la bonne petite rou-
tine d'autrefois.
C'est pour protéger notre commerce que le gouvernement français
vient d'opérer une démonstration navale dans les eaux turques.
Depuis cinq ans et plus, dans l'empire ottoman, des chrétiens sont
massacrés par les Kurdes ou même par les troupes régulières du
gouvernement. Le dernier bulletin de l'Œuvre des Écoles d'Orient
nous apprend que ces massacres n'ont pas cessé. Or, ces événements
n'ont pas eu le don de faire bouger un seul de nos vaisseaux de
guerre. Il a fallu, pour provoquer de la part des diplomates un acte
de menace, qu'un intérêt pécuniaire fût en jeu. Les belles phrases
ont donc beau couler du haut des tribunes, les questions d'intérêt
matériel, dans les rapports internationaux, continuent à passer haut
la main avant les questions d'Iuimanité.
On se rappelle les faits. Une société française, après avoir obtenu
le privilège de décharger les marchandises sur les quais de Constanti-
nople, se voit dépouiller de ses droits. Elle réclame une indemnité
et exige le remboursement de certaines avances, faites à î) % d'in-
térêt annuel. Le taux, comme on la fait remanjuer, est excessif.
Ou, du moins, il se conçoit étant donnée linsécurilê des créances en
pays ottoman. Mais, si la France intervient par les armes, l'insécu-
rité se change en sécurité, et le taux da 9 % devient franchement
usurair(\ Hu reste, on se demande oii la Turcjuie pourra ])rendre
l'argent nécessaire pour suflire à celle nouvelle saignée. Les collres
de ri-llal sont à sec. Dernièrement encore, ne parlail-on pis d'une
grève des cuisiniers du sultan. mêc()iil(Mils de ce (|m'(mi leur faisait
attendre leurs gages?
Certains publicistes ont dil <|ue noire intervention avail un but
supérieur à celui qui lui est officiellement assigné, et «piil s'agit sur-
tout (le restaurer notre anticjue prestige auprès des peuples orien-
taux, prestige considérablement ébréché depuis (HM'l(|ue temps.
LE MOUVEMENT SOCIAL. 487
Mais, si ce prestige soiifrre, cela lient à des causes sociales, cl, ces
causes, ce n'est pas en promenant des cuirassés qu'on les suppri-
mera. Il est certain que d'autres peuples. Anglais, Allemands, Amé-
ricains même, déploient en Orient une grande activité, fondent des
écoles, des liùpitanx, des missions. L'Allemagne revendique haute-
ment le droit de protéger directement ses missionnaires catholiques
sans «[ue ceux-ci aient à passer par l'intermédiaire des consuls de
France. D'autre part, des informations diverses attestent que les
mesures prises en France contre les congrégations religieuses ont
leur répercussion sur l'étal d'esprit des populations musulmanes,
parmi lesquelles les journaux se développent peu ù peu. Une tra-
duction du Jiiif-Erritut, d'Eugène Sue, circulait dernièrement en
Asie Mineure. Beaucoup de Turcs Unissent par se demander : « Pour-
quoi les Frnnrs protègent-ils chez nous ceux qu'ils proscrivent chez
eux? -> Kt cette réilexion ébranle en partie le séculaire crédit de nos
missionnaires. Tue flotte, si brillante et si redoutée quelle soil, n'a
pas en elle la vertu de changer de telles dispositions psychologiques,
et ne peut inspirer qu'une crainte passagère comme la démonstra-
tion qu'elle est chargée d'accomplir.
Une autre genre de démonstration sensationnelle, quoique paci-
fique, est celle à laquelle vient de se livrer M. Roosevelt, le nouveau
président de la confédération américaine. M. Roosevelt, contrairement
aux usages antérieurs, a reçu un nègre à sa table. Ce nègre était
M. Booker \\'ashington, fondateur du collège de Tuskegee où l'on
donne l'instruction supérieure aux jeunes gens de sa race.
Il en est résulté une vaste polémique. On s'est surtout scandalisé
dans les États du Sud, oîi régnait jadis l'esclavage. Le sénateur
Millman, de la Caroline du Sud, a, dit-on, prononcé cette phrase :
« La réception de ce nègre par le président va nous forcer à tuer
des milliers de noirs dans le Sud afin de les remettre à leur place. »
Dans le Nord, naturellement, on a été moins féroce; mais, même
là, bien des gens se sont montrés choqués. L'Américain, en général,
s'est habitué à considérer le nègre comme un être inférieur et à ne
pas frayer avec lui. On sait d'ailleurs que, lors de la guerre de
Sécession, le parti abolitionniste, représenté par les États du Nord,
avait contre les États du Sud bien d'autres griefs que la question
de l'esclavage. Parmi les gens qui ont travaillé de toutes leurs
forces à l'émancipation des nègres, il en était qui, au fond, se sou-
ciaient assez peu de ceux-ci et combattaient surtout pour une supré-
jnatie économique.
iKS LA SClK^Cl• SOCIALE.
Mais, pou à pou. les pn-jut^és semblent vouloir disparaître. .\
propos du dîner de M. Hoosevelt, on a d'ailleurs fait observer que
celui-ci avait déjà donné, en d'autres circonstances, des preuves de
son indépendance desprit, l^tant }<ouverneur de l'État de New-
Vork, il hébergea, au palais exécutif d'Albany, un baryton nègre
qui était venu donner un concert dans cette ville, et devant qui —
bien qu'on fût dans un Étal du Nord — tous les hôtels s'étaient fcr-
lués.
Du reste, il dépend beaucoup des nègres de hâter l'époque où ces
répugnances traditionnelles disparaîtront peu à peu. Si leur race
parvenait à produirt» un nombre croissant de <> sujets d'élite >•, le
contact de ceux-ci avec les blancs apprivoiserait graduellement
ceux-ci. Même dans la Caroline du Sud, on ne parlera plus de
u remettre les iu''gres à leur place » quand beaucoup d'entre eux
auront montré (jue u Iciir plafc ■■ est. en delinilivc, au milieu des
autres i> i^entkMuen »,
G. ii'AzAMr.i JA.
V. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
L'Année politique : 1900.
M. André Daniel, aliàs .Vndré Lebon, ancien ministre des Colonies
dans le cabinet Méline, vient de faire paraître le ^l'' volume de ses
Aiuit'ps jxilitiijups. Il s'agit donc d'un ouvrage faisant partie dune
série qui remonte à une date déjà fort ancienne, et, mieux que tout
grand raisonnement , la continuité de cette série prouve i-ombien
elle répond à un besoin du public. Ce nouveau volume qui embrasse
les événements de l'année l!U)Oest, comme les précédents, bourré de
faits et de renseignements utiles, et. comme les précédents aussi, il
rendra de grands services à toutes les personnes qui s'intéressent aux
choses (!(> la p(»litique.
.1. Uailuaciik.
f.r Uiroclrur livrant : Kdmond Dkmoi.inî
TYPOr.H\HUIK riKMI.N-DIOUT t.\ C. — PARIS
QUESTIONS DU JOUR
r r
LES AMICLI-S DAXS LA SOCIFJE
D'APRÈS UN LIVRE RÉCENT
Ou a (lit qii<>l([iiof()ls : u Los sourds sout tristes, les aveugles
sout gais. » Cette forniulo est évidemmeut exagérée, mais elle
procède d'une observation juste, ou plutôt elle est la résultante
liyperbolicpie d'une foule d'observations portant sur un grand
nond)re d'aveugles et sur un grand nombre de sourds. Il y
a, dans l'ensemble, plus de mélancolie chez ceux-ci que chez
ceux-là, et poui'tant, la cécité est beaucoup [)lus appréhendée
(jue la surdité. Si, entre ces deux infirmités fâcheuses, cent per-
sonnes, prises au hasard, étaient obligées de cho isir. quatre-
vingt-dix-neuf choisiraient plutôt d'être sourdes, et la centième
serait probablement un musicien.
Il y a là quelque chose de paradoxal. Mais le fait, malgré
les exceptions toujours nombreuses, n'en semble pas moins éta-
bli. La cécité est moins affligeante qu'elle n'en a l'air. Pour
nous expliquer cette bizarrerie, il faut considérer deux choses :
en premier lieu, que la vue est un sens essentiellement usur-
pateur, très apte à s'approprier des perceptions qui appartien-
nent en principe à d'autres sens, ce qui enfle démesurément
rimportance apparente du premier; en second lieu, que l'ouïe,
par le privilège qu'elle possède de transmettre la parole, cons-
titue par excellence, comme on l'a appelé, le sens social.
T. XXXII. 34
iOO LA SCIENCE SOCIALE.
Les sourds continuent, il est vrai, à se trouver en relation
avec la pensée dautrui par l'écriture et les siuiies; mais l'é-
ternel silence qui les enveloppe, l'impuissance où ils sont d'en-
tendre la parole elle-même, avec ses nuances, ses inflexions,
son à-propos, sa flexibilité merveilleuse, leur crée un « isole-
ment moral » plus réel que celui de l'aveugle. En outre, on a
()l)servé que bien des sourds, par cela même qu'ils voient par-
ler d'autres personnes sans bien comprendre le sens de leurs
discours, s'imaginent aisément (ju'on parle d'eux, et qu'on en
parle défavorablement. De là une propension à la défiance,
la({uelle influe, on le conçoit, sur leur sociabilité.
L'aveugle se défie, lui aussi, mais plutôt des choses que des
personnes, et la défiance des choses lui rend plus nécessaire
la confiance à l'égard des personnes. De là, chez ceux qui sont
bien entourés, un véritable épant)uissement de l'àme. Telle est
une des réfioxions sur les(juelles nous venons do fcrmci- le
livre publié récemment par M. Maurice de la Sizoranne : Les
Sœif7's aveugles de Saint-Paul (1).
Peu d'hommes connaissent autant les aveugles qu(» M. Mau-
rice de la Sizeranne. Aveugle lui-même, il a consacré sa for-
tune, son talent et sa vie au soulagement méthodique et
rationnel de ses compagnons d'infortune. Dans ce but, il a
fondé en 1889 l'Association Valentui Haiiy pour le bien des
aveugles, dont il demeure depuis lors le secrétaire général,
c'est-à-diro la cheville ouvrière et le directeur effectif. Le der-
nier volume qu'il vient de publier renferme deux parties : une
psychologie de la jeune fille aveugle, (jui équivaut en bien des
points à la psychologie do l'aveugle (mi général, et un exposé
de ce qui se fait (mi fa\ rur des aveugles dans la seule com-
munauté religieuse qui se soit fondée tout si)éciidement à leur
inteution.
('.et ouvrage renferme une fouh^ de constatations intéressantes
(1) Victor Lccoffre, Paris. — Voir du nuMno aulcur : Les Avcuijlcs par un aveugle;
(ronronné par rAcadéinie française), Haclielle, Paris; — Mes uofes, Delarue, Paris.
— Iinpressinus et souvenirs (Voveugle, (nlité par l'Associalion Valonlin Haiiy. 31,
avenue de Uretcuil, Paris.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. 191
au point de vuo social. Nous no pouvons les signaler toutes;
mais nous essaierons du moins d'en classer quelques-unes, et
d'examiner successivement :
1" Les contacts de l'aveugle avec la société;
2° Ce que l'avcug-le demande ;\ la société ;
3° Ce c[u'il lui donne.
I. CONTACTS DE L AVEICLE AVEC LA SOCIETE.
L'aveugie entre en contact avec les autres hommes par qua-
tre sens, dont deux au moins, l'ouïe et le toucher, tendent à
se développer chez lui beaucoup plus ({uc chez les clairvoyants.
Ce n'est pas que le goût et lodorat n'aient aussi chez lui leur
importance sociale. 31. de la Sizerannc, en des pages pleines do
poésie, a décrit leur influence évocab^ice et montré conmiont
ces sensations, réputées inférieures, aident l'aveug'le à vivre
d'une vie esthétique, en lui rappelant des souvenirs. Les par-
fums surtout, qui ont une langue pour bien des gens, l'ont plus
éloquente encore pour l'aveugle. En outre, bien des odeurs
l'aident à se guider tout seul dans sa demeure. La cuisine et
ses émanations, la table de toilette, un vase de fleurs, certains
meubles même, lui sont à distance autant de points de repère
qui contriJjuont à lui donner de l'initiative dans la démarche
et à épargner à ses guides des soins superflus.
Mais c'est l'ouïe et le toucher, surtout, c[ui, par un redouble-
ment de puissance et de délicatesse, conspirent à combler, dans
la vie sociale de l'aveugle, la lacune produite par la disparition
de la vue. Le toucher, en particulier, reconquiert peu à pou
tout ce que 1' <( usurpation » de celle-ci avait enlevé à son do-
maine. Il devient le sens instructif par excellence, et parvient à
distinguer une foule de choses qui s'échappent aux doigts du
clairvoyant, parce que celui-ci n'éprouve pas le besoin de les
utiliser à cet efi'et. Naturellement l'aveugle est un « touche à
tout », et il faut le lui passer. Seule, la couleur se dérobe à ses
inquisitions. Encore semble-t-il, à certains moments, que l'aveu-
492 LA SCIEXCE SOCIALE.
glc ait entropiis de se mesurer corps à corps avec cette irrémé-
diable infériorité et d'en triompher quaml même.
Dans l'atelier de tricot dos Sœurs aveugles de Saint-Paul, il est
une chose, nous dit M. de la Sizeranne, qui provoque toujours
l'admiration des visiteurs. « Telle ouvrière a dans son panier
deux, trois, quatre couleurs différentes et ne s'embrouille pas
entre elles; ce n'est point, comme quehjuos personnes le croient,
qu'avec de l'exercice on puisse distinguer les couleurs au tou-
cher; on y parvient tout sinq)lemcnt à laide de remarques tac-
tiles, les unes intrinsèques, les autres extrinsèques à la laine,
telles que raideur ou douceur du fil. forme du peloton, signes par-
ticuliers : épingles, papier, nœuds mis au peloton. L'aveugle
sait que sa laine noire est un peu moins douce que sa blanche (à
cause de la teinture), que la rouge est en brins plus fins, que le
peloton do la bleue est oblong, tandis ([uo celui do la violette est
rond, qu'il y a 'une épingle plantée dans lo [)eloton bleu clair.
« etc.. etc. » (1). lirof, ce n'est pas malin, mais encore faut-il
l'habitude, et cette habitude, comme on le voit, tend à rappro-
cher la tricoteuse aveugle de la tricoteuse clairvoyante, à dimi-
nuer le désavantage de celle-là vis-à-vis de celle-ci.
Tout ce qui est serrement de mains, pression intentionnée
sur l'épaule, etc., constitue pour l'aveugle un langage tout par-
ticulièrement significatif. Quand uno petit<>fillo aveugle denuMiro
insoumise ou concentrée, malgré les observations verbales di^ sa
maîtresse, celle-ci lui dit : « Vous viondi'oz me parler après la
classe ». « Et là, seule à seule avec lonfant, elle pose la main
sur non épaule ou lui prend les (leur 7nains et tâche de la f.iiro
parler (-2). » Cette action dv la )naln nMuplace l'action du
regard, (|u"on onq)loierail m |)ai'oil cas avec une fillette clair-
voyante.
La grandi^ mervoille du sens tactile, chez l'avouglo. c'est
d'avoir su se pliei- au travail ^V' la lecture. (l'«'st Valontin Haiiv.
ail dix-luii(ième siècle, (jui le premier (uit l'idée d«^ faire lire les
aveugles avec des caractères en relief. Idée bion sinq)lo. c(»niino
(1) Les Sdurs aveu<ilcs, p. .!C3.
(2) Ibid., i>. 245.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. iO.'J
l'œuf (le Christo[)lic Coloinl). ot conimo toutes les grandes idées,
mais qu'on était resté des milliers d'années sans entrevoir. Au.v
caractères usuels employés par Valentin Haily, Louis Braille subs-
titua une écriture conventionnelle formée de points en relief, ce
qui permit aux aveugles de lire plus rapidement, le bout des
doigts percevant plus facilement les peints que les lignes. .Vu-
jourd'hui I)ien des aveugles lisent et écrivent presque aussi
vite que les clairvoyants. Chez les Sœurs de Saint-Paul, c'est
souvent une aveugle qui fait la lecture au réfectoire. Dans un
rapport de l'Association Valentin Haiiy, on a cité le cas d'un
aveugle alsacien, a])onné à la Ufvue Braille, et qui, lorsqu'il
retjoit celle-ci, en fait la lecture à sa famille. Plus favorisé que
le sourd, qui lit, mais n'entend })as, l'aveugle instruit peut
donc indilleremment lire et entendre, et la collection des livres
imprimés à son usage, grâce à limprimeile .spéciale des Sœurs
de Saint-Paul, va grandissant tous les jours.
Mais, avec tout cela, c'est encore le sens de rouïe qui relie le
plus fortement l'aveugle à la société de ses sem)>lal)les. Il a le
plaisir de la conversation. On bavarde beaucoup dans les classes
d'aveugles. La cécité, s'opposant à toute distraction venant par
les yeux, ouvre les oreilles toutes grandes, pour ainsi dire, aux
moindres bruits des environs. Parmi ces bruits, il en est auxquels
l'aveugle s'ali'ectionne, qui lui deviennent familière, presque né-
cessaires. Les aveugles aiment le chant des oiseaux, et beaucoup
d'entre eux en élèvent en cage. De même, la voix humaine
exerce sur eux un charme très grand. Une voix bien timbrée,
chez une maîtresse d'aveugles, est d'un grand secours pédago-
gique. C'est la voix, qui, chez les aveugles, fait naître l'amour,
amour d'où naissent des joies et aussi bien des brisements de
cœur, le mariage n'étant possible à l'aveugle, surtout à la jeune
tille, que dans des castrés exceptionnels. Delà bien des drames
intimes, auxquels M. de la Sizeranne fait allusion en des pages
énmes qui montrent que l'auteur a vu de près quelques-unes de
ces épreuves. Mais si la voix cause de cruels chagrins, elle a en
revanche son influence consolatrice, et nul n'ignore que le Ion
seul àowi on essaye de consoler quelqu'un, fait souvent beaucoup
''*94 LA SCIENCE SOCIALE.
plus que les pensées enveloppées par la consolation elle-même.
Si les aveugles, ordinairement, sont malheureux en amour, ils se
dédommagent, au moins, du côté de l'amitié.
De longues pages sont consacrées par M. de la Sizeranne à
étudier la vie religieuse chez raveugle. Cette vie peut être,
comme chez le clairvoyant, plus ou moins intense. La cécité ne
prédispose pas particulièrement à la vie contemplative. Chez les
Sœurs de Saint-Paul, ([ui comprennent un tiers d'aveugles
contre deux tiers de clairvoyantes, une foule de besognes actives
sont accomplies par les premières. La vie religieuse revêt toute-
fois, chez l'aveugle, certains aspects particuliers. L'aveugle
pieux n aime pas les grandes églises, dont les bruits divers lui
sont particulièrement désagréables et l'empêchent de se re-
cueillir. Il aime les petites chapelles silencieuses, où l'on peut
entendre les paroles et même les gestes du prêtre, le bruit dune-
l)age qui tourne sur le missel, les allées et venues de l'enfant de
chœur. L'odeur de Tencens, la musique sacrée l'émeuventdune
façon spéciale. Chez les Sœurs de Saint-Paul, les ouvrières de
l'atelier de brosserie tiennent à avoir chacune, sur leur établi,
une statuette de saint ou de madone, qu'elles puissent toucher
de temps en temps. C'est leur façon de « lever les yeux vers le
ciel » pour y puiser du courage ou de la résignation.
Car l'aveugle sent plus que beaucoup d'autres la nécessité
d'être secouru. C'est d'une façon à, peu près continuelle qu'il a
besoin d'èivc assiste, d'ètvc patronne. Voyons en quoi consiste
ce patronage.
II. CE 01 E I- AVEIT.LE DEMANDE A LA SOCIÉTÉ.
Les secours dont l'aveugle a besoin peuvent se rapporter à ses
moyens d'existence et à son mode d'existence.
l*our vivre, l'aveugle n'a longtemps demandé ([u'unc seule
chose : l'aumône. Beaucoup d'entre eux, aiijourd'iini (Micore, ne
réclament pas auti-e chose.
Il est des familles où la cécité d'un enfant est considérée comuie
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. i'»*»
un bon moyen (rcxploiler la rharité [)ul)liqii('. Cet ciil'aiil n'est
formé qu'à un seul môtier, le([uel consiste à tendre la main, en
se plaiiiuant d'une manière piteuse. On yajoute parfois l'appren-
tissage rudimentaiie d'un instrument demusi([ue. Bref, il a sem-
])lé et il scndjle encore à beaucoup de gens que l'aveugle est fa-
talement destiné à grossir les rangs de ceux qui pratiquent une
variété trop commune des travaux de « simple récolte » : la
mendicité.
Or, cette conception des moyens d'existence de l'aveugle a
plusieurs sortes d'inconvénients.
Il y a en France environ quarante mille aveugles, dont trente
mille appartiennent à des familles trop pauvres ou trop gênées
pour leur venir suffisamment en aide. On juge donc de la somme
d'aumônes que représente l'assistance de tous ces malheureux.
Cette dépense, pour parler comme les physiciens, est dispropor-
tionnée à r « effet utile ». Ce que l'on donne aux uns est perdu
pour les autres, et pourtant les misères sont toujours trop nom-
breuses.
D'autre part, l'oisiveté qui, au point de vue moral, est funeste
au clairvoyant, est aussi pernicieuse à l'aveugle, quand celui-ci
peut faire autre chose que mendier. Le fait a été constaté par
ceux qui ont l'occasion d'approcher cette catégorie de mendiants.
Or, la « cueillette » des aumônes encourage cette oisiveté.
Enfin, il est désormais prouvé que l'aveugle peut travailler et,
dans une certaine mesure, gagner sa vie. Nous disons : « dans
une certaine mesure », et c'est là le point délicat. Il y a une
ligne de conduite à tenir entre ne pas secourir et secourir trop
complètement. On ne peut pas dire à l'aveugle : « Débrouille-
toi ». 11 faut lui dire : « Nous allons t'aider à gagner ta vie, mais
il faut y mettre du tien. »
Nous mettons à part, bien entendu, les aveugles âgés, et ceux
qui sont atteints de quelque infirmité ou infériorité physique,
autre que la cécité. Tout ce qu'on peut pour ces derniers, c'est
de les hospitaliser d'une façon aussi intelligente que possible
lorsque leur famille ne peut pas s'en charger. Pour les autres,
le patronage consiste principalement en deux opérations :
-1
96 , LA SCIENCE SOCIALE.
1^ Leur apprendre un métier;
2" Leur procurer de l'ouvrage.
Les métiers susceptibles d'être exercés par les aveuifles se divi-
sent (sauf quelques très rares exceptions), en deux grandes bran-
ches :
1" Les métiers manuels consistant en gestes faciles, répétés,
et n'exigeant pas la surveillance des yeux;
2" Les professions musicales.
l\irmi les premiers métiers, on peut ranger le tricot, la bros-
serie (comprenant la confection des balais), la vannerie, la
fabrication des sacs en papier pour marchands de fruits ou de
légumes, certaines branches de l'industrie perlière (^couronnes
funéraires), le crochet, la confection de filets, d'enveloppes de
paille pour bouteilles, le rempaillage des chaises, etc. Une élite
aborde des opérations relativement difficiles. A l'Exposition
de 1900, on pouvait voir, dans la section réservée à l'Association
Valentin llaiiy, un coutelier aveugle qui fabriquait ses couteaux
devant le public (1).
Chez les Sœurs aveugles de Saint-Paul, il existe également iiu(^
imprimerie où prescjuc tous les travaux sont exécutés par des
ouvrières aveugles; mais c'est une iiiq)i'imerie de caractères
Braille, c'est-à-dire produisant des livres exclusivement destinés
aux aveugles.
Pour que les doigts de l'aveugle deviennent capables de faire
tout cela, il faut une éducation, et une éducation spéciale. De là,
chez les personnes ({ui s'intéressent aux aveugles, une énergique
campagne en faveur de l'instruction des enfants affligés de cécité.
Malgré la loi sur l'instruction obligatoire, l'enfant aveugle se
trouve exclu en fait des écoles communales. Il n'existe pour eux,
en France, (jue l'Institution nationale des jeunes aveugles,
entretenue à Paris par 1 Ktat. l'École braille, (|ui relève du dé-
partemenf de la Seine et de la ville de Paris, et une trentaine
(1) Il y a c» un sciilplonr avoii};!»', .M. Viilal. «jui avait oblcmi une vorilaMo nolo-
rii'lo. Mais il avait perdu la vue assez lard, ol la nuiuoiie, cliez lui, aidait pui>^sani-
nienl le louclier. — En certains pajs, des aveugles exercent la profession de mas-
seurs.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. 497
«lécoles libres eu province, prest|ue toutes coiigréganistes. C'est
tout à l'ait insullisant.
Du reste, les uiétiers maniich pa//ent peu. M. iMaurite do la
Sizerauue ro.\[)Ii(|ue fort bien. D'abord l'aveugle, (quelle que
soit son lia)>ileté, tra\ aille plus lentement que la personne qui
y voit. Ensuite il doit se rabattre sur les métiers faciles, et par
conséquent accessibles k une foule de gens qui lui font con-
currence. « Une bonne ouvrière, dit M. de la Sizeranne à pro-
pos de l'atelier de tricotage, produit pour sept à huit sous de
tricot; lorsqu'elle arrive à dix, c'est superbe, et parce que l'ou-
vrage se trouve très avantageux. En effet, il y a tant de femmes qui
font du tricot, du crochet, pour leurs besoins personnels, pour
leur entourage!... Beaucoup aussi en font pour vendre, mais à
leurs moments perdus, pour se procurer un petit gain supplé-
mentaire, se contentant, par conséquent, d'un minime salaire. »
De même pour les brosses et les balais — qui permettent
cependant de gagner un peu plus — le ti'avail de l'aveugle se
trouve en concurrence avec celui d'ouvrières clairvoyantes,
notamment avec le personnel des prisons, et il faut accepter
des conditions draconiennes. Cette situation engage les Sœurs
de Saint-Paul à envoyer certaines d'entre elles « faire l'article »
et essayer, là où elles sont bien reçues, la vente directe aux
consommateurs.
Quant à la confection des sacs en papier, cette industrie a
l'inconvénient d'être trop facile. Elle convient aux personnes
sans ressources qui ont perdu la vue tardivement, et ne peuvent
plus apprendre autre chose. L'Association Valentin Haiiy a
organisé un atelier de fabrication de sacs, et fournit à prix
réduit du papier à ceux qui les confectionnent à domicile. Les
sacs une fois faits, il faut qu'une personne clairvoyante aille les
vendre aux marchands de comestibles. Tout cela suppose
beaucoup de peine pour peu de profit. C'est mieux que
rien, mais c'est ce qui vient immédiatement au-dessus de
rien.
C'est ce qui porte M. de la Sizeranne à soutenir qu'il y a tout
intérêt à pousser les aveugles du côté de la musique, et à ne
4'J8 LA SCIENCE SOCIALE.
laisser dans les professions manuelles que ceux qui n'ont vrai-
ment pas l'espoir de s'élever au-dessus.
L'instruction musicale se donne aux aveugles d'une façon
particulière, et en triomphant de certaines difficultés. L'aveugle
ne peut déchiffrer une partition posée devant lui pendant que
ses mains sont occupées à autre chose. 11 ne peut suivre les évo-
lulions d'un bAton de chef d'orchestre. En revanche, il a pour
lui, le plus souvent, la finesse exquise de son oreille, et la
mémoire musicale, sous l'influence de la nécessité, tend àse déve-
lopper chez lui beaucoup plus que chez le musicien clairvoyant.
Voici comment M. de la Sizeranne nous décrit l'étude du piano
chez les Sœurs de Saint-Paul :
« Sauf pour la musique vocale et pour certains cas tout à fait
pai'ticuliers de musique instrumentale, les aveugles ne peuvent
exécuter qu'après avoir préalablement appris par cœur, et c'est
à (|uoi sont occupées ces jeunes filles qui jouent avec la main
droite ce qu'elles lisent de la main gauche (1).
« Tout à l'heure, lorsque la partie de main droite d'une phrase
plus ou moins longue selon sa facilité sera bien sue, elles change-
ront de main et, avec la main droite, elles liront les quatre, huit
ou seize mesures correspondantes de la main gauche. Enfin,
« elles mettront ensemble », et alors auront les deux mains au
clavier, ne le quittant parfois que pour s'assurer sur la copie de
la fidélité de leur mémoire (2) ».
On forme ainsi les aveugles aux professions d'organiste, de
maîtresse de piano, de chant, d'instruments divers. Ce n'est
[)lus le joueur de clarinette des ponts, mais rinstrumentiste
exercé, capable déjouer sa partie dans un concert sérieux, et de
ti-ansmettre aux autres la solide instruction qu'il a lui-même
reçuo. Mais il faut à ceux ou à celles qui se chargent de former
ces futurs maîtres, non seulement une science musicale suffisante,
mais une méthode spéciale et des soins sut gcneris, qui tiennrnt
du dévouement.
Un métier spécial, celui d'accordeur de pianos, forme pour
(1) Les notes, comme les leliros, sont figurées par des points en relief.
(2) Les Sœurs aveugles, p. 250.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. 'l9î)
ainsi dire la transition entre les métiers manuels et la profes-
sion (le musicien proprement dite. Certains aveugles y acquièrent
une grande habileté. Leur infériorité vis-à-vis de l'accordeur
clairvoyant consiste en ce qu'ils sont obligés, dans leurs tournées,
de se faire accompagner d'un guide — un enfant ordinairement
— ce qui diminue leurs bénéfices. Ils ont en outre à lutter contre
le préjugé des gens qui croient encore qu'on ne doit pas pouvoir
bien accorder un piano sans y voir, défiance c[ui se trouve
démentie par les faits.
Mais voilà des aveugles instruits, formés à lexercice d'une
profession, manuelle ou musicale. Comment exerceront-ils cette
profession? Autrement dit, ([ui leur donnera de l'ouvrage?
C'est ici surtout que le patronage doit intervenir, et, sur ce
point particulier, les résultats obtenus par les amis des aveugles
ne sont pas aussi consolants qu'en ce qui concerne l'instruction.
La placement des aveugles est particulièrement difficile. Ils ne
peuvent guère, comme les autres personnes en quête d'une si-
tuation sociale, faire des démarches par eux-mêmes. Il faut en
faire pour eux, et en faire assidûment. Le secrétariat de l'associa-
tion Valentin Haiiy, qui se donne pour cela un mal énorme, pour-
rait nous renseigner sur ce point. Le préjugé dont nous parlions
tantôt empêche bien des familles, ou des fabriques, de donner
leur confiance à une maîtresse de piano ou à un organiste aveu-
gle. Il y a donc deuxdifticultés, l'une de la part du « travailleur»
qui cherche à se placer, l'autre de la part du ^< client » qui
pourrait lui donner une place ou de l'ouvrage. De même, pour
les professions manuelles exercées à domicile ou dans des asiles
par les aveugles sédentaires, il y a la question des débouchés, et
nous avons vu que c'est là un souci des Sœurs aveugles de
Saint-Paul. (Les religieuses qui cherchent ces débouchés, bien
entendu, ne sont pas aveugles.)
« Afin de vendre directement aux consommateurs sans être
obligée de payer des intermédiaires, la courageuse Sœur Marie-
Madeleine (1), aidée de son lieutenant Sœur Marie du Carmel.
(l) Morte dans l'incendie du Bazar de la Charité.
500 LA SCIENCE SOCIALE.
faisait de fréquentes tournées pour inviter les couvents, maisons
d'éducation religieuse, sacristies des églises de Paris, où, échan-
tillons en mains, elle allait solliciter des commandes.
« C'est un dur métier, car on est plus souvent éconduit que
bien reçu! cependant, conmie partout et pour tout il faut des
brosses et des balais, comme il n'en est pas de cela comme dos
bas ou des fichus de laine faciles à tricoter soi-même, on ar-
rive, avec de la patience et de la persévérance, à se former une
clientèle. (1) »
Dépendants d'autrui pour leurs moyens d'existence, les aveu-
gles le sont encore en ce qui concerne bien des actes journaliers
de la vie.
Seulement cette dépendance est moins étroite qu'on ne sup-
pose. L'aveugle a besoin d'être guidée et ne peut faire tout seul
ce que l'on appelle une course. Mais, en l)ien des cas, l'aveugle
peut se guider Uii-mème. Dans une maison familière, dans un
Jardin coniui, sur une jjromenade tran({iiillo, il peut marcher
sans le secours d'autrui. De même, il peut trouver tout seul
bien des objets sans qu'on les mette à sa portée.
A ce propos, et avec un grand sens, M. de la Sizerannc blAme
les personnes qui, pour ainsi dire, mûchcnt la besogne aux
aveugles en leur épargnant presque toute recherclio per-
sonnelle.
(( Certaines personnes s'imaginent que lorsqu'on vit avec des
aveugles, le mieux est de tout faire pour eux eu ne leur lais-
sant pas l'initiative — la })eine si l'on veut — d'un seul mouve-
ment : c'est une grave erreur, parce que, de la sorte, il n'y a
presque aucun perfectionnement possible, et, voulant toujours
servir l'aveugle, on l'asservit k perpétuité. » C est encore un
tort que de « glisser » les objets à la portée de l'aveugle, pour
laisser croire à celui-ci qu'il les a trouvés. D'abord \c résultat
éducatif est le même que dans le premier cas. Ensuite l'aveugle
a l'oreilh* line; il s'aperçoit du manège, et cela rhuinilic.
« Non, (lit M. (le la Sizerannc, tout cela n'est pas la véritable
(I) Les Sœurs aveugles, \>. 279.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. .')()1
pié\ eiiancc : lo «Irvuuciuont éclairé, vraiment eflicaco. consisto.
jo l'ai déjà (lit, à rendre l'aveugle capable d'agir par lui-niénic
dans le plus de cas possibles. Pour y arriver, il faut le guidci ,
l'aider avec beaucoup de complaisance et de patience, aussi
longtemps «ju il est réellement utile : mais pas au delà 1 .
Donc, (ju'on s'attache à ne pas laisser traîner des obstacles
imprévus sous les pas de l'aveugle, comme le sont, notamment,
les objets oubliés dans les corridors. Mais <{u on laisse l'aveugle
circuler, monter, descendre, ouvrir et fermer les portes, cher-
cher les objets dont il a besoin, etc. Tout cela instruira l'aveu-
gle, et, en perfectionnant son sens tactile, tendra à compenser
davantage l'absence des yeux.
l'n but qu'il paraît bon de poursuivre en patronnant les
aveugles, c'est de leur faciliter, autant que possible, l'existence
relativement sédentaire qui leur plaît tant, qui leur' permet
d évoluer sans heurt au milieu d'objets désormais connus et
de s'affectionner à un intérieui-, à un « home » dont les di-
vers éléments, par le> liabitu«les qu ils créent et les souvenirs
qu'ils rappellent, nourrissent la vie intérieure chez ceux à qui
le jeu de la lumière et des couleurs ne peuvent plus apporter
la moindre distraction. Peu de choses sont pénibles à l'aveugle
comme les déménagements, les déplacements, la nécessité
d'errer, sinon de ville en ville comme le \\c\\ Homère, du moins
de maison en maison ou de quartier en quartier. Cela représente
pour eux toute une éducation à refaire. Il y a un accent pro-
fond de vérité dans l'interrogation douloureuse cpie l'Œdipe de
Sophocle adresse à sa fille, au début à Œdipe à Colone.
« Fille du vieillard aveugle, Antigone, en quels lieux sommes-
nous arrivés, et dans la cité de quels hommes? Qui recevra yvo?//-
aujourd'hui 2 le vagabond Œdipe, et l'honorera de maigres
présents ? lui qui demande bien peu . reçoit moins encore , et s'en
contente pourtant. " On a donc raison de créer des asiles et
des retraites d'aveugles. L'hospice des Quinze-Vingts est célèbre,
mais c'est une vraie goutte d'eau dans la mer. Des dames aveu-
1) Les Sœurs aveugles, p. 397.
(2 Mot à mot : « pour ce jour de maintenant » {-/.ah' r.tiîpav rr.v vCv.
ÎJ02 LA SCIENCE SOCIALE.
iiles sont hébergées chez les Sœurs de Saint-Paul. Elles y de-
viennent plus hardies et plus débrouillardes et s'y hasardent à
circuler plus couramment qu'elles ne faisaient chez elles, par-
ce que la connaissance de ce que font d'autres aveugles les en-
couragent, et qu'elles se sentent enveloppées d'une atmosphère
de bienveillance.
M. de la Sizeranne décrit ce cjue l'on peut voir dans la chapelle
des Sœurs de Saint-Paul :
« Tantôt, c'est une Sœur qui entre parla porte des religieuses;
elle marche vite et sûrement, s'arrétant sans hésiter à sa petite
stalle; tantôt c'est une aveugle Agée, « habillée en dame ».
qui arrive très lentement, marchant avec beaucoup de précau-
tion et d'iiésitation, longeant les murs pour ne pas se perdre, po-
sant la main sur chaque rangée de chaises pour les compter et sa-
voir ainsi (piand elle sera à celle où se trouve sa place : elle
marche vraiment à tAtons. Celle-lti est une dame pensionnaire,
une aveugle dont lacécité est récente; dans sa famille, elle n'au-
rait pas osé sortir seule de sa chambre, descendre un escalier sans
être guidée. Ici, l'exemple des autres l'a enhardie; puis elle sait
qu'elle est dans un milieu bienveillant, entourée d'aveugles;
sa cécité ne parait donc pas extraordinaire; elle n'est un objet
de curiosité pour personne ; elle a pris confiance ; elle a essai/c
de pouvoir, et elle a pu; tous les jours elle fait des progrès,
et reconquiert ainsi un peu d'indépendance (1 )... » Comme on le
voit, il s'agit moins de s'empresser continuellement autour de
de l'aveugle que de le mettre cia?is les conditions où lui-même
j)ourra se tirer d'alfaire à son avantage, ce qui, au fond, lui
fait plus de plaisir ([ue d'être toujours conduit par la main.
On rend encore plus agréable la vie des aveugles en faisant
transporter de ville en ville des « bibliothè([ues cii'culantes »,
cest-à-dire des caisses de livres écrits en Braille. En Erance,
c'est l'Association Valentin llaiiy (jui se charge de ce soin. Les
aveugles de cha(jue ville sont prévenus de l'arrivée des caisses,
vont y puiser instruction ou distraction; puis, «juand les ouvrages
(1) Les Sœurs nreuyles, p. '2'J4.
LES AVEUGLES DANS LA SOCIÉTÉ. 503
sont lus, la caisse part pour ailleurs et une autre vient la rem-
placer.
Ainsi aidés [)ar la société, qu'est-ce que les aveui;les peuvent
bien lui rendre? C'est ce ([uil nous faut examiner sommairement.
m. CE QUE LES AVEI(;LES PEIVEXT DONNER A LA SOCIETE
L'aveut;ie, formé à un métier manuel par l'intelligent patro-
nage dont nous venons d'esquisser les traits, rapporte tout
d'abord à la société deux bénélices, l'un positif, l'autre négatif :
un accroissement de production et une dimiimtion de charges
pour les personnes bienfaisantes.
La chose est si simple qu'il est presque inutile d'insister.
Nous ferons simplement remarquer la grande importance
indirecte de la seconde conséquence. Le travail, en s'emparant
de l'aveugle, met en liberté, pour emprunter la langue de la
chimie, une notable quantité de ressources pécuniaires qui
peuvent, soit se tourner vers d'autres œuvres charitables, soit se
transformer en améliorations de l'outillage social destiné au
relèvement et à la réhaljilitation de l'aveugle.
Mais ces conséquences-là ne peuvent s'envisager que dansV en-
semble. On les perçoit par un raisonnement d'économiste. D'au-
tres services, plus observables dans le détail, peuvent être et
sont effectivement rendus par les aveugles, lorsque ceux-ci sont
élevés convenablement.
Beaucoup de ces services se rapportent à la vie domestique,
à ces mille petites occupations d'intérieur qui composent ce qu'on
appelle le « ménage ».
Parmi les documents insérés dans son volume, M. de la Size-
rannecite l'autobiographie d'une aveugle américaine, Elisabeth
Putnam, autobiographie publiée par le Mentor, de Boston.
Cette aveugle, après cinq années d'études à l'institut spécial
de Boston, fit la connaissance d'un jeune charpentier, qui l'é-
pousa, chance extrêmement rare, mais qui avait pour revers de
multiples devoirs.
504 LA SCIENCE SOCIALE.
« Je me suis mise immédiatement, dit Elisabeth Putnam. à
tenir mon ménage, assistée seiiloinont quelquefois par mon mari.
Je fus bientôt capable de faire cuire toute espèce de viande ou de
poisson; s'il s'agissait d'un rôti, je tAtais d'abord la chaleur du
four et décidais la durée nécessaire de cuisson suivant le volume
et la nature de la viande. Quand il s'agissait d'une friture, j'y
enfonçais la fourchette pour me rendre compte du degré de
cuisson et, j^ourle beafsteack, il sufhsaitd'y porter le doigt (1).
Je trouvai d'abord très diflicile défaire cuire des [)iUés et des
crèmes; mais, là encore, en plaçant ma main dans le four. j'a[)-
pris l)ientôt à reconnaître quand il avait atteint le degré de cha-
leur voulue et, en passant légèrement le doigt sur la crème, je
me rendais compte de la cuisson. (2) »
Elisabeth Putnam eut deux enfants et put leur donner les soins
maternels, confectionner /o«.ç leurs vêtements, etc.. tout eu con-
tinuant à faii-e la cuisine et le ménage. IHiis le charpentier, ces-
sant son métier, prit un commerce de comestibles. Sa femme
l'aida encore et confectionna des pâtés et des gAteaux qui se
vendirent fort bien. Elle vit maintenant, veuve, avec son fils
aîné, veuf également, dont elle tient le ménage.
('e cas est exceptionnel, sans doute, mais on voit, par les
scivices (pi'Elisal)eth Putnam a pu rendre dans son intérieur,
ceux (pie d'autres aveugles peuvent rendre dans le leur: et,
vu l'.iit. il en est un certain nombre (pii, sans aller jusipiaux
[nouesses culinaires et autres de la vaillante aveugle améri-
caine, s'arrangent, non seulement pour ne pas être à charge aux
personnes qui les entourcMit, mais encore^ j)oui' les soulager vérit.i-
blement, en prenant pour eux un(> partie notable de la besogne
(•ominun(\
Là encore, un exem[)le concluant nous est fourni par lesSd'Ui's
de Saint-I*au]. Dans cette communauté, dc^s aveugles cultivent
!<' Jardin, arrachent les mauvaises herbes, portent à manger
aux lapins (sous la direction d"iin<^ clairvoyante'). Le fourneau
(1) Les aveiii,'lcs — nitlons ici ce di'-lail — se lavtMil souvent les mains. C'esl iiiio
nècessilé pour eux el une naraiilio pour les aiilre<.
(2) Les Saurs aveugles, p. '.t'i.
LES AVEIGLES DANS LA SnClKlÉ. TiOo
demeure le domaine des claii"V(»yantes; mais des aveugles lavent
et essuyent la vaisselle, eoupent le pain, mettent le rouvert,
broyent le café, remplissent les brocs de bière (l'oreille avertis-
sant très bien du moment où le broc est rempli). « C'est une
aveugle qui porte ](^s re|)as aux dames pensionnaires et à l'in-
firmerie ; les assiettes contenant les portions, les bols pleins de
soupe, sont placés sur des jdateauv; le tout est recouvert d'une
serviette, et la porteuse installe le plateau sur le bras gauche,
gardant la liberté entière de la main droite pour ouvrir et fermer
les portes. (1) » Or, il y a dans le trajet plusieurs portes, plu-
sieurs escaliers et plusieurs cours. Malgré cela, nous assure
M. de la Sizeranne, la porteuse va vite et le plateau ne se ren-
verse jamais.
Ce sont encore des aveugles qui essuient les meubles,
lavent les vitres et balayent tcnit, sauf les grands corridors.
Détail curieux : 1 aveugle aime mieux balayer à ffcnoux avec
un balai sans manche que de])out avec un balai à manche.
Ce sont des aveugles qui tordent le linge et l'étendent i la ma-
chine à vapeur de la lessiveuse demeurant surveillée par une
clairvoyante). Quelques aveugles cousent. Ce sont surtout celles
qui ont perdu la vue assez tard, alors qu'elles savaient très hien
manier l'aiguille. Une sœur aveugle fabrique des sortes de
pantoufles avec des rognures de drap. Tous ces travaux se font
bien, quoique, comme il est naturel, plus lentement que si la
besogne était confiée à des travailleuses jouissant de la vue. Mais
ce ne sont pas moins de réels services, et, dans bien des fa-
milles où il y a des aveugles, ceux-ci peuvent se rendre utiles
d'une manière analogue.
Une Suissesse aveugle, M"° Hélène X..., s'emploie, dans sa
famille, à amuser ses neveux, et elle raconte en badinant ces
petites scènes touchantes :
« Je les entends descendre leur escalier, trottiner dans notre cor-
ridor, et les voici, venus exprès pour m'accaparer. Il faut jouer
à cache-cache, il faut danser. Et nous voilà évoluant, pivotant.
(1) Les Sœurs aveugles, p. 207,
T. XXIII. 33
50G LA SCIENCE SOCIALE.
prenant dos vertiges; touto la maison tourne, ot ces insatiables
crient toujours : « Encore! »... Après la ronde, autre chose; il
faut regarder les gravures, et c'est tante Hélène qui vales)no?itrer.
Ce que je vous dis là n'est pas une plaisanterie. Tètes penchées
sur le livre magique, toujours le même et toujours nouveau,
nous formons un trio aussi absorbé, aussi recueilli que tout à
l'heure nous étions remuants. Mes e.xplications, vous le conce-
vez, se font sous forme de questions : « Kh bien! <{ue voyez-
vous à cette page? Savez-vous bien me le dire? » Et Agnès
s'empresse, toute fière de savoir dire; Edmond fait écho, et je
brode l'histoire. (1) »
Nous ne voulons pas multiplier les faits. (!leux-là suffisent.
Considérons maintenant (|ue l'élite des aveugles, par ses hautes
capacités nmsicales, apporte une contribution appréciable au dé-
veloppement de la vie artisti([ue. Nous parlions tout à l'heure
d'Ilonière. A-t-il ou non existé? Fut-il ou non aveug-le? Même si
l'on rejette la tradition, le fait est qu'il a paru //vVv /îrt////r/ d'ac-
créditer cette histoire d'un illustre chanteur aveugle, chez (jui
la privation de la vue se trouvait conq)ensée par l'art de chanter
des choses merveilleuses dune façon ([ui devait fasciner à ja-
mais la postérité. La cécité, chez le véritai)le artiste, exalte
les puissances de l'Ame et les absorbe, soit dans la création, soit
dans la contemplation du beau (1). Le Paradis perdit eût été
moins beau si Milton avait eu des yeux. C'était « la lumière
perdue » qu il chantait inconsciemment, en l'idéalisant de toute
la magie de ses regrets.
Dans ses hnjn'essions et souvenirs d'aveugle, M. Maurice d(^ la
Sizeranne a l'cti'acé le j)orti'ait de l'organiste idéal. Cet idéal
s'est réalisé, nous aj)j)reiï(!-i!, chez l'aveugle Lebel, (|ui tint pen-
dant lr(Mite-ciM(j ans les orgues de Sainl-Ktienne-du-Mont.
Élève distingué d(> l'institution national*' (h's jeunes aveugles,
maître lui-même d'élèves qui eurent de beaux triomphes au
Conservatoire, Lebel s'était fait de sa profession, ou plutôt de sa
« mission », une idée très délicate et très haute. L'organiste mer-
(1) Kii (|ualrc ans, le premier prix d'orgue au Conservuloirc a élé remporté par
trois aveugles.
LES AVELULES DANS LA SOCIÉTÉ. .')07
ceiiairo joue poui- ,:;;»:: ner m's a[)pointein(.'iit>; 1 oriianistc sim-
ploment correct s'attache à adapter sa musique aux dilférentcs
fêtes (|ue l'on célèbre. L'organiste apôtre, comme Le])el, se con-
sidérait investi comme d'un sacerdoce moitié artistique, moitié
religieux. Il cherchait à traduire sous ses doigts toutes les émo-
tions que pouvaient ressentir la f»>nlo des tidèles. et à élever à
une plus haute puissance ce sentiment passager, quel <]u'il lïit.
« Peut-on jamais .savoir disait-il en sul)stance) ce qui se
passera dans un esprit et dans un cœur?... Toute àme a son jour
et son heure de révélation : pour beaucoup, ce jour est le di-
manche et cette heure sonne à l'église... Chatfuc vie doit être
conduite à son maKimum d'extension, et c'est un grand jour
(pie c<dui itù une t\me a compris cela; enthousiasmée, elle a eu sa
révélation. Si. à l'heure de cette révélation, l'orgue se faisait
entendre, ne faut-il pas que. loin de la troubler, il l'ait enve-
loppée (le ses pieuses harmonies ->?,.. (1).
La méthode de Lebel consistait donc à se mettre en union
avec les tidèles, à s'inqirégner lui-même des émotions éprouvées
par ceu.x-ci. et à faire de sa musique, pour ainsi dire, une force
mystérieuse qui agissait dans le même sens. Voilà un concept
assez rare chez les organistes, dont les meilleurs ne cherchent
souvent qu'à faire admirer leur talent de virtuose, c'est-à-dire,
en délinitive, cpià distraire les fidèles de la cérémonie. Et c'est
un aveugle qui. entre tous les artistes, a le mieux formulé et
réalisé ce concept.
Les musiciens aveugles (et aussi les poètes, qui sont un peu
des musiciens, n'auront donc pas été sans influence sur l'éduca-
tion intellectuelle de l'humanité. Ajoutons qu'au point de vue
moral la cécité, comme les autres infirmités, donne à bien des
dévouements l'occasion de se produire et à bien des caractères'
l'occasion de se perfectionner. En faisant du bien à autrui, on
s'en fait à soi-même, et plus on travaille à faire ce bien intelli-
gemment, plus on profite soi-même des progrès que l'on tâche
de faire faire aux personnes disgraciées j)ar la nature. C'est ce
(1) Impressions et souvenirs d'aveu r/le. p. 109.
oOH LA SCIENCE SOCIALE.
([iii S est passé pour les amis des aveugles depuis les mémora-
bles tentatives de Valentiu Haiiy. Depuis lors, au lieu de donner
simplement leurs deux sous à l'aveugle qui joue de la clarinette
sur un pont, les personnes riches ou aisées ont appris à s'ingé-
nier de mille manières pour donner une formation nouvelle,
sinon à cet aveugle, incorrigible peut-être, mais à de plus jeunes
que lui, et pour les empêcher d'aller quêter, eux aussi, sur les
ponts. C'est plus difficile que de donner deux sous et de continuer
Son chemin. Mais c'est aussi singulièrement méritoire et cela
contribue à épurer, en l'adaptant aux exigences du progrès mo-
derne, la vieille notion de la charité. Car il y a plusieurs façons
d'être charitable. La meilleure est de reiuh-e la générosité plus
indirecte, plus coinpli({uée, plus ingénieuse, de se mettre à l'atl'ùt
pour le bien comme d'autres s'y mettent pour le mal, de taxer
■pour ainsi dire toutes les inventions, toutes les condjinaisons mo-
dcrnos, pour les faire contribuer à l'amélioration physi(iue, in-
tellectuelle et morale de ceux ([uc l'on veut patronner supérieu-
rement. C'est ce qui commence ù se faire, non seulement poul-
ies aveugles, mais encore pour d'autres catég-ories de malheu-
reux ou d'infirmes, notamment pour les tuberculeux. U nest
question de toutes parts ([ue d'expériences, d'organisations,
d'installations nouvelles, et. par cela même (pie toutes ces
choses prennent bcauc(mp de temps, réclament beaucoup d'in-
géniosité et exigent le concours toujours plus actif «le la science,
il se trouve que les inlirmes, par une sorte de choc en retour,
travaillent à l'amélioration, à l'élévation morale de ceux ([ui leur
consacrent fortune, faculté créatrice et loisirs.
('.. I) A/AMIUJ\.
LA RÉVOLUTION AGRICOLE
SUIVANT LA MÉTHODE D'OBSERVATION
DEUXIÈME PARTIE 'l)
-c-vooa'O—
1/
VII
LA PROPRIÉTÉ
Nous avons recherché et reconnu les principaux rapports qui
existent entre le Lieu et le Travail et nos deux méthodes de cul-
ture.
Nous avons constaté que la spécialisation commerciale de la
culture, favorisée par le Lieu et amenant sa plus grande pro-
duction, est une méthode supérieure d'exploitation de la terre
c{ui produit un ouvrier supérieur; qu'elle est réclamée par les
besoins de la fabrication actuelle; enfin qu'elle est la consé-
quence forcée et heureuse du développement actuel des trans-
ports qui s'augmentera par elle encore.
Quelle inlluence aura-t-cUe sur le régime de la propriété
foncière en France, quels obstacles rencontre-t-elle en lui? C'est
ce que nous devons rechercher maintenant.
En effet, d'une façon tout à fait générale, le but de tout tra-
vail est une propriété. On travaille toujours pour s'approprier
quelque chose. Que ce soit la propriété par excellence, la Pro-
priété tout court, c'est-à-dire la propriété de la terre, la propriété
(1) Voir l'article précèdent, livraison de juillet 1901, p. 35.
510 LA SCIENCE SOCIALE.
foncière, ou la propriété des Biens mobiliers, tels que des aui-
inaux domestiques, des instruments de travail, d'un moljilier;
ou simplement la propriété d.\in salaire dont on a besoin pour
vivre; (»u la propriété d'une épargne, c'est-à-dire dune accu-
mulation de biens pour s'élever à une propriété supérieure; le
but de tout travail est toujours une propriété quelconque.
Le l)ut du travailleur rural n'est pas, il est vrai, la propriété
de la terre, mais la ])ropriété des produits qu'il y récolte ou qu'il
travaille à en extraire; seulement, pour atteindre ce but, il faut
({u'il dispose du sol suffisamment pour s'assurer la possession
des produits de son travail.
La propriété du sol est donc la disposition exclusive du Lieu
en vue du travail.
Nous allons voir que la mesure dans laquelle cette dispositiou
du lieu est exclusive, — c'est-à-dire la mesure de la propriété, —
dépend directeuient et normalemeut de la nature du travail (|ui
nécessite cet exclusivisuie.
Ainsi, dans la simple récolte de 1 "herbe [)ar exemple, la pro-
[)riété est temporaire; c'est le droit du preuiier occupant qui la
règle, et seulement pendaut le tiMups de son occupation.
Le pasteur canq)c là où il trouv(> une [)lace libre et considère
que son travail pour l'atteindre lui constitue le droit tle l'occu-
per, d'en disposer exclusivement. Là où il trouve la place prise,
il pousse plus loin, il ne se l'cconnait pas le droit d'en déloger le
premier occupant. S'il abuse de sa force pour vouloir l'en chas-
ser, l'nutre résistera, se trouvera lésé. ** C est injuste, j'y étais le
premier », dira-t-il. Cependant le lendemain, ayant le\é sa tente,
il ne se reconnaîtra plus de droit sur ce terrain.
Le même fait se produit partout vi toujours. C'est le régime
de pi'o[)riéh'' de nos pécheurs à la ligne, de nos chasseurs en
terrain vague: c'est le fai( d'rln» arrivé le premier «pii constitue
leur <lroit de i)i'opriété, mais seulement tant ([u'ils occu[)ent la
place. « 0"i va à la chasse, perd sa place, » disent nos eidants,
eu s'cmparant du poste envié qu'a abandonné nuMue momenta-
nément un camarade.
La mesure d(> la projjriéfé dépend bien ici de la nature du
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. 511
travail. La simple récolte ne nécessite pas un travail préalable
autre que celui d'atteindre la place; il donne droit à la récolte
(|ui commence tout de suite et on en laisse pas, en la (juittant,
d'etiort non rémunéré.
Mais les pasteurs lîaskirs, par exemple, bien (juà demi
nomades, se livrent à un rudiment de culture, semi-nomade elle
aussi, car, changeant parfois de région, ils déplacent leur cul-
ture en même temps. Cependant, dans la région où ils errent,
ils entendent bien jouir de la propriété du sol de leur jardin,
même absents de ce point, éloignés à la suite de leurs animaux.
Ils ont retourné un coin de steppe, y ont semé des légumes :
ils veulent les récolter. Après la récolte, ils abandonneront ce
bout de terre, ne prétendront plus à sa propriété, mais jusqu'à
la récolte ils se reconnaissent sur lui un droit que le travail rend
nécessaire, et qui dure autant que les nécessités de ce travail.
Et de fait, ce droit, ils en jouissent, et ce n'est que parce qu'ils
en jouissent qu'ils cultivent.
Le u paysan » proprement dit donne à la terre non plus un
travail occasionnel mais permanent; aussi est-ce sa terre. Il se
reconnaît sur elle un droit de propriété permanent : non absolu-
ment exclusif toutefois, car il maintient, favorise même les pro-
duits spontanés, dont il espère jouir parce qu'il est le plus à
portée de les récolter. Sa tolérance chez lui, sa licence chez les
autres, montrent bien les réminiscences vivaces du droit du pre-
mier occupant en ces matières. Tel est le cas, pour la récolte des
champignons, du cresson, de la salade, pour la pêche, et en
général pour tous les produits spontanés qui ne proviennent
pas du travail. C'est le permis chez nous qui donne le droit de
chasse et non la qualité de propriétaire ; si celui-ci ne remplit
pas des formalités pour défendre sa chasse, un étranger aura le
droit de chasser chez lui alors que lui, le propriétaire, n'a pas le
droit de le faire.
Le « spécialisé » a bien d'autres prétentions justifiées par son
travail. Tout dans sa terre provenant de son travail intense, il
se reconnaît un droit de propriété absolument exclusif. Il tient
même plus à cet exclusivisme qu'à la permanence, nousle verrons.
512 LA SCIENCE SOCIALE.
Ainsi donc la mesure de la propriété du sol, de sa disposition
exclusive est bien la conséquence du travail et dépend directe-
ment ot iioi-malemont de la nature du travail.
Mais la propriété n'est pas seulement la conséquence de la
nature du travail, clic en est encore /« condition préalable. VA
ceci est très important. Il faut que le travailleur, pour s'adonner
à un travail, soit assuré (|u'il jouira de la mesure de propriété
que réclame la nature de ce travail. Pour que le Pasteur fasse
rclfort d'atteindre tel point de la steppe, il faut qu'il sache qu'il
pourra y faire pacager ses animau.x. Pour que le Baskir cultive
un jaidin, il faut qu'il ait l'assurance qu'il en conservera la pro-
priété jusqu'à la récolte. Pour que le paysan organise sa terre de
façon à ce qu'elle produise tout ce dont a besoin sa famille, il
faut ([u'il cil ait la disposition permanente : jmur (ju'il plante
des arbres fruitiers, il faut (juil ait l'espérance que ses enfants
en mangeront les fruits. Pour une spécialisation intense enfin,
r[ui suppose encore une augmentation do propriété par un ap-
port de sacrifices, de temps, d'argent, d'elforts bien autrement
considérables que ceux du i)aysan, il faut une disposition l)icu
plus exclusive du sol pendant tout le temps (pie doivent dunM-
les effets du travail. Et là où ces dillérents travailleurs ne ren-
contrent i)as cette condition préalable (\o la propriété (|ue ré-
clame leur travail, ou ne peuvent pas l;i créor. le Pasteur ne
viendra i)as, le Baskii* n(^ sèmera pas, le paysan ne s'implan-
tera ])as et ne plantera [)as, le spécialisé ne montera pas d'entre-
[)rise. Aucun d'eux ne veut prcndi'o une peine dont il n'aura pas
le bénétice.
ï.a propriété du sol, c'est-à-dire sa dis[)osilion étant à la fois
une conséquence du travail et sa condition préalable, et la
mesure d'exclusivisme ([u'elle impliipie étant dinn-temenl et
normalement subordonnée à la nature dn travail, l'étude de
la [U'opriété foncière (>n France nous montrera (pi'elle a été
créée par la culture intégrale et pour elle. Nous verrons quelles
(liflieultés elle o[)pos(> à la spécialisation commerciale, quel
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. 313
genre de propriété celle-ci réclame, et comment elle peut l'ol)-
tenir.
Les éléments analytiques de la propriété sont :
I. — La composition du J)ieii;
II. — Le mode de possession;
IIL — Les subventions;
IV. — La transmission.
Nous allons les étudier, un à un, en les comparant dans la
propriété du paysan et dans celle du spécialisé.
L — La COMPOSITION' ni" biex s'oldient en recherchant : 1° sa
nature; -2" sa quantité; 3° sa qualité; i" sa disposition.
1". — La Xature du bien de f amille , ou ferme, du paysan. —
Les termes sont homogrnes comparées entre elles. Elles sont,
du fait de Ihomme, formées des mêmes éléments. Dans cha-
cune d'elles nous retrouverons les mêmes bâtiments d'exploi-
tation, grange, écurie, étables, bergeries, j^orcherie, poulailler;
des terres de labour et des prairies, un bois et un vignoble
quand elles sont complètes. Mais elles sont hétérogènes par la
nature de leurs terres. Il faut le plateau au labour, la vallée
à la prairie, le coteau bien exposé à la vigne, tandis que le
versant regardant le nord sera boisé. En sorte que toutes les
fermes présentent le même assemblage d'éléments de natures
difierentes.
La Nature de l'exploitation du spécialisé. — Nous trouvons ici
exactement le contraire. Les exploitations sont variées parce
qu'elles s'adonnent à des spécialités différentes. Tandis que
toutes les fermes se ressemblent, rien ne ressemble moins
à un vignoble que la propriété d'un herbager. Ces exploita-
tions ne se ressemblent cjue dans une même variété; les vi-
gnobles se ressemblent, mais les spécialisés ne sont pas tous
vignerons comme les paysans sont tous des gens de ferme,
Ainsi donc ces exploitations sont hétérogènes entre elles, mais
elles ont une tendance marquée à être homogènes , chacune
514 LA SCIENCE SOCIALE.
on soi, quant à la nature du sol. Tandis que la ferme, pour
réunir les différentes natures de sol qu'elle réclame, partout
où elle Fa pu, descend perpendiculairement à la rivière du
plateau dans la vallée, les exploitations des spécialisés, pour
obtenir riiomogénéité de la terre, s'étendent parallèlement à
la rivière; les herbagers occuperont les prairies de la vallée,
les vignerons le versant, tandis que les crêtes et certains pla-
teaux pauvres seront couronnés de bois et constitueront le
domaine des forestiers.
2° La Quantité du bien pour le paijsan est sensiblement la
même partout; pros(|uc absolument, dans une même région :
et cette quantité est toujours limitée. On sait (]u'il faut tant
d'hectares à une famille, que la ferme doit avoir telle di-
mension pour ([uo le fermier puisse vivre avec ses gens, et
payer son fermage; si l'on dispose d'une trop grande étendue,
ou fera deux fermes.
La Quantité du bien, pour le spécialisé, est prescjue illimitée
et iiidétiniment variable suivant sa spécialité. Une forêt se
compte par milliers d'hectares; un hectare de fraisiers peut ré-
munérer plusieurs ouvriers; dix hectares constituent un impor-
tant vignoble et cent hectares sont une mesquine exploitation
forestière.
3° La Qualité du bien du paysan dépend du pai/s, des apti-
tudes générales de son sol. Le pays est-il pauvre? la popu-
lation en est misérable, les paysans s'exténuent pour vivre
maigrement de leurs produits. Le pays est-il riclie? ses habi-
tants vivent facilement dans l'aisance.
La Qualité d'une r.rploitation spécialisée ne dépcMid plus du
|)ays, des aptitudes générales du sol, mais du capital enyagé
el du bon choix de la spécialité qui s'adapte à la nature spé-
ciale du sol, de façon i\ ce que les dépenses d'exploitation soient
en raj)port avec le revenu ([u'on en pcMit tirer. Ainsi, tandis
que ce qu'on appelle les terres pauvres, les terres ingrates,
ne [)euvent rémunérer la culture intégrale, elles peuvent fort
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. 51 "y
bien i'aii'o la licliosso du spécialis»''. La Sologne, les Landes,
mineuses pour le paysan, ont enrichi le spécialisé, le forestier.
Le fait est aisément concevable. Tandis que, dans la culture
intégrale, la terre achetée 500 francs Thectare exige le même tra-
vail, la même dépense que la ferre de 1.000 francs l'hectare, elle
rapporte moitié moins, en sorte que le produit se trouve grevé
du double des frais d'exploitation. Mais cette même terre de
ÔOO francs, mise en bois ou en herbe, c'est-à-dire n'ayant plus
à supporter des frais d'exploitation qu'elle ne saurait rémuné-
rer, peut rapporter plus que ne le ferait la bonne terre de
1 .000 francs avec la culture intégrale :5 % , i)ar exenq)le, au lieu
de 3 % . Elle peut rapporter autant que le plus bel herbage de
Normandie qui, valant 5.000 francs l'hectare, ne donne pas plus
de 5%.
i" La Disposition du bien du paysan, c'est-à-dire :
a) La relation des parties constitutives du bien. — Elles sont
toutes liées entre elles, suivant l'équilibre et la variété que néces-
site ce véritable organisme qu'est la ferme. S'il est avantageux
pour la ferme de grouper autour d'elle ses terres, il lai est si
nécessaire de posséder différentes natures de terre, suivant des
proportions constantes, qu elle ira acheter au loin celles qu'elle ne
rencontre pas dans le voisinage. C'est ainsi que je vois des fermes
de plateau, à 15 kilomètres de chez moi, posséder des prés dans
notre vallée. C'est ainsi que mon prédécesseur avait voulu com-
pléter sa ferme en achetant, à -2 kilomètres de distance, de la bonne
terre à betteraves et, naturellement, en vertu de la loi de l'asso-
lement triennal, trois fois l'étendue de sa culture annuelle de
betteraves. C'est ainsi encore que, dans la vallée delà Loire, les
petits propriétaires de la rive gauche, et non pas seulement ceux
de la vallée, mais ceux du plateau, possèdent et cultivent des
vignes à 3 kilomètres de distance sur le coteau regardant le sud.
Pour s'y rendre, il leur faut traverser la Loire enbac. Ailleurs, les
vignes sont si éloignées que les propriétaires s'y construisent des
maisonnettes. On dit que le paysan cherche à s'arrondir; l'image
est devenue bien fausse. Le malheureux court après son équi-
516 LA SCIENCE SOCIALE.
libre, il cherche à reconstituer sa ferme que les partages détrui-
sent périodiquement ; c'est ainsi qu'il néglige la parcelle de terre
voisine, qui est en vente et qui l'arrondirait, pour acquérir au
loin la vigne, le pré ou le bois dont il a besoin.
b) Les relations du bien du paysan avec les choses extérieures.
— Une harmonie, créée par les besoins réels du passé, subsiste
encore, quoique partout plus ou moins ébranlée, entre ce bien
et les choses extérieures. Mais, comme c'est un système tout en-
tier qui s'effondre, ce .sont ceux qui s'enfoncent avec lui qui con-
servent riiarmonie et ceux qui s'en échappent (jui font tache,
(jui sont dispai'ates. Par exemple, ici, les prairies des vallées sont
communales après la coupe du foin, mais elles ne connaissent
pas l'engrais; et le propriétaire ne peut profiter de la riche coupe
de regain que procurent les phosphates qu'en les faisant clore,
mais alors il gène le parcours. Les parcelles de vigne entremê-
lées sur telle côte ne sont desservies que par d'étroits sentiers :
celui qui arrache le premier sa vigne phylloxérée pour y semer
nue luzerne, ne saura comment en sortir la coupe. Nous savons
(ju'en Champagne rassolement est obligatoire ; un tiers de la
commune est en blé, un tiers en avoine, un tiers en jachère. Il
est défendu de perfectionner, tous les propriétaires sont astreints
à la môme routine. Et l'on s'étonne de la dépopulation des cam-
pagnes !
r>" La Disposition de C exploitation du spccialisé, c'est-à-
dire :
a) La relation des parties constitutives du bien. — // /*'// a plus
ici, à proprement j)arler, de relations entre les parties du bien,
parce ([u'il n'y a pas forcément <le jtartios: au contraii'e, pardé-
linition, // u' 1/ a ijuunc jnirlie.
Ce})endan( il arrive (|u'une s])écialité, même (ont à fait pure,
donne lieu à des sous-produifs, mais tandis que dans la ferme les
relations sont d'rquilibrc, ici elles sont de drprndanre.
Le paysan fera aussi l)ien, ou plutôt aussi mal, tous ses pro-
duits suivant des proportions constantes; le spécialisé en négli-
gera de possil)lcs, ou sacrifiera les secondaires : il les traitera
LA Hi:VOLLTIO.\ AGHICOLK. ')17
toujours suivant riniportancc (|u"il leur reconnaît, tandis (jnils
sont tous également importants pour le paysan.
De là l'infériorit»' apparente du spécialisé, qui scandalise les
dévots de l'ancienne culture. Ils dénoncent le gâchis, fréquent
surtout au début d'une spécialisation. Ils comparent l'imperfec-
tion de cette exploitation où Ton connaît les chômages, où tel
sous-produit est inutilisé, au parfait équilibre de la ferme où
rien ne se perd, ni le temps, ni le moindre petit produit. Mais,
si le spécialisé connnence par gâcher l'accessoire, sacrifiant tout
au principal, ce principal suffit pour le faii-e gagner malgré son
gâchis, tandis que le paysan soml)re malgré sa perfection à uti-
liser tous les accessoires, parce qu'il manque de principal.
Plus tard, le spécialisé arrivera en se développant, et quand
ils en vaudront la peine, à utiliser ses sous-produits, comme l'in-
dustrie en se perfectionnant arrive à utiliser ses déchets, qui
peuvent devenir une source de bénéfices inqiortants, mais tou-
jours accessoires et dépendants du but principal.
Le Creusot fait de l'acier et non des scories de déphosphora-
tion. bien (fuil ait sn les utiliser avec yrand avantage. Mais il a
commencé par les négliger et c'est toujours sa production d'acier
([ui règle sa production de scories.
De même l'herbager qui débute ne pense qu'à ses animaux.
En réussissant, il reconnaîtra peut-être qu'il aurait avantage à
produire aussi des ponnues. Il ne le fera toutefois qu'après s'être
rendu maître de son atfaire d'engraissement. Il aura négligé
la pomme jusque-là. De plus, il subordonnera l'une de ces pro-
ductions à l'autre. Ici il ne plante pas parce qu'il craint de nuire
à une herbe plantureuse ; là il croit au contraire que l'ombre du
pommier maintiendra la fraîcheur et plante, en conséquence, à
des distances calculées pour favoriser l'herbe, puisqu'elle est le
principal et la pomme l'accessoire. Ailleurs, au contraire, on né-
gligera l'herbe, mais c'est qu'on aura pour but la production de
la pomme, comme dans certains vergers de l'Orne où l'on rap-
proche les pommiers jusqu'à 3 mètres. L'herbe devient le
sous-produit utilisé par les porcs.
b) Les relatioufi du spécialisa} avec les choses extérieures. Dans
ol8 LA SCIENCE SOCIALE.
les pays transformés par la spécialisation, nous retrouvons l'Aar-
monie que nous avons constatée pour le bien du paysan dans
les pays de culture intégrale, avec cette dift'érenco toutefois que
l'accord dans l'indépendance a succédé à Vaccord dans la dépen-
dance. Tandis que, sous différentes formes, des servitudes
d'usage grèvent les biens du paysan et qu'il n'en souffre pas sen-
siblement, le spécialisé, exclusivement maître chez lui, accepte
<ti ne souffre pas d'être exclu (hi bien du voisiu. En Normandie,
certains herbagers se sont, par exemple, tous clos; le bénélice
<{u'ils trouvent à leur clôture leur fait accepter de ne pouvoir
passer chez le voisin, on d'ailleurs ils n'ont rien à faire. Mais, à
l'apparition du spécialisé chez les [)aysans, il y a rupture de
l'ancienne harmonie, que la nouvelle n'a pas encore remplacée;
il y a désaccord, le bien du spécialisé jure avec le reste : c'est
que le spécialisé a sépùré une partie d'un tout; il gène les
autres parties, en se soustrayant lui-mémo à h» gène dans
l'exercice de ses droits nouveaux. Il est comme un colou en pays
neuf, qui doit péniblement constituer un meilleur mais nouvel
état de choses.
11. — Le modk I)K possKSSiox, c'est-à-dire l'étendue et l'exer-
•cice <hi di'oit sur le bien, se détermine en analysant :
1" A (juel titre possède-t-on h* bien ?
2" Par (juelle organisation de personnes exerce-t-on son
droit?
Le paysan. Chez le paysan, le bien est possédé à titre de pro-
priété j)ar la famille, qui re\i)h)ite avec le concours de tous ses
membres. L<> paysan est ou veut être /tropriétairc. Nous avons
pris le typ<' (h> la ferme pourexenq)h* du bien du paysan, })arce
(pie hulomaine piopredu paysan, (piiauraitdûnous servir de mo-
<b''h\ étant maintenant iucessannnent détruit par les partages, est
prescjne d(^ venu inobservable. (pi()i([ue le paysan continue à s'épui-
ser à chaque génération poui' le reconstituer de pièces et de mor-
ceaux. Dans la ferme, le paysan est locataire, mais pour peu que
le pays lui en oll're la possihilité, il ne se contente pas de cette
LA RÉVOLUTION AGRICOLE. .")!•♦
qualité. 11 no vise (|u à mouterpar elle à la position qu il considère
comme supérieure et comme la seule capable de le satisfaire. Il
quitte, dès quil le peut, sa ferme pour devenir propriétaire, et
il est content d'abandonner une bonne ferme pour s'établir sur
sa propriété, généralement inférieure. Si le pays entièrement
occupé par des fermes de grands propriétaires, comme dans
certaines régions de l'Ouest, l'Anjou, la Vendée, no lui laisse pas
l'espoir do devenir véritablement propriétaire, il le devient
d'une certaine manière dans sa ferme en y perpétuant sa famille
pondant de longues générations. I.es usages, les coutumes, l'o-
pinion publique garantissent à sa postérité le moyen de se
maintenir dans la même exploitation. Sauf des cas absolument
graves, le propriétaire ne renvoie pas un fermier, ni les héritiers
naturels de celui-ci. (Juand on connaît le travail du paysan,
quand on compare sa façon d'exploiter son bien, ou cette ferme
[)ermanonte et celles qui lui servent d'échelon pour atteindre à
la propriété, on aper«;oit clairement le régime do propriété qui
lui convient et qu il a réussi à créer. 11 demande la stabilité et il
a établi un régime de propriété permanente . Nous le verrons en
traitant de la transmission du bien. C'est que le paysan n'aspire
qu'à une vie traditionnelle et non progressive; il constitue sa
propriété pour une vie qui ne variera pas, pour des générations
successives qui s'en contenteront. Il aime surtout à travailler
une fois pour toutes, au moins pour très longtemps. Il n'a une
certaine générosité que pour ce qui doit durer. Même âgé, il
plantera, mais toujours pour les besoins de la famille, en petit,
un arbre, qui manquait. Pour cela, il faut être propriétaire;
comme locataire, l'idée qu'une amélioration faite par lui subsis-
tera après lui et pas pour les siens, le révolte et l'entrave, même
si elle doit le rémunérer de sa peine; cela ne lui suffît pas, il
n'en aura pas épuisé la jouissance.
Mais, si le paysan réclame la permanence de la propriété, il ne
prétend pas sur elle à un droit exclusif : sa propriété est plus
permanente qu'exclusive. La terre appartient à celui qui la
vivifie, » dit le Coran, et il faudrait ajouter : dans la mesure où
il la vi^-ifie. Cette sentence semble inscrite au fond du cœur
u20 LA SCIENCE SOCIALE.
(le l'homme. Le paysan vivifie pour toujours la terre en la défri-
chant; il continue par un petit entretien, en la labourant, àmain-
tenir l'effet de ce premier travail; il la veut donc pour toujours.
Mais on vivifie aussi la terre par la simple récolte, et le paysan
compte, autant qu'il peut, sur les produits spontanés du pays,
c'est-à-dire sur ceux qui contribuent à la vie sans exiger de tra-
vail. Seulement, il ne se reconnaît plus sur eux un droit exclu-
sif, fût-ce chez lui, mais une simple facilité à s'en emparer le
premier, comme il se reconnaît chez les autres le droit de sVn
emparer s'il arrive le premier. Le droit du premier occupant en
ces matières porte une atteinte sensible au droit exclusif du pay-
san sur sa terre. Nous le verrons à propos des subventions.
Le spécialisé. Il réclame une possession exclusive de la terre
pendant son exploitation, mais il ne se soucie pas de garantir la
permanence quand même de cette possession. Contrairement ;\
celle du paysan, sa propriété réclame V exclusivisme plus ([ue la
permanence . Cela se conr-oit aisément : la propriété du spécialise
n'est pas un bien de famille, mais le bien de l'affaire. Il ne ré-
clame ])as la propriété pour lui et pour ses descendants, mais
pour l'aU'aire. Le paysan réclame une propriété persoimelle, le
spécialisé une propriété d'affaires. Et son affaire, il ne la croit
pas éternelle, mais au contraire incessamment perfectible, c'est-
à-dire modifiable. Au lieu de le figer une fois pour toutes, lui
et sa descendance, dans 1' « aurea mediocritas », elle doit lui
faire courir des risques de fortune et de ruine : fortune qu'il veut
accroître ou transporter ailleurs, ruiiir (juil v(Mit pouvoir rapide-
ment enrayer.
A ([uel titre possédera-t-il donc la terre? Peu lui inq)orte.
Sera-t-il concessionnaire, diri^ctinn- d une société anonvme, lo-
cataire, [)roj)riétaire? Il choisii'a sans [)réjugé celui d-e ces modes
(pii sauvegardera le i)lus sa liberté et son droit. Il est même à
croire ((ue nous constaterons chez lui une forte répugnance pour
la condition de propriétaire, partout où la législation en fait
une attache trop dil'licile à briser avec la fcM're, où l'opinion
pnbli(]ue en fait une sorte de titre de nol)lesse (jui excite l'en-
vie et impose des charges, où la qualité de locataire, moins en-
LA RKVOLITION AGRICOLE. .")2I
viéc et moins impostM», donne pendant roccuimtioii les mêmes
droits avec plus de lil)erté.
• Cette moindre permanence de la [)ropriétc on de la jouissance
exclusive n'empêche pas en revanche le spécialisé, pendant le
temps d<> son exploitation, de se donner tout entier.à la terre.
C'est lui ([ui «mi diiiiiera personn<dlement le travail ou ({ui le fera
lui-même. Il ne regrettera pas, comme le paysan, de laisser
après lui des améliorations qui contiimeront à profiter à d'au-
tres, pourvu (ju'elles l'aient payé. Nous avons vu déjà, par exem-
ple, le pépiniériste défoncer la terre du paysan (ju'il n'a louée
(jue pour ciiuj ans, quoique leilet de ce travail doive durer
bien davantage. Peu lui importe; la seule question pour lui a
été celle-ci :Serai-je, en cinq ans, payé du défonçage avec béné-
lice? Inversement, il ne cherchera pas à améliorer pour l'éter-
nité. Il ne considère pas la terre comme un bien, mais comme
un instrument de travail pour atteindre un bien, la fortune.
Aussi, loin de se ruiner ipouv T améliorer, il la ruinera sans scru-
l)ule pour s'améliorer. Il la stérilisera fort bien pour de longues
années, pourvu que la perte qu'il subira sur la vente à son dé-
part soit compensée par le bénéfice qu'il aura tiré de son exploi-
tation. Il n'a pas le respect delà terre, il n'y voit qu'une affaire
d'argent. Il v(>ndra sa terre végétale au lieu de la cultiver, ex-
ploitera une carrière de pierres, d'argile, de marne, de sable
qui laissera ensuite à nu le sous-sol inerte et improductif, s'il
reconnaît là l'exploitation la plus rémunératrice. Car il n'est pas
cultivateur de sentiment, c'est avant tout un chasseur de dollars,
comme disent les Américains.
ni. — Les subventions montrent comment ceux qui ne possè-
dent pas un bien participent à sa jouissance. Elles sont actives
ou passives.
Le paysan, il faut bien s'en rendre compte, ne cultive que
pour récolter les produits nécessaires à un minimum de vie qu'il
accepte et qu'il ne veut pas améhorer au prix d'un plus grand
effort. Mais il ne cultive que les produits qu'il ne peut avoir
T. XXXII. 36
52:2 LA SCIENCE SOCIALE.
dans une mesure quelcon([ue à létat spontané, car il [)réfère de
beaucoup à la culture la simple récolte des produits spontanés.
La vaine pâture, les tolérances forestières, le res nullius sont ieà
objets de ses plus chères prédilections, ce sont là des « droits »,
des « usages » qu'il maintient avec la ténacité la plus obstinée,
la moins en rapport avec le bénéfice chiffré en argent qu'il en
tire. Et c'est ce qu'on ne peut absolument pas comprendre, si
l'on n'est pas pénétré de cet équilibre implacable de la ferme,
dont on ne saurait, sans ronq)re tout rorganisme, retirer une
partie ({ui, en soi, parait insignifiante.
Ainsi, j'assiste depuis plusieurs années dalis ma comnume à
une lutte curieuse de l'Administration, — la grande, celle de
l'État, l'Administration tout court — contre le paysan. L'Admi-
nistration est honteusement battue chacpie année et elle n'y
comprend rien. Les paysannes font (jnehiuefois pacager à leurs
vaches les bas côtés des grandes routes dont les lossés, avec
leurs trois faces herbues, constituent la moitié de la surface d<'
pacage. Quand il pleut surtont, ces fossés sont très vite dété-
riorés par les pieds des animaux ([ui. eu défonçant les bords,
comblent le fond, et les fossés sont à refaire. C'est un entretien
dispendieux et vraiment hors de proportion avec la maigre
valeur (le l'heibe utilisée. Pour pacager i)endant ([uinze jours
100 mètres de bas côté, le paysan oblige à refaire 100 mètres
de fossé à 0 fr. 10 le mètre, soit 10 fr. Le bas côté a i mè-
tres (le large, soit VOO mètres carrés de terrain, dont Ihec-
tarc se loue, dans cet endroit même, 2.') tV. par au. On aurait
donc ces VOO mèti'es [xiur I friiiic par an. Kt on n(> les utilise
(|u'une (juinzaine de jours, pour y faire 10 fr. de déuàts. C'est
absurde. L'Administration l'interdit doue depuis j)lusieurs an-
nées, mais en vain. Sou interdiction ;i Immu être tambourinée
le dimanelie ai)rès la grand'messe, toute la commune est en
C(mtravention. C'est que l'Administration ne s.iit pas (juc ces
(piinze jours (h^ pacage sont indispensables au [)rintenq)s pour
(pu» la plupart des femmes du pays conservent leurs vaches,
c'est-à-din^ leur véritable fortune. Klles ]e> ont nourries justpie-
là en faisant de l'herbe dans les champs, mais alors les récoltes
LX HÉVOLfTlON AGRICOLE. 523
oui grandi et il est iiilonlil d'entrer sur les terres; il faut at-
t<Midre la coupe des l'oins j)our l'ouvcrlure de la prairie coni-
niunalc. C'est dans l'écononiic de ces pauvres gens un moment
critique; ce court [)acage de route leur est essentiel; le leur
retirer, c'est retirer le rouage d'une montre sous prétexte (juil
est trop petit poui' <|ue son absence puisse nuire. Ce serait les
obligera vendre leurs vnches.
Un exempb' encore : les habitations voisines de la l'orèt do-
maniale se louent 50 fr. de plus que les autres, parce qu'on
y a le bois pour rien. La foret est ravagée. Périodiquement,
l'Administration forestière cherche à la défendre par des in-
terdictions, mais elles restent vaines. Le paysan qui a construit
là sa maison pour jouir du bois gratis, se considère en etïet
comme volé; le locataire qui a loué là 50 fr. plus cher qu'ail-
leurs, veut retrouver son argent et, s'il s'en abstenait, son bail-
leur ne serait pas satisfait <le voir ainsi se déprécier son immeu-
ble : le garde forestier est débordé; le député intervient, et le
paysan a, en fait, gain de cause. S'il maintient ainsi victorieu-
sement les subventions ([u'il a su tirer des propriétés de l'État,
nous pouvons juger du sort réservé au grand propriétaire!
Ce sont là des exemples de subventions dont il jouit sans
compensation qui atteigne son bien : ce sont des subventions ac-
tives. iMaisily atoute la gamme, indétîniment variée, des resnul-
Uns qui lui fait supporter des subventions passives. En pratique,
est t'es niUlius ce qui ne fait pas de tort au paysan, d'après sa
manière de faire générale, comme le libre passage sur ses terres
non ensemencées, les produits spontanés, gibiers, poissons,
champignons, cresson; tout ce qui pourrait se perdre et, par ex-
tension, tout ce qui traîne; le glanage sous toutes ses formes, du
grain, du foin, des fruits qui auraient pourri, le ramassage de
tout objet sans valeur oublié, ou qui n'a pas été rangé, et duquel
on peut dire qu on pensait qu'il n'aurait pas été utilisé. Toutes
ces subventions passives, le paysan les supporte philosophique-
ment chez lui, parce qu'il s'accorde le droit d'en profiter active-
ment, chez les autres. Si quelque chose de ce genre lui a été pris,
il se dit : « Je n'avqis qu'à ne pas le laisser traîner », et il en
0-2i LA SCIENCE SOCIALE.
cherche le remplacement chez un voisin néi;ligent. Si le cresson
de son ruisseau, si ses noisettes ou ses prunelles ont disparu, il
se dit : « .le n'avais qu'à nie lever plus matin et à arriver le pre-
mier », et le lendemain, avant le jour, il ira au loin compenser
sa perte. Mais la (jualité de ?'es nullii(S ou chose sans maître est
par lui maintenue avec obstination au genre d'objet que j'ai dit,
([uand même cet oljjct serait le fruit d'un certain travail. Faites
une cressonnière, faites de la pisciculture, élevez du gibier, vous
serez pillé, parce que le gibier, le poisson, le cresson sont res
nullius. Faites des routes, des allées, le paysan prétendra à un
droit de passage : la terre, dit-il, n'est pas ensemencée, il ne
fait pas de tort.
Le spécialisé ne prétend à aucune subvention chez les autres et
ne veut pas en souffrir chez lui. Bien plus, il ne veut même pas
protiter de celles que la nature lui offre chez lui. Il dit qu'il n'a
pas de temps à perdre à cela; que ces produits spontanés occu-
peraient un terrain qu'il emploiera plus utilement; ce sont, en
effet, généralement des parasites, ménagés par le paysan qui les
utilise, détruits par la culture intensive du spécialisé. C'est que
le paysan est un homme qui ne compte pas son temps — il le
réi)ète sans cesse — mais ses produits; il lui en faut un certain
nombre, une certaine variété pour vivre et, dune manière ou
d'une autre, bon an mal an. il les obtient. Pour le s[)écialisé, le
« temps est de l'argent ». el il chillVe la valeur du produit, il
achètera son plat de cluunpignons parce que perdre une «lemi-
journée à les chercher dans les bois du voisin, lui revient plus
cher. S'il fait une cressonnière, c'est une affaire connue celle de
Gonessequi occn[)e 10 hectares et ex[)é(lie à Paris de 10 à 1-2.000
bottes par jour; ce n'est })as poui* mangcM' une salade. Et si
rherl>ager a du cresson dans le ruisseau qui arrose ses prés, il
sera amené à h' détruire, pour couper court aux allées (>t venues
des maraudeurs, malfaisantes à son herbe (jui ne vient plus toute
seule, mais à la(|nelh' il n'a ménagé ni l'engrais, ni les soins. Il
détruira les lapins chez lui, s'ils gênent son ivxploitaliou, et
louera en même tenq)s une chasse au dehors, s'il en a le goût :
ce (]ui [)arait une monstruosité au paysan, qui établit une cote
LA RÉVOLUTION AGRICOLE 525
mal taillée, mais toujours en perte, entre le tort que lui l'ont les
lapins et le plaisir et I(^ profit qu'il en tire.
IV. — L.\ TKAXSMissiox indique dans (juelles conditions le bien
passe d'un propriétaire à un autre.
Le paysan. Nous avons dit ([ue le paysan, exigeant la stahilité
plus que l'exclusivisme, avait réussi à étahlii- un régime de pro-
priété 'permanente Notre régime de propriété foncière favorise-
t-il assez énergiquement en eUet la stal)ilité de la propriété, sa
permanence? Grâce à lui, la terre est dcvemie un bien d'une na-
ture toute particulière, un bien qui n'a pas de libre circulation.
Sa vente, son acbat, son écbange, sa location sont soumis à des
formalités longues et conq)liquées (la purge des hypotbèques
légales demande des mois) à des formalités plus que coûteuses,
ruineuses. C'est bien là un régime tutélaire, qui vise à défendre
le bien de famille même contre son possesseur, contre l'incapa-
cité d'une génération, contre le (lissi])ateur qui en disloquerait
l'équilibre et par là le ruinerait en vendantune partie. Et ce n'est
pas assez : on a toujours visé à en interdire absolument la vente
pour le maintenir dans la famille qui l'avait une fois possédé ;
c'est ce qu'une certaine noblesse voulait obtenir par les majorais ;
on rêve encore aujourd'hui de doter le paysan d'un bien inalié-
nable. Toute notre législation tend à maintenir la permanence de
la propriété foncière entre les mains du paysan et de sa des-
cendance. C'est toujours l'idée du paysan : en arrivant à la pro-
priété de la terre, il a atteint le summum., il n'a plus cju'à s'y
maintenir sous peine de déchéance. Notre loi de partage n'est
pas en contradiction avec ce que nous venons de dire ; elle a sé-
duit d'abord la cupidité du paysan en lui facilitant l'accession à
la propriété de la terre ; elle ne l'a pas révolté ensuite parce
que, en donnant des droits à ses enfants sur son bien, elle ne
fait que leur assurer cette transmission qu'il aurait faite peut-
être autrement, mais qu'il leur aurait faite; les effets désastreux
de cette loi, il les a constatés plus tard, mais il les juge un mal
nécessaire, il n'en rend pas la loi responsable et il connaît le
remède : l'enfant unique.
.')26 LA SCIENCE SOCIALE.
Le spécialisé. Cette manière de concevoir la transmission do
la propriété ne convient pas du tout au spécialisé. An lieu d'un
réfjimo fntélaire, il réclame un régime libéral. Il ne voit pas dans
la possession de la terre, ou dans le titre de propriétaire, un
siimimnn social d'où l'on ne saurait que déchoir et qu'il faut par
conséquent maintenir à tout prix; il ny voit qu'un instrument
de travail qui lui [)araît aujourd'hui supérieur à un autre, mais
qui peut ne plus l'être demain. 11 désire donc les moyens de s'en
défaire aisément. De même qu'il exige avant tout tien avoir la
disposition absolument exclusive, tant qu'il l'emploie, il veut
pouvoir le vendre à son gré en partie ou en totalité, l'acheter,
le louer, l'échanger facilement, suivant les besoins de son all'aire.
Comme sa j)ropriété représente à ses yeux un capital, il veut
pouvoir profiter du crédit qu'elle lui doiuie j)()ur emprunter sur
elle suivant ses besoins, pour se libérer promptement, pour la
dégager de nouveau, tout cela sans formalités ni frais exagérés,
comme il le ferait pour toute autre valeur cpie la loi ne protège
pas et dont elle n'entrave pas la libre disposition. C'est, par
exemple, ce qu'une simple inscription sur le titre de ])ropriété
permet déjà de faire dans les pays à culture spécialisée où l'on a
perdu la notion du bien de <« faniillo ».
Pour conclure, ni la com[)osition du bien du paysan, ni ses
modes de possession et de transmission ne conviennent au spé-
cialisé, mais il les rencontre de fait, établis par l'usage, sanc-
tionnés par la loi, et il faut bien (juil s'en tire, en attendant
(piil ail obtenu la consécration d'un nouvel état de ehoses. Kt
comment s'en tire-t-il?
D'abord j)ar Y abstention, parce (ju'il \\v fi-ouve pas, comme
condition préalable, la propriété qu'il lui faut j)()ur assurer son
travail. On ne se doute guèri», malheureusemenl. Av la foule de
spécialisés en puissance ([iii ont déserté la canq)ague ou (jui ne
s'y sont pas fixés, parce qu'ils ont jugé la situation en général
comme trop ditticile pour eux. ou parce ((u'ils ont estimé en par-
ticulier que les campagnes ([u'ils connais.saient se refusaient par
des conditions inintelligentes îY la spécialité à hupudle ils avaient
LA HÉVûLLTIOX AGHICÛLE. 327
pensé. Ctnix-là vont faire leur aUain' ailleurs, mais leur <'loii;iie-
meiit est une perte nette pour la terre ou pour le pays, perte
terrible parce qu'elle représente laljstention des capacités re-
poiissées (les campagnes par un régime défectueux de la pro-
priété. On déplore la désertion des campagnes et l'on ferait
mieux de reclierclKu- si l'on ne maintient pas, pour sauver les
impuissants ipii s^imhrent. une cause justifié»^ à la retraite des
capables.
Mais il est des spécialisés qui rencontrent des conditions sufti-
santes pour réaliser leurs vues, ou surtout qui espèrent les créer.
Oux-là sont des colons en i)ays nègre. D'ordinaire, ils sont obli-
gés d'abord de remanier péniblement et coùteusement par des
ventes et [)ar des adjonctions la propriété toute faite qu'ils ont
acbetée : puis d'utiliser ensuite les bâtiments en en modifiant l'u-
sage. Les plus favorisés sont ceux ([ui rencontrent une propriété
<lémend)rée par un marcband de bien (jui s'est dit : « Il y aura
toujours un Parisien ignorant pour s'engouer de cette propriété
désorganisée; » et ils l'obtiennent moins cher à cause de cette
tare de <( déséquilibre ». Ils auront, par cxenq)le, trouvé une spé-
cialité qui ne réclame pas de prés et à laquelle conviendra une
ferme dont le marchand de bien aura réalisé les prés. J'ai sous
les yeux l'exemple d'une propriété sans pré. sans terres sufti-
santes pour utiliser un attelage ; on riait de celui qui, en l'ache-
tant, prouvait son ignorance aux yeux du pays : il a su y adapter
une spécialité avantageuse.
iMais, quelle cpie soit la propriété, le nouveau propriétaire, qui
croit avoir sur elle tous les droits que lui reconnaît la loi, n'en
jouit qu'en théorie et hérite, enfaiî, du mode de possession que
lui a légué son prédécesseur. Il a à supporter toutes les subven-
tions d'usage et celles que le précédent propriétaire a laissées s'é-
tablir. Toujours, plus ou moins, mais plutôt plus que moins, sa
propriété est pillée et c'est à partir de ce point de départ, l'état
de choses laissé par son prédécesseur, qu'il doit péniblement
conquérir ses droits en pratique. Le spécialisé a besoin de la dis-
position exclusive du sol et il ne la trouve guère. La propriété
rurale est livrée à la bonne foi publique, telle que la morale relà-
o2H LA SCIENCE SOCIALE.
chéc du pays Ta faite. La surveillance du garde champêtre est
illusoire ; mille entraves sont opposées à la surveillance person-
nelle du propriétaire et à celle de son garde. Celui-ci doit être
persona (jrata de radministration, qui consulte la localité avant
de l'admettre à l'assermentation. La surveillance du garde, en
tous cas, ne peut s'exercer que suivant les usages du pays et
seulement pour prévenir de nouveau.x abus : même dans ces li-
mites, comme le spécialisé est généralement au-dessus de la con-
dition ouvrière, l'estimation publique le place sous un régime
d'exception : il est dans une catégorie qui doit su})porter plus
([ue le commun. Avec les faux témoins qui se multiplient, la
dangereuse sanction extrême du procès-verbal est devenue
illusoire.
Le spécialisé n'atteindra donc pas son but par la surveillance
et la lutte, mais seulement par des mesures radicales comme la
destruction des produits spontanés. Il est surtout un moyen au-
(juel il a généralement recours, qui lui restitue tous ses droits
en les augmentant même : c'est la clôture. Heureux les proprié-
taires clos! La clôture est connue du paysan et constitue à ses
yeux une propriété toute particulière, qu'il a fait sanctionner
par la loi après la coutume. Avec elle, l'escalade et l'effraction
donnent lieu au droit de légitime défense; l'agresseur d»^ la
propriété close peut iis([uer jusqu'au coup de fusil. Le paysan
a inventé la clôture pour son jaidin dont il vivilie incessamment
la terre par un travail intense; le travail de la clôture ajoute
encore au droit de la propriété. Pour le mode exclusif de pro-
priété (pie la spécialité réclame, le spécialisé est presque fatale-
ment amené à se clore. De fait, les clôtures s'observent surtout
en pays spécialisés; et, dans les pays de culture intégrale, c'est
la partie spécialisée (jui est close : le potager, le verger, une
vigne, un pié. Le s[)écialisé doit (Mivisager la mesure radicale
(jui assurera son exploitation exclusiviste, c'est-à-dire la dépense
d'une clôture, comme condition prralahlr de sa /)ropri('te.
Le réginu^ tutélaire de transmission (|ut^ le paysan a dû créer
[)our son bi(Mi de famille et a fait sanctionner [)ar la loi, ne gêne
pas moins que son mod(> (l(> possession le spécialisé. Cette diffi-
LA H ÉVOLUTION AGHICOLE. 529
culte peut-elle ètie tournée aussi? Pour le paysan, la terre étant
un bien constitué en vue de la situation des personnes, le titre
de propriétaire est le ])ut; pour le spécialisé, c'est le succès de
l'aflaire cjui est la question. Il ne tient plus à la possession de la
terre si TalTairt' ne paye pas, mais l'aflaire n'admet pas qu'on
[)artage par suite d'accidents personnels indépendants d'elle.
Que le propi-iétaire meure, l'aflaire n'en a pas moins besoin de
disposer de toute la terre. De plus, latl'aire qui espère se déve-
lopper a besoin de pouvoir augmenter aisément la surface
occupée. Notre régime de propriété ne répond pas à ces besoins
et les entrave au contraire. 11 est vrai que les frais, les formalités
de transmission, le partage forcé excitent justement les plus
vives crili({ues, mais on ne peut attendre, comme réforme sur
ces points, que des sinq)lirications, c'est-à-dire un régime plus
libéral, dans le sens que réclame la spécialisation. La réforme
libérale est toujours plus facile à obtenir que la réforme pro-
tectrice ; mais elle ne vient pas de soi; il faut que quebjue chose
l'impose.
Les sjîécialisés imposeront le régime libéral en l'établissant
chacun pour son compte, et leur succès en se généralisant amè-
nera tôt ou tard la consécration en droit du régime de propriété
({u'ils auront <léjà constitué en fait ; ils ne doivent pas se con-
tenter de regarder venir cette consécration, qui sanctionnera
leur succès, mais de laquelle leur succès ne dépend pas.
Comme la clôture assure aux spécialisés la disposition exclu-
sive du sol dont ils ont Ijesoin, des combinaisons nombreuses et
infiniment variées leur permettent d'établir le régime de pro-
priété qui convient à chaque spécialité. Par la location, par la
société en commandite, ils peuvent assurer à l'affaire une pos-
session qui dépasse de beaucoup la vie humaine. La possession
du locataire peut durer un siècle par le bail emphytéotique, il
permet la création et l'exploitation d'une forêt ; il suffit donc à
assurer la plus longue des spécialisations. D'un autre côté, le
bail de location avec résiliation prévue, à des termes échelonnés,
avec toutes les combinaisons qu'il autorise, permet de réduire
autant que l'on veut la possession. On peut donc par la location
:i30 LA SCIENCE SOClALt;.
s'assurer une possession plus lonuue que j)ar le titre de proprié-
taire et en même temps s'assurer une retraite plus rapide que la
vente en prévision de rinsuccès. La location, la société réduite,
même la société anonyme paraissent des formes d'exploitation de
^rand avenir pour les spécialisés. Les cas en sont déjà nombreux.
C'est ainsi (pie la colonie de Mcttray combine la propriété et la
location en louant à une foule de petits [)r()priétaires des champs
qui la bordent et dont elle peut donner un prix de location bien
supérieur au revenu qu'en tiraient ces petits propriétaires; c'est
ainsi que les fermiers du Nord cunmlent les locations eu joi-
gnant à leurs grandes fermes des terres louées pour la durée de
leur bail à de petits propriétaires des environs. Malgré les en-
traves légales, la terre tend donc à passer dans les mains des
plus capables, de ceux qui savent le mieux l'exploiter. C'est là
une loi sociale. Les s[)écialisés représentent un i)r()grès qui leui-
assure, eu (în de compte, la possession de la Ici ic ^ui^ant leurs
l>esoins.
La fixité de la })ropriété de la terre dans une même famille,
pendant des générations, est bien élu'anlée. mais la disposition
du sol sera de plus en plus exclusive et, contrairement aux pré-
tentions du socialisme, la propriété sera de j)lus on plus par-
ticulariiée.
Le régini(? libéral vi <\xclusir de la [)i'opriété foncière, ([ur
réclame la spécialisation commerciale, remplacera nécessaire-
ment le régime [)rotecteur et communautaire du paysan, parce
<pic les exigences du travail sont [)lus fortes que les préjugés et
les utopies.
(.4 siiivtr.)
A. Daiprat.
HISTOIRE
DE LA R)|{.MATIO.\ PAIITICILAIIISTE
XVI
PRÉDOMINANCE DES SAXONS SUR LES DANOIS
EN GRANDE BRETAGNE Ij
J'ai déjà dit que la condition générale d'un peuple se reflète
dans le régime de ses transports, parce que ce régime est la
résultante très claire des ressources de la vie privée et des apti-
tudes des pouvoirs publics.
Nous avons assisté au développement des Saxons en Grande-
Bretagne depuis leur dél)arquement à la pointe du Kent sous
la conduite d'Hengist et d'Horsa. chefs des Jutes, jusqu'à l'éta-
blissement de leur domination sur toute Tilo. sauf les mojitagnes
<le l'ouest et du nord, à la suite d'Egbert, roi de Wessex. vain-
queur des Angles ii9-82T). Sachant maintenant quel état social
ils ont fondé, nous verrons combien y correspond le régime de
leurs transports. C'est ce qui ressortira très sensiblement d'une
simple comparaison faite entre eux et les Francs.
C'était à peu près en même temps que les émigrants de la
Plaine Saxonne étaient entrés en Gaule et en Grande-Bretagne,
et c'est à peu près en même temps aussi que ces deux émigra-
tions aboutissaient, l'une àCharlemaene, l'autre à Eebert, dit le
Grand. Mais l'armée d'Egbert allaita pied: celle de Charlema-
gne, à cheval. Et le royaume d'Egbert atteignait, à peine, au
(1) Voir larlicle précédent, novembre 1901 : Science sociale, t. XXXll, p. 423.
o32 LA SCEENCE SOCIALE.
huitième (le rciiipirc d(3 Cliarlcmague. Cette différence dans les
moyens de transport et cette disproportion dans la puissance
d'expansion étaient en exacte corrélation avec les divergences
qui s'étaient produites entre les deux organisations sociales
des Francs et des Anglo-Saxons.
Cliez les Francs, le type saxon avait été surmené; chez les
Anglo-Saxons, il s'était développé normalement.
Chez les Francs, le type avait été surmené, parce que les petits
domaines avaient dû se lier strictement aux grands domaines :
de là, une aristocratie strictement dirigeante; or, partout où
une élite tient solidement en main la direction du reste, il se
fait un mouvement d'ascension précipité : tout est mené sans
résistance par les capables. C'est ce qui explique les magnifiques
progrès des Francs et l'extraordinaire extension de leur t(M'ri-
toire. Les grands propriétaires, pour conduire la guerre, comme
toutes choses, avaient liai par se la réserver, à eux et à leurs
vassaux, riches propriétaires, eux-mêmes. Les uns et les autres
étaient pourvus de tout ce qu'il fallait pour comhattre à cheval.
D'ailleurs ce mode de transpoi't était, dans de si lointaines ex-
péditions, une condition essentielle de succès. Ainsi les Francs
avaient bien un moyen principal de transport qui ressortait de
leur constitution sociale elle-même et eu était le fruit.
Chez les Anglo-Saxons, au contraire, le type saxon s'était
développé normalement, lue fois la chasse donnée aux Celtes,
chaque émigrant saxon avait pu se créer un domaine pai-faite-
ment indépendant et se maintenir dans cette condition. Ce
n'était (pie la coutiMuation de ce qui s'était fait dans la Plaine
Saxonne. A la dillérence cependant de la IMainc Saxonne, la
Grand(î-Bre(agne, par l'abondance et la fertilité de son sol, avait
fourni à l'élite le moyen de grandir, .Mais, dans cette élite, on
grandissait uni<piement sur son douiaine, non sur celui dau-
frui; on étendait et perfectionnait son i)ien, sans ac(iuérir aucun
droit de régir celui des autres. Les moins aptes restaient, autant
(pie les plus capables, absolument maitres chez eux. C'est pour-
quoi l'ensemble de la nation a monté beaucoup moins vite ([ue
chez les Francs; les plus capables ont eu sur les autres infini-
HISTOIRE DE L.V FORMATION PARTICULARISTE. TWW
mont moins (le prise. Le gentleman, llioinnie éminent du libre
voisinage, ne commandait pas comme le suzerain, seigneur du
lieu par la loi jurée. Le j)euple suivait les gentlemen, quand il
lui plaisait de le faire; il les laissait ngir à sa place et protitait
de leur capacité, (juaud il y trouvait avantage : ce gouvernement
à l'amiable était loin de pouvoir mener les choses comme l'au-
torité contractuelle delà féodalité.
Tout com[)t(' fait, nous l'avons vu. ceux (jue nous avons
ap[)elés les petits propriétaires, ceuv ({ui avaient une terre
suffisante pour en tirer une vie indépendante dans le travail,
restaient les maîtres, avaient le dernier mot. C'étaient eu\, no-
tamment, ([ui décidaient de la guerre en se levant librement à
l'appel du héraut d'armes ou en demeurant tranquillement
chez eux. Dans les habitudes courantes, ils ne rencontraient
guère roccasion de devenir cavaliers, et le cheval représentait
pour eux un certain luxe : ils labouraient d'ordinaire avec des
bœufs. S'ils partaient en guerre, ils partaient donc à pied. Leur
arme principale, très redoutable entre leurs mains, était la
hache de travail avec laquelle ils défrichaient eux-mêmes le
sol.
Il est impossible de mieux voir que. dans cette comparaison
des Francs et des Saxons de Grande-Bretagne, deux régimes dif-
férents de transports et deux forces inégales d'expansion résul-
tent directement de deux organisations sociales divergentes.
La différence éclate aux yeux, si on tient bien en même
temps sous son regard, d'une part, le « Noble homme » féodal,
sur son cheval, dans son armure de fer, avec son importance
personnelle comme unité de combat, et, d autre part, le paysan
saxon, à pied, armé de sa hache, groupé avec ses pareils en
rang serré et se battant à l'abri d'une palissade ou d'une levée
de terre. Ce contraste s'est manifesté d'une façon particu-
lièrement saisissante, dramatique, j'allais dire pittoresque,
dans la première rencontre de la féodalité normande et de
la paysannerie anglo-saxonne au champ de bataille d'Has-
tings. Quoique nous ne soyons pas encore arrivés à ce point
de notre histoire — qui, après tout, n'est pas bien éloi-
534 LA SCIENCE SOCIALE.
,t:né — jo citerai lo fait brièvement, parce qu'il met vivement
en lumière ce que je viens de dire. « L'armée (féodale) se
trouva <Mi vue du cauq) saxon au nord-ouest dllastint^s. Un
Normand, appelé Taillefer. poussa son cheval en avant du front
de bataille et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de
Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de sonépée, la
lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les
xXormands répétaient ses refrains. Les Aniilo-Saxons, tous à pied
autour de leur étendard planté en terre, et formant dei'rière
leurs palissades une masse compacte et solide, recourent les
assaillants à grands coups de hache, qui, d'un revers, bri-
saient les lances et coupaient les armures de mailles. Les Nor-
mands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes" ni en arracher
les pieux, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile, vei*s
la division cpie commandait Guillaume. Le duc alors fit avan-
cer ses archers et leur ordonna de lancer leurs traits en haut.
|)our ([u'ils tombassent par-dessus le rempart (hi cauq) ennemi.
Beaucou[) d'Anglais furent blessés, la i)lupart au visage [);u-
suite de cette manœuvre; Ilarold lui-même eut l'œil ci'evé
d'une flèche, mais il iven continua pas moins de commander et
de cond)attre. Mais les Normands furent repoussés, à Tune des
[)ortes du canqi, juscju'à un grand ravin recouvert de brons-
sailles et d'hei'bes, où leurs chevaux trébuchèrent et <tii ils
tondièrent péle-mélc, et périrent eu grand nombre. Il y eut
un moment de terreur dans l'armée d'outre-mer. Le bruit cou-
rut ([ue le duc avait était tné, et, à cette nouvelle, la fuite com-
mença. Gnilhunnc se jeta lui-nuMue au-devant des fuyards et
leur barra le passage, les menarant et les frapi>ant de sa lance.
Les cavaliers l'etournèrenl aii\ redontes, mais ils ne purent da-
vantage en forcer les portes ni faire brèche. .Mors !(> duc
s'avisa d'un stratagème pour fairi* <|nitfer aux An,::lais leur
position et leui's rangs : il donna ordre à mille cavaliers
de s'avancer et de fuir aussitôt. La vue de cette déroute simulée
Ht [)er<lre aux Saxons leur sang-froid (ou, pour mieux dire, les
tronq)a ; ils coururent tous à la [xuirsuite, la hache suspendue
au cou. .V une c(M'laine <listance, un corps posf(' à dc^sseiii joi-
lIISTOIltt: DE LA FORMATION l'AItTICULARISTE. 53.>
i;nit les fuyards, (jui tournèrent l)rido; et les Anglais, surpris
dans leur désordre, lurent assaillis (l<> tous côtés à coups de
lances et d'épées dont iN ne pouvaient se garantii', ayant les
deux mains occui>ées à manier leurs grandes haches. Quand
ils eurent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent
enfoncées; cavaliers et fantassins y pénétrèrent; mais le com-
bat fut encore vif, pèle-mèlc et corps à corps. Guillaume eut
son cheval tué sous lui; le roi Harold et ses deu\ frères tom-
bèrent morts au pied de leur étendard. Les débris de l'armée
anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jus-
qu'à la lin du jour, tellement que les combattants des deux
partis ne se connaissaient plus qu'au langage. » (Aug. Thierry,
La Conqui'te de l' Aiujleterrc. t. 1, liv. III, p. 23-2--233.)
Ce même Harold, roi d'Angleterre, tué à la bataille d'Has-
tings, avait eu à réparer la faute et la défaite d'un certain
Kaoul, venu de chez les Francs et qui, chargé de la défense
du pays du côté de la frontière galloise, avait imaginé e d'ap-
peler les Saxons aux armes pour les exercer malgré eux à la
tactique du Continent, et de les faire combattre à cheval contre
l'usage de leur nation : Anglos contra morem in cqiiis piignare
jussit. » {Ib'uL. p. 18i-185.)
Ce sont là des faits clairs et péremptoires. Du reste, il va sans
dire que le régime du domaine, du domaine se suffisant complè-
tement à lui-même, pourvoyant à tous les besoins de ses ha-
bitants, restreignait, encore plus chez les Anglo-Saxons que
chez les Francs, les transports usuels, puisqu'en Angleterre les
domaines n'étaient pas liés entre eux comme dans le système
féodal et restaient totalement indépendants les uns des autres.
Il est inutile d'insister là-dessus.
A ces considérations sur les transports, qui prennent tant
d'intérêt quand on voit ainsi le lien qui les rattache à la cons-
titution sociale, nous avons ici une remarque à ajouter.
Le régime de transport, privé et public, civil et militaire,
dont nous venons de parler, était le régime de transport ordi-
naire des Saxons de la Grande-Bretagne ; mais les Saxons
avaient usé, pour venir en Grande-Bretagne, d'un moyen spécial
536 LA SCIENCE SOCIALE.
et ad hoc: la navigation. Quelle influence avait-elle eue sur
eux?
A peu près aucune, sinon de les séparer du Continent : ce
qui veut dire qu'ils n'avaient pas l'usage habituel de la navi-
gation. Et ceci est bien à noter, car on s'imagine volontiers,
mais tout à fait à tort, que les Saxons, parce qu'ils ont émigré
dans une île, parce qu'ils ont été le prototype des Anglais au-
jourd'hui maîtres de la mer, devaient être des navigateurs.
Le Saxon est essentiellement un paysan, non pas un marin.
J'ai pu le dire aussi, et déjà, du Norvégien lui-même. (V.
Science sociale, février 1900, t. XXIX, p. l'*9.) .le l'ai montré
repoussant du pied sa barque de pêche quand il vit s'étendre
devant lui la Plaine Saxonne. Il ne reprendra cette barque que
dans des cas absolument excej)tionnels, pour se transporter au
loin et y rester. Il est en cela comme le Pélasge : il colonise
par mer, mais ses colonies sont agricoles. Nous avons assez
nettement saisi la difTérence des Jutes et des Saxons, les uns
marins, les autres paysans, pour ne pas tond^er dans l'illusion
que les Saxons fussent des navigateurs. Kt ils l'étaient si peu.
que nous les veiTons plus tard contraints à se créer une marine
par politique, à j)cu près comme les Romains furent amenés à
s'en faire une contre les Carthaginois.
Mais la navigation accidentelle cpii a transpoi'té les Saxons
en dehors du Continent, a eu ce très grand ell'et de les placer
pendant six siècles à l'abri du régime féodal, (pii s'étendait de
proche en [)roche sur le Continenl, où il était né des nécessités
(lu rude conilit de la liberté saxonne avec l'administration
romano-barbarc. De sorte (jue. (|uand la rencontre a eu lieu
entre les Saxons delaCrandc-liretagne et lesFéodaux, les Saxons
avaient eu le tenq)s de grandir dans les conditions de ItMir
déveloi)pement normal, et ils purent résister à ce choc terrible.
au(|uel nous ne tarderons j)as à assistei'.
Ces explications sui' IClal des Iranspoits dans le régime
social anglo-saxon, (jue nous aNons décrit, étaient d'autant
[)lus nécessaires (pie nous allons voir ces Saxons (1«> Crande-
Bretagne aux prises avec un inuplc. dont 1 (>\istencc reposait
HISTOIRE DE LA FORMATION l'ARTICL'LARISTE. S37
précisément sur rusage hal)ituel et fondamental du mode de
transport ([ui n'était qu'accidentel et exceptionnel chez les
Saxons : la navigation.
Il s'agit des Danois.
Egbert le Grand avait à peine rattaché les Angles aux Saxons
et uni rilcptaichie sous la prédominance du Wessex, que les
Danois menaçaient la Grande-Bretagne d'une invasion nouvelle.
Suivant le mouvement le plus naturel de tous ceux qui abor-
dent l'Angleterre avec la connaissance de son littoral, et qui
n'y vont pas chercher, comme les Angles, ce qui {)eut s'y
trouver encore de terres primitives, ils l'abordèrent par le
sud. Ils tombaient mal. Là, ils avaient ati'aire directement aux
Saxons : ils furent complètement repoussés. Mais s'étant ensuite
rejetés sur le territoire angle, encore peu saxonnisé, ils y pé-
nétrèrent, soit après quelque résistance, soit même sans com-
bat, et ils en prirent possession sans peine du nord au sud jusqu'à
la Tamise. Là encore, rencontrant de nouveau les Saxons, ils
furent arrêtés pour longtemps. On voit ici se dessiner claire-
ment la différence de résistance des deux races saxonne et
angle, au lendemain de l'union de leurs territoires.
C'est en 867 que les Danois descendirent ainsi victorieuse-
ment sur les rivages de l'Est-Anglie et de la Northumbrie ; c'est
trois ans après (870) , qu'ils arrivèrent au nord de la Tamise à tra-
vers la Mercie ; et c'est pendant huit ans tout d'abord, qu'ils furent
arrêtés là par les Saxons (870-878). — (Voir pour les détails de
cette histoire : Aug. Thierry, La Conquête de V Angleterre , t. I,
p. 91 à 10-2.)
De la sorte, il se trouva que les anciens royaumes angles
auxquels nous avons vu qu'Egbert, roi de Wessex, avait laissé
en 827 leurs chefs et leur autonomie provinciale, étaient rem-
placés en 870 par un royaume danois au nord de la Tamise. Le
sud de la Tamise restait intact entre les mains des Saxons.
Voilà donc nos Saxons en face d'un élément social nouveau 1
les Danois, établis sur les terres des Angles.
T. xxxu. 37
538 LA SCIENCE SOCULE.
Qu'étaient-cc que les Danois?
Il y a eu Danois et Danois. Il y a eu les Danois pirates ou aven-
turiers, et les Danois réguliers. Us sont venus les uns après les
autres en Anjuleterre: les premiers, <lc 867 à 93'i.; les seconds, de
lOO'i- à lOVl. Ils n'étaient pas exactement de la môme formation
sociale.
Commençons par ceux qui sont venus les premiers en Anglo-
terre : les Danois pirates. Leur formation nous fait voir la suite
curieuse de l'histoire des Odiniques.
Les Angles, nous l'avons dit, étaient dans le Schleswig les plus
proches voisins dos Goths et, avec eux, les derniers demeurants
de tous ces Vieux-Germains qui avaient vidé la Plaine Baltique
avant la tin du cinquième siècle. Quand les Odiniques eurent
emmené les Angles en (irande-Rrotagno. il ne leur resta plus à
remuer (]uo leur propre pays. Et ce tut outre oux A qui lo re-
muerait davantage. IL y avait bien, dans la Plaine Halti([U(\ à la
place des Vieux-Germains, les peuplades slaves ou wendes qui
venaient ronq)lir les vides, mais jai déjà indiqué {Scirncr
sociale, février 1901, t. XXXI, p. 103 et \C}\) pourquoi les Odi-
niques avaient moi us do prise sur elles que sur les Germains :
encore vorrous-nons plus tard qu'ils ne se firent pas fauto do
poursuivre daus la l'aco slave d'assez retentissantes expéditions.
Dans leur propre pays, les Odiniques, en qualité de nobles,
de Jarls, régnaieut on assez bons princes sur les Karls, les
paysans goths, qui payaient leur ])r()tocti()u militaire on les
nourrissant. CluKjue Jarl exploitait ainsi avec prudence sa petite
part do population. Lo territoire dos Goths se i)artageait ou une
multitude de [)etites {>rinripautés. Il y en avait communément
autant ([uode petites îles, et, quant aux grandes lies et grandes
pres<ju'ilos au sud do la Suède et au nord-est du Jutland, elles
se divisaient on autant Av prinoi[)autés (jU(^ de promontoires et
de découpures des terres entre les liords inuombi'ablos. Quand,
une fois le midi do la Halti(jue complètement vidé de Germains.
CCS Jarls se trouvèrent en face les uns des autres, leur inévitable
idée fut d'empiéter les uns sur les autres. C'est alors, et alors
seulement, (jue s'éveilla un ollort i)our unifuM' toutes ces petites
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICLLAHISTe. o30
(loniiiiatious : les plus forts et les [)lus lusés d'entre les Jails
cherchèrent àaccapaier le pays aux drpens «les autres.
Ceux qui sucooinhaiont dans la lutte, qui n'avaient [)lus de
terres, et (|ui ne trouvaient plus de population germanique voi-
sine à entraîner à des conquêtes, se mettaient à habiter la mer
sur leui's grandes barques et à recruter un à un sur la côte les
individus de toute sorte qui tendaient, pour de bonnes ou de
mauvaises raisons . à se détacher du pays. On les appela
Vikùif/s, du mot viA-, baie, havre, c'est-à-dire habitants des
refuges de mer. ('eux qui s'élevaient parmi eux et auxquels se
ralliaient les autres avec leurs recrues , ou ceux «pii venaient
les rejoindre après avoir perdu quelques petits royaumes qu'ils
avaient «l'abord f«m«lés en expulsant un certain nombre de leurs
pareils, prenaient le titre de rois, mais de Bois de la Mer,
puis«{ue la mer «'tait leur seul «lomaine.
Telle est l'orisine des fameux Vikings et Rois de Mer, Leur
nombio et leur importance allèrent croissant à mesure que la
lutte entre les Jarls qui se disputaient les terres multiplia les
évictions et «pie . la sélection se continuant, de plus puissants
furent chassés aj^rès de plus faLJjles. En fin de compte, la popu-
lation gothique se trouva groupée sous un petit nondjre de
chefs : les autres allèrent accroître et renforcer les Vikings,
Leur manière de vivre était de faire des razzias sur les rivages
Scandinaves, enlevant tout ce dont ils avaient besoin. Cette opé-
ration les dé«lommageait de n'avoir plus de terres à eux : ils
appelaient cela le strandhug. Mais ceux des Odiniques qui
avaient fini par triompher «le tous les autres sur la terre ferme ,
ne tardèrent pas à pouvoir établir une bonne police, organisée
méthodiquement et avec ensemble le long des côtes. Ce jour-là,
les Rois de la Mer furent obligés de gagner le large et de cher-
cher des pays lointains pour y exercer leur jnraterie.
Ce fut le commencement des invasions dites danoises et nor-
mandes. Elles apparurent à la fin des règnes de Charlemagne
et dEgbert le Grand.
On sait quel fut l'étonnenient des peuples à l'aspect tout par-
ticulier de ces invasions. C'étaient de vérital)les incursions de
540 LA SCIENCE SOCIALE.
navigateurs et non plus de simples débarquements de gens
auxquels on faisait passer la mer. La méthode de ces nouvelles
« inl'estations » , méthode qu'aucune autre invasion n'avait
praticjuée, était de remonter les grands fleuves aussi haut que
jiossiblc pour atteindre d'un premier coup le cœur même du
pays. Nous avons vu les Saxons aborder aux ports maritimes du
midi de la Grande-Bretagne , les Angles s'abriter dans les petits
estuaires des rivières côtières de la Tvne, de la Tweed et de la
Tees; mais les Danois enfilèrent à fond le fleuve du Humber
comme , bientôt après , les Normands pénétrèrent au plus loin
<|U ils purent dans la Seine et dans la Loire.
Nous voilà en présence d'un type social bien différent de
celui du Saxon et de celui de l'Angle : ce n'est ni une collecti-
vité homogène de paysans émigrants à famille particulariste, ni
la transplantation en masse d'un i)enple agricole à régime
communautaire. C'est un composé de iiond)r(Hi\ Odini([ues
expulsés, rouq)Us au combat sur terre et sur mer. et d'une
multitude démigrants de toute provenance, tirés surtout des
Goths cultivateurs et urbains à formation patriarcale, des Nor-
végiens pêclieurs-côtiers et des Saxons paysans à formation par-
ticulariste. Tout ce monde cherchait fortune, mais chacun la
cherchait à sa manière, chacun y apportait des vues dillerentes.
Les Odiniques, grands ou petits, visaient à exploiter des popu-
lations par la domination |)()liti((ue et les tributs. Les émigrants
de race patriarcale , les (ioths. se partageaient entre une élite,
qui désirait se créer une vie agricole à méthode communautaire,
et une masse déclassée qui se promettait la rapine et le pillage.
Les émigrants de formation particulariste sortant directement
de la pèche-C(Mière, les Norvégiens, acceptaient volontiers l'idée
des navigations successives, des bénéfices de la piraterie et du
commerce, mais pour iiii t(Mn[)s seulement, atin de i'(>tomber
plus tard, riches et daus la matui'ité de lAgc. sur un (hmiaine
indépendant. Enlin, les émigrants de formation particulariste
sortant de la pure culture, les Saxons, aspiraient avant tout et
le [»his vite possible ;\ la possession d'un domaine indépendant.
Cette composition des invasions danoises, qui sera aussi celle
UISTOIHE DE LA FORMATION PARTK.L'LARISTE. 541
dos invasions norniandos, ex[)li(^uo ù niorvcillc leur allure. Dans
leur généralité, elles se fixent peu; elles ont beaucoup de peine
à s'arrêter quelque part; elles vont de pays en pays, même
quand elles ont triomphé et fait vider la région. Quand elles s'y
arrêtent, il y a parmi elles toute une classe prétendue supé-
rieure qui vit du pouvoir, et, sous cette classe, toute une solda-
tesque qui ne vit pas de sa solde seulement, mais de rapines
et de méfaits: puis, sur des points déterminés, apparaissent
des installations agricoles à la manière saxonne; ce sont elles
qui produisent une race fondamentale et durable; mais cette
race -là sort des Saxons et des Norvégiens, le reste s'élimine
peu à peu.
On peut donc, par l'analyse sociale, définir strictement les
Danois })irates, comme il suit : Ce sont des issus de patriarcaux
guerriers (les Odiniques) ou de patriarcaux laboureurs (les
(ioths), qui, au moyen des armes comme instruments de travail
et au moyen de la navigation comme mode de transport,
vivent de la culture des autres, soit par la méthode du pillage,
soit par la méthode de la domination militaire et de l'impôt;
ils entraînent avec eux un certain nondjre d'émigrants, soit de
la pôche-côtière (les Norvégiens), soit de la culture en famille
particulariste (les Saxons), qui les uns et les autres cherchent à
créer des domaines indépendants.
Nous avons de la sorte clairement débrouillé ce vaste péle-
mèle, et il n'y a pas un trait caractéristique des invasions de
Danois pirates qui ne se comprenne par ces données précises et
ne \denne les justifier. Je renvoie à n'importe quel historien
pour recueillir en surabondance ce témoignage des faits.
La conséquence, en résumé, de cette constitution sociale des
pirates danois, est qu'ils ne pouvaient faire en Grande-Bre-
tagne qu'une occupation militaire, semant tout au plus çà et là
sur le sol leurs émigrants de formation particulariste. Ils ne
firent pas autre chose en effet dans toute la partie du pays
peuplé par les Angles, où nous les avons ^•us se répandre en
trois ans, de 867 à 870. Restant en armes, grands et petits, et
se constituant pouvoir et force publics, ils vivaient comme des
:')i2 LA SCIENCE SOCIALE.
gouvernants et des agents de gouvernement aux dépens des
habitants par des prélèvements méthodiques ou arbitraires. Ils
s'étaient trouvés arrêtés net au nord de la Tamise, à la fron-
tière de la population saxonne. Les Saxons avaient mis à leur
tête, par élection comme toujours, un descendant de Cerdic et
d'Eg])ert, digne de ses pères : Alfred, (jui mérita d'être appelé
le Grand.
Mais c'est ici qu'on va voir une des conduites les plus mémo-
rables de cette race saxonne d'Angleterre et saisir plus sensi-
blement encore les ressorts de son action.
« Le roi Alfred, dit Augustin Thierry, avait plus étudié
(|u'aucun de ses compatriotes; il avait parcouru, jeune, les con-
trées méridionales de r Europe et en avait observé les mœurs
(je souligne les causes (jui faillirent faire dévier Alfred du type
saxon). Il connaissait les langues savantes et la plupart des livres
de rantiquité. La supériorité de connaissances que ce roi saxon
avait acquise lui inspirait une sorte de dédain pour la nation
qu'il gouvernait. Il faisait peu do cas des lumières et de la pru-
dence du grand conseil national. Rempli des idées de pouvoir
absolu que présente la littérature et l'/iistoire de l'Empire ro-
main, il avait un désir violent de réformes politiques. La tra-
dition a vaguement gardé le souvenir de quelques traits sévères
du gouvernement d'Alfred ; et, longtemps après sa mort, on
parlait de la rigueur excessive qu'il avait mise à punir les pré-
varicateurs et les mauvais juges. Quoique cette rigueur eût pour
objet r intérêt de la nation anglaise, elle ne pouvait être agréable
If cette nation, qui faisait plus de cas de la vie d'im hommr
libre que de la régularité dans les a ffairi's publiques. D'ailleurs,
cette sévérité d.Mfred envers les grands n'était [)as accompa-
gnée (rnil'abilité envers les petits. » {La Conquête de l'Angle-
terre, t. I, liv. Il, p. 101 (>t 102.)
Aussi quand, sept ans ai)rès sou élection et luiit ans après les
premières tentatives des Danois sur la Tamise, Alfri^l eut à re-
pousser un nouvel cllorl des envahisseurs, ce fut en vain ({uil
envoya par les canq»agnes et par les bourgs son messager de
guerre portant la flèche et l'épée nue et criant : « Qui n'est
IlISTOIRn DE LA FORMATION PARTICULAIUSTE. 543
pas 1111 lioiiimc (le l'ion, sorte de chez lui ot vienne! That œlc
i)ift?i the ivere U)i-nithnuj scccl de ciiman ! » Peu d'homnics
vinrent et xUfred se trouva à peu près seul. Ou voit bien là se
manifester le i^ouvernoment [solf-govcrnment) que le peuple
saxon se donne à lui-même, au-dessus du Witenagemot qui
n'avait pas déposé Alfred. On le voit décider ù, sa manière les
([uestions pendantes, sans recourir ni à la violence, ni aux
agitations politiques, sans sortir de son droit, ni de l'action
privée.
Ce qui, sans illusion possible, attendait les Saxons demeures
ainsi chacun chez soi, c'était d'être taxés par les Danois, qui,
sans obstacle cette fois, se répandirent au sud de la Tamise
sur le territoire propre de la population saxonne. Évidemment
les Saxons aimaient mieux payer très cher que de créer parmi
eux régulièrement un gouvernement national autocratique.
Voilà donc l'occupation militaire des Danois établie sur toute
la surface de rAngleterre.il semble qu'ici la puissance saxonne
touche le fond, soit à bout, et qu'elle ait tout perdu. Il n'en est
•rien pourtant, car la race n'a pas disparu, elle n'a pas changé
de formation : tout demeure par conséquent et on ne tardera
pas à le sentir.
Alfred fut réveillé de ses rêves romanistes et féodaux par la
ferme décision qu'avait prise son peuple de subir les exigences
des Danois plutôt que de le suivre. Cette fois, il s'y prit à la
manière saxonne ; on en va voir le succès.
Demeuré seul, absolument seul, fuyant les Danois à travers
les bois, il song-ea à user, conmie le plus simple des Saxons, du
self-help. Il cacha son nom et alla s'établir aux limites extrêmes
du territoire saxon, près de la Cornouailles, au confluent de
deux rivières, la Tone et le Parret, dans une presqu'île fermée
par des marais, chez un paysan-pêcheur où il surveillait à son
tour la cuisson du pain sous la cendre. Là, attirant à lui discrè-
tement quelques voisins et quelques amis, il se mit avec leur
aide à fortifier de levées de terre et de palissades sa presqu'île..
Puis, il augmenta un peu sa bande, fit des sorties et commença
à inquiéter les postes danois des environs. Après six mois, il
544 LA SCIENCE SOCIALE.
pensa le temps venu de faire savoir aux Saxons comment il s y
prenait : il dévoila son nom et, par ses messagers, indiqua un
rendez-vous à la Pierre d'Egbert, près du Grand-Bois, à quel-
ques milles de distance seulement du principal campement des
Danois. Cette fois, les Saxons se levèrent. Je le crois bien! Et
Alfred voulut encore aller en personne observer la position de
l'ennemi : habillé en joueur de harpe, il parcourut le camp à
loisir en divertissant les soldats danois.
Enfin le Wessex leva son étendard.
Que le lecteur pardonne à mon émotion de spectateur premier
de cette patiente et grandissante épopée de la race saxonne,
mais je ne puis voir, après tant d'efforts déjà faits, se lever
pour une lil)ération nouvelle et plus laborieuse cette vaillante
bannière du Wessex, sans la saluer d'un triple hurrakl L'atta-
que fut si formidable que (iodriin, le roi danois, sortit de tout le
territoire saxon et lit alliance avec Alfred. C'était en 879, six
mois seulement après l'envahissement du Wessox.
Le Wessex, libéré si rapidement, s'en tint là pour quelque
temps. Mais, vingt-cinq ans après, il reprit l'oilensive et, en
trente ans, il libéra tout le territoire angle comme il s'était
libéré lui-même (de 905 à 93V). Les pirates danois étaient re-
jetés en dehors de toute l'Angleterre, et Ethelstan, roi de
Wessex, descendant de Cerdic, d'Egbert et (l'Alfred, aflirmait
une fois do plus le triomphe de la race saxonne dans toute l'ile !
Mais n'oublions pas que nous avons en vue un second banc
de Danois : les Danois réguliers. Cin(|uanle ans après l'éviction
des pirates, les réguliers arrivaient à bMir tour en Angleterre
(991).
Il faut avouer (jue ce [XMiple saxon a été mis à terrible be-
sogne.
Qu'étaient-ce donc que ces Danois réguliers?
C'étaient précisément ceux qui avaient expulsé de la Scandinavie
les Danois pirates. C'étaient ceux qui avaient absorbé pour eux les
terres et s'étaient fait Woh du Pays [T/irod-Kongs, Filkc-Kungs)
UISTOIRK DE LA FORMATION PARTICULAIUSTE. 545
Cil contraignant les autres à se l'aire Kois de la Mer. Un de ces
rois du pays avait lini |)ar grouper sous son autorité les grandes
îles Scandinaves, le sud de la Suède ou Scanie etlcJutland : c'est
làcequ'onap[)ela le Danemark. Nousavons vulesOdini(|ues, évin-
cés des terres, descendre sur iKurope avec la partie irrégulière
de la population ; nous voyons maintenant les Odini(|ues, restés
niaitres des terres, descendre à leur tour sur lEurope avec la
partie régulière d(; la population, après avoir suffisamment
établi leur puissance chez eux. Avec quelle merveilleuse préci-
sion cette poussée odinique suit sa loil
Les Danois réguliers, qui appartenaient au type gotli pur.
apportèrent à la Grande-Bretagne quelque chose de pareil à ce
que lui avait apporté la race angle. Mais ils venaient après et
par-dessus celle-ci, c'est-à-dire qu'ils trouvaient lesoldéjà occupé
par la culture et non plus à l'état primitif où les Angles l'a-
vaient pris des mains des Bretons. Il y a plus : les contacts tels quels
des Saxons avec les Angles avaient poussé les uns et les autres en
civant et il est notoire que la population anglo-saxonne était,
tout compte fait, plus avancée en civilisation que la po'pulatioii
danoise même régulière. Or, quand une race de formation pa-
triarcale, comme celle de ces Danois, trouve le sol occupé déjà
par la culture et par une culture déjà développée, elle ne sait
pas se faire sa place dans la culture ; elle ne sait que se consti-
tuer en classe de « gouvernants » et vivre systématiquement aux
dépens dés autres. Aussi la nouvelle invasion danoise ne fut-elle
qu'une conquête politique.
C'est ce qui explique l'attitude toute particulière, et surpre-
nante au premier aspect, que les Saxons prirent vis-à-vis d'elle.
Quelques historiens l'ont compris; les autres ont cherché quan-
tité d'explications que l'examen des faits a démenties. Les
Saxons entrèrent en arrangement, purement et sinq)lenieiit et
du premier coup, avec ce pouvoir conquérant politique et ré-
gulier : ils lui offrirent, en véritables hommes d'affaires, de
lui donner directement l'argent qu'ils dépenseraient à lui faire
la guerre, en lui demandant de se tenir en paix au milieu
d'eux. Ce fut l'impôt célèbre du danegeld. On retrouve bien là
546 LA SCIENCE SOCIALE.
CCS Saxons de Tacite qui, fleginatiqueiiient, sont près à se battre
« si resposcit, si la ciiose en vaut la peine », mais autrement, non.
Il fallait que cette population saxonne (l'Anyleterre, ce peuple
ru petits domaines, fût singulièrement puissante au travail :
on est stupéfait de la voir, à travers de si fréquentes et de si
ru<les épreuves, produire de quoi attirer la convoitise de tant
de spoliateurs de tout genre ; et on constate qu'ils font chez
elle un prodigieux butin et qu'elle leur paie, comme une com-
binaison économique, des sommes énormes pour qu'ils la lais-
sent tranquillement poursuivre son travail.
Après avoir enlevé leur premier danegeld, les rois de Dane-
mark revinrent à la charge dans une seconde expédition. Il se
trouva que les Saxons estimèrent encore (pie le mieux était de
payer, bien que ce fût plus cher. Et, connue il n'y avait pas de
raison pour que cette rançon ne fût pas demandée de nouveau,
ils jugèrent plus court et moins dispendieux de laisser le roi
de Danemark lever directement et périodiquement l'impôt en le
considérant comme roi d'Angleterre. Ainsi fut faite très sinq)le-
ment la substitution de la royauté danoise à la royauté saxonne
(Ml Angleterre.
Mais si une royauté était substituée à une autre, nous savons
([u'une race n'était pas substituée à une autre: et, la race saxonne
demeurant, rien au fond n'était changé. Conformément au pro-
cédé (jue nous lui avons toujours vu suivre, (die étudia les cir-
constances. A la mort du roi de Danemark, elle revint à l'élec-
tion d'un roi'saxon, commesirienne s'étaitpassé : et elleretrouva,
de ce coup, la liberté politi(]ue du Wessex, mais du Wesscx seu-
lement. Toujours le Wessex en avant! hivers accidents lui tirent
toui' ;\ tour adopter un roi danois et repi-endre un roi sax(»n.
Les rois, nous l'avons assez vu, ne sont ([uc singulièrement se-
condaires ch(v. (dl<* 1
Entin, vingt-se[)t ans seulement a[)rès (pie les Saxons avaient,
accepté pour la première fois un roi danois, voici ce (jui se
produisit, et cela si spontanément et si sinq)lement, (pi'aucun
historien n'a trouvé, (piehpie part ([ue ce soit, matière |)our eu
faire un plus long- récit :
HISTOIRE DE LA FORMATION PARTICULARISTE. 547
(( A la mort du roi danois HardeUniit, qui arriva subitcnioid
au milieu d'un lostiii de noces, avant que les Danois ne fussent
assemblés pour l'élection d'un nouveau roi, une armée insur-
rectionnelle se forma sous la conduite d'un Saxon ai)i)elé Hown.
Mallieureusement les exploits patriotiques de cette armée sont
aujourd'hui aussi inconnus (|ue le nom de son chef est obscur.
(^C'était encore le self-help.) Godwin, un Saxon qui s'était élevé
sous le gouvernement des rois danois, et avec lui son fils
nommé Ilarold levèrent cette fois l'étendard pour l'indépen-
dance du pays contre tout Danois, roi ou prétendant, chef ou
soldat. (^Et écoutez bien ceci : ) Refoulés rapidement vers le
nord et chassés de ville en ville, les Danois partirent sur leurs
vaisseaux et abordèrent, diminués de nombre, aux rivages de
leur ancienne patrie. « (Aug-. Thierry: La Conquête de U Angle-
terre A. I, liv. Il, p. 16-2.)
Et c'était lini. La domination danoise avait complètement pris
tin à tout jamais.
Il est manifeste maintenant, je pense, que cette invasion,
comme j'en ai donné l'explication, n'avait été qu'une conquête
politique, et l'on ne saurait trop admirer, contrairement au
jugement mal éclairé de la plupart des historiens, la conduite
qu'a tenue dans cette rud(^ occurrence le peuple saxon.
Cette fois encore, l'Angleterre était aux Saxons, depuis le
Forth en Ecosse jusqu'au ïamer en Cornouailles.
Mais tout n'était pas dit : les Normands allaient arriver.
[La suite au prochain numéro.)
Henri de Tourville.
LES SOLUTIONS THÉORIQUES
DE [.A QrESTIO> Dl SALAIRE
Il n'y a certainement pas de question qui s'impose plus au-
jourd'hui aux esprits réfléchis que celle de la détermination
du salaire. C'est la « Question de la vie ouvrière », et, sous le
nom de « problème de la démocratie moderne », elle se retrouve
au fond do tout ce (pii agite présentement le monde social.
Qui déterminera, par une exacte appréciation du salaire, les
conditions d'existence de l'ouvrier? Qui donnera cette première
hase solide à la constitution de la démocratie? Tout se relie î'i
ce point de départ; c'est l'énigme radicale, qui tient en suspens
la solution dernière des autres.
Mais la question de la valeur du travail n'est pas seulement
celle do la vie du travailleur et du régime <le la démocratie ;
elle est la (juostion du travail lui-même, c'est-à-dire de la puis-
sance croatrico (pie l'honmie exerce sur le glohe. Suivant (pu*
la valeur du travail monte, descend ou est influencée duno
manière quelconque, le travail s'accroît, diminue ou se modifie,
et avec lui l'enq^ire de l'homme sur les choses.
Tel est l'intérêt profond et général que présente la déter-
mination du salaire ouvrier.
Ce qui lui donne aujourd'hui une actualité hors de i)air,
c'est que les méthodes de l'organisation du travail ayant été
l)Oulcvcrsées <lo fond on cond)le par les découvertes scientifi-
(jnes, les anciens modes (rai)j)réciation du travail ont disparu,
ou sont (Ml train do disparaître, ne simt })lus applicables, ou
MO lo seront bient('>t {)lus. Quel moyen nouveau viendra [>ro-
LES SOLUTIONS TDÉORIOIES DE LA IJIESTION DU SALAIRE. 549
portioiinor lo salaire aux conditions nouvelles du travail et
foiuloi' nonnalemeiit l'état de vie du travailleur?
Dans une étude inonoi^raphique sur les grèves récentes
d'Elbeuf, j'ai précédemment montré, ici môme (1), vers quelle
solution l'observation contluit; c'est à savoir la très sérieuse
et très solide constitution de syndicats, patronaux d'une part,
ouvriers de l'autre, pour débattre, en connaissance de cause,
dans des conditions d'indépendance pondérées, avec les garanties
d'une entente tinale éclairée et ferme, le prix vrai du travail.
Je me propose maintenant de rendre compte, en quelques
mots, de l'enquête que j'ai faite sur les solutions théoriques
qui ont été mises en avant au sujet de ce même problème. Je
dois me borner à celles ({ui, par des causes diverses, obtiennent
aujourd'hui plus que d'autres l'attention du public. Elles sont
désignées sous le nom de Parti démocrate chrétien, de (-00-
pération et de Collectivisme. Je les mettrai en comparaison
avec ce que fournit l'observation scientitique des faits.
Je traiterai, cette fois, des deux premières : les Démocrates
chrétiens et la Coopération.
I. LES DEMOCRATES CURETIENS.
(( Le catholicisme social — dit un démocrate chrétien —
comprend deux grands chapitres, dont l'un concerne les rap-
ports des hommes avec les biens de la terre, et l'autre les
rapports des hommes entre eux.
(( En tète du premier chapitre, vous trouvez ces textes essen-
tiels :
« Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » (Genèse.)
« Que celui cpii ne veut point travailler ne mange pas. » (Saint
Paul.)
« Les biens sont communs à tous quant à l'usage. » (Saint
Thomas.)
(Il Voir La Science sociale, livraisons d'avril, t. XXXI, p. 293; juin, p. 511 et
août 1901, t. XXXir, p. 120.
o50 LA SCIENCE SOCIALE.
« Le (léveloppcnicnt du second chapitre est tout entier réglé
par cotto idée que la volonté des hommes, même enreeristrée
■et ratifiée par des contrats, ne saurait prévaloir contre la justice
natuielle; que cette justice impose à chaque homme le devoir
de vivre et lui en confère le droit; (|ue ce devoir est inviolable
ot ce droit inaliénable, et que certains abus de notre réghne
économique, môme acceptés par ceux qui en sont vic-
times, demeurent mauvais en soi et contraires au droit chré-
tien.
« Voilà le Credo des catholiques sociaux (1). »
Ces paroles d'un jeune écrivain catholicpic dont on ne saurait
trop admirer le grand talent, le labeur infatigable et l'abné-
gation toute chrétienne, indiquent avec une grande netteté les
deux principes sur les({uels repose toute la doctrine des démo-
crates clirétiens, dénommés aussi chrétiens sociaux.
On sait comment le second de ces deux principes fut spécia-
lement commenté, le Ki mai 1891, pai- 1.» Lettre Kncycli(jue
liertim novarinyï , dans laquelle le pape Léon Xlll. renouant
les traditions des meilleures époques de l'Kglise où l'initiative
des fidèles et des prêtres frayait la voie aux grands mouvements
<pii renouvelaient ensuite la foi et la charité de la chrétienté
tout entière, exposa et développa avec l'autorité qui s'attache
à la chaire de saint Pierre les idées dont les Ketteler en Alle-
magne, les Decurtins en Suisse, les Daens en Belgi([ue, les de
Mun et les La Tour du Pin en France s'étaient fait, depuis tantôt
ving-t années, les apôtres élo([uents et écoutés. Cette Encycli(pie
est connue de tous ceux (jui ont étudié les (juestions sociales.
Bornons-nous à en rapporter (hnix passages ess(Mitiels.
(( C'est pour([uoi (le Souverain Pontife vient d<» rappeler le
devoii' de l'Klal de faire régner la justice et la paix entre les
citoyens), s'il arrive que les liens naturels de la famille se relâ-
chent parmi les travailleurs; que la promiscuité des sexes ou
<l'antres excitations au vice constituent dans les usines un péril
pour la moralité; (]ue les patrons écrasent les travailleurs sous
(t) Georges C-ojau, .[utoxii du Cadiolicisme social. Paris, l'.dii, p. 15.
LES SOLUTIONS TUÉORIOIES DE LA QUESTION Dl SALAIRE. 551
le poids de fardeaux iiii({ucs, ou déshonorent en eux la per-
sonne luiniaiuo pai' des conditions indiiines ou détjradantes ;
qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de
proportion avec leur àgc et leur sexe : dans tous ces cas, il faut
absolument appliquer, avec certaines limites, la force et lau-
torité des lois... Que le patron et l'ouvrier fassent donc tant et
<le telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord
notamment sur le chiffre du salaire, au-dessus de leur libre
volonté il est une loi de justice naturelle plus claire et plus
ancienne, à savoir <|ue le salaire ne doit pas être insuffisant à
faire subsister l'ouvrier probe et honnête. Uue si. contraint par
la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, il
accepte des conditions dures — que d'ailleurs il n'était pas
libre de l'efuser, parce qu elles lui sont imposées par le patron
ou par celui (jui fait l'offre du travail — c'est là subir une
violence contre la(]uelle la justice [)roteste (1). »
Il est superflu de dire que ces belles paroles donnèrent lieu
à des inter[)rétations très diverses et même opposées. La chose
ne doit pas surprendre, car, en dépit de (pielques affirmations
hardies, l'Église catholique ne propose pas à ses fidèles de for-
mulaire d'économie politique, pas plus qu'elle ne leur présente
un formulaire de géologie ou d'astronomie, et son universalité
même, dans le temps et dans l'espace, lui imposant l'obligation
<révangéliser les sociétés les plus diverses, lui interdit de con-
-sldérer comme nécessaire tel ou tel résrime de travail ou d'à-
telier. Donc, les commentaires les plus variés furent donnés,
lorsqu'il s'agit de tirer des prémisses posées les commentaires
qu'elles comportaient. Tandis qu'à l'extrême droite, certains
écrivains catholiques demeurèrent sur le terrain de la morale
et ne virent dans l'Encyclique Rerum novanim que le rappel
(1) Lettres apostoliques de S. S. Léon XIII, Paris, Maison de la Bonne Presse
t. III, p. 49 et 57. — Quatre ans auparavant, en 1887, M. le comte Albert de Mun
déclarait à l'assemblée générale des catholiques que « le christianisme intervient dans
le régime du travail pour faire respecter la dignité de l'homme, de la femme et de
l'enfant, pour empêcher l'abus qui peut être fait de leur force, pour leur garantir la
sécurité du lendemain, le pain de la vieillesse. Ihonneur du foyer domestique ».
(Gojau, op. cit., p. 243.)
•')o2 LA SCIENCE SOCIALE.
très salutaii-e de préceptes trop souvent méconnus, d'autres, à
rextrêmc liauclie, ne craignirent pas d'aller jusqu'au socialisme
inclusivement et exposèrent avec complaisance la critique de la
société capitaliste et bourgeoise, (ju'ils déclaraient viciée dans
son essence môme (1).
La plupart des démocrates chrétiens refusèrent d'aller aussi
loin ; mais, du moins, deux conclusions générales rallièrent
[)armi eux à peu près tous les suffrages, comme un fuinimiim
nécessaire : l'intervention extcnsive de l'État dans le contrat
de travail; le réta))lissement des Corporations,
« L'intervention de l'Etat en faveur de la classe ouvrière est
justifiée, nécessaire, urgente »; des lois devront donc protéger
le travailleur manuel, toutes les fois ([ue celui-ci sera empéclié
d'exercer les droits inaliénaljles ou de remplir les devoirs es-
sentiels que Dieu lui a conférés ou imposés. Le repos du diman-
clie, le travail des enfants et des jeunes gens, des femmes, la
durée de la journée de travail des hommes mêmes, la protec-
tion des femmes enceintes, la promiscuité des sexes, enlin l'assis-
tance de l'ouvrier Agé ou victime du chômage, d'un accident
ou de la maladie : tels sont les principaux points sur lesquels
l'intervention de l'Etat doit se manifester sans retard. Le pou-
voir social a la mission de maintenir la race et d'empêcher
que les salariés ne deviennent des dégénérés; si les ouvriers
(t) On se rappello la fialeinelle cnlcnte qui .s'élal)lil au Congrès de la Proleclion
ouvrière à Zurich ;.>:{ avril 18',»7) entre les IC.ô socialistes et les '.t8 calholi(iues de
l'assemblée. (Cf. Circulaire du Musée social, série B, n» ii.) On connaît aussi la
campagne de M. l'abbé Daens en Relgique, et de jilusieurs autres prêtres en Franc e.
Voici au surplus une resolution votée, en KS87, par 1 Union des Ktudes sociales de
Fribourg, qui rellétail spécialement la pensée des démocrates chrétiens les plus illus
très, le futur cardinal Mermillod et M. Gaspard Decurlins : « Le système capitaliste
>'ai)puic sur l'idée de la productivité du capital et de l'argent, sur la considération de
l'argent comme producteur général et su|)réme qui fruclide toujours. Ce n'est pas
toujours tel ou tel acte qui est à incriminer, c'est le régime lui-même, qui est
usuraire; et il l'est dans son essence. puis(iu'il repose tout entier sur l'intérêt de
\aleurs improductives, u (Cité dans Covau, op. vil., p. 2i7.) Certes, déclarer à la tin
du dix-neuvième siècle que le capital est une valeur improductive, n'est pas chose
banale. Pourquoi ne va-l-on pas demander aux .">0.000 dentellières à la main du Cal-
vados, qui ont été radiraleiticnt ruinces par la concurrence du métier mécani(|ue
de Sainl-Pierre-les-Calais, si les L>:).0(in fr., qui sont le prix moyen de chacun de ces
métiers, sont improductifs'?
LES SOLUTIONS Tlli:ORI0l ES DE LA OLESTION lU SALMIîE. oo.'J
iront pas la prévoyance d'iiisôror dans le contrat do travail les
clauses osscntiollos, il iiicoinljc à l'État de suppléer à leur né-
gligence.
Mais l'Etat, si désireux d<* hieu faire qu'on le su[)p()se, n'a
qu'une action limitée, et notannnent il est imj)uissant à tixer h;
taux des salaires, cette citadelle inexpugnable où la concur-
rence délie tous les interventionnistes : aussi le rétablissement
des Corporations viendra-t-il compléter l'œuvre de l'État. La
conception des démocrates chrétiens a été sur ce point très
clairement ex[)()sée par M. Henri Lorin :
« L'homme à l'égard du monde extérieur est caractérisé par
deux traits : la position (ju'il occupe et le travail auquel il
s'apj)li(pie. La communauté d'un de ces traits constitue un rap-
prochement qui entraîne un état de dépendance récipro(]ue.
Quand ce rapprochement a de la consistance et de la durée, il
donne lieu à un groupement naturel. Il y <en a un qui nait de
la communauté de résidence, un second qui dérive de la com-
munauté d'occupation. Le fait (|ue les hommes a[)pli([uent leur
travail personnel à une même production ou à une même opé-
ration d'utilité publi([ue, en un mot (piils ont la même pro-
fession, peut être assimilé au fait qu'ils habitent la même loca-
lité. Dans les deux cas, il s'établit des relations spéciales, il se
crée des besoins similaires, il surgit des concurrences forcées,
des connexions et des oppositions d'intérêt, tout un ensemble
de rapports dont la coordination, suivant un régime régulier,
est nécessaire pour procurer la sauvegarde à tous, et à chacun
la faculté de poursuivre sa fin. Il appartient à chaque individu
de choisir comme il l'entend son domicile et sa profession.
Les nécessités d'ordre social l'obligent à se soumettre aux lois
du pays où il élit domicile et à se plier aux règlements de la
profession qu'il embrasse (1). »
On devine que de pareilles prémisses engendrent, suivant
les tempéraments, des conséquences diverses. M. Henri Lorin
reconnaît à chaque individu ie droit de choisir sa profession
(I) M. Henri Lorin : Étude sur le» principes de l'Association professionnelle {L'As-
sociation catholique, 15 juillet 1891).
T. xxxii. 38
Oo4 LA SCIENCE SOCIALE.
eJi se plia7it aux rè(jleme)its : ces derniers mots riscjuent cVètrc
menaçants pour la liljcrté que plus tard peut-être on regrettera
d'avoir proclamée. Aussi un urand nond)i'e de démocrates
chrétiens, qui n'ont, semble-t-il, d'autre tort que de prévoir
les conséquences inéluctal>les qui doivent découler des pré-
misses, laissent-ils entendre qu'on ne pourra plus à son gré
venir encoml)rer une profession déjà suffisamment pourvue, ni
multiplier en un moment inopportun (!) les achats d'une
marchandise, « vu (]ue cette opération entraînerait une surpro-
duction bientôt suivie de chômage ». Puisque la profession
constitue pour chaque individu un droit de propriété, il faut em-
])êcher que les excès de la liberté causent préjudice à ce droit, et
un démocrate chrétien exposait un jour, dans une réunion. ([u<'la
construction des maisons à Paris, dont on connaît les mouve-
ments irréguliers, devrait être réglementée; toute personne
désirant faire bAtir«une maison se ferait inscrire sur un regis-
tre, recevrait un numéro d'ordre et n'obtiendrait la licence
nécessaire qu'après que l'administration municipale aurait cal-
culé le nombre moyen de maisons devant être construites dans
l'année; on préserverait ainsi du cliômage les ouvriers du bâ-
timent.
Ce démocrate chrétien reconnaissait aussi qu'une iiub^mnité
|)écuniaire devrait être allouée à lout ouvrier eNpro[)rié de
son métier par l'invention d'une maciiine nouvelle.
Quand (m admet de seml)lables conclusions, on peut donner
la mam aux socialistes les plus purs : aussi bien, un grand
nond)re de démocrates chrétiens incHnent-ils vers cette solu-
tion, ((ui leur permet .seule de demeurer fidèles à la h)gicpie
de leurs conceptions (1).
(1) Voici (l'aillours un autre ilocunicul. donl ou ne pi-ul coiiloslcr laulorilc ol qui
s'inspiiT des mùinos idées socialistes : c'est un résumé des proposilions adoptées par
la réunion de 18'.l7 des Revues catholiques d'économie sociale sur la formation des
Corps professionnels :
« Lor;;ani>alion des Corps professionnels étant reconnue indispensable, il y a lieu
d'indiquer quels sont les éléments essentiels de celle organisation et les moyens qui
pourraient en préparer la formation.
i' l"Tous les membres de chaque profession, dans une (■irconscrij)lion à déterminer, •
devraient être inscrits d oflice sur une liste spéciale par les soins de 1 adminislraliou
LES SOLUTIONS TIlliORIQUES DE LA OL'ESÏION DU SALAIRE. 555
Tel est, en un résumé beaucoup trop soniinairc, la doctrine
(les chrétiens sociaux.
Quel téin()ii;nai;e la méthode d'observation lui rend-elle et en
quoi est-elle harmonique avec les faits ou les contredit-elle?
Si l'on considère d al>ord les préceptes moraux que le Souve-
rain Pontife a développés avec tant de force dans son Encyclique
lieriim novarnm , il est incontestable que non seulement l'ob-
servation universelle de ces préceptes serait un grand bienfait,
mais encore que le rappel de ces règles morales trop souvent
oubliées était opportun. Bien des esprits, même parmi ceux qui
faisaient profession d'admettre l'intégrité de la doctrine chré-
tienne, étaient trop facilement enclins à se reposer sur la com-
plaisante théorie de la liberté des contrats : « Sans doute cet
ouvrier ne reçoit qu'un salaire dérisoire avec lequel il lui est
impossible d'élever décemment sa famille, mais il a accepté de
travailler pour ce prix-là, tout est bien, je n'ai pas à chercher
au delà. » Et avec ce raisonnement on fermait souvent les oreilles
publique, ainsi que cela a lieu pour l'Inscription inaritline, les Conseils de pru
hommes et les Chambres de commerce.
« l-^ Les membres de chaque profession inscrits sur cette liste constitueraient le
Corps professionnel.
« 3" Chaque Corps professionnel aurait des règlements spéciaux auxquels seraient
soumis tous les membres de la profession.
« 4'^ Dans chaque Corps professionnel se formeraient librement des Syndicats di-
vers, soit de patrons, soit d'ouvriers, soit mixtes, conformément à la loi de 1880.
« ô° A la tête de ce Corps professionnel il y aurait un Conseil composé de délégués
des Syndicats, de manière à assurer une égale représentation aux divers éléments de
la profession.
« 6° Les Conseils des Corps professionnels feraient les règlements d'application des
lois générales relatives à l'organisation du travail et fixeraient les coutumes de la
profession.
«70 Les règlements des Conseils des Corps professionnels devraient être sanctionnés
par voie de référendum quand un certain nombre de membres de la profession le
demanderaient, lis devraient toujours être homologués par les pouvoirs publics.
« 8° Les Conseils des Corps professionnels seraient investis d'un certain nombre
d'attributions judiciaires et du droit de prélever certaines contributions sur les mem-
bres de la profession, dans les limites fixées par la loi, ainsi que cela a lieu pour les
Chambres de commerce.
« 90 Les Conseils nommeraient la représentation de la profession au degré supé-
rieur. » (Association catholique, 15 janvier I90I.)
o.jG la science sociale.
aux protestations de sa conscience. Les démocrates chrétiens ont
mis en relief sur ce point l'antique doctrine de l'Eulise et ils ont
rendu aux prolétaires un excellent service. On ne leur doit pas
moins de reconnaissance pour avoir rappelé ([ue la liberté des
contrats, qui ne peut supprimer les droits inamissildes des en-
fants de Dieu, ne peut non plus se flatter d'échapper toujours à
faction du législateur ; le pouvoir civil doit concourir au main-
tien de la justice et lutter contre lopjiression, et on peut fort
l)ien soutenir que, dans certaines hypothèses, c'est son absten-
tion et non son intervention qui compromet la liberté.
Si maintenant on descend des principes abstraits vers les ap-
plications concrètes que les démocrates chrétiens préconisent,
il est difficile de partager leur enthousiasme pour les deux re-
mèdes qu'ils proposent. Il ne faut jamais oublier (jue l'interven-
tion de l'État ne peut ag-ir que sur certains points très limités du
contrat de travail, et ces points ne sont pas nécessairement ceux
où le mal est le plus grave. On peut empêcher des enfants de
dix ans d'aller à l'usine, mais on ne peut leur garantir que leur
mère pourra les garder au foyer; on peut décider que l'adulte
du sexe masculin ne travaillera pas plus de dix heures par jour,
mais (Ml n<' peut lui assurer qu'à la sortie de l'atelier, il trouvera
une nourriture saine, servie dans un a])pni'tement salulur. 11
serait absurde, il est vrai, lorsqu'un homme souffre de sept
maladies différentes, de conclure i\ labstention t(>tale sous pré-
texte qu'on ne peut le guérir (jue de trois; mais (ju'on reconnaisse
du moins que l'action de l'État est fort restreinte, ([ue la véri-
table solution n'est [)as là. C'est la concurrence qui réduit sans
cesse le taux des salaires et de ce taux dépend toute l'économie
(Ir la vie ouvrière; or rinl<M'vention de l'État ne peut rien pour
atténuer Vv[\'o\ (h> la loi des salaires. Elle peut inq)oser aux
employeurs certaines charges supplémentaires qui accroîtront le
coiU de prothution, mais en (pioi l'Apreté de la concurrence sera-
t-clle par là diminuée? Dans les courses, la place du poteau de
départ et la mulliplitité des obstacles ne diminuent, ni n'ang-
nn-ntent l'ardeur des coureurs à concjuérir la prenwèie place, et
la concurrence entre les lilateurs de coton n'est pas moins grande
LES SOLITIONS TIlÉdIUQUES DE LA QUESTION Dl SALAIRE. o'.'il
p(Mî(lant les années où ils achètent plus cher le coton ou la
houille.
A cette première critique ou peut enjoindre une seconde non
moins grave. S'il est vrai, comme on peut, semble-t-il, le démon-
trer, que l'énergie personnelle, la valeur individuelle sont les
meilleurs moyens que l'homme ait à sa disposition pour amélio-
rer sa condition, ne croit-on pas que la constante criti([ue de la
liberté individuelle — à chaque instant, les démocrates chrétiens
aiment à répéter quelle n'engendre que l'anarchie — et la per-
pétuelle disposition à solliciter l'intervention de l'État devront
énerver cette énergie et diminuer cette valeur? Sans doute, il
est illégitime de crier au socialisme d'État à propos de toutes les
dispositions, même les plus urgentes, votées par le Parlement,
et les individualistes les plus attachés, comme l'auteur de ces
lignes, à la libre expansion de la personne humaine ne doivent
pas oublier que les lois les meilleures et les moins discutées
aujourd'hui, comme notre loi française de 18VI qui interdit le
travail dans les usines aux enfants de dix ans, ont rencontré
l'opposition des partisans d'un individualisme faussé. Mais néan-
moins l'observation qui vient d'être présentée mérite une grande
attention. Un Anglais, qui était un éducateur admirable, nous
disait un jour : « Dans cette école, lorsqu'une discussion s'élève
entre deux enfants et qu'ils en viennent aux coups, je n'interviens
qu'à la dernière extrémité, car aussitôt que je le fais, lenfant
perd confiance en lui-même et devient moins apte à se protéger
seul : or, même en intervenant fréquemment, je puis peu de
chose pour lui en comparaison de ce qu'il peut lui-même pour
son bonheur. » Cette profonde parole peut être méditée avec
fruit par un grand nombre de démocrates chrétiens.
Quant au rétablissement des corporations, il a toujours paru
que ce désir n'était qu'une des manifestations de l'amour général
d'un grand nombre de personnes pour toutes les « restaura-
tions ». L'apparition du machinisme a entraîné la mort des cor-
porations; le machinisme mille fois plus développé et plus puis-
sant du xx^ siècle ne les laissera pas rétablir. Ne suffit-il pas de
franchir la porte d'un de ces grands bazars modernes, comme
558 LA SCIENCE SOCIALE.
le Bon Marché, le Louvre ou le Bazar de l'Hôtel de Ville, pour
discerner que la fabrication d'une aussi prodigieuse quantité de
marchandises de toutes sortes, détolfes de toute nature et de
toutes nuances, échappe à la réglementation. Lorsqu'on aura
reconnu et consacré, au moyen des rouages les plus conipliqués,
le droit professionnel des ouvriers tisseurs de telle étoffe de
laine, le premier venu ajiporteraau métier à tisser un petit per-
fectionnement ou imaginera telle autre variété d'étolfe : si on lui
interdit de fabriquer, les consommateurs auront vite fait d'ob-
tenir l'abrogation d'un règlement suranné; si au contraire on
respecte la liberté de l'inventeur, quelle sera l'utilité du règle-
ment? « Les fleuves ne remontent pas vers leur source » et, en
dépit du proverbe que « rien n'est nouveau sous le soleil ", la
Providence créatrice ne se répète jamais dans ses œuvres. Sans
doute, une constitution organique de l'industrie doit succéder au
régime anarcliique sous lequel elle se trouve encore dans la
plupart des nations commerçantes, mais les corporations ne re-
cueilleront pas la succession. On pouvait autrefois réglementer
la production purement locale de quehpies artisans habitués à
toujours faljriquer de la même manière des marchandises tou-
jours identiques à elles-mêmes, mais on ne réglemente pas la
production d'un tissage de 3.000 ouvriers qui est en concurrence
avec les tissages du monde entier et (jue la compétition pousse
sans cesse vers les variétés nouvelles et les dessins inédits. La
production moderne, infiniment souple, malléable et progres-
sive, ne permet plus les règlements minutieux, car elle les oblige
à devenir voxatoires. Encore une fois, qu'on parcoure les cata-
logues du Bon Marché et que l'on conqiare seulement celui de
1902 avec celui de 1900 : cette modeste distraction est très sug-
gestive.
Pour conclure, il semltlc \)\on ([iio les «h'Miiorrntos rlirétiens
auraient lout avantage A rester sur h> terrain des principes mo-
raux et à moins insister sur les conclusions concrètes qu'ils en
tirent, surtout sur la seconde qui est nettement inacceptable.
Néanmoins si l'on considère rensend)le de leur action depuis vingt -
cinq années, on ne {)eut douter (pi'elle n'ait été l'origine d'un
LES SOLUTIONS TnÉORIQLES DE LA QUESTION DU SALAIRE. 551)
grand bien. Que tVliomnies fortunés sont disposés à trouver tout
naturel qu'il y ait des riches et des pauvres ! Que déjeunes gens,
ayant trouvé dans leur horceau une fortune toute faite — ou un
nom à vendre, ce ([ui revient au même — ne se sont jamais de-
mandé pour(|uoi on rencontrait de telles inégalités de fortune !
Les démocrates chrétiens sont venus rappeler les devoirs de la
richesse, l'antique doctrine de l'Évangile, si compatissante pour
les petits ; ils nous ont montré que notre société, aux dehors si
brillants, comptait un grand nombre de prolétaires réduits à des
salaires de famine : ce sont là des choses utiles à entendre et à
méditer. Les prêtres qui les ont rappelées ont été parfois dénon-
cés à leurs supérieurs et molestés de diverses manières; il faut
se réjouir de constater que cette période touche à son terme et
que la sainteté et la générosité de cœur de ces vrais ministres du
Christ (jui ont répondu à l'appel du souverain pontife sont enfiâi
reconnues de tous. Mais, de grAce, que les chrétiens sociaux
évitent à leur tour de tondjer dans les mêmes excès et que jamais
ils n'excommunient leurs frères qui repoussent l'intervention-
nisme et les corporations! Il ne faut pas mêler le mystère de la
Sainte Trinité ou le dogme de l'Incarnation à la question de savoir
si la restauration des corporations doit être désirée.
1[. LA COOPÉRATION (1).
Quoique d'apparence modeste et rassurante, la doctrine de la
coopération n'est rien moins, en réalité, que le renversement du
régime actuel de la production. Sous prétexte d'appliquer la
fameuse formule : « il faut que le capital travaille et que le tra-
vail possède », on prétend que désormais c'est le travail qui doit
louer le capital et le rémunérer par un intérêt au lieu que le
capital loue le travail et le rémunère par un salaire ; à mesure
(1) L'ordre des idées appellerait ici une étude de la Participation aux bénéfices;
mais, cette étude, je l'ai donnée dans une publication antérieure : V Association de
l'ouvrier aux profits patronaux et la Participation aux bénéfices, chez Arthur
Rousseau, Paris, 1897. Depuis cinq années, les enquêtes que j'ai faites m'ont semblé en
confirmer les conclusions.
560 LA SCIENCE SOCIALE.
([lie le machinisme progresse et réduit Feilort musculaire, la
distinction si profonde autrefois entre le travail de direction et
le travail d'exécution tend à disparaître : il faut donc quelepatron
disparaisse et que les travailleurs manuels eux-mêmes, cons-
cients de la discipline nécessaire et de la responsabilité nou-
velle qui leur incombe, assument à leur tour la tâche de diriger
l'entreprise. « Pourquoi, dit le savant et éloquent apôtre de la
coopération, ne pas partager en commun comme de bons en-
fants? Nous allons entreprendre une production quelconque:
moi, j'apporte une certaine quantité de richesse acquise, sous
forme de matière première, instrument, terre, argent; vous,
vous apportez vos bras, votre puissance de travail, (jui est un
élément également iiKlispeiisal)le : impossible de savoir lequel
est le plus indispensable des deux, de môme que, quand on coupe
une feuille de papier avec des ciseaux, il est im[)ossible de dire
la(|uelle des deux lames des ciseaux a été le plus nécessaire : dès
lors, partageons. Mais cette première solution qui n'est pas mau-
vaise, — puisque c'est à celle-là, en tin de compte, que nous tâ-
cherons de revenir — n'est pas facile à faire accepter des deux
parties. Ni l'une ni l'autre n'en veut(l). »
Hetenons au passage cet aveu autorisé et écoutons maintenant
M. Zola, qui dans son dernier roman. Travail, s'est fait le pres-
tigieux narrateur des merveilles réalisées par les sociétés coopé-
ratives de production :
« La joui'uée ne dépassait pas (juatre heures et jamais un ou-
vrier ne faisait une tAche pendant plus de deux heures, relayé
par un caïuai-ade, passant lui-même à un travail autre, art
industriel, culture, ou fonction publi([ue. Comme l'emploi gé-
néral de la force électrique supi)riniait à pcni près l'ancien va-
carme dont retentissaient les halles, elles s'éçavaient du seul
chant des travailleurs, cette allégresse chantante qu'ils ap|)or-
taient des Écoles comme une floraison d'harmonie embellissant
leur vie entière. VA ces hommes qui chantaient autour de leur
machines si douces et si fortes en leur silence, dans l'éclat de
(l) Cbarles Gido. Conférence sur le contrat de salaire et le moyen de l'avu'-
liorer. Nimes, 18'.>i, p. 7.
LES SOUTIONS TIlKnHlniKS DK LA OlESTTOiN DU SALAIRE. 561
leurs aciers et de leurs cuivres, disaient la joie du juste travail,
glorieux et sauveur (1). »
Il est inutile d'insister plus longuement sur le système, qui est
suflisamment connu. Aussi bien n'est-il pas nouveau, et déjà en
lôlG Tliomas Morus, grand chancelier d'Antileterre, faisait pa-
raître un livre intitulé : La mailleure Républujiie retrouvée dans
rilc nouvelle d'Utopie. Dans cette répuhli([u<% le travail est
attrayant : comme tout le monde travaille et que la production
est mieux ordonnée, six heures de travail par jour suffisent pour
assurer l'abondance à la communauté; on va au travail connue
à une fête et on en revient aux sons des instruments (2),
D'ailleurs la coopération est patronnée par des hommes de
tendances assez divergentes : tandis que les uns y voient le
terme, actuel tout au moins, d'une évolution qui se concilie fort
bien avec le capitalisme et qui ne serait que le développement
de la participation aux l>énéfices grefïée elle-même sur le sala-
riat, d'autres ne la considèrent que comme une étape vers le
collectivisme. « Les associations coopératives de production,
disait récenmient le camarade Fagot, au Conseil municipal de Lyon,
sont visiblement, pour ceux qui suivent le profond mouvement
(1) rraî'atZ, Paris, Charpentier, I90l, p. ôiG. — Voici une autre page : « A qua-
rante ans. le citoyen avait payé sa dette de travailleur à la Cité, il (uuvrait seulement
pour sa joie personnelle. Et tandis que la coopération de i)roduction faisait ainsi
naître cette société de justice et de paix, basée sur le travail consenti par tous, la
coopéralion de consommation avait condamné le commerce à disparaître, rouage
inutile, mangeur d'énergie et de gain... Des millions et des millions se trouvaient
gagnés de la sorte depuis que rien n'eu était détourné au passage par l'agio et le
vol. Toute l'existence se simpliliait, ou tendait à la disparition complète du numé-
raire, à la fermeture des tribunaux et des prisons, les questions d'intérêts privés
cessant de se produire, de jeter l'homme sur l'homme, dans une folie de fraude, de
pillage et de meurtre... Plus d'octroi, de contributions d'aucune espèce, plus de pro-
hibition, la liberté totale de la production et des échanges. Et depuis surtout que les
parasites étaient supprimés, les innombrables employés, fonctionnaires, magistrats,
homme de caserne ou d'église qui suçaient autrefois la vie du corps social, une for-
midable richesse s'était déclarée, un si prodigieux entassement de biens que, d'année
en année, les greniers, devenus trop étroits, craquaient sous l'abondance toujours
accrue de la fortune publique. » {Ibid., p. 582.)
(2) En 1637, le moine italien Campanella publiait la Cité du Soleil, inspirée des
mêmes principes; lui aussi, fouriériste avant la lettre, s'appuyait sur l'attraction pas-
sionnelle et exigeait l'unité de l'édifice sociétaire. [\o\v Congrèa national et interna'
tional des Associations de Production, en 1900, compte rendu, p. 109.)
562 LA SCIENCE SOCIALE.
social actuel, le deuxième degré de rairranchissemcnt ouvrier,
dont le syndicat est le premier. On ne saurait donc trop encoura-
^'•cr la propagation de cette école pratique qu'est la coopéra-
tion et cpii représente dans la société individualiste actuelle
l'embryon socialiste de l'avenir. (1) »
Quoi qu'il en soit de cette appréciation, quelle est la valeur
intrinsèque du coopératisme appliqué à la production indus-
trielle?
H est difficile de nier que l'observation des faits donne à cette
question une réponse catégorique et défavorable. Rien de plus
lamental)le en effet que la liste des 2V6 associations ouvrières
de production existantes au l*'"' juillet 1890 ! Aucune des grandes
industries n'y est représentée, ni la filature et le tissage mécani-
que de la laine, du coton ou du lin, ni l'extraction intensive de
la houille, ni la métallurgie, ni les trans[)oi'ts, ni la fabrication
du sucre ou de l'alcool, ni la raffinerie du pétrole. En revanche,
on y compte IG associations de cochere, fi de charpentiers, 8 de
menuisiers, 9 de peintres, 11 de typographes; les afficheurs,
les biseauteurs, les frotteurs, les lunetiers, les grainetiers, les
paveurs, les replanisseurs de parquets, les ouvriers en sacs en
papier, etc.. forment le complément (2}.
Et qu'on ne croie j)as (jue du moins ces sociétés ont fait leurs
preuves : cinq ou six seulement ont plus de trente ans d'existence :
(1) Séance de Conseil municipal du Lyon, du 21 mai 1901 : L'Association ouvrière,
15 juin 19<M. — M. Zola a dévolopi»', dans son roman celle manière de voir, qui parail
maintenant admise aussi par la UKijoritc des socialisles. On sait que les collectivisles
parisiens, à la suite de leur écliec aux élections nuinicii)alos de r.tOO, ont résolu de
de fonder un ^rand nombre de sociétés toopéralivcs de ronsoinmation pour exter-
miner le iielil commerce. La conversion des socialisles ;\ la doclrine coopération-
nisledatede IH'.i'.i, année |>eiulant laciueile s'aiïirma ddinitivemenl, après de lonjjues
el dures épreuves, le succès delà verrerie ouvrière d'Albi. Cette conversion n'esl
d'ailleurs, qu'apparente et on joue plutôt sur les mots : la société coopérative de pro-
duction, au sens où l'entendent les socialistes, n"es( «[u'unc société anonyme or-
dinaire, dont les actionnaires sont des syndicats ou des groupements socialistes et dont
les bénélices servent à créer ou à soutenir des œuvres prolétariennes. Consulter
deux Circulaires très inléressanles du Miiavc .sor/r^/, octobre et novembre lUOO. sur l(i
Verrerie ouvrière d'AlIn, dues à la plume de M. Léon de Seilhac, dont les éludes,
toujours admirablement documentées, ne manquent jamais d'instruire et d'intéresser.
(2) Bulletin de l'Office du Travail, 1899, p. 1092.
LES SOLUTIONS TUÉOUIOUES LE LA Ql ESTIUX 1)1 SALAIHE. o()3
trente à peine datent de plus de quinze ans et la grande majo-
rité n'ont que quehjues années ou quelques mois d'existence.
Sans l'intervention factice de quelque pliilanthiope ou des sub-
ventions gouvernementales, la plupart n'auraient même jamais
existé. Mais, comme il fallait s'y attendre, des politiciens en
quête de popularité n'ont pas manqué de flatter l'idée à la mode;
on a inscrit au budget de 1898 une somme de 1 1 1 .800 francs pour
favoriser la fondation et le développement des sociétés coopéra-
tives de production et, comme ce crédit est très supérieur à celui
de 1896 qui n'était que de 12.700 francs, plusieurs sociétés coo-
pératives se sont formées pour profiter de la manne gouverne-
mentale : le nombre des associations coopératives de produc-
tion, qui n'était que de 18+ en 1897, s'est élevé à 2i'* au
1" janvier 1898 et a atteint 2V6 au 1" juillet 1899 (1)
N'essayez pas de savoir pourquoi telle association de menui-
siers ou de tj-pograpbes reçoit une allocation de 3.000 ou de
500 francs, ni pourcjuoila Société coopérative des boutonniers en
os, à Méru (Oise), émarge pour 1.000 francs, tandis que « la Pré-
voyante », association des frotteui*s-encaustiqueurs de Paris et
du département de la Seine, touche 500 francs, et la société pour
la teinture des filets de pêche de Banyuls- sur-Mer (Pyrénées-
Orientales), 1.000 francs. On vous répondra que « la coopération
est évidemment dans l'air » et que « le devoir* du gouvernement
est de favoriser un mouvement qui ne peut éveiller que des
sympathies ». Dans quelques années, on constatera que la plu-
part de ces sociétés auront disparu et on radiera le crédit..., jus-
qu'au jour du reflux favorable à l'idée de la coopération. Ainsi
vont les choses et ainsi elles iront, tant que l'on croira que la sen-
timentalité dispense de l'observation méthodique des faits.
Et pourtant les faits parlent ici un langage assez clair : ils disent
tous que les sociétés coopératives de production sont toujours
prises entre deux feux : ou bien elles font de mauvaises affaires
et, dans ce cas, cUsparaissent; ou bien elles en font de bonnes et,
dans ce cas, elles disparaissent encore, évoluant fatalement, dé-
(1) Bulletin de l'Office du Travail, 1899, p. 236.
564 LA SCIENCE SOCIALE.
rision suprême, vers la forme bourgeoise de sociétés anonymes.
L'exemple le plus récent de cette évolution est fourni par
la Mine aux Mineurs de Monthieux. On se rappelle qu'en 1891
une association fut formée entre plusieurs des ouvriers mineurs
delà Compairnie des Mines de Monthieux qui renonçait à exploiter
sa concession; la ville de Saint-Etienne fît un don de 10.000 francs,
M. Marinoni envoya un chèque de 50.000 francs — il y a toujours
des donations à l'origine des sociétés coopératives de produc-
tion— et avec ce capital de 60 000 francs, on résolut d'exploiter la
mine délaissée. En rédigeant les statuts. « on s'était surtout
préoccupé de garantir les associés contre tout retour de tyran-
nie patronale » ; aussi, personne n'admettant la direction d'un
supérieur, l'entreprise périclita, et comme une clause des sta-
tuts prononçait l'accession de plein droit, au titre de sociétaire,
de tout ouvrier travaillant à la mine, l'entreprise do Monthieux
fut le champ d'exjjérience du régime anarchicpie le plus carac-
térisé. En 1895, le capital social était anéanti et il y avait en
outre un passif de 50.000 francs. Comme il devenait impossible
de solder régulièrement les salaires — à plusieurs mineurs il
était dû jusqu'à soixante-quinze journées de travail — la moitié
des associés se retira. Soixante-dix vaillants restèrent, indomp-
tables dans leur énergie et, pendant })lusieurs années, « se con-
tentant de toucher des paies dérisoires, tout juste de (]uoi ne
pas crever de faim », ils luttèrent contre les éléments contraires.
Tant de vaillance méritait une récompense : elle la reçut, et à
partir de 1897, la situation s'améliora.
Ce fut le conunencement d'une nouvelle épreuve : la société
avait été obligée d'embaucher des ouvriers que l'on appelait
« auxiliaires » pour les distinguer des ouvriers .sociétaires. Ces
auxiliaires, qui avaient toujours reçu le salaiie courant dans
la région, songèrent à s'armer de l'article des statuts relatif à
l'admission des nouveaux membres et requii'ent l'intégrale
application de la doctrine coopérative. Mais l'assaut avait été
prévu et, le 8 décembre^ 1900, les 02 actionnaires réunis en
assendilée général(\, faisant usage des pouvoirs conférés par
l'arliclc 32 qui c autorisait à apporter aux statuts toute moditi-
LES SoLlTIONS TIlIvORIOUES hK LA QUESTION 1)1 SALAIliE. .'iGo
cation reconnue ulile », changèrent la clause compromettante. Ils
signilièrent leur volonté de ne pas se laisser exproprier par ceux
(|ui, n'ayant pas semé clans l'épreuve, ne demandaient pas mieux
(pie de récolter dans la joie (1).
On sait que les auxiliaires ont attacjué leurs adversaires de-
vant le liil)nnal de Saint-Ktienne, ([ni les a déboutés de leur
demande. Il est probable (ju'uii appel devant la coui- do Lvon
ne sera pas plus favorable à la cause des auxiliaires, et voilà
comment les sociétaires, ([ui primitivement devaient être au
nondjre de GOO, ne sont plus (jue 62 ! ! On a beau s'indigner, la
Chambre syndicale des Mineurs de la Loire peut faire placarder
des afliclies de blâme, la Mine de Monthieux n'est plus la Mine
aux Mineurs : elle a suivi l'exemple de ses devancières ({ui ont
réussi; et, après elle, les sociétés coopératives qui réussircmt
partageront la même destinée. L'esprit humain obéit à des lois
précises, et jamais des hommes qui ont eu le courage de se
lancer dans une entreprise à tout le moins risquée et la fermeté
plus admirable encore de lutter par les privations et le travail
opiniâtre contre la mauvaise fortune, n'accepteront de partager
gratuitement leurs l)énéfices avec de nouveaux venus que
l'annonce des gains réalisés a seul attirés.
A la suite de cet exemple d'une association coopérative de
production qui disparaît parce qu'elle réussit, on pourrait en
citer d'autres, beaucoup plus nondjreux, d'associations coopé-
ratives qui disparaissent parce qu'elles liquident avec un passif
(1) Voici le texte revisé de l'article relatif à 1 admission de nouveaux membres.
« En cas de décès, reirait volontaire ou révocation régulière d'un ou de plusieurs
actionnaires, leurs actions feront retour de plein droit à la Société, qui décideia en
assemblée générale la répartition de ces actions entre les actionnaires restant, ou
entre de nouveaux actionnaires dont l'admission sera faite à la majorité fixée pour la
modification des statuts. » — A un autre point de vue, la mine de Monthieux peut
suggérer des réilexions utiles : si on l'observait de près, on y verrait que le directeur.
M. Prudhomme, s'inspire beaucoup plus de la méthode patronale que de la méthode
représentative qui devrait être en honneur dans une Société coopérative. « Il ne veut
pas qu'on ren...trave, quand il fait son devoir (les autocrates ne tiennent pas un
autre langarje) et il n'a pas hésité en maintes circonstances, alors qu'il était seul de
son^ avis, à jeter sa démission dans le plateau de la balance. » (L'Association
ouvrière, 15 juin 1901.) U est secondé, à la tête des divers services, par des ouvriers
d'élite, la plupart anciens dans l'associalion. et qu'on appelle des gouverneurs (titre
assez peu démocratique, semble-t-il).
506 LA SCIENCE SOCIALE.
plus OU moins élevé, et on verrait coininont le coopératisiue, qui
est incompatible avec le succès, est souvent au contraire une
cause de ruine. On veut se protéger contre tout retour de la
tyrannie patronale et on tombe dans l'anarchie. Depuis le grand
mouvement coopératif de 18V8, <{ui a si misérablement avorté,
bien des coopérateurs « ont appris leur leçon » et constaté que la
fonction patronale n'est pas si aisée ou si inutile que plusieurs
se sont plu à le dire.
La coopération repose sur l'illusion que les profits patronaux
sont considérables et que ce lourd prélèvement est la cause de
la modicité des salaires. Mais cette croyance, que prol)ablement
l'opinion pul)lique gardera longtemps encore, est démontrée
fausse par les témoignages convergents de tous les faits éco-
nomiques; aussi bien, les socialistes éclairés ne la professent-
ils plus et ils savent que la concurrence, non la voracité j)atro-
nale, est la force souveraine qui règle et resti'eint les salaires.
S'il fallait fournir une preuve nouvelle de cette vérité, les
bilans eux-mêmes des sociétés coopératives de production la
fourniraient aussi péremptoire qu'on peut le souhaiter. Même
si on n'examine que les bilans des sociétés coopératives dont la
prospérité paraît avoir quehpie durée, on constate (|ue la ré-
partition entre les associés des profits qui, dans une entreprise
])atronale, eussent été retenus par le patron, ne fournit qu'un
appoint très limité, î\ peine égal à l'accroissement de salaires
(jue les ouvriers obtiennent quotidiennement de leurs em-
])loyeurs (1). Et celui-ci est autrement avantageux ([ue lautio.
(1) Voir le bilan de la Société coopérative, « le Travail ». société ouvrière d'entre-
prise générale de peinture, au capital d'un million.
1898-1899 1899-1900
Cliiffres d a (l'a ires 1.5'iît.il3 3.2;}.'i.os:!
Bénéliccs bruts 261 . 8«>3 073.907
Frais généraux lîô.ili 231.7î>4
Ainortissemenls 27.79:> 253. 4i7
Kénelices nels I3f).4i8 442.110
Salaires r>01.9l8 1.00fi.870
Attributions bénéliciaires 25.0y."> * iît.'.til
CoeKicienl 5 % .'i %
Nombre de participants 576 1.475
La banque coopérative des Associations ouvrières de production de France, au capi-
LES SOLUTIONS TIIKOHIOI FS HE LA QUESTION DU SALAIHE. 507
car il est beaucoup plus durable et nest pas coiupensé par des
pertes.
L'oriiiiiie du mal dont souflVent les ouvriers se trouve daus la
foruîidable pression (jue la concurrence exerce sur le contrat de
travail pour en rendre les clauses aussi risoureuses que pos-
sible : en quoi la coopération remédierait-elle à ce mal, <»u
comment lutterait-elle contre cette pression? On doit au contraire
penser qu'elle rendrait plus intense, plus aitiuë, la concurrence
entre les travailleui's en les divisant d'intérêt, en les opposant
les uns aux autres dans leurs entreprises rivales, et bientôt ou
verrait, de leur fait, le salaire diminuer en même temps que la
durée de la j(»urnée de travail s'allonaer. Tant que l'atelier
coopératif reste rare et clairsemé au milieu des ateliers patro-
naux, ce résultat ne peut se produire et on a beau jeu pour
recommander une prati([ue dont la généralisation démontrerait
bien vite les funestes effets; mais tout ce qui brise ou affaiblit la
cohésion professionnelle des ouvriers doit nécessairement amener
une baisse des salaires. Si les ateliere coopératifs venaient à se
multiplier — ce qui n'est pas à craindre — on contemplerait à
nouveau le spectacle des calamités dont les salariés de 18i0
furent les victimes : les ouvriers travailleraient cpiinze heures
par jour dans des ateliers infects pour un salaire famélique
{stariing wage) !
Paul Bureau.
[A suivre.)
laide 50.000 francs, a reçu 575.000 francs de subventions et de dons, et pourtant
elle a gagné, en six ans. du l" janvier I89i au l" janvier 190.\ juste tl.806 fr. 09'.
LE MOUVEMENT SOCIAL
I. — UN EXEMPLE DINITIATIVE
Les lecteurs de la Science sociale qui ont lu les remarquables tra-
vaux de M. Demolins sur la culture en famille stable et instable, se
rappellent peut-être tous les avantaj^es que procure aux patrons et
aux ouvriers la poi/e en nature.
Dans un pays de grande culture de Tancienne Picardie, Tusage
a été pendant longtemps de payer les ouvriers de ferme « au blé et
à l'argent m, c'est-à-dire de leur donner la moitié du salaire en blé
et lautre partie en argent. Depuis bien des années, on a abandonné
cette coutume. Voici pourquoi. Les boulangers livraient autrefois
4:2 pains de 8 livres pour un sac de blé de L'iO kilog. ; ils ne donnè-
rent plus ensuite que 39 pains, puis :29 et enlin 28, pour la même
quantité de blé.
Les ouvriers, trouvant ce nombre de pains insuflisant pour la quan-
tité de blè qu'ils livraient, ne purent accepter ces conditions nou-
velles.
Quelques femmes courageuses se mirent à faire leur pain, mais
c'était le petit nombre...
La fabrication du pain exige un certain déploiement de force, et
les femmes de nos ouvriers de ferme ne sont plus, à ce point de vue,
ce qu'étaient leurs aïeules.
De i)lus, les maisonnettes actuelles ne comportent pas de fournil,
cl la fabrication du pain dans le ménage est souvent impossible pour
une de ces diverses causes.
Les patrons furent donc amenés à payer int(''gralement le salaire
en argent. Ce|>eudanl, dans certains villages du Vermandois i arron-
dissement de Sainl-Ouentin , l'ancienne coutume avait force de loi.
Il y a <[uelques années, les boubingers ayant voulu de nouveau
réduire le nombre de pains fournis par sacs de blé, les ouvriers du
village de L*** présentèrent leurs doléances à leurs patrons, et de-
mandèrent à être payés comme <> tout le monde ». Que pensez-vous
que répondirent ces patrons?
Sans doute ils auraient fait comme les autres, s'il ne se fiU trouve
LE MOUVEMENT SOCIAL. 569
à leur lèle un propriétaire rrsidani que ron peut comparer à un gen-
tleman anglais. Au lieu de se soumettre à la loi que les boulangers
voulaient établir, il fut assez habile pour grouper tous les patrons,
les unir et les engager à rester maîtres chez eux.
Cet agriculteur répondit donc à ses ouvriers : « Le boulanger ne
veut plus prendre votre blé? Fh bien, moi, je l'accepte et je vous fa-
brique votre pain. » — La réponse fut la même chez les fermiers
et petits propriétaires du village.
Pendant quelques mois, on cuisait le pain à la ferme, et, au grand
désespoir des boulangers, cette manière de faire paraissait devoir
durer longtemps.
Cependant le « grand patron « dont je parle eut l'intuition que la
fatigue viendrait vite, que les fermières, effrayées de l'embarras
qu'occasionnait cette fabrication, Uniraient par céder, et qu'on ne
pouvait compter sur un résultat sérieux.
11 établit, à laide de tous les propriétaires, cultivateurs, rentiers.
du pays, une petite société coopérative au capital de 4.000 francs,
dont il devint le principal actionnaire. A la hâte, on construisit une
boulangerie, et, au bout de très peu de temps, le boulanger choisi,
on fut en mesure d'accepter le blé des ouvriers et de leur donner
31 pains de i livres par sac de blé.
Tout le monde, d'ailleurs, peut acheter du pain à cette boulange-
rie. On a l'avantage de le payer 0 fr. 10 de moins qu'ailleurs,
d'avoir un poids exact et de manger du pain qui n'est pas falsi-
fié.
Voilà six ans maintenant que cette société fonctionne. Tous les
ans, elle a donné des dividendes à ses actionnaires, et remis 0 fr. 05
par pain à tout acheteur.
Pour un minime capital de 4.000 francs, elle fait par an l ou
5.000 francs d'affaires.
C'est le principal actionnaire qui est chargé de l'achat des farines.
— Alors, lui disais-je, vous êtes devenu commerçant? — Jusqu'à
présent, dit-il, j'ai été très favorisé par la chance, mais je n'achète
jamais par grandes quantités, je ne fais pas de spéculation... Mais,
malgré cette chance, si nous n'avions pas un boulanger honnête,
notre société végéterait. C'est à moi qu'on attribue l'honneur de sa
prospérité, mais je n'y suis pour rien; c'est l'honnêteté du boulan-
ger qui est tout.
Et même, ajoutait-il, si j'étais moins occupé, si je ne craignais
pas de perdre un jour ce directeur, nous pourrions étendre cette
société coopérative. Ce serait un immense bienfait pour le pays,
car nous possédons Fhomme qu'il nous faut.
T. XXXII. 39
'Mo LA SCIENCE SOCIALE.
Tout cela est peut-être très vrai, et, si j'en crois les rapports
qui ont été faits sur diverses sociétés coopératives, notamment
sur le Vooruitde Gand, on a toujours remarqué que la prospérité de
ce genre de sociétés dépend surtout de l'honnêteté et de l'intelli-
gence du directeur. Mais, aux lecteurs de la Science sociale, ce n'est
pas là ce que je veux montrer; c'est l'initiative d'un homme qui a
compris sérieusement ses intérêts, ceux de ses ouvriers, qui pos-
sède assez d'autorité dans sa commune pour grouper des intérêts
communs, qui sait faire accepter ses décisions à ses ouvriers et gar-
der ces derniers longtemps. 11 me semble que cet agriculteur, malgré
sa modestie qui lui fait tout rapporter à son boulanger, est digne
d'être remarqué et offert en exemple aux lecteurs de la Srienco
sociale.
M'"" Louis Oldaillk.
IL — LE NOUVEAU LIVRE DE M. PAUL DE ROUSIERS
Ce n'est pas aux lecteurs de la Scienc sociale (ju'il est nécessaire
de présenter M. Paul de Bousiers. C'est chez nous que cet écrivain,
aujourd'hui en possession de la célébrité, (it ses premières armes,
et, tout dernièrement encore, il voulait bien nous envoyer son
élude si lumineuse et si forte sur le comptoir métallurgique de
Longwy.
Cette étude fait partie d'un vaste ensemble que l'auteur vient de
publier en volume sous ce titre : Les Syndicats; industriels de Pro-
ducti'iirs en France et à l' Et ranger [trusts, carlells, co)nptoirs\ [l'j.
Pourquoi des syndicats se forment-ils entre les producteurs de
la plupart des pays industriels? Comment, d'autre part, ces syndi-
cats revêtent-ils de pays en pays des caractères très différents?
Telle est la double question que notre collaborateur a voulu exa-
miner, (lueslion éminemment actuelle à l'heure où l'opinion s'émeut
de l'existence de certains monopoles, et où l'énormité de quelques
combinaisons induslrieUes en fait redouter d'autres.
M. de Rousiers avait étudié sur place les trusts américains en
lHi)(). Son ouvrage sur les Industries )iionof)olisi''es aux htats-Tnis
tontienl les monographies des principaux trusts existant alors.
Depuis cette époqu(>, il a suivi leur curieux développement, sur-
(I) Les Si/n(iicnl.t niduslHrl.t <k' Proitiicteurx rn Franre el rKiranyer (TrusLi, Curirlh
Cniui)toirs\ |iar M. Paul de Uousicrs. 1 vol. in t8 jésus (librairie Armand Colin, rue de
Mi'/iiros. :;, PariH; ; broché, .'» fr. 50.
LE MOUVEMENT SOCIAL. :\li
tout la loule récenlo et colossale création du Irusl de la mélallurgie.
Au cours des années ^S!M) et 1901), il a visité l'Allemagne et ob-
servé l'organisation des mrlrlls qui s'y forment. Kniin, en 1001, il a
«•oraplélé son observation en analysant le type français du comp-
toir de vcnle.
Voici du reste, pour aciiever de renseigner nos lecteurs, la table
des matières de cet ouvrage :
CHAPITRE 1
Déterminations du phénomène étudié.
CHAPITRE II
Les trusts américains.
I. — IX'linition du trust.
II. — La concentration industriello et commerciale.
III. — Los êlômonts anormaux du trust.
IV. — Los trusts de l'acior.
V. — Les oflots dos trusts.
CHAPITRE III
Les cartells allemands.
\. — La nature dos cartolls.
II. — Los causes des cartells,
III. — L'organisation des cartells.
IV. — Les effets des cartells.
CHAPITRE IV
Les syndicats industriels des producteurs français.
I. — La monopolisation industrielle en France.
IL — L'organisation ilu comptoir de Longwy.
III. — Les causes de la création du comptoir de Longwy.
IV. — Le comptoir de Longw y et sa clientèle.
V. — Lo comptoir de Longwy et ses adhérents.
VI. — Le comptoir de Longwy et le marché national.
VII. — Les comptoirs métallurgiques des spécialités.
CHAPITRE V
Conclusion.
I. — La cause générale dos syndicats de producteurs.
IL — Les divers types de syndicats de producteurs.
III. — Le syndicat de producteurs est-il un danger?"
372 LA SCIENCE SOCIALE.
III. — LES MUTUALISTES DE LA VIENNE
On nous écrit :
Le 13 octobre dernier, l.liOO auditeurs (peut-être surtout 1.300 con-
vives, représentant les 15.000 mutualistes du département de la Vienne,
étaient réunis à Poitiers pour écouter la parole de M. Paul Deschanel
et de M. L. Mabilleau. Parmi tous les discours qui furent prononcés
nous ne pouvons en signaler que trois :
« Et d'abord celui de M. Ridouard, député, président de la Société
de secours mutuels des cantonniers de la Vienne, qui, après avoir re-
mercié et loué le président de la Chambre, a essayé de montrer quels
étaient et devaient être les avantages sociaux de la mutualité :
« Elle est principalement un remède à l'iitsi-rurili'' dans la nuiladie,
la vieillesse; dès maintenant, elle enseigne et facilite Véconomic,
Vépargne, Tidée d'association; et en assurant l'avenir du mutualiste,
elle le détourne d'écouter les révolutionnaires et de devenir un
adversaire de Yordrc social. — Le développement de la mutualité
pousse à « la décentralisalion si nécessaire pour faire naître la vie
locale » et à Vinitialirf en amenant progressivement les citoyens à
ne pas tout attendre de l'État et à ne pas se courber sous le joug
des pouvoirs publics. » — « Otons ces noms qui divisent, dit eu
terminant l'orateur, unissons-nous fraternellement pour l'œuvre
sociale à accomplir, pour réaliser un ordre social meilleur... Perfec-
tionnons encore ce puissant moyen de sécurité et de concorde. »
Suivons la belle devise : <* .\imons-nous les uns les autres ». C'est
un noble appel à \'iiiiio)i sociale et à l'abandon de la politique de
clan.
« Le même appel a été fait par M. I'. Deschanel pour l'union des
partis et l'union des classes. Il a déclaré que les membres honoraires
étaient nécessaires à l'existence de ces associations et (jue de cette
nécessité sortait une conséquence heureuse pour la société. Il a en-
suite cité cette autre conséquence heureuse d'une (oTieéconomie pour
rnssislancr f)iilili(iiir dans une dépense cinq fois moindre, mais faite
judicieusement et préventivement par les particuliers. Et je regrette
de n'avoir plus à la mémoire, pour les cit(>r, (jnelques autres traits
heureux d'un discours à tendances nettement particularisles.
« L(> discours de .M. Mabilleau a été plus didactique. Il a exhorté
Vinilialive iiidiriduelle h ne pas se laisser clTrayer ni remplacer
par le projet de loi sur les retraites obligatoires. Sans se dé-
parlii- de limpartialité qui pour lui, disait-il, se confondait avec
l'honneur, M. Deschanel a repris avec force la même idée en montrant
LE MOUVEMENT SOCIAL, 573
d'abord que les mutuelles et la caisse nationale seraient traitées sur
le même pied et que, bien plus, partisans et adversaires de l'obliga'
tion les approuveraient unanimement, les uns heureux d'y trouver
un indice de lutilité et de la nécessité de ces sociétés, et les autres
d'y trouver un nouvel exemple de ce que peut une association libre
non contrainte. »
P. L.
Nota. — Il y a relativement peu de mutualistes dans le département de la
Vienne, mais ils forment un grand nombre de petits groupes. Cela doit tenir
au caractère à la fois rural et iavidualiste de ce département.
IV. — COUP D'ŒIL SUR LES REVUES
Le cheval kirghiz.
M. Paul Difllotii publie dans le Cosmos (2(5 octobre 1901) un article
sur les diverses races de chevaux que l'on trouve dans l'empire russe.
Voici quelques fragments sur le cheval kirghiz.
u Les Kirghiz sont des populations nomades de race turque qui
habitent les steppes de IWsie centrale sur une étendue de la Sibérie
qui comprend environ 3 millions de kilomètres carrés. L'élément
turc a été modifié par divers croisements, notamment avec les Mon-
gols, mais les caractères sont assez fixés pour qu'on ait pu définir
deux populations distinctes, les Kirghiz noirs ou Bouroutes et les
Kirghiz Kazaks. La race, dans son ensemble, est essentiellement
nomade; sa seule richesse, sa seule industrie, consistent dans l'éle-
vage. Les troupeaux paissent autour des « kibitkas » de feutre, et,
plus loin, les chevaux sont en pleine liberté, répandus sur l'immen-
sité des steppes.
a Une portion de la population kirghiz a émigré en Europe avec
son bétail et occupe la région située au nord de la mer Caspienne,
entre le Volga et l'Oural dans les provinces d'Orenbourg, d'Ouralsk
et de Semipalatinsk. Sur les steppes des bords de la Caspienne pais-
sent les chevaux kirghiz réunis en petites troupes nommées « kos-
siaks ». Ces kossiaks se composent d'une douzaine de juments, diri-
gées par un étalon qui les guide et les défend. La réunion des
kossiaks forme des « tabounes « de plusieurs milliers de tètes.
« Le plus pauvre ménage kirghiz ne possède pas moins de vingt
chevaux et les nobles en élèvent jusqu'à 8.000.
« Le cheval kirghiz est de petite taille, la robe est la plupart du
57 4 LA SCIENCE SOCIALE.
temps isabelle, aubère ou rouan; sa tète est un peu forte, lencolure
renversée et le garrot élevé. Le dos est droit, la croupe avalée, les
membres secs, le pied sûr. La conformation générale manque de dis-
tinction, mais le cheval kirghiz possède des qualités qui le rendent
précieux : la vigueur, la rusticité et la sobriété...
« Au premier printemps, dès que l'herbe croît, la tribu roule ses
tentes de feutres sur les « arbas » — grands chariots à roues massi-
ves traînés par des chameaux - et parcourt lentement le steppe, se
déplaçant lorsque les ressources fourragères sont épuisées. La saison
estivale n'est guère plus favorable aux clievaux, les chaleurs devien-
nent accablantes, la température peut s'élever jusqu'à 5-2° avec des
vents brûlants et desséchants.
L'agilité des chevaux kirghiz est entretenue par les courses qui
sont les fêtes nationales de ces populations. Ces épreuves ont lieu le
plus souvent à l'occasion des fêtes religieuses et les parcours attei-
gnent souvent 50 ou 00 verstes (6i kilomètres).
« Deux partis se rendent l'un à l'arrivée, l'autre au point de dé-
part. Les cavaliers se mettent en ligne et partent à un signal donné
de toute la vitesse de leur monture qu'ils excitent de leur petit fouet .
Les prix décernés aux vainqueurs représentent souvent une valeur
considérable et comprennent parfois 200 chevaux, 400 moutons, des
armes précieuses...
« Tous les concurrents doivent atteindre le but sous peine d'être
déshonorés ; aussi n'est-il pas rare devoir un cheval épuisé traîné à la
corde par son cavalier jusqu'au but. Les femmes kirghiz sont des
écuyères incomparables et manifestent une adresse remarquable
qu'elles ont lieu de déployer lors de leurs lianrailles. A la date fixée,
les jeunes filles nubiles se réunissent en dehors du campement ; revê-
tues de riches vêtements, elles montent chacune un étalon des « kos-
siaks » de leur famille. Une des jeunes filles se détache du groupe et
part au galop, suivie immédiatement de tous les cavaliers qui préten-
dent à sa main. Chacun d'eux s'efTorce de joindre l'amazone, de la
saisir et de la placer sur son propre cheval ; ce projet est d'une exé-
cution difficile; la jeune fille possède, en efTet, un énergique moyen
de défense dont elle use largement, surtout si le poursuivant n'est
pas de son goût; c'est le fouet dont elle frappe implacablement cava-
lier et monture jusqu'au moment où un rival favorisé triomphe.
« L'administration des haras russes, reconnaissant les précieuses
qualités du cheval kirghi/., s'est attachée à régulariser sa conforma-
lion et {\ accroître sa taille par des croisements judicieux et un éle-
vage plus rationnel. La cavalerie des Cosaques d'Orenbourg et d'Ou-
ralsk se remonte en grande partie parmi les tabounes kirghiz;
LE MOUVEMENT SOCIAL. o<.)
beaucoup de ces robustes petits chevaux passent dans les provinces
(le Sainara et de Saratow. où ils sont vendus aisément aux foires de
Simbirsk. -
V. — A TRAVERS LES FAITS RÉCENTS.
En France. — La journeo île huit heures ilans les mines, t- La célérité de l'assistance
l>iilili(|ii( . — lu luendiant psychol««î;ue. — In elul> «le l)<>\e à Paris. — Les marines
mareliandes.
Dans les colonies. — L'em|iniiit algérien. — Id soldai-colon.
A 1 Étranger. — l.'échec de Tammany à New-York. — Pour punir les Chinois.
En France.
La fameuse question de la grève générale a encore fait verser
beaucoup dencre depuis un mois. De sourdes agitations ont conti-
nué à se manifester dans les centres houillers. Les chefs attitrés du
parti socialiste ont continué à jouer leur rùle nouveau de conseillers
pondérés et raisonnables, rùle qui, sous un autre ministère, se
changerait instantanément en celui dagitateurs. Les ouvriers eux-
mêmes ont continué à se trouver dans un certain désarroi, tiraillés
qu'ils sont entre les propos enllammés quon leur tenait hier et les
sages observations qu'on leur fait entendre aujourdhui. Beaucoup
d'entre eux, dailleurs. ne tenaient et ne tiennent nullement à se
mettre en grève. Les autres sont tenus en bride, et par les conseil-
lers dont nous parlons, et par l'attitude du gouvernement, qui pro-
met de ^< faire quelque chose » pour satisfaire une partie tout au
moins de leurs revendications.
.\ la suite de conférences entre M. Baudin, ministre des travaux
pul)lics, et la commission du travail delà Chambre des députés, cette
commission, daccord avec le gouvernement, a accepté le principe
de la journée de huit heures pour les mineurs. On n'arriverait pas
d'emblée à cette réduction, mais progressivement. A partir du
1" juillet qui sui^Tait la promulgation de la loi, la durée du travail
serait fixée à neuf heures; puis, de deux ans en deux ans, elle le serait
de nouveau à huit heures et demie et à huit heures. Ainsi, quatre
ans après la promulgation de la loi, le but visé serait atteint, et per-
sonne en France ne travaillerait dans les mines au delà des huit
heures réglementaires par jour.
La chose serait parfaite si cette réduction de travail correspondait
véritablement à l'ordre naturel des choses, si elle était le produit des
conditions du travail. Or, c'est justement le problème à résoudre.
L'industrie minière française est-elle en état de supporter cette
0/() LA SCIENCE SOCIALE.
réduction de la journée de travail? Il est à présumer que les com-
pagnies minières, voyant diminuer la somme de travail fournie pir
les mineurs, cherclieront à réduire le salaire de ceux-ci, que ceux-ci
protesteront, qu'ils chercheront, comme ils le cherchent déjà au-
jourd'hui, à faire fixer par l'État un minimum de salaire, et l'État, une
fois dans l'engrenage de l'intervention , se verra obligé d'aller tou-
jours plus loin. En outre, toutes ces mesures peuvent avoir pour con-
séquence la hausse du prix du charbon, et, par contre-coup, l'im-
portation croissante des houilles étrangères. Les faiseurs de lois,
pour compléter leur œuvre, devraient donc mettre des droits prohi-
bitifs sur ces houilles. Moyennant tout ce vaste système de lois
ouvrières et douanières, les mineurs constitueraient enfin une cor-
poration privilégiée et exceptionnelle, . gratifiée d'un surplus de
bien-être par le moyen d'une taxe indirecte payée, dans la Franco
entière, par tous les acheteurs de charbon.
Cette amélioration de leur sort à coup de lois ne serait-elle pas
payée un peu cher et ne forait-elle pas bien des jaloux?
Puisque nous sommes sur le chapitre de la faron dont l'État pa-
tronne et assiste les particuliers, citons l'anecdote suivante, que
nous avons soin de ne pas emprunter à un organe d'opposition,
mais, au contraire, à un journal considéré comme « officieux », le
M (il ni :
Dans un théâtre, un homme est atteint de tuberculose et hors
d'état de continuer son travail. Le médecin consulté déclare :
— Il n'y a qu'un moyen de salut, c'est de partir immédiatement
pour un sanatorium.
L'infortuné, pauvre, sans ressources, va trouver l'Assistance pu-
blique. Le médecin de l'Assistance l'ausculte, l'examine. Son examen
n'est pas long.
— Vous êtes atteint, gravement atteint. 11 vous faut partir de suite.
Je vous admets. Voici votre certificat.
Muni de son certificat dûment signé et paraphé, le malade retourne
ti l'Assistance. Et alors, il se passe ce fait formidable, monstrueux,
que l'Assistance publique déclare qu'il lui faut lirnlc jours pour
remplir les formalités nécessaires avant que le maliieurcux puisse
entrer au sanatorium; trcnlr jours, alors que huit suffisent à le
tuer; /renie jours -pour que h\ paperasserie soit bien en règle!...
Que serait-ce si, conformément au vœu de certains politiciens, on
arrivait à tuer toutes les œuvres d'assistance privée au ])rofit do
l'Assistance publique, laquell(>, régnant seule et sans concurrence,
LE MOLVEMENT SOCIAL, OU
serait chargée (lu soulagement [universel de toutes les misères par
le mécanisme dune bureaucratie deux ou trois fois plus compliquée
que la bureaucratie actuelle?
Cette histoire d'un pauvre diable nous fait songer à un trait curieux
qu'un autre Journal mentionnait récemment, et dont le héros était
un vulgaire mendiant des rues.
L'hiver est mauvais, on le sait, pour ceux qui vont solliciter la
charité dans les cours. Il fait froid, et l'on se décide difficilement à
ouvrir les fenêtres pour leur lancer la pièce de deux sous enve-
loppée dans le petit papier blanc traditionnel.
Le mendiant en question avait déjà débité deux ou trois fois son
boniment « Pauvre vieillard paralysé, etc.. », et rien ne
venait.
Alors, tirant de sa poche un décime, il le projeta avec une cer-
taine force sur le pavé de la cour. Il amon^ait !
A ce bruit, deux ou trois fenêtres s'ouvrirent, et le mendiant lit
une assez jolie récolte de gros sous.
Pourtant, ce quêteur psychologue n'avait certainement pas lu les
Lois délimitation de M. Tarde. Il avait confusément conscience, dans
tous les cas, d'une des causes qui engendrentles «courants sociaux ».
Pour déterminer un mouvement, le secret des habiles est de faire
croire qu'il existe, car, tout en nous flattant bien souvent d'être ori-
ginaux, l'instinct de sociabilité nous porte généralement à faire ce que
font les autres, c'est-à-dire, en définitive, à subir l'influence tyran-
nique de notre milieu.
L'n exemple de cette influence tyrannique nous est otTert par la
coutume du duel. L'autre jour encore, deux élèves de Saint-Cyr
allaient sur le terrain, et l'autorité militaire les punissait pour cette
incartade. S'ils avaient refusé de se battre, on les aurait punis plus
sévèrement peut-être. C'est du moins ce qui se pratique assez commu-
nément. Vous vous battez? Une punition. Vous ne vous battez pas?
Punition quand même, Et, si u l'honneur est satisfait », ni la logique
ni la morale ne le sont.
De là le succès que continue à avoir l'art de l'escrime. Ceux qui
l'apprennent pensent quelquefois à développer simplement leurs
forces. Mais beaucoup l'étudient par précaution, afin de pouvoir re-
lever des défis ou, au besoin, défier eux-mêmes. Ce n'est pas un bien.
Dans le journalisme, par exemple, un bon tireur peut se permettre
578 LA SCIENCE SOCIALE.
les pires insolences ou les difTamalions les plus osées. Un maladroit,
■ou un chrétien scrupuleux, ne peuvent pas même hasarder, en
certains cas, de justes critiques, par crainte des « affaires » que cela
risque de leur jeter sur les bras.
Un autre art moins cultivé chez nous, mais que quelques-uns veu-
lent cependant acclimater, est celui de la boxe. Un club de boxeurs
vient de se fonder à Paris, sous les auspices de Y Internal'wnal
Boxing Club. Le fait a paru bizarre, elles journaux l'ont signalé en
raison même de cette bizarrerie. La plupart des membres fondateurs
appartiennent d'ailleurs à la colonie américaine, ce qui n'est pas
fait pour nous surprendre.
Pratiquement, la boxe est, scmble-t-il, plus utile que l'escrime. Si
ce dernier art est celui du duel, la boxe est l'art de la légitime dé-
fense. Un monsieur attaqué au coin d'une rue par un malfaiteur ne
peut utiliser que faiblement et indirectement les qualités qu'a dû lui
faire acquérir la salle d'armes. Un l)on boxeur, au contraire, peut
user de tous ses moyens, et se débarrasser victorieusement de son
adversaire.
Maintenant, on dira que c'est moins élégant. Peut-être, mais ce
n'(»st pas une raison.
Voici (jucllc était en 189!), d'après les relevés du lionrd uf
Trnde^ la situation des principales nations maritimes au point de vue
de la marine marchande :
Grandc-Rrctagiic I0.t>0'2.000 lonnoanx
Allema<;nc l.T.iS.OOO —
Norvèj^e I ..'>.{.') . 000 —
hraiicc •.es. 000 —
Italie 873.000 —
Ktals-Unis «iS.OOO —
Uiissie (".(V'.OOO —
Les Ëlats-Unis ne viennent qu'au sixième rang, parce qu'il n'est
lenu compte, dans le tableau, que du commerce extérieur. Le tonnage
total de la Hotte américaine (connnerce intérieur et extérieur) alti'int
^..'{84.000 tonneaux. On sait en elTct l'activité maritime (jui règne
sur les grands lacs. Les Etats-Unis, cette rectification opérée, vien-
nent au second rang. La l'ranc(> n'occupe que le cinquième, avec
une (lotte marchande onze fois moins considérable (juc la flotte mar-
chande britannique. Le tonnag(^ français est même inférifuir,
comme on le voit, au tonnage norvégiiui. Pour le tonnage spécial de
la Hotte à vapeur, la l'rance reprend une légère avance sur la Nor-
vège (507. (M)0 tonneaux contre i82.(H)0).
C'est une situation dont nous ne pouvons pas nous enorgueillir.
LE MOUVEMENT SOCIAL. .i i)
Dans les colonies.
Les délégations algériennes, sorte de petit parlement qu'une loi ré-
cente a octroyé à l'Algérie, viennent de clore leur session. (în\ce à la
collaboration de l'Assemblée et de l'administration, les séances ont
été laborieuses et ont produit des résultats. Une des questions agi-
tées a été celle de l'emprunt. Les délégations ont décidé qu'on de-
manderait au Parlement l'autorisation d'emprunter 100 millions et
que, cette autorisation une fois obtenue, on n'emprunterait d'abord
que 50 millions, réservant les 50 autres millions pour une période
ultérieure. Dans ces conditions, il suftira d'une simple autorisation
par décret pour réaliser cette seconde partie de l'emprunt de loo
millions. Il y a, ainsi que le Journal des Dèhals le fait remarquer,
une certaine prudence dans cette manière de faire, et ce n'est pas
une qualité qui surcharge ordinairement le bagage des assemblées
politiques.
Les 50 premiers millions empruntés seront répartis de la façon
suivante : 31 millions pour les travaux publics, 12.900.000 fr.
pour la colonisation et ().200.000 fr. pour les forêts. Les dépenses de
travaux publics sont principalement des dépenses d'irrigation. C'est
là une chose bien nécessaire et qui, du temps des Romains, paraît
avoir été, sur cette terre d'Afrique, mieux organisée que de nos
jours. La seule crainte qu'émettent de bons esprits est de voir ces
fonds gaspillés, dans le détail, à des travaux entrepris sans études suf-
fisantes, ou pour satisfaire secrètement des intérêts particuliers. Le
choix des points où il s'agit de creuser des puits, de ceux où il con-
vient de faire passer des canaux, peut donner lieu à bien des com-
pétitions, et il faudrait que ceux dont dépend ce choix pussent, avec
une prévoyance éclairée doublée d'une impartialité souveraine, se
mettre au-dessus de toute mesquine considération. On a le droit d'es-
pérer qu'il en sera ainsi: mais, comme de juste, il ne faut pas trop
y compter.
*
Si les travaux publics peuvent aider la colonisation, il ne faut pas
oublier que la première ressource du colon, et la plus nécessaire,
c'est son initiative personnelle, soutenue par des qualités physiques
et morales d'endurance et de persévérance.
Justement, il y a quelques jours, une communication faite à la
Société de Géographie nous apprenait les heureux résultats obtenus
dans la Haute-Guinée par un soldat laboureur, le maréchal des logis
chef Poirey, des spahis soudanais. Instruit par neuf années de séjour
o80 LA SCIENCE SOCIALE'.
au Sénégal, au Soudan et en Guinée, par de laborieux essais de cul-
ture tentés à Vélimane Saliel) et à Kati, ce sous-offîeier, chef de
poste de Banco, a pu, en 190O, avec huit mano'uvres indigènes,
rembourser à la colonie les avances qu'il en avait reçues.
Celle année, après riiivernage, le maréchal des logis Poirey avait
complètement aménagé son poste et mis en culture, avec dix ma-
nœuvres et une seule charrue arabe, seize hectares de terrain. La
récolte est aujourd'hui rentrée; elle a dépassé les prévisions les plus
optimistes.
11 suffirait que les cas de ce genre devinssent fréquents, au lieu
d'être exceptionnels, et cités comme des curiosités, pour que la race
française se répandît largement sur nos territoires coloniaux.
A l'Étranger.
La société dite Tamnuiny, qui tenait sous sa coupe la ville de New-
York, a éprouvé enfin une défaite électorale. Cette sorte de bande
noire, à laquelle l'aftluence des Irlandais et des émigrants cosmo-
polites prêtent une singulière puissance, date de 1789. Ce fut une
société philanthropique dont l'orientation devint ensuite politique.
On s'occupa d'abord de caser et de diriger les émigrants, puis d'ex-
ploiter la puissance électorale des masses. (On est promptement
électeur aux Élals-Unis.)
Le budget de Tammany est énorme. 11 est alimenté surtout par
«les taxes de contrebande établies sur les maisons de jeu, les esta-
minets louches, les tripots. Les Compagnies publiques payent une
redevance à Tammany pour prévenir des lois gênantes. Les parti-
culiers payent pour avoir le droit de tourner ou d'enfreindre impu-
nément un règlement de police. Les fonctionnaires payent pour être
nommés ou pour avoir de l'avancement.
Kn 1891, un poste de policeuian coûtait l.:)UO francs, un poste de
sergent en coulait 7.."")0(). Le poste de capitaine dans le même corps
ne s'obtenait guère à moins de Tri. 000 francs. Ln 189i>, une place de
juge à la Cour suprême valait entre 50.000 el 1-20.000 francs. Hier
encore, on payait l.oOO francs le droit d'ouvrir un Iripol. Tammany
réclamait en outre au tenancier une redevance annuelle de 000 à
750 francs s'il voulait éviter le brus([ue retrait de son privilège. On
évalue à 1.5 millions la somme que Tammany extorquait annuelle-
ment de la sorte aux patrons de maisons de jeu. Celle association
retire un profit analogue des maisons de débauche clandestines et
des eslaminels qui oui pour spécialité de demeurer ouverts en
dehors des heures légales. On a calculé que les taxes acquittées par
LE MOUVEMENT SOCIAL. .')8 I
les tenanciers de cette dernière catégorie d'établissements figurent
au budget de Tammany pour environ ."} millions de francs par
an. Une campagne électorale revient à L.'iOO.OOO francs.
L'art des lil)éralités intelligentes n'est pas inconnu à la célèbre
association. Tammany fait don cbaque année d'une somme impor-
tante à une u'uvre charitable quelconque, particulièrement intéres-
sante. Lors d'une année de disette, les pauvres de New-York reçurent
d'elle, tout d'un coup, une subvention de :2()0.0()0 francs. A une date
plus récente, les blessés de Cuba furent gratifiés delà même largesse.
Puis c'est aux héritiers de Parnell que s'adressèrent les magni-
ficences de ces manœuvriers émérites.
De la sorte, l'association se ménage les sympathies des gens de
bien un peu naïfs — et l'on sait que l'espèce n'est pas rare — sans
compter la reconnaissance de nombreux obligés, fortifiée par l'es-
poir d'obtenir des libéralités nouvelles On sent que l'esprit pratique
des Anglo-Saxons a pénétré cette masse cosmopolite. Seulement,
dans le cas qui nous occupe, cet esprit pratique est loin d'être con-
sacré au triomphe du bien public.
*
♦ ♦
Tammany est punie comme elle devait l'être : par l'exclusion
de ses chefs d'un pouvoir dont ils abusaient. Passons maintenant
le Pacifique, et nous trouverons un autre exemple de châtiment
mérité, remarquablement approprié à la formation sociale de ceux
(juil s'agit de punir. Parmi les mesures prises par les autorités euro-
péennes à la suite de la campagne de Chine, figure la suspensio?!
des examens, pendant cinq ans, dans les villes où des étrangers
ont été massacrés ou molestés. Comme les lettrés chinois étaient à
la tête du mouvement insurrectionnel d'oîi étaient provenus les
massacres, on peut dire que le châtiment est conforme à la justice,
et, d'autre part, comme les Chinois tiennent énormément à leurs
examens, il est certain que la privation sera dure pour eux. Elle
serait dure en France même, où pourtant le mandarinisme n'a pas
toute l'ampleur qu'il possède au pays des véritables mandarins.
On aurait pu aussi punir les Chinois, et en même temps les mo-
raliser dans une certaine mesure, en interdisant la vente de lo-
pium. Mais la diplomatie européenne, qui a jadis forcé la Chine
à subir l'introduction de cette denrée, n'aurait eu garde d'avoir re
cours à une punition semblable. Nous continuerons donc à nous
plaindre des vices des Chinois et aies entretenir. La logique hu-
maine est coutumière de ces inconséquences, et, comme les races
supérieures ne se montrent pas toujours exclusivement par leurs
beaux côtés aux races inférieures, on conçoit que les résistances
582 LA SCIENCE SOCLVLE.
de celles-ci se prolongent parfois plus ([ue de raison. C'est alors
un autre genre de châtiment, toujours mérité, toujours providen-
tiel, mais infligé cette fois par linférieur au supérieur. Car toutes
les fautes se paient , celles des grands peuples comme celles des
grands hommes, et il est bon qu'il en soit ainsi.
G. d'Azambua.
VI. — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
La Marine et le Progrès. — Pendant longtemps, l'opinion pu-
l)li(iue en France s'était fâcheusement désintéressée des questions
maritimes. Vers la fin de l'Empire, on semblait avoir oublié le
rôle capital de notre flotte pendant la guerre de Crimée. Après
1870, la part que la marine avait prise à la défense nationale se réduisit .
pour la masse du public, à l'appui prêté par les marins à la défense
de Paris et aux luttes héroïques des armées de la Loire et du Nord.
Le duel sans résultat du Meteor et du Bouvet dans les eaux de la Ha-
vane, le blocus de VAuijustn dans un port espagnol avaient passé
pour ainsi dire inaperçus, et l'inutilité des croisières de Bonel-Vil-
laumez dans la Baltique et de Fourichon dans la mer du Nord avait
été trop évidente. Kt pourtant, au cours de cette guerre néfaste, le
rôle de la flotte fut des plus importants, mais comme il ne prêtait
pas à des actions d'éclat, les services rendus restèrent ignorés.
Aussi s'explique-t-on facilement qu'après nos désastres, l'armée
beaucoup plus que la marine ait été l'objet des préoccupations du
pays. Aujourd'hui il ne saurait plus en être de même.
Kn 1870, il n'existait guère au monde que deux grandes marines,
celle de la France et celle de l'Angleterre. Aujourd'hui toutes les na-
tions qui possèdent des ressources suffisantes — l'Italie, l'.Mlemagne,
la Russie, les États-Unis, le Japon, pour ne citer que les principales
— se sont constitué une flotte de guerre. Chacun sait qu'en cas d'une
nouvelle guerre avec l'Allemagne, nous n'aurions plus sur la flotte
ennemie cette supériorité qui, en 1870 — et c'est là le grand service
que nous rendit la marine — assurait la liberté de la mer aux navires
venant d'Angleterre ou des l'^tats-Unis débarquer dans nos ports des
armes, des munitions et des vivres. La guerre continentale se dou-
blerait donc d'une guerre navale à laquelle nous sentons le besoin
d'être préparés.
De même la politique d'expansion coloniale à laquelle nous som-
mes revenus, que la Russie a continuée, et qui a été résolument inau-
gurée par l'Allemagne, les États-Unis et le .lapon, nous a conduits
chaque jour davantage à nous préoccuper des choses de la marine.
LE MOUVEMICNT SOCIAL. 58,'J;
Les intérêts commerciaux cl militaires que nous avons à défendre se
sont accrus en mémo temps que notre empire colonial.
Or, la guerre liis[)ano-américaine a prouvé une fois de plus que les-
colonies sont pareilles aux villes fortifiées, et que, livrées à elles-mê-
mes, et si bien pourvues de troui)es qu'elles soient, elles tombent fa-
talement aux mains d'un ennemi maître de la mer. De sorte qu'il est
apparu à chacun de nous qu'il fallait, ou bien abandonner la plupart
des colonies que nous avons si chèrement acquises, ou bien nous
mettre en état de les disputer à l'ennemi, ce qui n'est possible qu'avec
une puissante marine.
Quelle que soit donc la puissance avec laquelle nous envisagions
la possibilité d'un conllit, qu'il s'agisse d'une puissance ultra-conti-
nentale comme l'Allemagne, d'une puissance ultra-maritime comme
l'Angleterre, d'une puissance voisine comme l'Italie, ou d'une puis-
sance très éloignée comme le Japon, nous serions acculés, que nous
le voulions ou non, à la guerre navale.
Aussi, depuis quelques années, les questions maritimes ont-elles
retrouvé la faveur du public. Les opinions diverses des marins sur
la composition et l'utilisation de nos forces navales, tout particulière-
ment, ont été exposées et développées avec insistance. La question
des torpilleurs, celle de la vitesse, celle des sous-marins, etc., ont
fourni le sujet d'un grand nombre d'articles de journaux ou de re-
vues. Mais il n'existait pas, à notre connaissance du moins, d'ou-
vrage où toutes ces questions fussent présentées au grand public,,
dans l'ordre logique qui les relie les unes aux autres.
Cette lacune vient d'être comblée par le livre de MM. les lieute-
nants de vaisseau Loir et de Cacqueray sur la Marine et le Progrès (1).
Dans cette « œuvre de vulgarisation qui, disent-ils, n'a pas de préten-
tion scientifique », ils ont apporté un rare esprit de méthode. Ils ont
brièvement, quoique d'une manière suffisante, exposé « l'évolution
subie par le matériel naval depuis le premier vaisseau à vapeur et le
premier cuirassé ». Ils ont surtout montré de la façon la plus claire
que « chacune des étapes de cette évolution a été l'effet d'une cause
qui est devenue à son tour la cause d'un effet ». Aussi, malgré leur
modestie, leur œuvre mérite la qualification de scientifique, puisque
la science consiste à montrer les liens entre les efTets et les causes.
Un tel livre ne s'analyse pas, car l'analyse, à moins d'être poussée
au delà de toute proportion, serait d'une trop grande sécheresse. Mais
il est à lire avec soin, et nous recommandons surtout à l'attention
du lecteur les deux derniers chapitres intitulés : Le prix de revient
d'une marine et Regard sur l'avenir. J. Baillacue.
( 1) La Marine et le Progrès, libraire Hachette et C'«, Paris, 1001.
TABLE ANALYTIOUE
DES TOMES XXXl ET XXXII
(année 1901)
Cette Table suit les divisions de la Nomenclature sociale. Elle présente ainsi,
en abrégé, un exposé analytique des questions traitées dans la Revue et, par
conséquent, un précieux instrument d'étude. (Voir le tableau général de la No-
menclature, t. II, p. 493 et suivantes, et l'exposé détaillé de chaque partie, t. I.
p. 399 à 410; t. II, p. 22 à 48, 534 à 570, etc.)
MÉTHODE GÉNÉRALE
Celui qui fait de la science sociale doil
se (U'gascr des prcjufîés, XXXII, '»!(>. —
— Pour avoir |)risc sur les faits sociaux,
rien ne sert d'imaginer des solutions a
priori, W faut ol)scr\er, XXXll, 4-21. — Pour
opérer des reformes, il faut utiliser les
forces sociales, et pour cela, les connaître,
XXXII, '.-21.
LIEU
GÉNÉRALITÉS. — I.a roule crée le Upe
social, XXXl, :!0j. — Les préférences delà
terre poussent à la spécialisation agricole,
XXXI. .W. — I.e lieu asservit le paysan, mais
non l'agriculteur spécialise. XXXl, a:». —
Le lieu est un auxiliaire du petit magasin,
qui agit par proximité, XXXll, 270.
EUROPE. — Allemagne. — La plaine
saxonne se ])réiail a rétablissement des
omigraiits de Norv^ge, venant s'établir
en petits domaines, XXXl, M). —Elle com-
plète le merveilleux appareil qui a engen-
dré la famille particulariste, M. — La plaine
saxonne a été pour les particularistcs un
l>oint d'atterrissement, un terrain de
ijroupemeni, un centre de ravonnement.
XXXI, 4.'>. — Les bords du Uliin sont très
favorables aux vignobles el aux fruits.
XXXII, 4,'i;t. — Le climat rend pourtant la
récolte al»>atoire, 4.">i>.
Angleterre. — Description de la (;rande-
Itretagne occupée par les Saxons. Ce sol
était riclie et les Saxons l'ont rendu va-
cant, XXXII, -21)0. - La région entre la Ta-
mise et la Manche se prêtait à la colonisa-
ti(Ui agricole des Saxons, XXXll, -2!K>.
Danemark. La peninssulc danoise of-
frait aux éniigrnnls de Norvège une roule
vers la l'iaine Saxonne. XXXI, 28.
France. — Territoires envahis par les Francs,
XXXl, -241. ;»I(i. — Les deux régions de la
Casiogne : la Lande et l'éventail de vallées
au sud de la Caronne, XXXII, ;U0, 327.
Grèce. — L'embouchure des vallées où s'c-
lablissaicnt les Pelasgcs était marécageuse
et éloignait les habitants de la mer, XXXl.
122. — L'Ile de Lesbos était propre à ren-
dre la vie facile en diminuant le travail.
XXXI, 334.
Italie. — Le territoire de Rome constituait
un excellent lieu de refuge pour les habi-
tants des pa>s voisins. XXXI, LIS. — L'ex-
position de Home n'était pas favorable au
commerce. 1V>.
ASIE. Sibérie. — Le sud de la Sibérie
constituuil une route propice aux ancêtres
des Japonais pour les conduire au Japon.
XXXL (>6. — La route du sud de la Sibérie
se )>rétail à l'organisation de villages et
d'un pouvoir local, XXXI. 71.
AMÉRIQUE. — Canada.— Situation du vil-
lage de Lorette. sur une terrasse entre la
montagne forestière et la vallée du Saint-
Laurent, XXXII, .TUi.
TRAVAIL
GÉNÉRALITÉS. —La culture intégrale es!
traditionnelle, laible et se fait protéger
comme une « (eu>rc », XXXl, 4!>. — La
culture commerciale est nouvelle, forte et
se passe de professeurs. XXXI, .'i2. — La
division du travail, en passant de l'indus-
trie à l'agriculture, condamne la culture
intégrale. XXXL .'>.">. —La culture commer-
ciale oblige ceux <|ui Iravaillcnt à perte h
s'arrêter dans la mauvaise voie, XXXl, 01.
TABLE ANALYTIOIE,
58o
— l.a spécialisation ilans la r iillure letiilà
faire produire par chaque ri'siou ce qu'elle
produit le mieux, X\XI, 62. — L'ouvrier de
la culture ménagère est spécialiste de
pays et de méthode, XWI, 2.3-i. — A me
sure que le travail progresse, la disposi
tion en échappe à la Caniille ouvrière.
XWI. i\». — Dans la culture ménagère,
l'ouvrier travaille à son compte; il arrive
à se suflhe. Mais il donne à son produit
un minimum d'eiïorts. et si' contente de
lavoir inft'rieur, XXXI.iii. — L'ouvrier de
l'agriculteur spécialisé, intéressé par le
travail à lu lâche, donne le maximimi
d'ellei utile. XXXI, -t-i:,. — Le paysan (cul
ture intégrale) sait beaucoup de choses,
mais les sait mal. Le spécialisé sait à fond
tout ce tpii concerne l'oljjetde sa culture
xxxi. '2-!ii. — Dans la culture intégrale, 1;
variété des occupations distrait et fait illu-
sion, mais elle rend incapable de l'appli
caliiHi à une tâche continue et lucrative.
XXXI, i^g. — La spécialisation de la cultun
pei'met à l'ouvrier de s'élever et le déspé
cialise, XXXI, i3G. — La fabrication, née
du développement delà culture, la déve-
loppe à son tour. XXXI, »I2. — l.a culture
ménagère intégrale fait naître de peiiles
industries défectueuses, qu'cniretienneni
des préjugés, XXXI, 113. — La grande fabri
cation trouble et scandalise le paysan,
mais lui est utile, XXXI. 4t!>. — La grande
fabrication est essentiellement démocra-
tique, XXXI, 423. — Imperfection de la fa-
brication ménagère. XXXI, 4tî, 423. — l.a
grande fabrication provient : 1" de la
grande exploitation des mines; 2" de la
grande exploitation des produits de simple
récolte; 3° de la culture en grand, XXXI.
42". — Les progrés de l'agriculture et de
l'industrie font disparaître de beaux sites.
XXXI, 4'78-484. — Les moyens de transport
rendent accessibles des sites r|ui ne l'é-
taient pas. 48.;. — Les transports, norma-
lement, proviennent des échanges, et, une
fois créés, les augmentent, XXXtI. 39. —
La culture ménagère ne développe pas les
transports, et les transports ne dévelop-
pent pas la culture ménagère, XXXH, 42.
— Les transi)orts favorisent la culture
commerciale, XXXII, 42. — Quand un pro-
duit exportable est avantageux, l'exis-
tence des transports porte l'agriculteur
à le produire malgré la résistance du sol,
XXXH, 50. — Les modifications de l'orga-
nisation du travail démentent de plus en
plus les assertions du marxisme, XXXH.
88-'J(î. — Pour que l'institution des
T. SXïII.
brevets apparût, il lallait <|ue l'industiie
fût libre, XXXI, 178. — Les aveugles peu-
vent rendre des services à la société,
XXXII. 'M%. — Les aveugles peuvent tra-
vailler. Travaux dont ils sont capables.
XXXn, 495.
EUROPE. — Allemagne. — Aux bords du
Ithiu. la culture de la signe réclame un
travail assidu. XXXII, 4'i5. — Culture des
arbres fruitiers, culture maraîchère, ciil-
tur(> accessoire des ci'ri'ales. \'tl.
France. — Cultures de la Lande : seigle,
mil. chanvie. etc.. XXXH, 31'».— Le Landais
s'adonne volontiers à la chasse, XXXII,
.322. — La culture, dans la (lasiogne des
vallées, est plus compliquée (juc dans la
Lande. Cultures : blé, vigne, fruits, prai-
ries artilicielles, XXXII. .328. — l'erfeclion-
nements introduits par .lactiuart dans l'in-
dustrie de la soie, XXXH, 4*2. — Technique
de l'ancienne fabrication de la soie à Lyon,
XXXII. G2. — Ce métier était pénible, 04. —
Presque partout, en France, les relations
entre employeurs et employés sont inorgani-
ques, anaiclii(|ues et instables, XXXI. 10".
— Les grèves en France ne sont pas seule-
ment nombreuses. Elles atteignent des
industries très variées, XXXI. 112. — En
France, il y a crise pour les rc'gions à cul-
ture intégrale qui, ayant des transports,
s'adonnent à la culture qui convient aux
régions privées de transports. XXXH, ,">3.
Orèce. — Les travaux faciles, comme la cueil-
lette, favorisaient à Lesbos le développe-
ment de la nuisique, XXXI, 342.
Italie. — Les Romains gagnaient de l'argent
par la cuHure et le dépensaient pour la
culture, XXXI. 22.
Suisse. — l.a vendange et le travail des vins
auvald'Anniviers, XXXI,362.— Petites indus-
tries locales du Valais. XXXI, 5.30. — Le mou-
vement industriel y est dans l'enfance, 533.
AMÉRIQUE. — Canada. — Les Hurons de
l.orette délaissent la culture. XXXH, 340, ou
pratiquent une culture rudimentaire, 343.
— Le contact avec les blancs les rejette
vers la chasse ou la simple récolte, 344. —
Le Huron de Lorette s'adonne à la chasse,
mais se plaint de la diminution du gibier
et de la restriction du droit de chasse.
345. — On chasse surtout pour la fourrure,
347. — Le délaissement de la culture et la
diminution des produits de simple récolle
ont développé chez le Huron de Lorette des
fabrications d'objets en bois ou en peau,
,^^8. — La préparation des peaux, 349.
États-Unis. — La spécialisation agricole fait
la pros[)érité des États-Unis, XXXH, h%.
40
586
LA SCIENCE SOCIALE.
PROPRIÉTÉ
GÉNÉRALITÉS. — l.e dt-gré de propriolf
du sol dépend de la nature ilu lra>ail.
\XXII, 510. — La certitude de la propriété
est la condition préalable du travail. ol-2.
— taracléres différents de la propriété
paysanne et de la propriété du spécialisé,
EUROPE. — Allemagne. — La \igne en-
tendre, aux bords du Rhin, la culture
parcellaire, et le morcellement de la pro-
priété, XXXII, 439. — Le petit domaine
saxon ne s'élargissait pas, mais il engen
(Irait d'.-.utres domaines, XXXI, 160.
Angleterre. — Les Saxons se créent en An-
gleterie des domaines indépendants,
XXXII, 303. — Les Angles aiiaparaient la
terre comme une provision de biens à dis-
tribuer, et non comme une force produc-
tive à mettre en œuvre, XXXII. 430. — La
prédomination du petit domaine chez les
Saxons engendrait nn régime de trans-
ports à pied, XXXll. .MJ-'t.
France. — Le Kranc, en s'installant en
C.anle, iranslonnait le domaine et le ren-
dait parliculariste, XXXI, IC'.i. — Le pm
priélaire Iranc tendait à devenir nn petit
souverain sur sa propriété, XXXI, 173. —
L'indépendance du Franc sur son domaine
se traduisait par sa résistance à limpiM
r<i\al et à la juridiction ro>ale, XXXI, 3-io.
— Le Franc prend une partie de son do-
maine i)our servir l'autre; il établit un
loiuls scivanl cl un fonds servi, XXXI. 3-21.
^ La culture du domaine maitre est le prix
principal du fermage, .328. —Le personnel
du domaine franc esl puissamment attache
au domaine cl au maitre, XXXI. 329. —Le
Iranc assure l'indépendance de son do-
maine: 1" en concédant sa terre à un héri-
tier, avec charge de maintenir les choses
en l'étal; 2" en transformant les colons en
serfs pour les exempter du service mili-
taire. X\XI. 330. — La coalition des pro-
priétaires lianes contre la Iruste s'est faitr
au mojen des droits sur la terre, XXXI.
i32. — Iténélices el alleux. Puissance crois
sanle des béneliciers. XXXl, H3. — Le do-
maine irLimphe du gou\ernement ccnlral.
\v:,. Amour de Charlemagne pour ses
domaines. XXXl, Vt:i. — Le type du tenan-
cier roturier proxenail de l'émancipation
graduelle des serfs. XXXll, 110. — La paix
el la trêve de Dieu attestent le besoin for-
tement senti de iléfendre le domaine.
XWII. 113. — Le régime fiançais arliiel
ilo la propriété est conçu en vue de la
propriété paysanne et gène le propriétaire
spécialisé. XXXII. 52t).
Italie. — Les Romains cherchaient à entou-
rer la pro|)rielé privée et personnelle de
garanties absolues. XWI, 148.
Suisse. — Les jeunes ménages valaisans
sont dotés d'une parcelle de pré ou de
champ, XXXI, 2ti3.
AMÉRIQUE. — Canada. — A Loretle. la
propriété individuelle du sol n'existe pas,
sauf exception, XXXil. 358.
BIENS MOBILIERS
GÉNÉRALITÉS. — Bien des objets consi-
dérés comme objets de luxe sont considé-
rés aujourd'hui comme ordinaires, ce qui
fait ou\rir de nouveaux magasins, XXXII,
■287.
EUROPE. — France. — Les \aclies et les
brebis landaises sont de i|ualile médiocre,
XXXII, 312. — Le Landais a remplacé les
vaches de travail par des mules, 312. — Le
mobilier du Landais est réduit au strict né-
cessaire, XXXll. 321.
AMÉRIQUE. — Canada. — Les Huroiis de
Loretle ont peu d'animaux, des fusils de
chasse el un grand nombre de pièges,
XXXII, 343-347. — Les biens meubles, à
Lorettc, sont propriété individuelle ou fa-
miliale, 3."»8. — Des femmes huronnes, pour
gagner davantage, achètent des machines
•A coudre. XXXII, ;«l.
SALAIRE
GÉNÉRALITÉS. - Le contrat indi\iiluel
de travail dans la grande industrie ne per-
met pas lie procéder à l'amiable à la revi-
sion des salaires, XXXI, li:i. — Avec le sa-
laire à la tâche, la • roublardise • consiste
à travailler pins <|iie les autres. XXXl, 22"».
Les i)ays ou le salaire est le plus eieu*
l'emporlcnt dans le commerce d'exporta-
tion. XXXl, .'i23. — Tout ce qui brise ou
allaiblit la cohésion professionnelle des
ouvriers enlraine une baisse des salaires.
XXXll, ':*Ti. — Le problème du salaire esl
insullisammcnl résolu par la docirine des
demoiTalcs chrétiens. XXXll. .">»!». — Il ne
l'est pas non pins par la théorie coopéra-
tive, XXXII. :.»!•.
EUROPE. — France. — Après des grèves,
les ouvriers travaillent souvent eux mêmes
à diminuer le tarif obtenu, en proposant
de travailler à de moindres salaires, XXMI,
i:«î.
AMÉRIQUE. — Canada. - U's femmes
TABLE ANALYTIQUE.
587
huronncs employées à la falirication des
mocassins gagnent dc.'M» à ."lOsous par jour,
(ni davantage, x\xii. .iM.
ÉPARGNE
GÉNÉRALITÉS.— I,e pavsaii, sagiianl soi»
argent sou à sou. le (iepense sou à sou,
XXXI, 10. — I,es roiidilions où se sont trou-
vés les Juifs mit (icveIo|>pc chez eux
l'aptitude à lliësaui iser. XXXI, 0.
EUROPE. — Allemagne. — Caisse d'épar
gue annexée à l'usine Brandis, XXXI, 39".
3!»3. 40ii. — Le vigneron des hords du
Rhin emploie ses gains à « construire • de
nouvelles vignes ou à alTiTuicr des terres
nouvelles, x\xii, v:>7.
France. — Une partie de la bourgeoisie
liançaiso, ne gagnant plus d'argent, essaye
de se sauver en rognant sur le confortable,
XXXI, l!l.
FAMILLE
GÉNÉRALITÉS. — L'éducation doit déve-
lopper l'aptitude à gagner de l'argent et
l'aptitude à le dépenser, XXXI, S, 27. —
Les enfants élevés en • fils de famille •,
risi|uent fort de mal tourner, XXXI, 15. —
L'argent sert à la morale et au progrès à
deux conditions : le gagner honnêtement
et péniblement, le dépenser utilement ei
largement. XXXI, -26. — La famille particu-
lariste, comme liens entre les personnes,
ne conserve (|ue ceux du mari et de la
femme, et ceux (|ui unissent les parents
aux jeunes enfants, XXXI. 430.
EUROPE. — Allemagne. — La vigne, aux
bords du Rhin, dc'veloppe la famille ins-
table, XXXII, 4o!l.
France. — Communautés pastorales de la
Lande. Nombreux enfants. Obéissance,
l'eu d'initiative, XXXlI,3lo. — Résumé des
traits de la famille landaise, SiS. — Les
communautés se sont réduites dans la
Gascogne des vallées, XXXII, 330.
Italie. — Chez le Romain, l'individu prédo-
minait sur la communauté. XXXI, 140. —
Les Romains voulaient élremaitresde leurs
enfants et gouverner librement leur fa-
mille. XXXI, 146. — Les Romains ne purent
se détacher complètement de la forme pa-
triarcale de la famille, XXXI. lo.'i.
Suisse. — Dans le Valais, les jeunes couples
n'habitent pas avec les parents, et s'éta-
blissent à part, XXXI. 260. — Souvent,
dans le Valais, un seul des frères contracte
mariage et les biens des collatéraux re-
lournenl au tronc principal, XXXI, atiO.atW-
— Dans le Valais, l'autorité paternelle s'a-
moindrit, XXXI, 263. — Des ménages va-
laisans améliorent leur situation en hé-
bergeant des vieillards, XXXI, 371. — Au
Valais, il y a déclin de la communauté fa-
milinle. mais non destruction, XXXI, 37-2.
AMÉRIQUE. — Canada. — Famille hu-
ronne de Thomas Tsioui, XXXII, 341.
Etats Unis. — Exemple d'un millionnaire
américain élevant son fils à la dure, XXXI.
1.^.
MODE D EXISTENCE
GÉNÉRALITÉS. — La vie pastorale forme
plus à dépenser qu'à gagner, XXXI, 11. —
La propension à dépenser, chez ceux (|ui
ne savent pas gagner, produit une dé-
chéance morale, XXXI, 14. — Le progrés
du bien-être permet à plus de gens de se
dé|)lacer pour aller jouir de sites pitto-
resques, XXXI. 48(;. — Les aveugles jouis-
sent de la sociélc' eu suppléant, par le dé-
veloppement des sens qui leur restent,
aux contacts sociaux qui s'c'tablissent or-
dinairement par la vue, XXXII, 491. —L'a-
veugle, dans son mode d'existence, a
moins besoin d'être aidé qu'on ne le croit
communément. XXXII, SCO.
EUROPE. - Allemagne. — L'habitude de
l'habitation sé[>aree portait les Saxons à
installer leurs esclaves dans des habita-
tions à part, XXXI, 39. — Cette installation
est le point de départ du servage, 40. —
Logements d'ouvriers allemands à Glad-
bach, XXXI, 40t, 406. — vie d'une famille
ouvrière à Gladbach, XXXI, 403. — La vi-
gne, aux bords du Rhin, fait naître l'es-
prit de critique et les grasses plaisanteries,
XXXII, 460. — Le dimanche, le vigneron
rhénan s'amuse ferme, 462.
France. — Charlemagne avait toutes les al-
lures d'un simple particulier, XXXI, 496,
?>01. — Les Landais sont sobres, sans dé-
daigner les plaisirs du goût. L'ordinaire
s'est amélioré récenuiient. L'habitation est
très pauvre, XXXII, 319. — Mœurs analo-
gues dans la Gascogne des vallées. 331. —
La sobriété, dans la Gascogne des vallées,
cède à l'attrait du bien-être, XXXII, 332.
Suisse. — Cérémonie des noces dans le Va-
lais, XXXI. 262. — Description de l'habita-
tion valaisaune. XXXI, 3o,"). — Le chalet au
« mayen », 358. — Veillées valaisannes
dans les étables, 358. — La vie du berger,
3.50. — La vie au vignoble, 361. — Au vi-
gnoble valaisan. ■filusieurs familles s'en-
588
LA SCIENCE SOCIALE.
lassent i»ro\isoirenienl dans le même.
• nia/ol », XXXl, ."MîJ. — L'alimenlalinn du
\alaisan est sohre. On vend le fromage
plutôt qu'on ne le consomme. \XXI, 303.
— Vêlcmenls des Vnlaisans. Il vaiie selon
les vallées, XXXI, 3(>.>. — Les Valaisans
n'aiment jias à se promener, XXXI, .tWi.
— Ils affectionnent les divertissements sé-
ilciilaires, 3(i7, 368. — Les habitudes séden-
taires nuisent à l'hygiène dans les Iota
lités peu aérées du Valais. XXXI, 3«7.
PHASES DE L EXISTENCE
EUROPE. —Allemagne. — La praticiue aii-
i>ricnre du domaine facilitait à l'cmigraiit
iiorvcRien son inslallalion dans la plaine
saxonne, XXXI. 38. — La famille saxonne
aidait les enfants à s'établir à part et les
nn-llail en mesure de se passer d'elle.
XXXl, L'>0. La subvention familiale venait,
en complément de la subvention du sol.
KM.
France. — Le résime de la truste servait
d'échelle à l'emigrant franc pour arriver à
un doinnine. XXXI, 318.
Suisse. — Dans le Valais, les fiancés
prennent eux-mêmes l'iniiiative de leur
mariage, XXXl, -261. — La facilite d'cta
blissemenl rend les mariages précoces,
•2t>:>. — Les orphelins, dans le Valais, son
recueillis volontiers par des personnes
qui s'acquittent consciencieusement de
leur t;\chc. XXXl. 066. .ni,
PATRONAGE
GENERALITES. — Le paternali>me n'est
pas le patronage, \XXI, 390. — Pour pa-
tronner les aveugles, il vaut mieux les
mettre en étal de gagner lein- vie que de
leur (aire slinplcmciit laumône. XXXII, t!)V.
EUROPE. Allemagne. — Les inslitu
lions de l'usine Brandis laissent percer le
paternalisme, X\XI, 30(>. — Les ouvriers
patronnes par >L Brandis sont heureux de
leur condition, mais peu armes pour la
vie. XXXI. VOS. Le paternalisme allemand
e'npéche la constitution d'une dite ou
\riére, 38'JK)!».
Angleterre. - La richesse du sol anglai.»
lit (|ue certains proprictain-s séleverent et
devinrent des hommes supérieurement
doues pour s'occuper des intérêts publics.
\\\II. ;k>7. — Il y avait chez les Angles îles
nobles et des paysans. XXXII. 'i-2!t.
France. — Les grands propriétaires ruraux
du >li>yeu Age se sont enrichis en défrichant,
et ont su, par leurs dépenses, encourager
les artisans. XXXI, -a. — r,râce aux procé-
dés d'installaliondui)roprietaire franc, l'es-
clavage lait place au servage, XXXL 32i;. —
En passant du petit domaine au grand, le
propriétaire franc acquiert des aptitudes
patronales, XXXl. 4;»3. — Rapports avec les
• hôtfts » ou vassaux, 431. — Les « hôtes •
du propriétaire franc se trouvent affranchis
grâce à lui du service militaire et de la
justice du comte. XXXL 439. — Les petits
propriétaires francs se recommandaient aux
grands. XXXl, tvo. - La bourgeoisie ac
luelle est trop absot-bée par le fonction-
narisme et les luttes politiques pour pren
dre efficacement l'initiative du relèvement
social, XXXl. 4'>n. — Le grand domaine
exerçait sur U-s serfs une iniluence émaii-
cipatrice. XXXII, lia. — Le patronage de
la conrétait d'une extrême importance pour
la Kabriijue lyonnaise, XXXII, a*0.
Italie. — Échec des tentatives ttu fisc ro-
main pour patronner la culture, XXXl, 3ii.
COMMERCE
GÉNÉRALITÉS. — La culture spécialisée
participe aux aléas <lu commerce, XXXL
^i. — Beaucoup de petits magasins se
maintiennent, il s'en crée de nouveaux,
et le grand magasin suscite l'ouverture de
petits magasins, XXXII. 3""-»î»4. — Le com-
merce des comestibles maintient plus faci-
lement que d'autres le petit magasin, XXXII,
i83. — Le progrés du bien être et les in
venlions nouvelles tendent à multiplier les
magasins. XXXII, -28o. — Le grand magasin
ne nuit pas à tous les petits, mais à cer-
taines catégories de ceux-ci seulement.
XXXII. 5)»i. — La crise du petit magasin
exige une éducation <|iii apprenne aux
commerçants i\ se retourner. XXXII, i'.'L
EUROPE. Angleterre. Physionomie
commeiciale des Jutes, XXXII. i\\.
France. — Le comptoir métallurgique de
l.oiigwy est un organisme commercial coin
mun à plusieurs entreprises industrielles,
XXXII. ."Wi^l.i. — Il doit s«in origine ;i la
nécessité d'organiser la vente des lontcs
lorraines, et à la possibilité de les vendre
en commun à cause île leur qualité sem-
blable, 3«s. Le comptoir de l.ongvNV ne
détruit pas l'initiative des entreprises. An
contraire, il la lortilîe. XXXII, 4(i8 — il di-
minue le prix de revient de la lonte, «KL -
Son existence n'est pas liée à la protection
douanière. Mi. — Le commerce et les trans-
ports étaient peu nécessaires à l'époque
TABLE ANALYTIQUE.
580
fcndalc, WXII, .10. — I.'cxccs des produits
dDiina pourtant naissame aux foires, .(3.
Grèce. — Les Grecs anciens étaient aptes à
Kagufr de l'argent par le coiiiniercc, et à le
dépenser inlelliL;einnient, \XXI, -Jl. — Les
Koliens se sont moins signalas dans leconi-
nuri'c i|ue les Ioniens, XWI, 338.
Suisse. — Les ludilions du Valais sont lios-
liles au commerce, XXXI, 533. — L'inté-
riorité commerciale du Valaisan nuit à
l'exportation de ses vins. XXXI, '■■Xi. — Ex-
portations variées du Valais, XXXI, 5;{9. —
Lu certain nombre de Valaisans réussis-
sent dans le maquignonnage, XXXI, '■y.Vo; —
ilans la hanijuc, SiO. — Crise de la bampie
du Valais, .'iil. — Le seul comnuirce dont
le Valaisan soit capable est celui (jui n'exige
ni assiduité, ni écritures compliquées,
XXXI, .'i'.-i.
AMÉRIQUE. — Canada. — Les progrés du
commerie nnl encourage la fabrication des
raquettes et des mocassins clie/. les llu-
rons. XXXII, 3oi.
CULTURES INTELLECTUELLES
GÉNÉRALITÉS. — Pour que l'institution
des brevets apparût, il fallait que les in-
venteurs fussent assez nombreux pour
faire triompher leur cause, XXXI. 170. —
Grâce aux brevets, un plus gtaud nombre
de personnes s'appliquent à faire des in-
ventions, XXXI. 180. — Grâce aux brevets,
le travail de l'inventcnr tend à devenir son
unique moyen d'existence, XXXI, 183. —
L'institution des brevets pousse la fabrica-
tion en avant, mais rend plus dillicile à ré-
soudre la question du progrés des métho-
des. XXXI, 18". — L'institution des bre-
vets permet à l'invention de contrebalan-
cer le pouvoir de l'argent. XXXI, 189. —
Les progrès de l'instruction permettent à
plus de gens de goûter la beauté des sites
ou des monuments, XXXI, 48" — La beauté
des monuments anciens s'accroit à mesure
qu'ils vieillissent, ce qui compense la perte
de quelques-uns. XXXI. 48!». — Des édifices
qui ne semblent pas beaux pourront ledeve-
nir plus tard dans l'esprit des générations
futures, XXXI. 480. —La force du socialisme
n'est pas dans sa théorie fausse, mais dans
les aspirations auxquelles il sert d'exutoire
et dans les résistances aveugles des enne-
mis de toute reforme. XXXII. 96. — La
connaissance de l'histoire et le prosélytisme
des idées agissent sur les alliances politi-
ques, XXXtI. 190-199.
EUROPE. — Allemagne. — Le vigneron
rhénan est sentimental, a du goùi pour la
poésie et la musique et montre du goût
dans la disposition de son intérieur, XX.XII,
'iG.{.
France. — La Bretagne a produit peu d'ar-
tistes, beaucoup de savants, et des litté-
rateurs à tournure d'es(Mit romantique,
XXXII, -ii.V
Grèce. — L'ile de Lesbos s'est distinguée en
Grèce par le développement plus rapide et
plus ingénieux de la musi(|ue. XXXI, .140.
— L'originalité de la poésie lesbienne con- \
siste dans la promotion à la dignité artis-
tique de chants spontanés dont les analo-
gues existaient ailleurs, XXXI. 313. — L'é-
tat social de Lesbos favorisait les chants
bachiques, l'admiration de la nature, l'ex-
pression de l'amour, le lyrisme politique
et religieux, xxxi, 3i4-354.
Suisse. — Les meubles anciens et artisti-
ques sont peu appréciés dans le Valais, et
cèdent la place à des mobiliers vulgaires.
XXXI, 357. — La culture intellectuelle est
souvent plus développée chez les Valai-
sans lie la montagne ()ue chez ceux de la
j>laine, XXXI, ;u>8. — L'instruction est res-
tée longtemps arriérée dans le Valais, par
l'effet de l'isolement, XXXII, 110. — Le
Valais produit des légistes trop nombreux,
XXXII, 143, quelques ingénieurs de mé-
rite, 145; des lettrés mal révélés, 14". —Au
point de vue intellectuel, le Valaisan com-
mence à se tourner vers la Suisse, XXXII,
146. — Les instituteurs valaisans sont très
peu payés, XXXII, 148. — L'enseignement
moyen etsu|)érieurest exclusivement con-
gréganiste, l.'iO. — Les cultures intellec-
tuelles du Valais se résument en deux ty-
pes puissants : l'homme d'Église et l'homme
de loi, XXXII, 159.
RELIGION
GÉNÉRALITÉS. — Les faits prouvent :
que la lépudiation de- l'autorité de l'E-
glise n'engendre pas le particularisme,
que le [larticularisme s'adapte à l'É-
glise et lui est favorable, que le particu-
larisme n'est pas né du protestantisme,
(|ue le protestantisme doit au particula-
risme d'ordre social naturel ce qu'il a
acquis de tendances particularistes, que
l'Église doit à la formation quasi commu-
nautaire des races latines ses^ résistances
accidentelles aux tendances particularis-
tes, XXXI, 211. — Le développement actuel
de la science rend plus difficile aujour-
d'hui la tâche de l'apologiste du christia-
500
LA SCIENCE SOCIALE.
iiisme. XWII, 7. — Cesconilitions rendent
nécessaire au prêtre la cullure de l'esprit,
H. — Le séminaire n'est ftris une ('-cole de
oullure inlelk'clueile. et ne suffit pas ;t
former le prêtre. XXXII, 13. — Il faut le
compléter par l'iniversité, li. — L'identité
de rclii;ion porte les nations à sympathiser.
XXXII. I9(>. — La vie religieuse, chez les
aveuj?les, revél des aspects particuliers.
\XXIl, 4!»4. — La doctrine des démocrates
chrétiens, en ce qu'elle a de bon, contient
un utile rappel des patrons à la morale,
rappel soutenu par l'autorité reiii;ieuse.
WXIl. Vk).
EUROPE. — Allemagne. — Le pouvoir re-
ligieux des évéchés était plus propre que
des pouvoirs laïques à encadrer les Saxons.
WXI. .-^o.
Angleterre. — Le régime des bienjs ecclé-
siasliqucs. chez les Angles, donnait lieu ;i
des abus et à des intrusions lai<|ues.
XXXII. 431.
France. - lue congrégation religieuse spé
cialement organisée à l'intention dos aveu-
gles. XXXII, 4ÎK). — Les domaines ecclé-
siastiques francs offraient des garanties
spéciales aux vassaux : censures jirotectri
ces. immunités, précautions canoniques
pour le choix des titulaires. XXXI. iM. —
Rôle du clergé dans l'organisation de la
Paix et de la Trêve «le Dieu, XXXII. 111. —
Cette inlluence de l'Église est un symj)-
tôme du bon état social <|ui régne dans les
ilomaines, 116. — Beaucoup de supersti-
tions régnent dans la l.ande. Dans la reli-
gion, le Landais attache une importance
spéciale au culte des morts. XXXII. SU.
Grèce. — Les mythes d'I'ranus et de Cyhéle
allesteni le caractère agricole des Pélas-
ges. XXXI, l-iJ.
Italie. — Le dieu Terme atteste le culte de
la propii<'lé chez les Romains. XXXI, UO. —
les l-ares montrent la force qu'y avait le
culte de la famille, i.NO.
Suisse. — La vie pastorale agit sur l'esprit
<lii Valaisan en le portant a certaines su
persiitions, XXXI. ;»a9. — Le clergé, dans
le Valais, est pouvu de « lii-nélices ». Le
prince-evéque est élu par le canton. Les
«•urés du llaut-Valais sont séculiers. Ceux
«lu Das-Valais viennent de l'nliliaye de
Saint Mauri«e et du grand SainiBcr
nard, XXXII. I.Vt-l.*;3. — Le clir^e est popu
Inire dans le Haut-Valais et rencontre de
l'opposilion dans le Bas Valais. XXXII, I:i3.
- Les lélps religieuses du Valais «lonnent
lieu à d'imposantes processions, XXMI,
l.V>. — Le tlcrge \alaisnn reçoit des dons
traditionnels. XXXII. I^><i. — Le clergé va-
laisan joue un grand rôle dans l'instruc-
lion. XXXII. 157.
ASIE. — Japon. — Le Sinlhos, vieux culte
du Japon, se rattache au brahmanisme,
XXXI, ".■;. — Ce culte a un caractère non
(logmati«iuc, mais moral, 79.
Sibérie. — La route du Sud de la Sibérie ne
se prêtait pas, chez les ancêtres des Japonais,
à la conservation du culte des ancêtres.
XXXI. 71. — Une caste de jongleurs ou de-
vins s'est développée dans les villages du
sud de la Sibérie, XXXI, li. — De là le
chamanisme, dont il reste des traces au
.lapon. 73.
AMÉRIQUE. — États Unis. — La condi-
tion «les États-Unis favorise le d<^veloppe-
ment extérieur et matériel du catholi-
cisme, XXXII, 17. — c'est aux États-Unis
que, pour la première fois peut-être «lans
riiisloire, l'Efilise jiosséde une vraie li-
berté, lit.
VOISINAGE
GÉNÉRALITÉS. — La culture commerciale
enrichit le producteur, et, malgré la ré-
probation des traditionnels, suscite l'imi-
tation «les voisins. XXXI. 'tX.
EUROPE. — Angleterre. — La féodalité
n'avait pas besoin de se créer chez les
Saxons d'Angleterre. Tous les propriétaires
étaient égaux. XXXII, 30fi.
France. — Les Landais, bien (ju'habitant
des maisons souvent isolées, rechercheni
les occasions de se réunir, XXXII. 3J3. —
<in voisine aussi, mais moins, dans la Cis-
cogne des vallées, 313.
Suisse. — Les Valaisans voisinent dillicile-
menl de village à village, ce «pii circons-
crit les choix pour les mariages, XXXLiSt,
CORPORATIONS
GÉNÉRALITÉS. — Les syndicats, dans
rciistMiilile, ne poussent pas à la grève.
XXXI, IIH. — Toute grève ne prouve pas
nn<> ntaiivaise organisatii>n de relations
enlr«3 employeurs et employés, et l'absence
«le grève ne suflil pas à attester la bonne
organisation de ces relations. XXXI, 494.
— L'esprit d'associaliiui. de nos j«>urs, est
favorable aux amis «le l'art, XXXI. \'*i. —
Les fonctions syndicales peuvent assagir
les ouvriers, XXXII, lit*. —Actuellement,
(les syndicats sont nécessaires pour la
bonne organisation du travail, XXXII. 137.
- L'idée de restaurer les anciennes cor-
TABLE ANALYTIQUE.
591
poralions est condamnée par le dévelop-
pement (lu machinisme, \XXII. 5.'i7.
EUROPE. —Allemagne. — I.a\iepubliinie,
ilie/ les Saxons, ressenililait à un phéno-
mène d'association lihre pour un but spé-
cial, XXXl. 41. — Le comité d'ouvriers de
l'usine Braiults. XXXI. 393. — Les syndi-
cats à Gladbach, 30j. — Les syndicats aile
mands prennent volontiers un caractère
confessionnel. XXXl, U»8. — les syndicats
de vente allemands sont animés d'un es-
prit corporatif et enchaînent la liberté des
entreprises qui m font partie, XXMl. 399.
Angleterre. — Chez les AdsUs régnait, au-
tour du chef, !e système tie la truste. XXXll,
430. — La multiplication des Inions ou-
vrières, en Ansletcrre. n'a pas pour elTe'
de multiplier les grèves. XNX, II". —
Types de grève bien organisée, les méca-
niciens anglais ^189" \ XXXl, 297-301.
France. — Type de grève délcctueuseaienl
organisée : les industries de la laine d'EI-
beuf 15K)0\ XXXl. 301-314. — La multipli
cité des grèves en France s'explique par
le mancjne de cohésion entre les patrons
d'une part el entre les ouvriers de l'autre,
XXXl, 511. — L'absence de syndicats cause
des grèves, 5 1:>. — Les grèves font improviser
des syndicats par des gens inaptes nor-
malement à se syndiquer, XXXl, 513. —
Faiblesse des groupements ouvriers à El-
beuf, XXXl. ."iU-.vil. — Faiblesse des grou-
l>ements patronaux à Elbeuf, 521-525. —
les grèves d'Elbeuf éclataient subitement,
pour donner aux ouvriers l'arme de la sur-
prise, signe de faiblesse chez les ouvriers.
XXXI, 523. — Aversion de certains patrons
français pour les syndicats. XXXll, 122. —
Ils recourent au boycoltage de certains ou-
vriers, 123. — Les grèves françaises re-
naissent facilement, lorsqu'elles ont élé
victorieuses, XXXll, 130. — Des difficultés
surgissent et l'on ne se considère i)as
comme lié par les conventions, 133. — Il
n'est presque i)as de syndicats en France qui
soient aptes à remplir leur fonction, XXXII,
13". — La communauté de la soierie lyon-
naise était devenue une corporation sévè-
rement fermée, X\XII,245. — Privilèges aux
enfants de maitres tisseurs, 246. — La
corporation de la soie, à Lyon, dégénéra
\ile en instrument de domination au ser-
vice de quelques-uns. XXXII. 252. — Les
coopératives de production échouent ou
tournent au type de la société anonyme,
XXXII, 582. — Exemple de la mine aux mi-
neurs de Jlonthieux. 504.
COMMUNE
EUROPE. — France. — L'organisation des
ciHumunes fut un ithéiiumène salutaire,
mais g.ité par l'exclusivisme des commu-
nes, XXXl, 430. — Les villes, à l'époque
féodale. comptaient pour peu et gravitaient
autour du fief lural, XXXll, 32. — Le sol de
la Lande était autrefois propriété commu-
nale. XXXll, 31G. — la paroisse élait admi-
nistrée par des syndics, 32».
AMÉRIQUE. — Canada. — La commune de
l.oretle est propriété collective des Hurons
avec répartition en lots de jouissance, XXX II.
33".
UNIONS DE COMMUNES
(Mémoire)
CITÉ
GÉNÉRALITÉS. — Les services publics
urbains sont mieux exploités parles mu-
nicipalités que par des compagnies, quand
les premières sont à la hauteur de leur
tâche. XXXll, 99. — La construction de
maisons ouvrières n'est pas un service pu-
blic urbain, XXXll. 100.
EUROPE. — Angleterre. — Le «socialisme
municipal • anglais n'est que la mise en
régie de services publics confiés jadis à
des compagnies, XXXll, 97.
France. — Développement des cités et de la
bourgeoisie vers le xiv« siècle. XXXl. 449.
— Les bourgeois tendaient à prendre dans
l'État une place importante, 454. — Etienne
Marcel, prévôt des marchands de Paris. —
Son rôle, XXXl, 4.55. — Seules ont prospéré
à Lyon les entreprises dirigées par les no-
tables de la ville. XXXll. 59. — L'industrie
de la soie a eu de l'intluence sur l'aspect de
la ville de Ly)n. XXXll, 258. — La ville de
Lyon a imprimé à l'esprit des ouvriers sou
caractère d'activité rêveuse. 239. — La ville
de Lyon conservait la nomination des mai-
tres de métiers. Cette nomination fut ac-
caparée par une aristocratie bourgeoise,
XXXn. 217.
Grèce. — Les guerres intestines des cités
pélasgiques produisirent le type du banni,
qui gagnait la montagne, XXXI, 123. — Les
bannis montagnards, devenus maîtres dans
les cites grecques, procédaientà de grands
travaux d'intérêt public. XXXI, 123. — La
poésie d'Alcée reflète les luttes intérieures
de la cité, XXXl, 351.
Italie. — La cité romaine n'était qu'un ins-
592
LA SCIENCE SOCIALE.
triimeiil pour saiivcfîariler les droits de
l'individu, XWI.IM. — l.e groupement ex-
clusivement urbain entrava l'essor du type
romain, XXXI, 156. — Les Romains, mal-
gré leurs conquc'les, sont restés à l'état de
• bourgeoisie » et ont maintenu la prédo-
minance de leur cite, XXXI, 246.
AMÉRIQUE. — États Unis. — Dans plu-
sieurs villes américaines, la concurrence
entre compagnies pour les services a pro
(luit des monopoles Tâclieux, XXXII, fW. -
PAYS MEMBRE DE LA PROVINCE
EUROPE. - France. Dans cliaipie
• pagus • gaulois, le mérovingien ijlacail
un comte, ou « compagnon » de sa truste.
XXXI, 2ii). — Le comte avait autour de lui
une • truste» comtale,252. — Cliarlemagnc
disparu, on vit clairement que les proplie
tairas seigneurs étaient souverains sur
leurs domaines, XXXII, 20. — Progrès delà
féodalité après Cliarlemagne. Les grands
propriétaires s'émancipent de plus en pins
de la royauté. XXXII, 20-3V. — Apogée de
la féodalilé, 102 H f». — Sous la féodalité,
les vassaux sont plus nombreux à la <lé-
fcnse du domaine iju'aux guerres de l'ex-
lérieur, XXXII. 110.
Suisse. — les Valaisans. cloisonnés par val
lées, se cantonnent volontiers dans l'en-
droit qu'ils habitent, XXXI. 258. — Particu-
larilés tenant à l'autonomie relative du val
d'Anniviers, XXXI, 302, 3«l.
PROVINCE
EUROPE. France. - Pour commander
:i une région. It; mérovingien, à l'imilation
des empereurs, envoyait un fidélo appelé
dux. ou ■ duc .,XXXI, 2»ii. — L'esprit pro
vincial. au \ix" siècle, empêchait encore
le développement du patriotisme unitaire,
XXXI, 't'H.- Impuissance de la monarchie
aux X- et XI- siècles, XXXII, 26. — Au-
cun des devoirs féodaux n'était sérieuse-
ment rempli par les grands leudalaires.
2". — Le féodal, après Cliarlemagne, se de
robe le plus possible au service militaire
du suzerain, XXXII, lu.'». —Les armées féo-
dales sont des escouades et les guerres
des coups de main, 10(i. — L'extrême rédiic
tion des armées féodales donne une im-
portance personnelle enorinc" au chevalier.
XWll, 1u8. Ille explique l'armure et le
cliAteau fort, 108. — Situation de la Breta-
gne il r(''po(pie de l'affaire La Chalotiiis. Il
cfil mieux valu deceiilraliserlaKraiicc ipie
lui rattacher plus étroitement la Bretagne
XXXIl. 2i:i. — Notabilités de la Bretagne.
Leur caractère spécial. XXXII, 21i-259. —
Les Bretons aiment l'opposition en politi-
que, ïol.
Italie. — Un proconsul, dans sa province,
était un Romain à la tète d'une • truste».
XXXI. 2i7.
Suisse. - Les politiciens valaisans se font
de l'industrie et du commerce un instru-
ment de popularité, XXXI, 531,535. — Échec
des autorités valaisiennes dans leur tenla-
live de créer une banque de canton. XXXI.
.-i'il.
ÉTAT
GÉNÉRALITÉS. — La guerre fait dispa-
raître des monuments de l'art, XXXI. 482.
- Les sympathies entre nations ont trois
causes : union contre rennemi commun,
perception d'une parenté entre les races,
prosclUisme des idées, XXXII. I8i-1!i9.
EUROPE. Allemagne. — Les Odiniques
jouèrent, |)our les Saxons, le rôle de con-
ducteurs militaires, organisateurs d'émi-
grations lointaines, XXXI. 1«>J. — Le chef
odinique axait autour de lui une truste
d'hommes dévoues. XXXI. 164,2.53. — Le pa-
ternalisme d'Klat en Allemagne. XXXI. ;»8!»,
405.
Angleterre. Peu de Saxons se rendaient
aux assemblées politi(|ues, XXXII. 305. —
La masse s'en remettait spontanément aux
plus entendus, 305. —Le rolc tic chef odi-
ni(|ue, chez les Saxons établis en Grande-
Bretagne, fut précaire et restreint. XXXII.
;i04.
France. — Le guerrier chef de bande fran-
(jue se subsfiluait, après la coiuiuéle, au
représentant de l'empereur romain, XXXI.
168.— Il y eut lutte entre les chefs odini-
ques. héritiers du concept impr-rial romain,
et les propriélaires francs, jaloux île leur
indépendance. XXXI, 171. — Le chef de
de truste mt>rovingicu entrait facilement
dans ler('gime pi oconsiilaire romain. XXXI,
2t!i. — C'est parce que la Neusiric était le
siège du pouvoir et la région où il s'exer-
Cail le mieux (lu'elle a i-elenu le nom de
France, XXXI, .11". — Le Mérovingien se
dépouille de sa juridiction en faveur des
propriétaires. XXXI, M!). -- I.'avèncmcnt
des CarUningieiis repri-senle plus qu'un
changrmeni de dynastie. C'est ravénemeni
de la souveraineté fondée sur le domaine,
XXXI, 'M\. - cliarlemagne gouvernait sur
tout par la persuasi<ui,grà('e au mécanisme
TAltr.F i^NALYTlOlE.
503
des mxssi ci des pairs, XXXI, :i02. — Beau-
coup de capilulairos sont des résolulions
prisi's à l'aniialile, 503. — Cliarleinagiie en-
traînait dos armées de volontaires par son
presliye personnel. WXI, 500. — Organisa-
tion du ser\ ice militaire sous Cliarlemagne,
XXXIl. 103. — Le type de Chailemagne
s'explii|uo par sa qualité de grand proprif-
laire, X\M. i'J'j. — Le prince n'est que le
premier entre ses pairs, ."io*. — Ses déci-
sions étaient soumises au Cliamp-de->lai.
507. — La dignité impériale de Cliarlema
. gne n'eut pas d'elTet sur la constitution
sociale des Fiancs, XXXI, .'jO;». — La simple
disposition lies routes et des voies ferrées
convergeant vers Paris tcnioigne de l'om-
nipolenee de l'État, XXXIL 3". — L'Etat
crée des niojens de transports qui coûtent
plus qu'ils ne ni|>portent. pour satisfaire
des intérêts <le clans. XXXIL 4t. — Les rois
de Frauce ont aidé à se développer, à Lyon,
l'industrie do la soie, qui se serait dévelop-
pée sans eux. mais plus difticilemenl.
Fautes commises par Louis XL Heureuse
tentati\e de François 1", XXXIl, .'^i-OO. —
Les ordonnances royales ont gêné, aux
xvii' et xviu' siècles, l'industrie de la
soie à Lyon, XXXII, 2V2. — Les trailés de
commerce, sous le second Eniifire, favori-
sèrent la fabrique lyonnaise. XXX U, 418.
Italie. —L'organisation militaire des anciens
Romains n'était qu'un instrument pour
sauvegarder les droits de l'individu, XXXI.
1^>3. — La centralisation des pouvoirs pu-
blics à Rome éloigna les Romains du type
particulariste. XX\I. i:M. — Le régime im
périal fut une .Noliitlon ver> le tNpo bar-
bare, H'i.
Russie. — La Russie n'est sympalliique a la
France que par la communauté des antipa-
thies politiques, XXXIL 19S.
EXPANSION DE LA RACE
EUROPE. — Allemagne. — Les Saxons,
normalement, émigraient un à un, XXXI,
16-2.
Angleterre. — Migration de quelques Saxons
en (.rande Bretagne avec les Jules, XXXII.
200-213; d'autres Saxons. 2i»:i-308. — L'émi-
gration des Angles en Grande-Bretagne est
la mise en marche de tout un peuple.
XXXII. ^i'^. — Les Angles envahissent hâ-
tivement des espaces démesurés, 427.
Danemark. — Les Danois pirates étaient
des Odiniques guerriers entraînant avec
eux des aventuriers goths, mêlés de Saxons
et de Norvégiens particularistes, XXXII,
T. XXXII.
538. — Les Danois réguliers étaient des
Goths conduits (tardes princes odiniques
.>4t.
France. — clia<pie bande émigrante de
Francs constituait une • nation frantfue >.
XXXI, ItiC. — Le Franc installé en pays
cotiquis tend n abandonner le chef odi-
niquc, XXXI, 2'r>. — Sous Charlemagne,
triple expansion du type franc : 1° chez
les Vieux-Germains (Goths. Lombards, elc.1;
2" chez les non-(;ermains Slaves, Italiens);
3" chez les Saxons, XXXI, jO". — Le bon
étal social dû à l'organisation féodale se
manifeste par la puissante expansion qui
se produit à l'issue du XI' siècle, XXXII.
117. — La Lande fournit une émigration
temporaire. XXXII. 32'J. — Bien des Gas-
cons émigrent en Amérique. XXXII, 332, ou
dans les métier» urbains, 333. — L'émigrant
gascon fait un bon ouvrier, 3."^.
Grèce. — La supériorité du type hellène
se manifeste par les expéilitions héroï-
ques, XXXI, 127. — Le type ionien était
doué d'une grande aptitude à l'expansion
l)ar mer. XXM. lil.
ÉTRANGER
EUROPE. — Allemagne. — Le paterna-
lisjoe s'accentue vers l'est de l'Allemagne,
où se trouvent des populations slaves.
XXXI. 3'JI.
Italie. — I^s Barbares ont facilement adopté
les institutions des Romains, parce que les
Romains avaient adopté, en fait, celles
des Barbares. XXXI. 2i5. — Les Italiens ont
joué un rôle dans les origines de l'indus-
trie à Lyon, XXXII, 58-62.
Suisse. — Beaucoup de commercanls établis
dans le Valais sont l'iémontais ou Sa-
voyards, xxxi, :i3\.
HISTOIRE DE LA RACE
GÉNÉRALITÉS. — Il n'y a pas eu de
■ nuit • et de « chaos » de la féodalité.
L'histoire est suspendue parce qu'il ne se
passe plus de drame historique à grand
effet. XXXII, 23. — L'histoire des races,
connue par les peuples, peut déterminer
des rapprochements politiques, XXXII,
190- HU.
EUROPE. — Allemagne. — Les C ha lie i de
Tacite correspondent aux Saxons et les
Chérusques&ux Germains communautaires,
XXXI, 34. — Le type du Chauque diffère des
autres types germains, 3". — On voit poin-
dre chez les Saxons la division des pou-
41
504
LA SCIENCE SOCIALE.
\oirs et la souplesse des instilutions pu-
bliciucs, XXM, 'ri. — Les (Jeniiains loin-
munautaires ont envahi l'Empire romain
sans rien établir de durable. Les Saxons
ont organisé l'Europe, XXXi, '»'*. aw.
Angleterre. — Les Romains ont laissé peu
de trace en Grande-ltrelagne. XXXM. 201.
— Les Odliii(|ues cliefs des Saxons n'y
trouvaient pas une organisation romaine
et une population romanisée, 20V. — Di-
vers types de Uretoiis (jui orcui>aienl la
(irande-Itretagne avant les Saxons, XXXil.
mn. — Expédition îles Jutes en Grande-
Itretagne sous Hen^isl et Horsa. XXXII,
•iOt. — L'installation des Saxons dans le
Sussex ressemble, dans ses traits fonda
mentaux, à l'inslallalion des »'olons an-
glais en Anicri(iuc, XXXII, -JîW. - Conquêtes
des Angles en (ir.inde-lirclagne. Elles sont
vastes, et manquent de stabilité, comme
celles des Français en Anu ii<|ne, XXMI,
H:\-'t'tQ. (;on(|U(te epliémcre des Danois.
XXXII. :.;t7:.i7.
France. — Histoire de l'élablisscmcnl des
1 raiics en Gaule, XXXI, \:», 239, 315. —
L'AusIrasic fut le lieu où lleurit par excel-
lence laclion de l'énngranl franc, XXXI.
316. — In essai de révolulion bmirgeoisc
au \w- siècle. Etienne Marcel, XXXI, '»'i"-
'*■;)». — On retrouve, sur le grand domaine
féodal, l'organisation du pclil domaine
saxon, XXXII. 22. — Histoire de l'industrie
de la soie à Lyon. XWll, ?>4-(J.'i. l'd Vi'i.
Grèce. — Le triomphe de .Inpiter sur les
Titans rcj)r6scnte le triomphe des monta-
gnards sur les gens de plaine, XXXI. I2.'i.
— Le type du bandit s'est perpétue de
siècle en siècle en (;rôce, XXXI, 12G. — Les
Doricns ont dû leurs caractères spéciaux à
ce <)u'ils étaient les plus montagnards des
Hellènes, XXXI. 12!). — Les Ioniens du-
rent leurs caractères spéciaux à l'i'loigne-
mcni de l'inlluencc de la montagne et à
l'influence plus grande des ports, XXXI.
I.tl. I.'en)pire d'Alexandre a èlè créé par
des montagnards du type all)anais, cou
duils par des chefs à form.tliiin lielleiii(|iie.
XXM, \X\. — Les nouveaux habiliiiils de
LesIjos étaient issus des niQUlaguards
èolicns, XXXI, .'t.'îti. — La libcrlé des
femmes à I.esbos parait se rattacher à des
traditions de la montagne éolienne. XWI.
3iH.
Italie. - Les llomaiiis elaicnl des ruraux
renforcés pour trois causes : 1° ils étaient
issus <ragriculteurs; 2" ils chercherenl
refuge non dans la mont:tgne. mais dans
le marais: 3" le commerce avait peu d'ia-
lluence, XXXI, 112.
ASIE. — Japon. — Les ancêtres des Japo-
nais ont dii suivre longtemps l'itinéraire
commun au gros de la race jaune, et se
séparer, à un moment, des ancêtres des
chinois. XXXI, Ci. — Les Japonais parais-
sent originaires de populations arrivées
par le sud de la Sibc'ric, XXXI. (ii-82.
AMÉRIQUE. — Canada. — Dispersion des
Hurons aprésleur défaite par les Iroquois,
XXXII, .3.'{'». — L'Iiistoire des Hurons expli-
tjue le déveioi)penieul ultérieur de la fa-
brication. XXXII, 303.
RANG DE LA RACE
EUROPE. - Angleterre. — L'AngIo Saxon
représente aujourd'hui le type le plus apte
à gagner de l'argent et à le dépenser, XXXI,
23. Quand l'Anglo-Saxon vole ou fait le
mal. il organise son entreprise supérieu-
rement, et la rend plus dangereuse, XXXI.
2,'). — Les Saxons ont fourni à l'Europe
une organis.ilion sociale supérieure à
celle des Uomains, XXXI. W. - Prédomi-
nance des Saxons sur les Itretous. Inutilité
des attaques de ceux-ci, XXXII, 2!n»-303. —
Supériorité des Angles sur les Ilretons.
XXMI, 42i, et des Saxons sur les Angles,
'i3:i. - Les Saxons ont prédominé sur les
Angles en colonisant mieux, en prati-
<iuaut le gouvernement libre et égal, en
se conservant et se développant de ma-
nière à mieux soutenir une lutte, en ren-
contrant des sympathies chez les popula-
tions adverses, en leur laissant la liberté
de se gouverner et en s'ètendant ihc/.
elles, XXXII, 13(i. — Prédominance des
Saxons sur les Danois, XXXII. .'i3l-:>l7.
France. — Le type saxon se développa plus
vite en Krance où il fut surmené. (|u'en
Angleterre, où il évolua normalement,
XXXII. ,'>t2.
Grèce. — Les peuples d'Occident priment
aujourd'hui les Grecs : I" par leur niun-
brcuse popiHation agricoli"; 2' pai' l'action
(|u'a eue sur eux le partit ularisnie ; 3" par
leur position maritime sur l'Allantique.
XXM. WVt.
Italie. — Les Uomains représentent, dans
l'antiquité, le plus grand effort des coni
munaulaircs poursortir de lacommunaulé.
\\\l I Kl.
AMÉRiaUE. Canada. — Le Huron de
l.orclle, malgré son contact avec les blancs
et ses travaux modernes, est resté sau-
vage à plusieurs eganU. XXMI. 3'>7.
TABLE DES MATIERES
DU TOME TRENTE-DEUXIÈME
LIVRAISON DE JUILLET 1901
Questions du jour. — Le clergé catholique et la formation intellectuelle
en Amérique, par Mgr Spalding, évêqiie de Péoria 5
Histoire de la forinatiou particulariHte. — XI. Le féodal (Deuxikmk pah-
Tii'; : La Dccadeurc rurlorhif/icnni'), par M. Henri de Tourville 20
La révolution agricole suivant la méthode d'observation. (Deuxième par-
tie.) — VL Le travail. Les transports, par M. A. Dauprat 35
La Fabrique lyonnaise. Le type ancien. • — La Fabri(iuo sous le régime de
la réglementation du travail. La technique de rancienne fabrication,
par M. H. de Boissieu 55
Mouvement social. — L L'atavisme et l'art (correspondance). — II.
Le chùmage plutôt qu'un â trou » (correspondance). — III. La mendi-
cité politique. — IV. Une proposition étrange. — V. L'opinion d'un
Américain sur les Boers. — VI. Coup d'œil sur les revues. — VIL A
travers les faits récents, jiar M. G. d'Azambuja (ÎG
LIVRAISON D'AOUT 1901
Questions du jour. — L'évolution du socialisme, à propos d'un ouvrage ré-
cent, par M. Paul de Rousiers. 85
Histoire de la formation particulariste. — XII. Le féodal. (Troisii^me
PARTI!', : L'Apojjée de la Féodalité), par M. Henri de Tourville. . . . J02
Le rogne de l'anarchie dans les relations entre employeurs et employés.
— Les grèves d'Elbeuf (suit/'), par M. Paul Bureau 120
Le "Valaisan et son rôle social. — VII. Les cultures intellectuelles, par
M. Louis Courthion 140
Mouvement social. — I. Notes de voyage. La ville de Glasgow, par
j\I. L. Alf. Agache. — II. Coup d'œil sur les revues. — III. A tra-
vers les faits roeents, par M. G. d'Azambuja. — IV. Bulletin biblio-
graphique IGO
LIVRAISON DE SEPTEMBRE 1901
Le nouveau Cours de Science sociale 181
Questions du jour. — A propos de l'alliance russe. Les sympathies entre
nations, par M. G. d'Azambuja L'^i
Histoire de la formation particulariste. — XIII. L'introduction des Saxons
dans la Grande-Bretagne parles Jutes , par M.Henri de Tour-
ville r • '200
Les notabilités bretonnes. — Comment la nature des célébrités est en rap-
port avec la formation de la race, par M. Ch. de Calan 214
La Fabrique lyonnaise. Le type ancien. — La Fabrique sous le régime de
la réglementation du travail. La manufacture et le milieu ambiant. For-
mation du type industriel de Lyon, par M. H. de Boissieu 237
Mouvement social. — I. Le métier d'actionnaire est-il bien gai? par
M. H. La Bourdonnière. — II. Les syndicats professionnels en
596 LA SCIENCK SOCIALE.
1901. — III. L'attrait de la foule. — IV. Une mairnanimité d'intellec-
tuels. — V. Cou]i (r(('i] sur les Revues. — VI. A travers les faits récents,
par M. G. d'Azambuja. — VII. Bulletin bibliographique.
LIVRAISON DOCTOBRE 1901
Questions dn jour. — Les grands magasins doivent-ils tuer les petits? par
M. G. d'Azambuja
Histoire de Information particulariste. — XIV. Prédominance des Sa.xons
sur les CeJtes et sur les Jutes en Grande-Bretagne. ]iar M. Henri de
Tourville 2
Essai sur le type gascon. — I. La Lande et la Vallée, par M. J. Garas. .'!
Le Iluron de Lorette. — I. A quels égards il est resté sauvage, par ^L Léon
Gérin , :)?,
Mouvement social. — I. Coin de Londres, par M. G. d'Azambuja.
— II. Une théorie de M. Jaurès, par M. H. La Bourdonnière. —
I III. Coup d'œil sur les revues. — IV. A travers les faits récents, par
"M. G. d'Azambuja. — V. Bulletin bibliographique 3<>1
LIVRAISON DE NOVEMBRE 1901
Questions du jour. -- Les nouvelles cunibinaisuns coiinnorcialcs. — Le
comptoir métallurgique de Longwy, par M. Paul de Rousiers 3si
La Science sociale et sa constitution indépendante (avec introduction do
la Rédaction), par M. G. Melin 41-.
Histoire de la formation ]>arliculariste. — XV. Prédoniinanoe des Sa.xons
sur les Angles en Grande-Bretagne, par M. Henri de Tourville.. . . 4l'.?
La Fabrique Lyonnaise. — Le type ancien. — III. La fabrique sous le
réirime de la liberté du travail, par M. H. de Boissieu 441
Travaux et fêtes des bords du lUiin. — Xnles de gtograiihie sociale, par
M. D. Alf. Agache 4.")0
Mouvement social. — I. Enseignement de la Science sociale. — IL
Les idées de M. Ribot et la Science sociale. — III. L'assurance mu-
tuelle contre les accidents, par M. L. P. — IV. A travers les faits
récents, par M. G. d'Azambuja. — V. Bulletin bibliographique. . . . 4(»4
LIVRAISON DE DÉCEMBRE 1901
Questions du Jour. — Les aveugles dans la société, d'après un livre récent,
par M. G. d'Azambuja 4S9
La révolution agricole suivant la méthodi- d'obscrvr m. (DHl'xii-:MK l'AK-
TiK.) — VII. La jiropriété, par M. A. Dauprat ""!'
Histoire de la formation particulière. - - XVI. rrtdominance des Saxons
sur les Danois en Grande-Bretagne, ]iar M. Henri de Tourville. . , . 6.">1
Les solutions théoriques de la question du salaire, par M. Paul Bureau. r>\>
Mouvement social. - 1. Un oxomple d'initiative, i>ar M"" Louis
Oudaille. - II. Le nouveau livre de M, Paul de Rousiei-s. — III.
Les mutualistes delà Vienne, jnir M. P. L. — IV. Coup d'ivil sur les
revues. — V. A travers les faits récents, par M. G. d'Azambuja.
— VI. Bulletin bibliogiaphique • 6G8
Table analytique des tomes XXXI et XXXII ô84
Le Directeur Gérant : Edmond Df.moliss.
lYrUbllAI-Ulk riHMI.>-DID(lT KT L*''. — l'Alll>
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